SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (French)

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ceux écrits dans le meilleur grec et le meilleur latin et qui, avec le meilleur choix d'expressions, imprègnent notre esprit des idées les plus vaines qui avaient cours dans l'antiquité.

Une bonne éducation modifie le jugement et les mœurs, ainsi qu'il advint à Polémon, ce jeune Grec débauché qui, étant allé entendre, par occasion, une leçon de Xénocrate, ne fut pas seulement frappé de l'éloquence et du savoir du maître et ne se borna pas à rapporter chez lui la connaissance de quelque belle théorie, mais en retira un fruit plus tangible et plus solide, la réforme et le changement immédiats de la vie qu'il avait antérieurement menée. Qui a jamais ressenti pareil effet de l'enseignement que nous recevons? «_Ferez-vous ce que fit autrefois Polémon converti? Quitterez-vous la livrée de la débauche, les bandelettes, les coussins, les vaines parures, comme on raconte de ce jeune débauché qui, assistant un jour, par hasard, à une leçon de l'austère Xénocrate, arracha de son front et jeta à la dérobée les fleurs dont, à la mode des buveurs, il était couronné_ (_Horace_)?»

La condition la plus enviable pour l'homme me semble être celle qui, par sa simplicité, nous place au dernier rang et procure à notre existence le plus de régularité. Les mœurs, les aspirations des paysans me paraissent en général plus conformes aux principes de la vraie philosophie que ne sont celles de nos philosophes: «_Le vulgaire est plus sage, parce qu'il n'est sage qu'autant qu'il le faut_ (_Lactance_).»

=Hommes de guerre, politiques, poètes et autres qui seuls, parmi ceux de son siècle, semblent à Montaigne mériter une mention spéciale.=--Les hommes que je mets en première ligne, à en juger par les apparences extérieures (car pour les apprécier à ma manière, il faudrait les examiner de plus près), sont: le duc de Guise qui mourut à Orléans et feu le Maréchal Strozzi, sous le rapport de leur capacité militaire et en tant qu'hommes de guerre; les chanceliers de France Olivier et l'Hospital, comme remarquables par leur haute intelligence et leur vertu supérieure à ce qui se rencontre communément.--La poésie latine semble avoir été fort cultivée en notre siècle, nous y avons abondance de bons auteurs: Daurat, de Bèze, Buchanan, l'Hospital, Mont-Doré, Turnebus. La poésie française a été, à mon avis, portée aussi haut qu'elle atteindra jamais; dans les genres où excellent Ronsard et du Bellay, elle ne s'éloigne guère, j'estime, de la perfection à laquelle on est arrivé dans l'antiquité. Adrien Turnebus savait plus, et ce qu'il savait, il le savait mieux qu'aucun homme de ce siècle, encore pourrait-on remonter plus haut.--La vie du dernier duc d'Albe décédé et celle de notre connétable de Montmorency ont été de nobles existences qui, sur plusieurs points, ont des ressemblances comme il s'en rencontre rarement; mais la belle et glorieuse mort de ce dernier, sous les yeux de Paris et de son roi, pour leur service, à la tête d'une armée victorieuse, dans un coup de main qu'il dirigeait lui-même malgré son extrême vieillesse, ayant comme adversaires ses plus proches parents, mérite de prendre place parmi les événements les plus remarquables de mon époque. De même aussi la bonté, la douceur de mœurs, la conscience éclairée de M. de la Noue, qui ne se démentirent jamais en ces temps d'abus si criants, commis par les factions en armes (véritable école de trahison, d'inhumanité et de brigandage), au milieu desquelles il n'a cessé de se montrer grand homme de guerre, des plus expérimentés.

=Éloge de Marie de Gournay, sa fille d'alliance.=--J'ai pris plaisir à publier, en plusieurs circonstances, les espérances que j'ai conçues de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance, que j'aime certes d'une affection beaucoup plus que paternelle et que, dans ma retraite et ma solitude, je me complais à considérer comme l'une des meilleures portions de moi-même; je n'ai plus d'yeux que pour elle au monde.

Si on peut s'en rapporter à ce que présage l'adolescence, cette âme sera quelque jour capable de ce qu'il y a de plus beau; entre autres d'atteindre, en cette chose si sainte qu'est l'amitié, à la perfection portée à un degré auquel nous n'avons pas lu que son sexe ait pu encore parvenir. La sincérité et la solidité de son caractère se sont déjà élevées bien haut; son affection pour moi, qui dépasse tout ce que je pouvais ambitionner, est telle, que je n'ai, en somme, rien à souhaiter que de la voir moins cruellement affectée par l'appréhension qu'elle a de ma mort, m'ayant connu alors que déjà j'avais cinquante-cinq ans.

L'appréciation que, femme, jeune, vivant isolée dans sa province, elle a, en ce siècle, portée sur mes premiers Essais, la fougue si remarquée avec laquelle elle s'est prise d'amitié pour moi, le désir qu'elle avait depuis longtemps d'entrer en relations avec moi, uniquement en raison de l'estime que je lui avais inspirée et cela bien longtemps avant de m'avoir vu, sont des particularités qui méritent de retenir l'attention.

=Par ces temps de guerre civile continue, la vaillance, en France, est devenue une vertu commune.=--Les vertus autres que la vaillance ne sont que peu ou point de mise dans les temps actuels; mais celle-ci s'est tellement généralisée par suite de nos guerres civiles, qu'il y a parmi nous des âmes dont la fermeté va jusqu'à la perfection; et leur nombre en est si grand, qu'une sélection est impossible à faire.

C'est là tout ce que, jusqu'à cette heure, je connais ayant un caractère de grandeur extraordinaire, dépassant ce qui se voit d'habitude.

CHAPITRE XVIII.

_Du fait de donner ou recevoir des démentis._ =Si, dans son livre, Montaigne parle si souvent de lui-même, c'est pour laisser un souvenir de lui à ses amis.=--Oui, me dira-t-on, se prendre soi-même pour sujet d'un ouvrage, est excusable, mais seulement chez quelques hommes faisant exception qui, arrivés à la célébrité, ont pu, par leur réputation, inspirer le désir de les connaître. Il est certain, je le reconnais et le sais bien, que pour voir un homme qui ne se distingue pas du commun, un artisan lèvera à peine les yeux de dessus son travail, là même où, pour voir passer un grand personnage dont l'arrivée dans une ville est signalée, on abandonne ateliers et boutiques. Il ne sied à personne de se faire connaître, si ce n'est à ceux qui ont de quoi se faire imiter et dont la vie et les opinions peuvent servir de modèle. César et Xénophon, par la grandeur de leurs actions, avaient matière suffisante pour élever et établir, comme sur des bases convenables et solides, les récits qu'ils nous en ont laissés; pour la même raison, nous sommes fondés à regretter que le journal des hauts faits d'Alexandre le Grand, les commentaires qu'ont écrits de leurs propres actes Auguste, Caton, Sylla, Brutus et autres, ne nous aient pas été conservés; on aime et on étudie de telles figures, même si elles ne sont qu'en cuivre ou en pierre.

Cette critique est très juste, mais me touche bien peu: «_Je ne récite pas ceci à tout venant, en tous lieux, ni en présence de n'importe qui; je ne le lis qu'à mes amis et seulement lorsqu'ils m'en prient; il est beaucoup d'auteurs, au contraire, qui déclament leurs ouvrages en plein forum et dans les bains publics_ (_Horace_).» Je ne dresse pas ici une statue à ériger dans un carrefour d'une ville, dans une église ou sur une place publique: «_Mon dessein n'est pas de grossir mon livre de pompeuses billevesées; en quelque sorte en tête à tête avec mon lecteur, j'y parle sans prétention_ (_Perse_)»; il est destiné à être rangé dans un coin de bibliothèque et servir à amuser un voisin, un parent, un ami qui aura plaisir à me retrouver et à passer, grâce à cette peinture, encore un moment avec moi. D'autres ont pris à cœur de parler d'eux, parce qu'ils trouvaient que le sujet était digne et fécond; chez moi, au contraire, je l'estime si stérile et si pauvre, que je ne saurais être soupçonné d'ostentation. Je juge volontiers les actions d'autrui, les miennes s'y prêtent peu en raison de leur nullité; je ne trouve pas tant de bien en moi, que je ne me permette de le dire sans rougir.--Quelle satisfaction j'éprouverais d'entendre quelqu'un me dépeindre ainsi les habitudes, les traits du visage, l'attitude, les propos usuels, les incidents de la vie de mes ancêtres; quelle attention j'y prêterais! Ce serait vraiment le fait d'une mauvaise nature, de ne pas faire cas de portraits authentiques de nos amis et de ceux qui nous ont précédés; de ne pas nous intéresser à la forme de leurs vêtements, à celle de leurs armes. Je conserve l'écriture des miens, leur cachet, * des livres de prières, une épée d'un modèle particulier * qu'ils ont portée, et n'ai pas jeté hors de mon cabinet de longues gaules, lui servant de cravaches, que mon père avait ordinairement à la main: «_L'habit d'un père, son anneau, sont d'autant plus chers à ses enfants, que ceux-ci lui étaient plus affectionnés_ (_S. Augustin_).» Si cependant mes descendants viennent à avoir d'autres idées, je serai très à même d'avoir ma revanche, car ils ne sauraient faire moins de compte de moi, qu'à ce moment je ferai d'eux. Je n'ai en ceci commerce avec le public que parce que je lui emprunte son mode d'écriture, plus rapide et plus commode que l'écriture courante; en récompense, peut-être qu'en le fournissant de papier pour envelopper son beurre, j'empêcherai que sur le marché quelque morceau ne vienne à fondre: «_De la sorte les thons et les olives ne manqueront pas d'enveloppes_ (_Martial_)»; «_Je fournirai souvent aux maquereaux des habits où ils seront à l'aise_ (_Catulle_)».

=Personne ne le lirait il, qu'il n'en aurait pas moins employé son temps d'une façon très agréable à s'étudier et à se peindre.=--Alors même que personne ne me lirait, aurai-je perdu mon temps, pour avoir employé tant d'heures oisives à de si utiles et agréables pensées?

Prenant un moulage de mon propre visage, j'ai dû bien souvent, pour me produire, me parer et composer mon maintien, si bien que le modèle a pris de la fixité et s'est en quelque sorte formé de lui-même. Me peignant pour autrui, j'ai peint le dedans de moi-même de couleurs plus nettes que celles qu'il présentait primitivement. Je n'ai pas plus fait mon livre, que mon livre ne m'a fait; il ne fait qu'un avec son auteur; c'est une étude de moi-même, il est partie intégrante de ma vie, je ne suis pas autre qu'il me représente et il n'est pas différent de ce que je suis; il ne vise pas comme tous les autres ouvrages un but autre que la personnalité de celui qui l'écrit et auquel il demeure étranger. Ai-je perdu mon temps en me scrutant avec tant de soin et de continuité? Ceux qui, par simple caprice et dans le cours d'une conversation, font un retour de quelques moments à peine sur eux-mêmes, ne s'examinent ni si avant, ni si exactement que celui qui en fait son étude, son œuvre, son métier, qui a pris vis-à-vis de lui-même l'engagement de consigner avec sincérité et sans ambages au mieux de ce qu'il peut, tout ce qu'il sent en lui; les plaisirs les plus délicieux, ne les savourons-nous pas en nous-même, évitant d'en laisser trace et de les révéler aux yeux non seulement de la foule, mais de tout autre? Combien de fois ce travail n'a-t-il pas été une diversion à des pensées ennuyeuses, au nombre desquelles sont à ranger toutes les pensées frivoles.--La nature nous a largement gratifié de la faculté de nous isoler pour réfléchir; et elle nous y invite souvent, pour nous apprendre que nous nous devons en partie à la société, mais plus encore à nous-mêmes. Afin de contraindre notre imagination à apporter de l'ordre jusque dans ses rêveries, de les faire porter sur des objets déterminés et de l'empêcher de se perdre en se laissant aller à extravaguer au gré des vents, il n'est rien de tel que de donner corps, en en prenant note, à ces idées passagères qui se présentent à l'esprit; c'est ce qui fait que j'écoute celles qui me passent par la tête, m'étant imposé de les consigner par écrit. Combien de fois, attristé de quelque action que la civilité ou la raison m'empêchaient de critiquer ouvertement, m'en suis-je déchargé dans ces Essais, avec l'arrière-pensée que cela contribuerait à l'instruction de tous? D'ailleurs ces verges poétiques: «_Pan sur l'œil, pan sur le groin, pan sur le dos du sagouin_ (_Marot_)», produisent encore plus d'effet sur le papier, qu'appliquées sur la chair vive.--Et puis, je prête un peu plus attention aux livres, depuis que j'y recherche ce que j'en puis grappiller pour agrémenter et donner du relief au mien.

Je n'ai aucunement étudié en vue d'en faire un, mais j'ai quelque peu travaillé tandis que je le faisais, si c'est travailler même un peu que d'effleurer tantôt un auteur, tantôt un autre en le prenant soit par le commencement, soit par la fin, non pour me former une opinion, mais afin de m'en servir pour en tirer aide et renfort pour celle déjà faite depuis longtemps en moi.

=Son siècle est si corrompu, que l'on ne se fait plus scrupule de parler contre la vérité.=--Mais qui croirons-nous, en ces temps pervers, quand il parle de lui-même, alors qu'il n'est personne, ou à peu près, en qui nous puissions croire quand on nous parle d'autrui, cas où il y a moins intérêt à mentir? La première manifestation de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la vérité; être vrai, est, ainsi que le disait Pindare, le commencement d'une grande vertu; c'est la première condition que Platon impose au Gouverneur de sa république. Chez nous aujourd'hui, la vérité n'est pas ce qui est, mais ce qui arrive à persuader autrui; de même que nous appelons monnaie, non seulement celle de bon aloi, mais encore celle qui est fausse, pourvu qu'elle passe. C'est là un vice que l'on reproche depuis longtemps à notre nation; Salvianus Massiliensis, qui vivait du temps de l'empereur Valentinien, disait que «pour les Français, mentir et se parjurer ne sont pas des vices, mais simplement une façon de parler».

Celui qui voudrait enchérir sur ce témoignage pourrait dire qu'à présent, pour eux, c'est une vertu; on s'y forme, on s'y façonne, comme on ferait pour un exercice honorable, parce que la dissimulation est devenue une des qualités les mieux portées en ce siècle.

=Et cependant rien n'offense plus que de s'entendre vous en faire reproche; il est vrai que mentir est une lâcheté.=--J'ai souvent réfléchi d'où pouvait provenir cette coutume que nous observons si religieusement, de nous sentir plus gravement offensés quand on nous reproche ce vice qui nous est si ordinaire, que si le reproche s'adressait à tout autre de nos défauts, et que l'injure la plus grave que l'on puisse nous adresser verbalement soit de nous reprocher de pratiquer le mensonge. J'en suis arrivé à penser, à cet égard, que ce doit être parce qu'il est naturel de nous défendre davantage des défauts auxquels nous sommes le plus enclins; il semble qu'en nous montrant plus sensibles à l'accusation et en nous en émouvant, nous atténuons en quelque sorte notre culpabilité; si nous commettons la faute, du moins la condamnons-nous en apparence. Ne serait-ce pas aussi parce que ce reproche semble dénoncer en nous de la couardise et de la lâcheté de cœur? Où sont-elles en effet plus caractérisées que chez celui qui se dédit de sa parole, qui se dédit de ce qu'il sait être? Mentir est un vilain défaut dont quelqu'un dans l'antiquité faisait bien ressortir la honte, en disant que «c'était un acte de mépris envers Dieu, en même temps qu'un témoignage de la crainte qu'on a des hommes». Il n'est pas possible d'en rendre plus heureusement l'horreur, combien il est vil et marque de dérèglement; car que peut-on imaginer de plus laid que d'être couard vis-à-vis des hommes et de faire le brave vis-à-vis de Dieu? Nos rapports entre nous n'ont lieu que par la parole; fausser cette parole, c'est donc trahir la société, puisqu'elle est le seul moyen par lequel nous pouvons communiquer nos pensées et nos volontés, qu'elle est l'interprète de notre âme. Si cet intermédiaire nous fait défaut, l'association s'effondre, nous ne nous reconnaissons plus les uns les autres; s'il nous trompe, il rompt toutes nos relations, tous les liens qui retiennent notre groupement sont détruits.--Certains peuples des Nouvelles Indes, dont il n'y a pas intérêt à donner les noms qui n'existent plus (car dans cette conquête, accomplie de façon si extraordinaire, si inouïe, la dévastation a été telle que même les noms, servant jadis à désigner certaines localités, ont complètement disparu), offraient à leurs dieux du sang humain, exclusivement tiré de la langue et des oreilles, en expiation du péché de mensonge, perpétré aussi bien en écoutant qu'en parlant.--Ce personnage grec si vertueux, déjà cité, disait qu'on amuse les enfants avec des osselets et les hommes avec des paroles.

=Les Grecs et les Romains, moins délicats que nous sur ce point, ne s'offensaient pas de recevoir des démentis.=--Je remets à une autre fois à parler des circonstances diverses où nous usons de démentis, et des lois qu'à cet égard l'honneur nous impose et des alternatives par lesquelles elles ont passé; d'ici là je saurai, si cela m'est possible, à quelle époque s'est introduite l'habitude que nous avons de peser et de mesurer, aussi exactement que nous le faisons aujourd'hui, les paroles qui nous sont dites et d'y attacher notre honneur. Il est aisé de constater en effet que cela n'existait anciennement ni chez les Grecs, ni chez les Romains, et il m'a souvent semblé nouveau et étrange de voir, chez ces peuples, les gens se donner des démentis et s'injurier sans que cela les amenât à se battre: ce à quoi le devoir les obligeait en pareille circonstance, devait être autre que maintenant. On lance à César en pleine figure, tantôt l'épithète de voleur, tantôt celle d'ivrogne; nous voyons les uns et les autres s'injurier sans la moindre retenue, les plus grands chefs de deux armées en présence s'invectiver et ne répondre aux injures que par des injures, sans que cela tire autrement à conséquence.

CHAPITRE XIX.

_De la liberté de conscience._ =Le zèle religieux est souvent excessif et conséquemment dangereux.=--Il est fréquent de voir les bonnes intentions, lorsqu'elles sont menées sans modération, aboutir aux pires résultats.

Dans ce conflit qui fait que la France est, à l'heure présente, en proie à la guerre civile, le parti le meilleur, le plus sain, est, sans nul doute, celui qui a en vue le maintien de la religion et du gouvernement tels qu'ils existaient avant ces troubles. Et cependant, entre les gens de bien qui le suivent (je ne parle pas de ceux qui n'y voient que l'occasion, soit d'exercer leurs vengeances personnelles, soit de satisfaire leur avarice, ou encore de se concilier la faveur des princes; mais uniquement de ceux qui ne sont mus que par leur zèle pour la religion et le désir si respectable de voir maintenir dans leur patrie la paix et l'état de choses existant), parmi ceux-ci, dis-je, il s'en voit que la passion entraîne au delà des bornes de la raison, et leur fait prendre parfois des résolutions injustes, violentes et même téméraires.

=Au zèle outré des premiers chrétiens est due la perte d'un grand nombre d'ouvrages de l'antiquité.=--Il est certain que dans les premiers temps, lorsque notre religion commença à être admise par les lois, le zèle de ses prosélytes en amena quelques-uns à se porter contre les livres païens, de quelque nature qu'ils fussent, à des excès qui amenèrent des pertes irréparables que déplorent les gens de lettres, et qui causèrent à la littérature plus de préjudice que tous les incendies allumés par les Barbares. Cornélius Tacite en est un exemple probant; car bien que l'empereur Tacite, son parent, eût, par des ordonnances spéciales, répandu son ouvrage dans toutes les bibliothèques du monde, pas un seul exemplaire n'a pu cependant échapper entier aux recherches acharnées qu'en firent ceux qui, pour cinq ou six passages contraires à nos croyances, en ont poursuivi la destruction.

=Leur intérêt les a aussi portés à louer de très mauvais empereurs favorables au christianisme et à en calomnier de bons qui leur étaient contraires. Du nombre de ces derniers est Julien surnommé l'Apostat; sa continence et sa justice.=--A cette même époque, on fut aussi très porté à exalter outre mesure les empereurs favorables au christianisme, et à condamner, de parti pris, tous les actes de ceux qui lui étaient contraires, ainsi que cela se peut aisément constater à l'égard de l'empereur Julien, surnommé l'Apostat.--Ce prince fut véritablement un très grand homme comme on en voit peu, ainsi qu'il arrive de ceux dont l'âme est profondément imbue des principes de la philosophie, d'après lesquels il s'était fait une loi de régler toutes ses actions; et la vérité, c'est qu'il n'y a pas de vertu dont il n'ait donné de remarquables exemples. Sous le rapport de la chasteté, qu'il n'a cessé d'observer ainsi qu'en témoigne d'une manière irréfutable tout le cours de sa vie, on lit de lui un trait semblable à ceux attribués à Alexandre et à Scipion: plusieurs belles captives lui ayant été amenées, il ne voulut pas seulement en voir une, et il était alors à la fleur de l'âge, puisque lorsqu'il fut tué par les Parthes, il n'avait que trente et un ans. Pour ce qui est de sa justice, il prenait lui-même la peine d'entendre les parties; et bien que, par curiosité, il s'informât auprès de ceux qui se présentaient à lui, de quelle religion ils étaient, jamais cependant l'inimitié qu'il portait à la nôtre ne fit pencher la balance à leur préjudice. Lui-même fit plusieurs bonnes lois, et il réduisit dans de notables proportions les subsides et les impositions que levaient ses prédécesseurs.

Nous avons deux historiens dignes de foi qui furent témoins oculaires de ses actes. L'un d'eux, Ammien Marcellin, critique sévèrement en divers passages de son ouvrage l'édit de ce prince, par lequel il défendait à tous les rhétoriciens et grammairiens chrétiens de tenir école et d'enseigner; cet historien ajoute qu'il serait à souhaiter que cette action pût être ensevelie dans le silence. Il est probable que si Julien avait commis quelque acte de plus grande gravité contre nous, Ammien Marcellin, qui était très affectionné à notre parti, n'eût pas oublié de le relater. A la vérité, il fut dur, mais non cruel; les nôtres racontent eux-mêmes de lui le fait suivant. Se promenant un jour dans la banlieue de Chalcédoine, Maris, évêque de cette ville, osa l'appeler «méchant, traître au Christ»; Julien se borna à lui répondre: «Va-t'en, malheureux, pleure la perte de tes yeux.» A quoi, l'évêque répliqua: «Je rends grâce à Jésus-Christ de m'avoir ôté la vue, ce qui me permet de ne pas voir ton visage impudent.» L'empereur, en cette circonstance, ajoutent ceux qui rapportent le fait, fit preuve d'une patience toute philosophique. Toujours est-il que cela ne cadre guère avec les cruautés qu'on l'accuse d'avoir commises contre nous.--Eutrope, mon second témoin, dit qu'il était ennemi du christianisme, mais qu'il ne répandit pas de sang.

=Sa sobriété, son application au travail, son habileté dans l'art militaire.=--Pour en revenir à sa justice, il n'est rien qu'on puisse lui reprocher en dehors des rigueurs dont il usa, au commencement de son règne, contre ceux qui avaient suivi le parti de Constance, son prédécesseur.--Quant à sa sobriété, sa nourriture était constamment celle du soldat; il vivait en pleine paix, comme quelqu'un se préparant et voulant s'habituer aux austérités de la guerre.--Sa vigilance était telle, qu'il faisait de la nuit trois ou quatre parts: il donnait la moins longue au sommeil et employait le reste à se rendre compte par lui-même de l'état de son armée, à visiter ses postes ou à étudier; car parmi les autres qualités qui le distinguaient entre tous, il excellait dans tous les genres de littérature.--On dit d'Alexandre le Grand que, lorsqu'il était couché, de peur que le sommeil ne l'emportât sur ses méditations ou ses études, il faisait placer près de son lit un bassin, et dans l'une de ses mains qu'il laissait en dehors, tenait une petite boule de cuivre, de telle sorte que si le sommeil venait à le gagner, ses doigts se desserrant, le bruit que faisait la boule en tombant dans le bassin le réveillait. Julien était tellement à ce qu'il voulait et avait la tête si dégagée en raison de l'abstinence qu'il observait à si haut degré, qu'il n'avait pas besoin de recourir à ce moyen.--Pour ce qui est de ses qualités militaires, il fut admirable dans tout ce qui est du ressort d'un grand capitaine; aussi fut-il, pendant presque toute sa vie, occupé à guerroyer, particulièrement avec nous, en Gaule, contre les Allemands et les Francs de la Franconie. Nous n'avons guère d'hommes, dont la mémoire ait été conservée, qui aient couru plus de dangers, et payé plus souvent de leur personne.

=Sa mort a quelque similitude avec celle d'Épaminondas.=--Sa mort a quelque similitude avec celle d'Épaminondas: comme lui, il fut frappé d'un javelot qu'il essaya d'arracher de sa blessure; il l'eût fait, si les arêtes n'en avaient été tranchantes, ce qui fit qu'il se coupa et ne put se servir de sa main. En cet état, il ne cessa de demander qu'on le ramenât au combat, pour pouvoir encourager ses soldats qui, du reste, bien que hors de sa présence, disputèrent avec opiniâtreté la victoire, si bien que la nuit vint qui sépara les deux armées. Il devait à la philosophie le singulier mépris qu'il avait pour la vie et tout ce qui touche à l'humanité; il croyait fermement à l'immortalité de l'âme.

=On l'a surnommé l'Apostat: c'est un surnom qu'il ne mérite pas, n'ayant vraisemblablement jamais été chrétien par le cœur. Il était excessivement superstitieux.=--En matière de religion, il était absolument dévoyé; on l'a surnommé l'Apostat, pour avoir abandonné le christianisme. Je crois plus vraisemblable qu'il n'y avait jamais été attaché, mais que, pour obéir aux lois, il a dissimulé jusqu'à ce qu'il ait eu l'empire en main.--Il était d'une telle superstition que ceux mêmes de son époque, qui partageaient ses croyances, s'en moquaient, et, disait-on, s'il avait été victorieux des Parthes, il eût multiplié les sacrifices au point que c'en était fait de la race des bœufs en ce monde. Il avait aussi une confiance outrée dans la science des devins et croyait aux pronostics de tous genres. Entre autres choses, à son lit de mort, il dit savoir gré aux dieux, et les en remercier, de ce qu'ils ne l'avaient pas frappé par surprise, l'ayant depuis longtemps déjà averti du lieu et de l'heure de sa fin; et de ce qu'ils ne lui avaient pas infligé une mort molle ou lâche, telle que celle qui semble devoir être réservée aux gens oisifs et délicats, non plus qu'une mort languissante, longue et douloureuse; et de ce qu'ils l'avaient jugé digne de mourir si honorablement, au cours de ses victoires et dans tout l'éclat de sa gloire. A deux reprises différentes, il avait eu une vision semblable à celle de Marcus Brutus: une première fois en Gaule, qui l'avait averti d'un danger qui le menaçait; une seconde fois en Perse, un peu avant sa mort.--Quant à ces paroles qu'on lui prête, quand il se sentit frappé: «Tu as vaincu, Nazaréen!» ou selon d'autres: «Sois satisfait, Nazaréen!» les relations de mes deux historiens ne les eussent vraisemblablement pas omises, non plus que certains autres miracles qui se seraient produits et qu'on y rattache, s'ils y eussent ajouté foi, eux qui présents à l'armée, ont noté jusqu'aux moindres accidents et propos de cette fin.

=Il voulait rétablir le paganisme et détruire les chrétiens en entretenant leurs divisions par une tolérance générale.=--Pour achever ce que je veux en dire: Suivant Ammien Marcellin, l'empereur Julien méditait depuis longtemps, en son cœur, de restaurer le paganisme; mais son armée était entièrement composée de chrétiens, et il n'osa dévoiler ses projets que lorsque enfin il se vit assez fort pour oser rendre publique sa volonté; il fit alors rouvrir les temples des dieux et essaya par tous les moyens de remettre sur pied l'idolâtrie. Pour y parvenir, trouvant à Constantinople le peuple désuni, du fait même des divisions des prélats de l'Église chrétienne, il manda ceux-ci près de lui, à son palais, et les invita instamment à assoupir ces dissensions intestines, de telle sorte que chacun pût, sans obstacle et sans crainte, pratiquer sa religion comme il l'entendrait. Il s'y employa avec grand soin, dans l'espérance que cette liberté augmenterait le nombre des factions et des cabales religieuses et par là empêcherait le peuple de s'unir et de tourner contre lui la force que lui auraient donnée la concorde et une entente unanime. Il avait éprouvé, par les cruautés commises par quelques chrétiens «qu'il n'y a pas de bête féroce au monde qui soit tant à redouter pour l'homme que l'homme lui-même»; ce sont là à peu près ses propres expressions.

=Nos rois, probablement par impuissance, suivent ce même système à l'égard des catholiques et des protestants.=--Cette tactique de l'empereur Julien est à remarquer en ce que, pour attiser les troubles occasionnés par la discorde qui régnait dans les esprits, il mit en œuvre ce même moyen de liberté de conscience dont usent nos rois pour les apaiser. Ce qui conduit à dire que, si, d'une part, donner toute liberté d'opinions aux partis, c'est développer et semer la division, prêter la main pour ainsi dire à l'accroître en faisant tomber toute barrière, toute restriction du fait des lois qui la contiennent et l'arrêtent dans sa course; d'un autre côté, lâcher la bride et permettre à tous les partis de manifester leurs opinions, c'est aussi les affaiblir par la facilité et la latitude qu'on leur donne, c'est émousser l'aiguillon qui les pousse et qu'affinent la rareté, la nouveauté et la difficulté. Pour l'honneur de nos rois, je préfère croire que n'ayant pu ce qu'ils auraient voulu, ils ont fait semblant de vouloir ce qu'ils pouvaient.

CHAPITRE XX.

_Nous ne goûtons rien qui ne soit sans mélange._ =Les hommes ne sauraient goûter de bonheur sans mélange, toujours quelque amertume se joint à la volupté.=--La faiblesse de notre condition fait que les choses ne peuvent, dans leur simplicité et pureté naturelle, être employées telles; tout ce dont nous avons la jouissance, est altéré: tels les métaux, et jusqu'à l'or qu'il faut mélanger avec d'autres de moindre valeur pour qu'il puisse servir aux usages que nous en faisons. La vertu dégagée de tout artifice, qu'Ariston et Pyrrhon et avec eux les Stoïciens indiquent comme le «but de la vie», ne peut davantage exister sans mélange, pas plus que la volupté telle que la conçoivent l'école Cyrénaïque et celle d'Aristippe. Des plaisirs et des biens dont nous jouissons, il n'en est pas un auquel ne se mêle quelque mal ou quelque inconvénient; aucun n'en est exempt: «_De la source des plaisirs, s'élève comme une amertume qui tourmente, même sur un lit de fleurs_ (_Lucrèce_).»--L'extrême volupté qu'il nous est donné d'éprouver a quelque air de gémissement et de plainte! Ne diriez-vous pas qu'elle se meurt d'angoisse? Même quand nous nous la représentons dans ses sensations les plus délectables, nous l'accompagnons d'épithètes rappelant des impressions maladives et douloureuses: la langueur, la mollesse, la faiblesse, la défaillance, la morbidesse, qui témoignent bien de leur parenté et de leur semblable composition. Une joie profonde revêt plutôt un caractère de sévérité que de gaîté; l'extrême et plein contentement est calme plutôt qu'enjoué: «_La félicité qui ne se modère pas, se détruit elle-même_ (_Sénèque_)»; la satisfaction nous épuise. C'est ce qu'exprime un ancien verset grec, dont le sens est: «Les dieux nous vendent tous les biens qu'ils nous donnent (Epicharme)»; c'est-à-dire qu'ils ne nous en donnent aucun de pur et de parfait et que nous n'achetons par quelque mal.

Le travail et le plaisir, qui sont de nature très dissemblable, sont liés pourtant par je ne sais quelle corrélation naturelle. Socrate dit qu'un dieu ayant essayé de faire un tout, où douleurs et voluptés se confondent, n'arrivant pas à ses fins, s'avisa de les accoupler au moins par leurs extrémités. Métrodorus disait que dans la tristesse il y a quelque alliage de plaisir; je ne sais si, dans sa pensée, cela avait une signification autre, mais je m'imagine bien que celui qui vit dans la mélancolie y apporte du parti pris, s'y prête et s'y complaît, sans compter que l'ambition peut encore s'y mêler. Dans nos accès mêmes de rêverie et de solitude, il y a comme une nuance légère de friandise, de délicatesse, qui nous rit et nous flatte; quelques tempéraments certain Attale, dans Sénèque, dit que le souvenir des amis que nous avons perdus, nous cause une sorte de sensation agréable, tout comme l'amertume d'un vin trop vieux: «_Jeune esclave, toi qui verses le vin vieux de Falerne, verse-m'en de plus amer_ (_Catulle_)»; ou comme le goût de pommes légèrement acides.--Dans la nature, le même contraste apparaît; les peintres admettent que les mouvements et les plis du visage, mis en jeu quand on pleure, sont les mêmes que lorsqu'on rit; et, en effet, regardez un tableau avant que le peintre ait achevé d'indiquer s'il veut que son sujet pleure ou rie, vous êtes en doute lequel des deux il va représenter; le rire confine aux larmes: «_Il n'y a pas de mal qui n'ait sa compensation_ (_Sénèque_).»

Quand je me représente l'homme en pleine jouissance de tout ce qu'il peut désirer d'agréable (admettons qu'il ressente d'une manière continue un plaisir semblable à celui que lui procure l'acte de génération, au moment où ce plaisir est à son apogée), je le vois céder sous le contentement qu'il éprouve et qui l'oppresse; il m'apparaît incapable de supporter sans discontinuité cette volupté sans mélange qui s'est emparée de tout son être. Et, en vérité, quand il la ressent, il la fuit; il a, de par la nature, hâte d'y échapper, comme d'un mauvais pas où il ne se sent pas solide et craint de s'effondrer.

=Au moral il en est de même: point de bonté sans quelque teinte de vice, point de justice sans quelque mélange d'injustice.=--Si je fais sincèrement mon examen de conscience, je trouve que tout élan de bonté chez moi, même le meilleur, est entaché de sentiments qui le diminuent; et je crois bien que Platon, malgré la rigidité de sa vertu (et je fais loyalement et sincèrement autant de cas que qui que ce soit de vertus portées à un aussi haut degré), s'il s'est examiné de près, comme sans doute il le faisait, ne se soit aperçu que la nature humaine n'était pas sans réagir légèrement en lui en sens contraire; réaction assurément bien atténuée et qu'il était seul à pouvoir constater. En tout et partout, l'homme n'est qu'un assemblage de pièces dépareillées. Les lois mêmes de la justice ne sauraient subsister sans qu'il s'y mêle de l'injustice; et, suivant l'expression de Platon, ceux-là entreprennent de couper la tête de l'hydre, qui prétendent faire disparaître des lois tous les inconvénients et toutes