SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (French)

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que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu ayme.

_Immortalia mortali sermone notantes._ Ce sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuuent loger en Dieu selon nostre forme, ny nous l'imaginer selon la sienne: c'est à Dieu seul de se cognoistre et interpreter ses ouurages: et le fait en nostre langue, improprement, pour s'aualler et descendre à nous, qui sommes à terre couchez. La prudence comment luy peut elle conuenir, qui est l'eslite entre le bien et le mal: veu que nul mal ne le touche? Quoy la raison et l'intelligence, desquelles nous nous seruons pour par les choses obscures arriuer aux apparentes: veu qu'il n'y a rien d'obscur à Dieu? La iustice, qui distribue à chacun ce qui luy appartient, engendrée pour la société et communauté des hommes, comment est-elle en Dieu? La temperance, comment? qui est la moderation des voluptez corporelles, qui n'ont nulle place en la diuinité. La fortitude à porter la douleur, le labeur, les dangers, luy appartiennent aussi peu: ces trois choses n'ayans nul accés pres de luy. Parquoy Aristote le tient egallement exempt de vertu et de vice. _Neque gratia neque ira teneri potest, quòd quæ talia essent, imbecilla essent omnia._ La participation que nous auons à la cognoissance de la verité, quelle qu'elle soit, ce n'est point par nos propres forces que nous l'auons acquise.

Dieu nous a assez appris cela par les tesmoings, qu'il a choisi du vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses admirables secrets. Nostre foy ce n'est pas nostre acquest, c'est vn pur present de la liberalité d'autruy. Ce n'est pas par discours ou par nostre entendement que nous auons receu nostre religion, c'est par authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre iugement nous y aide plus que la force, et nostre aueuglement plus que nostre clair-voyance. C'est par l'entremise de nostre ignorance, plus que de nostre science, que nous sommes sçauans de diuin sçauoir.

Ce n'est pas merueille, si nos moyens naturels et terrestres ne peuuent conceuoir cette cognoissance supernaturelle et celeste: apportons y seulement du nostre, l'obeissance et la subiection: car comme il est escrit; Ie destruiray la sapience des sages, et abbattray la prudence des prudens. Où est le sage? où est l'escriuain?

où est le disputateur de ce siecle? Dieu n'a-il pas abesty la sapience de ce monde? Car puis que le monde n'a point cogneu Dieu par sapience, il luy a pleu par la vanité de la predication, sauuer les croyans. Si me faut-il voir en fin, s'il est en la puissance de l'homme de trouuer ce qu'il cherche: et si cette queste, qu'il a employé depuis tant de siecles, l'a enrichy de quelque nouuelle force, et de quelque verité solide. Ie croy qu'il me confessera, s'il parle en conscience, que tout l'acquest qu'il a retiré d'vne si longue poursuite, c'est d'auoir appris à recognoistre sa foiblesse. L'ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l'auons par longue estude confirmée et auerée. Il est aduenu aux gens veritablement sçauans, ce qui aduient aux espics de bled: ils vont s'esleuant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu'ils sont vuides; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s'humilier et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, et n'ayans trouué en cet amas de science et prouision de tant de choses diuerses, rien de massif et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption, et recogneu leur condition naturelle. C'est ce que Velleius reproche à Cotta, et à Cicero, qu'ils ont appris de Philo, n'auoir rien appris. Pherecydes, l'vn des sept sages, escriuant à Thales, comme il expiroit, I'ay, dit-il, ordonné aux miens, apres qu'ils m'auront enterré, de te porter mes escrits. S'ils contentent et toy et les autres sages, publie les: sinon, supprime les. Ils ne contiennent nulle certitude qui me satisface à moy-mesme. Aussi ne fay-ie pas profession de sçauoir la verité, ny d'y atteindre. I'ouure les choses plus que ie ne les descouure. Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce qu'il sçauoit, respondit, qu'il sçauoit cela, qu'il ne sçauoit rien. Il verifioit ce qu'on dit, que la plus grand part de ce que nous sçauons, est la moindre de celles que nous ignorons: c'est à dire, que ce mesme que nous pensons sçauoir, c'est vne piece, et bien petite, de nostre ignorance. Nous sçauons les choses en songe, dit Platon, et les ignorons en verité. _Omnes penè veteres, nihil cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt; angustos sensus, imbecilles animos, breuia curricula vitæ._ Cicero mesme, qui deuoit au sçauoir tout son vaillant, Valerius dit que, sur sa vieillesse, il commença à desestimer les lettres. Et pendant qu'il les traictoit, c'estoit sans obligation d'aucun party: suiuant ce qui luy sembloit probable, tantost en l'vne secte, tantost en l'autre: se tenant tousiours soubs la dubitation de l'Academie. _Dicendum est, sed ita vt nihil affirmem: quæram omnia, dubitans plerumque et mihi diffidens._ I'auroy trop beau ieu, si ie vouloy considerer l'homme en sa commune façon et en gros: et le pourroy faire pourtant par sa regle propre; qui iuge la verité non par le poids des voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple, _Qui vigilans stertit, Mortua cui vita est propè iam viuo atque videnti,_ qui ne se sent point, qui ne se iuge point, qui laisse la plus part de ses facultez naturelles oisiues. Ie veux prendre l'homme en sa plus haulte assiette. Considerons-le en ce petit nombre d'hommes excellens et triez, qui ayants esté douez d'vne belle et particuliere force naturelle, l'ont encore roidie et aiguisée par soin, par estude et par art, et l'ont montée au plus hault poinct de sagesse, où elle puisse atteindre. Ils ont manié leur ame à tout sens, et à tout biais, l'ont appuyée et estançonnée de tout le secours estranger, qui luy a esté propre, et enrichie et ornée de tout ce qu'ils ont peu emprunter pour sa commodité, du dedans et dehors du monde: c'est en eux que loge la haulteur extreme de l'humaine nature. Ils ont reglé le monde de polices et de loix. Ils l'ont instruit par arts et sciences, et instruit encore par l'exemple de leurs mœurs admirables. Ie ne mettray en compte, que ces gens-là, leur tesmoignage, et leur experience. Voyons iusques où ils sont allez, et à quoy ils se sont tenus. Les maladies et les desfauts que nous trouuerons en ce college-là, le monde les pourra hardiment bien aduouër pour siens.

Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, ou qu'il dit, qu'il l'a trouuée; ou qu'elle ne se peut trouuer; ou qu'il en est encore en queste. Toute la Philosophie est despartie en ces trois genres. Son dessein est de chercher la verité, la science, et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres, ont pensé l'auoir trouuée. Ceux-cy ont estably les sciences, que nous auons, et les ont traictées, comme notices certaines. Clitomachus, Carneades, et les Academiciens, ont desesperé de leur queste; et iugé que la verité ne se pouuoit conceuoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c'est la foiblesse et humaine ignorance.

Ce party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles.

Pyrrho et autres Sceptiques ou Epechistes, de qui les dogmes plusieurs anciens ont tenu tirez d'Homere, des sept sages, et d'Archilochus, et d'Eurypides, et y attachent Zeno, Democritus, Xenophanes, disent, qu'ils sont encore en cherche de la verité. Ceux-cy iugent, que ceux-là qui pensent l'auoir trouuée, se trompent infiniement; et qu'il y a encore de la vanité trop hardie, en ce second degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre. Car cela, d'establir la mesure de nostre puissance, de cognoistre et iuger la difficulté des choses, c'est vne grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l'homme soit capable.

_Nil sciri quisquis putat, id quoque nescit, An sciri possit, quo se nil scire fatetur._ L'ignorance qui se sçait, qui se iuge, et qui se condamne, ce n'est pas vne entiere ignorance. Pour l'estre, il faut qu'elle s'ignore soy-mesme.

De façon que la profession des Pyrrhoniens est, de bransler, doubter, et enquerir, ne s'asseurer de rien, de rien ne se respondre.

Des trois actions de l'ame, l'imaginatiue, l'appetitiue, et la consentante, ils en reçoiuent les deux premieres: la derniere, ils la soustiennent, et la maintiennent ambigue, sans inclination, ny approbation d'vne part ou d'autre, tant soit-elle legere. Zenon peignoit de geste son imagination sur cette partition des facultez de l'ame: La main espanduë et ouuerte, c'estoit apparence: la main à demy serrée, et les doigts vn peu croches, consentement: le poing fermé, comprehension: quand de la main gauche il venoit encore à clorre ce poing plus estroit, science. Or cette assiette de leur iugement droicte, et inflexible, receuant tous obiects sans application et consentement, les achemine à leur Ataraxie; qui est vne condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que nous receuons par l'impression de l'opinion et science, que nous pensons auoir des choses. D'où naissent la crainte, l'auarice, l'enuie, les desirs immoderez, l'ambition, l'orgueil, la superstition, l'amour de nouuelleté, la rebellion, la desobeyssance, l'opiniastreté, et la pluspart des maux corporels. Voire ils s'exemptent par là, de la ialousie de leur discipline. Car ils debattent d'vne bien molle façon. Ils ne craignent point la reuenche à leur dispute. Quand ils disent que le poisant va contre-bas, ils seroient bien marris qu'on les en creust; et cherchent qu'on les contredie, pour engendrer la dubitation et surseance de iugement, qui est leur fin. Ils ne mettent en auant leurs propositions, que pour combattre celles qu'ils pensent, que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la leur, ils prendront aussi volontiers la contraire à soustenir: tout leur est vn: ils n'y ont aucun choix. Si vous establissez que la neige soit noire, ils argumentent au rebours, qu'elle est blanche. Si vous est tous les deux. Si par certain iugement vous tenez, que vous n'en sçauez rien, ils vous maintiendront que vous le sçauez. Ouï, et si par vn axiome affirmatif vous asseurez que vous en doutez, ils vous iront debattant que vous n'en doutez pas; ou que vous ne pouuez iuger et establir que vous en doutez. Et par cette extremité de doubte, qui se secoue soy-mesme, ils se separent et se diuisent de plusieurs opinions, de celles mesmes, qui ont maintenu en plusieurs façons, le doubte et l'ignorance. Pourquoy ne leur sera-il permis, disent-ils, comme il est entre les dogmatistes, à l'vn dire vert, à l'autre iaulne, à eux aussi de doubter? Est-il chose qu'on vous puisse proposer par l'aduouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considerer comme ambigue? Et où les autres sont portez, ou par la coustume de leur païs, ou par l'institution des parens, ou par rencontre, comme par vne tempeste, sans iugement et sans choix, voire le plus souuent auant l'aage de discretion, à telle ou telle opinion, à la secte ou Stoïque ou Epicurienne, à laquelle ils se treuuent hypothequez, asseruiz et collez, comme à vne prise qu'ils ne peuuent desmordre: _ad quamcumque disciplinam, velut tempestate, delati, ad eam, tanquam ad saxum, adhærescunt_: pourquoy, à ceux-cy, ne sera-il pareillement concedé, de maintenir leur liberté, et considerer les choses sans obligation et seruitude? _Hoc liberiores et solutiores, quòd integra illis est iudicandi potestas._ N'est-ce pas quelque aduantage, de se trouuer desengagé de la necessité, qui bride les autres? Vaut-il pas mieux demeurer en suspens que de s'infrasquer en tant d'erreurs que l'humaine fantasie a produictes? Vaut-il pas mieux suspendre sa persuasion, que de se mesler à ces diuisions seditieuses et querelleuses?

Qu'iray-ie choisir? Ce qu'il vous plaira, pourueu que vous choisissiez. Voila vne sotte responce: à laquelle il semble pourtant que tout le dogmatisme arriue: par qui il ne nous est pas permis d'ignorer ce que nous ignorons. Prenez le plus fameux party, iamais il ne sera si seur, qu'il ne vous faille pour le deffendre, attaquer et combattre cent et cent contraires partis. Vaut-il pas mieux se tenir hors de cette meslée? Il vous est permis d'espouser comme vostre honneur et vostre vie, la creance d'Aristote sur l'eternité de l'ame, et desdire et desmentir Platon là dessus, et à eux il sera interdit d'en doubter? S'il est loisible à Panætius de soustenir son iugement autour des aruspices, songes, oracles, vaticinations, desquelles choses les Stoiciens ne doubtent aucunement: pourquoy vn sage n'osera-il en toutes choses, ce que cettuy-cy ose en celles qu'il a apprinses de ses maistres: establies du commun consentement de l'eschole, de laquelle il est sectateur et professeur? Si c'est vn enfant qui iuge, il ne sçait que c'est: si c'est vn sçauant, il est præoccuppé. Ils se sont reseruez vn merueilleux aduantage au combat, s'estans deschargez du soin de se couurir. Il ne leur importe qu'on les frappe, pourueu qu'ils frappent; et font leurs besongnes de tout. S'ils vainquent, vostre proposition cloche; si vous, la leur: s'ils faillent, ils verifient l'ignorance; si vous faillez, vous la verifiez: s'ils prouuent que rien ne se sçache, il va bien; s'ils ne le sçauent pas prouuer, il est bon de mesmes: _Vt quum in eadem re paria contrariis in partibus momenta inueniuntur, facilius ab vtraque parte assertio sustineatur_. Et font estat de trouuer bien plus facilement, pourquoy vne chose soit fausse, que non pas qu'elle soit vraye; et ce qui n'est pas, que ce qui est: et ce qu'ils ne croyent pas, que ce qu'ils croyent. Leurs façons de parler sont, Ie n'establis rien: Il n'est non plus ainsi qu'ainsin, ou que ny l'vn ny l'autre: Ie ne le comprens point. Les apparences sont egales par tout: la loy de parler, et pour et contre, est pareille. Rien ne semble vray qui ne puisse sembler faux. Leur mot sacramental, c'est επεχω; c'est à dire, ie soustiens, ie ne bouge. Voyla leurs refreins, et autres de pareille substance. Leur effect, c'est vne pure, entiere, et tres-parfaicte surceance et suspension de iugement.

Ils se seruent de leur raison, pour enquerir et pour debattre: mais non pas pour arrester et choisir. Quiconque imaginera vne perpetuelle confession d'ignorance, vn iugement sans pente, et sans inclination, à quelque occasion que ce puisse estre, il conçoit le Pyrrhonisme. I'exprime cette fantasie autant que ie puis, par ce que plusieurs la trouuent difficile à conceuoir; et les autheurs mesmes la representent vn peu obscurement et diuersement.

Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la commune façon. Ils se prestent et accommodent aux inclinations naturelles, à l'impulsion et contrainte des passions, aux constitutions des loix et des coustumes, et à la tradition des arts: _non enim nos Deus ista scire, sed tantummodo vti voluit_. Ils laissent guider à ces choses là, leurs actions communes, sans aucune opination ou iugement. Qui fait que ie ne puis pas bien assortir à ce discours, ce qu'on dit de Pyrrho. Ils le peignent stupide et immobile, prenant vn train de vie farouche et inassociable, attendant le hurt des charrettes, se presentant aux precipices, refusant de s'accommoder aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n'a pas voulu se faire pierre ou souche: il a voulu se faire homme viuant, discourant, et raisonnant, iouyssant de tous plaisirs et commoditez naturelles, embesoignant et se seruant de toutes ses pieces corporelles et spirituelles, en regle et droicture. Les priuileges fantastiques, imaginaires, et faulx, que l'homme s'est vsurpé, de regenter, d'ordonner, d'establir, il les a de bonne foy renoncez et quittez. Si n'est-il point de secte, qui ne soit contrainte de permettre à son sage de suiure assez de choses non comprinses, ny perceuës ny consenties, s'il veut viure. Et quand il monte en mer, il suit ce dessein, ignorant s'il luy sera vtile: et se plie, à ce que le vaisseau est bon, le pilote experimenté, la saison commode: circonstances probables seulement. Apres lesquelles il est tenu d'aller, et se laisser remuer aux apparances, pourueu qu'elles n'ayent point d'expresse contrarieté. Il a vn corps, il a vne ame: les sens le poussent, l'esprit l'agite. Encore qu'il ne treuue point en soy cette propre et singuliere marque de iuger, et qu'il s'apperçoiue, qu'il ne doit engager son consentement, attendu qu'il peut estre quelque faulx pareil à ce vray: il ne laisse de conduire les offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y a il d'arts, qui font profession de consister en la coniecture, plus qu'en la science? qui ne decident pas du vray et du faulx, et suiuent seulement ce qu'il semble? Il y a, disent-ils, et vray et faulx, et y a en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l'arrester à la touche. Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans inquisition, à l'ordre du monde. Vne ame garantie de preiugé, a vn merueilleux auancement vers la tranquillité. Gents qui iugent et contrerollent leurs iuges, ne s'y soubsmettent iamais deuëment.

Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se trouuent plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux, que ces esprits surueillants et pedagogues des causes diuines et humaines? Il n'est rien en l'humaine inuention, où il y ait tant de verisimilitude et d'vtilité. Cette-cy presente l'homme nud et vuide, recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à receuoir d'en hault quelque force estrangere, desgarni d'humaine science, et d'autant plus apte à loger en soy la diuine, aneantissant son iugement, pour faire plus de place à la foy: ny mescreant ny establissant aucun dogme contre les loix et obseruances communes, humble, obeïssant, disciplinable, studieux; ennemy iuré d'heresie, et s'exemptant par consequent des vaines et irreligieuses opinions introduites par les fauces sectes. C'est vne carte blanche preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu'il luy plaira d'y grauer. Plus nous nous renuoyons et commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons. Accepte, dit l'Ecclesiaste, en bonne part les choses au visage et au goust qu'elles se presentent à toy, du iour à la iournée: le demeurant est hors de ta cognoissance. _Dominus nouit cogitationes hominum, quoniam vanæ sunt._ Voila comment, des trois generales sectes de Philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d'ignorance: et en celle des dogmatistes, qui est troisiesme, il est aysé à descouurir, que la plus part n'ont pris le visage de l'asseurance que pour auoir meilleure mine. Ils n'ont pas tant pensé nous establir quelque certitude, que nous montrer iusques où ils estoient allez en cette chasse de la verité, _quam docti fingunt magis quàm norunt_.

Timæus ayant à instruire Socrates de ce qu'il sçait des Dieux, du monde, et des hommes, propose d'en parler comme vn homme à vn homme; et qu'il suffit, si ses raisons sont probables, comme les raisons d'vn autre: car les exactes raisons n'estre en sa main, ny en mortelle main. Ce que l'vn de ses sectateurs a ainsin imité: _Vt potero, explicabo: nec tamen, vt Pythius Apollo, certa vt sint et fixa, quæ dixero: sed, vt homunculus, probabilia coniectura sequens_. Et cela sur le discours du mespris de la mort: discours naturel et populaire. Ailleurs il l'a traduit, sur le propos mesme de Platon. _Si fortè, de Deorum natura ortúque mundi disserentes, minus id quod habemus in animo consequimur, haud erit mirum.

Æquum est enim meminisse, et me, qui disseram, hominem esse, et vos qui iudicetis: vt, si probabilia dicentur, nihil vltrà requiratis._ Aristote nous entasse ordinairement vn grand nombre d'autres opinions, et d'autres creances, pour y comparer la sienne, et nous faire voir de combien il est allé plus outre, et combien il approche de plus pres la verisimilitude. Car la verité ne se iuge point par authorité et tesmoignage d'autruy. Et pourtant euita religieusement Epicurus d'en alleguer en ses escrits. Cettuy-là est le prince des dogmatistes, et si nous apprenons de luy, que le beaucoup sçauoir apporte l'occasion de plus doubter. On le void à escient se couurir souuent d'obscurité si espesse et inextricable, qu'on n'y peut rien choisir de son aduis. C'est par effect vn Pyrrhonisme soubs vne forme resolutiue. Oyez la protestation de Cicero, qui nous explique la fantasie d'autruy par la sienne. _Qui requirunt, quid de quaque re ipsi sentiamus: curiosius id faciunt, quàm necesse est. Hæc in philosophia ratio, contra omnia disserendi, nullamque rem apertè iudicandi, profecta à Socrate, repetita ab Arcesila, confirmata à Carneade, vsque ad nostram viget ætatem.

Hi sumus, qui omnibus veris falsa quædam adiuncta esse dicamus, tanta similitudine, vt in ijs nulla insit certè iudicandi et assentiendi nota._ Pourquoy, non Aristote seulement, mais la plus part des philosophes, ont ils affecté la difficulté, si ce n'est pour faire valoir la vanité du subject, et amuser la curiosité de nostre esprit, luy donnant où se paistre, à ronger cet os creuz et descharné?

Clytomachus affermoit n'auoir iamais sçeu, par les escrits de Carneades, entendre de quelle opinion il estoit. Pourquoy a euité aux siens Epicurus, la facilité, et Heraclytus en a esté surnommé σχοτεινος? La difficulté est vne monoye que les sçauans employent, comme les joueurs de passe-passe pour ne descouurir la vanité de leur art: et de laquelle l'humaine bestise se paye aysément.

_Clarus ob obscuram linguam, magis inter inanes: Omnia enim stolidi magis admirantur amántque, Inuersis quæ sub verbis latitantia cernunt._ Cicero reprend aucuns de ses amis d'auoir accoustumé de mettre à l'astrologie, au droit, à la dialectique, et à la geometrie, plus de temps, que ne meritoyent ces arts: et que cela les diuertissoit des deuoirs de la vie, plus vtiles et honnestes. Les philosophes Cyrenaïques mesprisoyent esgalement la physique et la dialectique. Zenon tout au commencement des liures de la republique, declaroit inutiles toutes les liberales disciplines. Chrysippus disoit, que ce que Platon et Aristote auoyent escrit de la logique, ils l'auoyent escrit par ieu et par exercice: et ne pouuoit croire qu'ils eussent parlé à certes d'vne si vaine matiere. Plutarque le dit de la metaphysique, Epicurus l'eust encores dict de la rhetorique, de la grammaire, poësie, mathematique, et hors la physique, de toutes les autres sciences: et Socrates de toutes, sauf celle des mœurs et de la vie. De quelque chose qu'on s'enquist à luy, il ramenoit en premier lieu tousiours l'enquerant à rendre compte des conditions de sa vie, presente et passée, lesquelles il examinoit et iugeoit: estimant tout autre apprentissage subsecutif à celuy-la et supernumeraire. _Parum mihi placeant eæ litteræ quæ ad virtutem doctoribus nihil profuerunt._ La plus part des arts ont esté ainsi mesprisés par le mesme sçauoir. Mais ils n'ont pas pensé qu'il fust hors de propos, d'exercer leur esprit és choses mesmes, où il n'y auoit nulle solidité profitable. Au demeurant, les vns ont estimé Plato dogmatiste, les autres dubitateur, les autres en certaines choses l'vn, et en certaines choses l'autre. Le conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousiours demandant et esmouuant la dispute, iamais l'arrestant, iamais satisfaisant: et dit n'auoir autre science, que la science de s'opposer. Homere leur autheur a planté egalement les fondements à toutes les sectes de philosophie, pour montrer, combien il estoit indifferent par où nous allassions. De Platon nasquirent dix sectes diuerses, dit-on.

Aussi, à mon gré, iamais instruction ne fut titubante, et rien asseuerante, si la sienne ne l'est. Socrates disoit, que les sages femmes en prenant ce mestier de faire engendrer les autres, quittent le mestier d'engendrer elles. Que luy par le tiltre de sage homme, que les Dieux luy auoyent deferé, s'estoit aussi desfaict en son amour virile et mentale, de la faculté d'enfanter: se contentant d'ayder et fauorir de son secours les engendrants: ouurir leur nature; graisser leurs conduits: faciliter l'yssue de leur enfantement: iuger d'iceluy: le baptizer: le nourrir: le fortifier: l'emmaillotter, et circoncir: exerçant et maniant son engin, aux perils et fortunes d'autruy. Il est ainsi de la plus part des autheurs de ce tiers genre, comme les anciens ont remerqué des escripts d'Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Xenophanes, et autres. Ils ont vne forme d'escrire douteuse en substance et en dessein, enquerant plustost qu'instruisant: encore qu'ils entresement leur stile de cadances dogmatistes. Cela se voit il pas aussi bien en Seneque et en Plutarque? combien disent ils tantost d'vn visage, tantost d'vn autre, pour ceux qui y regardent de prez? Et les reconciliateurs des iurisconsultes deuoyent premierement les concilier chacun à soy. Platon me semble auoir aymé cette forme de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment en diuerses bouches la diuersité et variation de ses propres fantasies. Diuersement traitter les matieres, est aussi bien les traitter, que conformement, et mieux: à sçauoir plus copieusement et vtilement. Prenons exemple de nous. Les arrests font le point extreme du parler dogmatiste et resolutif: si est ce que ceux que noz parlements presentent au peuple, les plus exemplaires, propres à nourrir en luy la reuerence qu'il doit à cette dignité, principalement par la suffisance des personnes qui l'exercent, prennent leur beauté, non de la conclusion, qui est à eux quotidienne, et qui est commune à tout iuge, tant comme de la disceptation et agitation des diuerses et contraires ratiocinations, que la matiere du droit souffre. Et le plus large champ aux reprehensions des vns philosophes à l'encontre des autres, se tire des contradictions et diuersitez, en quoy chacun d'eux se trouue empestré: ou par dessein, pour montrer la vacillation de l'esprit humain autour de toute matiere, ou forcé ignoramment, par la volubilité et incomprehensibilité de toute matiere. Que signifie ce refrein? en vn lieu glissant et coulant suspendons nostre creance: car, comme dit Eurypides, _Les œuures de Dieu en diuerses Façons, nous donnent des trauerses._ Semblable à celuy qu'Empedocles semoit souuent en ses liures, comme agité d'vne diuine fureur, et forcé de la verité. Non non, nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont occultes, il n'en est aucune de laquelle nous puissions establir quelle elle est: reuenant à ce mot diuin, _Cogitationes mortalium timidæ, et incertæ adinuentiones nostræ, et providentiæ_. Il ne faut pas trouuer estrange, si gens desesperez de la prise n'ont pas laissé d'auoir plaisir à la chasse, l'estude estant de soy vne occupation plaisante: et si plaisante, que parmy les voluptez, les Stoïciens defendent aussi celle qui vient de l'exercitation de l'esprit, y veulent de la bride, et trouuent de l'intemperance à trop sçauoir. Democritus ayant mangé à sa table des figues, qui sentoient le miel, commença soudain à chercher en son esprit, d'où leur venoit cette douceur inusitee, et pour s'en esclaircir, s'alloit leuer de table, pour voir l'assiette du lieu où ces figues auoyent esté cueillies: sa chambriere, ayant entendu la cause de ce remuëment, luy dit en riant, qu'il ne se penast plus pour cela, car c'estoit qu'elle les auoit mises en vn vaisseau, où il y auoit eu du miel. Il se despita, dequoy elle luy auoit osté l'occasion de cette recherche, et desrobé matiere à sa curiosité. Va, luy dit-il, tu m'as faict desplaisir, ie ne lairray pourtant d'en chercher la cause, comme si elle estoit naturelle.

Et volontiers n'eust failly de trouuer quelque raison vraye, à vn effect faux et supposé. Cette histoire d'vn fameux et grand philosophe, nous represente bien clairement cette passion studieuse, qui nous amuse à la poursuyte des choses, de l'acquest desquelles nous sommes desesperez. Plutarque recite vn pareil exemple de quelqu'vn, qui ne vouloit pas estre esclaircy de ce, dequoy il estoit en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher: comme l'autre, qui ne vouloit pas que son medecin luy ostast l'alteration de la fieure, pour ne perdre le plaisir de l'assouuir en beuuant. _Satius est superuacua discere, quàm nihil._ Tout ainsi qu'en toute pasture il y a le plaisir souuent seul, et tout ce que nous prenons, qui est plaisant, n'est pas tousiours nutritif, ou sain: pareillement ce que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d'estre voluptueux, encore qu'il ne soit ny alimentant ny salutaire. Voicy comme ils disent: La consideration de la nature est vne pasture propre à nos esprits, elle nous esleue et enfle, nous fait desdaigner les choses basses et terriennes, par la comparaison des superieures et celestes: la recherche mesme des choses occultes et grandes est tresplaisante, voire à celuy qui n'en acquiert que la reuerence, et crainte d'en iuger. Ce sont des mots de leur profession. La vaine image de cette maladiue curiosité, se voit plus expressement encores en cet autre exemple, qu'ils ont par honneur si souuent en la bouche. Eudoxus souhaittoit et prioit les Dieux, qu'il peust vne fois voir le soleil de pres, comprendre sa forme, sa grandeur, et sa beauté, à peine d'en estre bruslé soudainement. Il veut au prix de sa vie, acquerir vne science, de laquelle l'vsage et possession luy soit quand et quand ostée. Et pour cette soudaine et volage cognoissance, perdre toutes autres cognoissances qu'il a, et qu'il peut acquerir par apres. Ie ne me persuade pas aysement, qu'Epicurus, Platon, et Pythagoras nous ayent donné pour argent contant leurs Atomes, leurs Idées, et leurs Nombres. Ils estoyent trop sages pour establir leurs articles de foy, de chose si incertaine, et si debattable. Mais en cette obscurité et ignorance du monde, chacun de ces grands personnages, s'est trauaillé d'apporter vne telle quelle image de lumiere: et ont promené leur ame à des inuentions, qui eussent au moins vne plaisante et subtile apparence, pourueu que toute fausse, elle se peust maintenir contre les oppositions contraires: _Vnicuique ista pro ingenio finguntur, non ex scientiæ vi_. Vn ancien, à qui on reprochoit, qu'il faisoit profession de la Philosophie, de laquelle pourtant en son iugement, il ne tenoit pas grand compte, respondit que cela, c'estoit vrayement philosopher. Ils ont voulu considerer tout, balancer tout, et ont trouué cette occupation propre à la naturelle curiosité qui est en nous. Aucunes choses, ils les ont escrites pour le besoin de la societé publique, comme leurs religions: et a esté raisonnable pour cette consideration, que les communes opinions, ils n'ayent voulu les esplucher au vif, aux fins de n'engendrer du trouble en l'obeyssance des loix et coustumes de leur pays. Platon traitte ce mystere d'vn ieu assez descouuert. Car où il escrit selon soy, il ne prescrit rien à certes. Quand il fait le legislateur, il emprunte vn style regentant et asseuerant: et si y mesle hardiment les plus fantastiques de ses inuentions: autant vtiles à persuader à la commune, que ridicules à persuader à soy-mesme: sçachant combien nous sommes propres à receuoir toutes impressions, et sur toutes, les plus farouches et enormes.

Et pourtant en ses loix, il a grand soing, qu'on ne chante en publiq que des poësies, desquelles les fabuleuses feintes tendent à quelque vtile fin: estant si facile d'imprimer touts fantosmes en l'esprit humain, que c'est iniustice de ne le paistre plustost de mensonges profitables, que de mensonges ou inutiles ou dommageables.

Il dit tout destrousseement en sa Republique, que pour le profit des hommes, il est souuent besoin de les piper. Il est aisé à distinguer, les vnes sectes auoir plus suiuy la verité, les autres l'vtilité, par où celles cy ont gaigné credit. C'est la misere de nostre condition, que souuent ce qui se presente à nostre imagination pour le plus vray, ne s'y presente pas pour le plus vtile à nostre vie. Les plus hardies sectes, Epicurienne, Pyrrhonienne, nouuelle Academique, encore sont elles contrainctes de se plier à la loy ciuile, au bout du compte. Il y a d'autres subiects qu'ils ont belutez, qui à gauche, qui à dextre, chacun se trauaillant d'y donner quelque visage, à tort ou à droit. Car n'ayans rien trouué de si caché, dequoy ils n'ayent voulu parler, il leur est souuent force de forger des coniectures foibles et foles: non qu'ils les prinssent eux mesmes pour fondement, ne pour establir quelque verité, mais pour l'exercice de leur estude. _Non tam id sensisse quod dicerent, quàm exercere ingenia materiæ difficultate videntur voluisse._ Et si on ne le prenoit ainsi, comme couuririons nous vne si grande inconstance, varieté, et vanité d'opinions, que nous voyons auoir esté produites par ces ames excellentes et admirables?

Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deuiner Dieu par nos analogies et coniectures: le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix? et nous seruir aux despens de la diuinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition? et par ce que nous ne pouuons estendre nostre veuë iusques en son glorieux siege, l'auoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres? De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble auoir eu plus de vray-semblance et plus d'excuse, qui recognoissoit Dieu comme vne puissance incomprehensible, origine et conseruatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, receuant et prenant en bonne part l'honneur et la reuerence, que les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque maniere que ce fust.

_Iupiter omnipotens, rerum, regúmque, Deûmque, Progenitor, genitrixque._ Ce zele vniuersellement a esté veu du ciel de bon œil. Toutes polices ont tiré fruit de leur deuotion. Les hommes, les actions impies, ont eu par tout les euenements sortables. Les histoires payennes recognoissent de la dignité, ordre, iustice, et des prodiges et oracles employez à leur profit et instruction, en leurs