SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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ESSAIS DE MONTAIGNE (Self-édition *) TEXTE ORIGINAL, ACCOMPAGNÉ DE LA TRADUCTION EN LANGAGE DE NOS JOURS, PAR le Gal MICHAUD TROISIÈME VOLUME PARIS LIBRAIRIE FIRMIN-DIDOT ET CIE, ÉDITEURS 56, rue Jacob, 56 1907 * Édition se suffisant à elle-même.

ESSAIS DE MONTAIGNE Cet ouvrage se compose de quatre volumes, comprenant: 1er VOLUME.--Avertissement, table générale des chapitres, texte et traduction du commencement au chapitre 6 inclus du livre II.

2e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 7 inclus du livre II au chapitre 35 inclus de ce même livre.

3e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 36 du livre II jusqu'à la fin.

4e VOLUME *.--Notice sur Montaigne, etc.; sommaire des _Essais_, variantes, notes, lexique, etc.

ILLUSTRATIONS: 1er vol.--Portrait de l'auteur, armoiries et signature.

2e vol.--Plan du domaine et perspective du manoir de Montaigne.

3e vol.--Vue de la tour de Montaigne et plan des étages.

4e vol.--Fac-similé d'une page du manuscrit de Bordeaux.

Voir sur ces illustrations, la notice insérée à cet effet au quatrième volume, en tête des Notes.

* Ce volume, indépendant des autres, est susceptible par sa contexture d'être aisément utilisé avec n'importe quelle édition des _Essais_ ancienne ou moderne, moyennant un simple tableau de concordance de pagination facile à établir soi-même.

ESSAIS DE MICHEL SEIGNEVR DE MONTAIGNE CIƆ IƆ XCV TEXTE ET TRADUCTION (SUITE ET FIN) LIVRE SECOND. (ORIGINAL) (_Suite._) CHAPITRE XXXVI.

_Des plus excellens hommes._ SI on me demandoit le choix de tous les hommes qui sont venus à ma cognoissance, il me semble en trouuer trois excellens au dessus de tous les autres. L'vn Homere; non pas qu'Aristote ou Varro, pour exemple, ne fussent à l'aduenture aussi sçauans que luy; ny possible encore qu'en son art mesme, Virgile ne luy soit comparable. Ie le laisse à iuger à ceux, qui les cognoissent tous deux. Moy qui n'en cognoy que l'vn, puis seulement dire cela, selon ma portée, que ie ne croy pas que les Muses mesmes allassent au delà du Romain.

_Tale facit carmen docta testudine, quale Cynthius impositis temperat articulis._ Toutesfois en ce iugement, encore ne faudroit il pas oublier, que c'est principalement d'Homere que Virgile tient sa suffisance, que c'est son guide, et maistre d'escole; et qu'vn seul traict de l'Iliade, a fourny de corps et de matiere, à cette grande et diuine Eneide.

Ce n'est pas ainsi que ie compte: i'y mesle plusieurs autres circonstances, qui me rendent ce personnage admirable, quasi au dessus de l'humaine condition. Et à la verité, ie m'estonne souuent, que luy qui a produit, et mis en credit au monde plusieurs deitez, par son auctorité, n'a gaigné reng de Dieu luy mesme. Estant aueugle, indigent; estant auant que les sciences fussent redigées en regle, et obseruations certaines, il les a tant cognues, que tous ceux qui se sont meslez depuis d'establir des polices, de conduire guerres, et d'escrire ou de la religion, ou de la philosophie, en quelque secte que ce soit, ou des arts, se sont seruis de luy, comme d'vn maistre tres-parfaict en la cognoissance de toutes choses.

Et de ses liures, comme d'vne pepiniere de toute espece de suffisance, _Qui quid sit pulchrum, quid turpe, quid vtile, quid non, Plenius ac melius Chrysippo ac Crantore dicit:_ Et comme dit l'autre, _A quo, ceu fonte perenni, Vatum Pieriis labra rigantur aquis._ Et l'autre, _Adde Heliconiadum comites, quorum vnus Homerus Astra potitus._ Et l'autre, _Cuiúsque ex ore profuso Omnis posteritas latices in carmina duxit, Amnémque in tenues ausa est deducere riuos, Vnius fœcunda bonis._ C'est contre l'ordre de Nature, qu'il a faict la plus excellente production qui puisse estre: car la naissance ordinaire des choses, elle est imparfaicte: elles s'augmentent, se fortifient par l'accroissance.

L'enfance de la poësie, et de plusieurs autres sciences, il l'a rendue meure, parfaicte, et accomplie. A cette cause le peut on nommer le premier et dernier des poëtes, suyuant ce beau tesmoignage que l'antiquité nous a laissé de luy, que n'ayant eu nul qu'il peust imiter auant luy, il n'a eu nul apres luy qui le peust imiter. Ses parolles, selon Aristote, sont les seules parolles, qui ayent mouuement et action: ce sont les seuls mots substantiels.

Alexandre le grand ayant rencontré parmy les despouïlles de Darius, vn riche coffret, ordonna qu'on le luy reseruast pour y loger son Homere: disant, que c'estoit le meilleur et plus fidelle conseiller qu'il eust en ses affaires militaires. Pour cette mesme raison disoit Cleomenes fils d'Anaxandridas, que c'estoit le Poëte des Lacedemoniens, par ce qu'il estoit tres-bon maistre de la discipline guerriere. Cette loüange singuliere et particuliere luy est aussi demeurée au iugement de Plutarque, que c'est le seul autheur du monde, qui n'a iamais soulé ne dégousté les hommes, se montrant aux lecteurs tousiours tout autre, et fleurissant tousiours en nouuelle grace. Ce folastre d'Alcibiades, ayant demandé à vn, qui faisoit profession des lettres, vn liure d'Homere, luy donna vn soufflet, par ce qu'il n'en auoit point: comme qui trouueroit vn de nos prestres sans breuiaire. Xenophanes se pleignoit vn iour à Hieron, tyran de Syracuse, de ce qu'il estoit si pauure, qu'il n'auoit dequoy nourrir deux seruiteurs: Et quoy, luy respondit-il, Homere qui estoit beaucoup plus pauure que toy, en nourrit bien plus de dix mille, tout mort qu'il est. Que n'estoit ce dire, à Panætius, quand il nommoit Platon l'Homere des philosophes? Outre cela, quelle gloire se peut comparer à la sienne? Il n'est rien qui viue en la bouche des hommes, comme son nom et ses ouurages: rien si cogneu, et si reçeu que Troye, Helene, et ses guerres, qui ne furent à l'aduenture iamais. Nos enfans s'appellent encore des noms qu'il forgea, il y a plus de trois mille ans. Qui ne cognoist Hector, et Achilles? Non seulement aucunes races particulieres, mais la plus part des nations, cherchent origine en ses inuentions. Mahumet second de ce nom, Empereur des Turcs, escriuant à nostre Pape Pie second: Ie m'estonne, dit-il, comment les Italiens se bandent contre moy, attendu que nous auons nostre origine commune des Troyens: et que i'ay comme eux interest de venger le sang d'Hector sur les Grecs, lesquels ils vont fauorisant contre moy. N'est-ce pas vne noble farce, de laquelle les Roys, les choses publiques, et les Empereurs, vont ioüant leur personnage tant de siecles, et à laquelle tout ce grand vniuers sert de theatre? Sept villes Grecques entrerent en debat du lieu de sa naissance, tant son obscurité mesmes luy apporta d'honneur: _Smyrna, Rhodos, Colophon, Salamis, Chios, Argos, Athenæ._ L'autre, Alexandre le grand. Car qui considerera l'aage qu'il commença ses entreprises: le peu de moyen auec lequel il fit vn si glorieux dessein: l'authorité qu'il gaigna en cette sienne enfance, parmy les plus grands et experimentez capitaines du monde, desquels il estoit suyui: la faueur extraordinaire, dequoy Fortune embrassa, et fauorisa tant de siens exploits hazardeux, et à peu que ie ne die temeraires: _Impellens quicquid sibi summa petenti Obstaret, gaudénsque viam fecisse ruina:_ cette grandeur, d'auoir à l'aage de trente trois ans, passé victorieux toute la terre habitable, et en vne demie vie auoir atteint tout l'effort de l'humaine nature: si que vous ne pouuez imaginer sa durée legitime, et la continuation de son accroissance, en vertu et en fortune, iusques à vn iuste terme d'aage, que vous n'imaginiez quelque chose au dessus de l'homme: d'auoir faict naistre de ses soldats tant de branches Royales: laissant apres sa mort le monde en partage à quatre successeurs, simples capitaines de son armée, desquels les descendans ont depuis si long temps duré, maintenans cette grande possession: tant d'excellentes vertus qui estoient en luy, iustice, tempérance, liberalité, foy en ses paroles, amour enuers les siens, humanité enuers les vaincus: car ses mœurs semblent à la verité n'auoir aucun iuste reproche: ouy bien aucunes de ses actions particulieres, rares, et extraordinaires. Mais il est impossible de conduire si grands mouuemens, auec les regles de la iustice.

Telles gens veulent estre iugez en gros, par la maistresse fin de leurs actions. La ruyne de Thebes, le meurtre de Menander, et du medecin d'Ephestion: de tant de prisonniers Persiens à vn coup, d'vne trouppe de soldats Indiens non sans interest de sa parolle, des Cosseïens iusques aux petits enfans: sont saillies vn peu mal excusables. Car quant à Clytus, la faute en fut amendée outre son poix: et tesmoigne cette action autant que toute autre, la debonnaireté de sa complexion, et que c'estoit de soy vne complexion excellemment formée à la bonté, et a esté ingenieusement dict de luy, qu'il auoit de la Nature ses vertus, de la Fortune ses vices.

Quant à ce qu'il estoit vn peu vanteur, vn peu trop impatient d'ouyr mesdire de soy, et quant à ses mangeoires, armes, et mors, qu'il fit semer aux Indes: toutes ces choses me semblent pouuoir estre condonées à son aage, et à l'estrange prosperité de sa fortune. Qui considerera quand et quand, tant de vertus militaires, diligence, pouruoyance, patience, discipline, subtilité, magnanimité, resolution, bonheur, en quoy, quand l'authorité d'Hannibal ne nous l'auroit appris, il a esté le premier des hommes: les rares beautez et conditions de sa personne, iusques au miracle: ce port, et ce venerable maintien, soubs vn visage si ieune, vermeil, et flamboyant: _Qualis, vbi Oceani perfusus Lucifer vnda, Quem Venus ante alios astrorum diligit ignes, Extulit os sacrum cœlo, tenebrásque resoluit:_ l'excellence de son sçauoir et capacité: la durée et grandeur de sa gloire, pure, nette, exempte de tache et d'enuie: et qu'encore long temps apres sa mort, ce fust vne religieuse croyance, d'estimer que ses medailles portassent bon-heur à ceux qui les auoyent sur eux: et que plus de Roys, et Princes ont escrit ses gestes, qu'autres historiens n'ont escrit les gestes d'autre Roy ou Prince que ce soit: et qu'encores à present, les Mahumetans, qui mesprisent toutes autres histoires, reçoiuent et honnorent la sienne seule par special priuilege: il confessera, tout cela mis ensemble, que i'ay eu raison de le preferer à Cæsar mesme, qui seul m'a peu mettre en doubte du choix. Et il ne se peut nier, qu'il n'y aye plus du sien en ses exploits, plus de la Fortune en ceux d'Alexandre. Ils ont eu plusieurs choses esgales, et Cæsar à l'aduenture aucunes plus grandes. Ce furent deux feux, ou deux torrens, à rauager le monde par diuers endroits.

_Et velut immissi diuersis partibus ignes Arentem in siluam, et virgulta sonantia lauro: Aut vbi decursu rapido de montibus altis Dant sonitum spumosi amnes, et in æquora currunt, Quisque suum populatus iter._ Mais quand l'ambition de Cæsar auroit de soy plus de moderation, elle a tant de mal'heur, ayant rencontré ce vilain subiect de la ruyne de son pays, et de l'empirement vniuersel du monde, que toutes pieces ramassées et mises en la balance, ie ne puis que ie ne panche du costé d'Alexandre. Le tiers, et le plus excellent, à mon gré, c'est Epaminondas. De gloire, il n'en a pas à beaucoup pres tant que d'autres (aussi n'est-ce pas vne piece de la substance de la chose,) de resolution et de vaillance, non pas de celle qui est esguisée par ambition, mais de celle que la sapience et la raison peuuent planter en vne ame bien reglée, il en auoit tout ce qui s'en peut imaginer. De preuue de cette sienne vertu, il en a faict autant, à mon aduis, qu'Alexandre mesme, et que Cæsar: car encore que ses exploits de guerre, ne soyent ny si frequens, ny si enflez, ils ne laissent pas pourtant, à les bien considerer et toutes leurs circonstances, d'estre aussi poisants et roides, et portant autant de tesmoignage de hardiesse et de suffisance militaire. Les Grecs luy ont faict cet honneur, sans contredit, de le nommer le premier homme d'entre eux: mais estre le premier de la Grece, c'est facilement estre le prime du monde. Quant à son sçauoir et suffisance, ce iugement ancien nous en est resté, que iamais homme ne sceut tant, et parla si peu que luy. Car il estoit Pythagorique de secte. Et ce qu'il parla, nul ne parla iamais mieux: excellent orateur et tres persuasif. Mais quant à ses mœurs et conscience, il a de bien loing surpassé tous ceux, qui se sont iamais meslez de manier affaires: car en cette partie, qui doit estre principalement considerée, qui seule marque veritablement, quels nous sommes: et laquelle ie contrepoise seule à toutes les autres ensemble, il ne cede à aucun philosophe, non pas à Socrates mesmes. En cestuy-cy l'innocence est vne qualité, propre, maistresse, constante, vniforme, incorruptible.

Au parangon de laquelle, elle paroist en Alexandre subalterne, incertaine, bigarrée, molle, et fortuite. L'ancienneté iugea, qu'à esplucher par le menu touts les autres grands capitaines, il se trouue en chascun quelque speciale qualité, qui le rend illustre.

En cestuy-cy seul, c'est vne vertu et suffisance pleine par tout, et pareille: qui en touts les offices de la vie humaine ne laisse rien à desirer de soy: soit en occupation publique ou priuée, ou paisible, ou guerriere: soit à viure soit à mourir grandement et glorieusement.

Ie ne cognoy nulle ny forme ny fortune d'homme, que ie regarde auec tant d'honneur et d'amour. Il est bien vray, que son obstination à la pauureté, ie la trouue aucunement scrupuleuse: comme elle est peinte par ses meilleurs amis. Et cette seule action, haute pourtant et tres digne d'admiration, ie la sens vn peu aigrette, pour par souhait mesme en la forme qu'elle estoit en luy, m'en desirer l'imitation. Le seul Scipion Æmylian, qui luy donneroit vne fin aussi fiere et magnifique, et la cognoissance des sciences autant profonde et vniuerselle, se pourroit mettre à l'encontre à l'autre plat de la balance. O quel desplaisir le temps m'a faict, d'oster de nos yeux à poinct nommé, des premieres, la couple de vies iustement la plus noble, qui fust en Plutarque, de ces deux personnages: par le commun consentement du monde, l'vn le premier des Grecs, l'autre des Romains! Quelle matiere, quelle œuurier!

Pour vn homme non saint, mais que nous disons, galant homme, de mœurs ciuiles et communes: d'vne hauteur moderée: la plus riche vie, que ie sçache, à estre vescue entre les viuants, comme on dit: et estoffée de plus de riches parties et desirables, c'est, tout consideré, celle d'Alcibiades à mon gré. Mais quant à Epaminondas, pour exemple d'vne excessiue bonté, ie veux adiouster icy aucunes de ses opinions. Le plus doux contentement qu'il eut en toute sa vie, il tesmoigna que c'estoit le plaisir qu'il auoit donné à son pere, et à sa mere, de sa victoire de Leuctres: il couche de beaucoup, preferant leur plaisir, au sien si iuste et si plein d'vne tant glorieuse action. Il ne pensoit pas qu'il fust loisible pour recouurer mesmes la liberté de son pays, de tuer vn homme sans cognoissance de cause. Voyla pourquoy il fut si froid à l'entreprise de Pelopidas son compaignon, pour la deliurance de Thebes.

Il tenoit aussi, qu'en vne bataille il falloit fuyr la rencontre d'vn amy, qui fust au party contraire, et l'espargner. Et son humanité à l'endroit des ennemis mesmes, l'ayant mis en soupçon enuers les Bœotiens, de ce qu'apres auoir miraculeusement forcé les Lacedemoniens de luy ouurir le pas, qu'ils auoyent entreprins de garder à l'entrée de la Morée pres de Corinthe, il s'estoit contenté de leur auoir passé sur le ventre, sans les poursuyure à toute outrance: il fut deposé de l'estat de Capitaine general. Tres honorablement pour vne telle cause: et pour la honte que ce leur fut d'auoir par necessité à le remonter tantost apres en son degré, et recognoistre, combien dependoit de luy leur gloire et leur salut: la victoire le suyuant comme son ombre par tout où il guidast, la prosperité de son pays mourut aussi luy mort, comme elle estoit née par luy.

CHAPITRE XXXVII.

_De la ressemblance des enfans aux peres._ CE fagotage de tant de diuerses pieces, se faict en cette condition, que ie n'y mets la main, que lors qu'vne trop lasche oysiueté me presse, et non ailleurs que chez moy. Ainsin il s'est basty à diuerses poses et interualles, comme les occasions me detiennent ailleurs par fois plusieurs moys. Au demeurant, ie ne corrige point mes premieres imaginations par les secondes, ouy à l'auenture quelque mot: mais pour diuersifier, non pour oster. Ie veux representer le progrez de mes humeurs, et qu'on voye chasque piece en sa naissance.

Ie prendrois plaisir d'auoir commencé plustost, et à recognoistre le train de mes mutations. Vn valet qui me seruoit à les escrire soubs moy, pensa faire vn grand butin de m'en desrober plusieurs pieces choisies à sa poste. Cela me console, qu'il n'y fera pas plus de gain, que i'y ay fait de perte. Ie me suis enuieilly de sept ou huict ans depuis que ie commençay. Ce n'a pas esté sans quelque nouuel acquest. I'y ay pratiqué la colique, par la liberalité des ans: leur commerce et longue conuersation, ne se passe aysément sans quelque tel fruit. Ie voudroy bien, de plusieurs autres presens, qu'ils ont à faire, à ceux qui les hantent long temps, qu'ils en eussent choisi quelqu'vn qui m'eust esté plus acceptable: car ils ne m'en eussent sçeu faire, que i'eusse en plus grande horreur, des mon enfance. C'estoit à poinct nommé, de tous les accidens de la vieillesse, celuy que ie craignois le plus.

I'auoy pensé mainte-fois à part moy, que i'alloy trop auant: et qu'à faire vn si long chemin, ie ne faudroy pas de m'engager en fin, en quelque malplaisant rencontre. Ie sentois et protestois assez, qu'il estoit heure de partir, et qu'il falloit trencher la vie dans le vif, et dans le sein, suyuant la regle des chirurgiens, quand ils ont à coupper quelque membre. Qu'à celuy, qui ne la rendoit à temps, Nature auoit accoustumé de faire payer de bien rudes vsures. Il s'en faloit tant, que i'en fusse prest lors, qu'en dix-huict mois ou enuiron qu'il y a que ie suis en ce malplaisant estat, i'ay desia appris à m'y accommoder. I'entre desia en composition de ce viure coliqueux: i'y trouue dequoy me consoler, et dequoy esperer. Tant les hommes sont accoquinez à leur estre miserable, qu'il n'est si rude condition qu'ils n'acceptent pour s'y conseruer. Oyez Mæcenas.

_Debilem facito manu, Debilem pede, coxa, Lubricos quate dentes: Vita dum superest, bene est._ Et couuroit Tamburlan d'vne sotte humanité, la cruauté fantastique qu'il exerçoit contre les ladres, en faisant mettre à mort autant qu'il en venoit à sa coignoissance, pour, disoit-il, les deliurer de la vie qu'ils viuoient si penible. Car il n'y auoit nul d'eux, qui n'eust mieux aymé estre trois fois ladre, que de n'estre pas. Et Antisthenes le Stoïcien, estant fort malade, et s'escriant: Qui me deliurera de ces maux? Diogenes, qui l'estoit venu veoir, luy presentant vn couteau: Cestuy-cy, si tu veux, bien tost: Ie ne dy pas de la vie, repliqua il, ie dy des maux. Les souffrances qui me touchent simplement par l'ame, m'affligent beaucoup moins qu'elles ne font la pluspart des autres hommes: partie par iugement: car le monde estime plusieurs choses horribles, ou euitables au prix de la vie, qui me sont à peu pres indifferentes: partie, par vne complexion stupide et insensible, que i'ay aux accidents qui ne donnent à moy de droit fil: laquelle complexion i'estime l'vne des meilleures pieces de ma naturelle condition. Mais les souffrances vrayment essentielles et corporelles, ie les gouste bien vifuement. Si est-ce pourtant, que les preuoyant autrefois d'vne veuë foible, delicate, et amollie par la iouyssance de cette longue et heureuse santé et repos, que Dieu m'a presté, la meilleure part de mon aage: ie les auoy couceuës par imagination, si insupportables, qu'à la verité i'en auois plus de peur, que ie n'y ay trouué de mal. Par où i'augmente tousiours cette creance, que la pluspart des facultez de nostre ame, comme nous les employons, troublent plus le repos de la vie, qu'elles n'y seruent. Ie suis aux prises auec la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle, et la plus irremediable. I'en ay desia essayé cinq ou six bien longs accez et penibles: toutesfois ou ie me flatte, ou encores y a-t-il en cet estat, dequoy se soustenir, à qui a l'ame deschargée de la crainte de la mort, et deschargée des menasses, conclusions et consequences, dequoy la medecine nous enteste. Mais l'effect mesme de la douleur, n'a pas cette aigreur si aspre et si poignante, qu'vn homme rassis en doiue entrer en rage et en desespoir. I'ay aumoins ce profit de la cholique, que ce que ie n'auoy encore peu sur moy, pour me concilier du tout, et m'accointer à la mort, elle le parfera: car d'autant plus elle me pressera, et importunera, d'autant moins me sera la mort à craindre. I'auoy desia gaigné cela, de ne tenir à la vie, que par la vie seulement: elle desnouëra encore cette intelligence. Et Dieu vueille qu'en fin, si son aspreté vient à surmonter mes forces, elle ne me reiette à l'autre extremité non moins vitieuse, d'aymer et desirer mourir.

_Summum nec metuas diem, nec optes._ Ce sont deux passions à craindre, mais l'vne a son remede bien plus prest que l'autre. Au demeurant, i'ay tousiours trouué ce precepte ceremonieux, qui ordonne si exactement de tenir bonne contenance et vn maintien desdaigneux, et posé, à la souffrance des maux. Pourquoy la philosophie, qui ne regarde que le vif, et les effects, se va elle amusant à ces apparences externes? Qu'elle laisse ce soing aux farceurs et maistres de rhetorique, qui font tant d'estat de nos gestes. Qu'elle condone hardiment au mal, cette lascheté voyelle, si elle n'est ny cordiale, ny stomacale: et preste ses pleintes volontaires au genre des souspirs, sanglots, palpitations, pallissements, que Nature a mis hors de nostre puissance. Pourueu que le courage soit sans effroy, les parolles sans desespoir, qu'elle se contente. Qu'importe que nous tordions nos bras, pourueu que nous ne tordions nos pensées? elle nous dresse pour nous, non pour autruy, pour estre, non pour sembler. Qu'elle s'arreste à gouuerner nostre entendement, qu'elle a pris à instruire. Qu'aux efforts de la cholique, elle maintienne l'ame capable de se recognoistre, de suyure son train accoustumé: combatant la douleur et la soustenant, non se prosternant honteusement à ses pieds: esmeuë et eschauffée du combat, non abatue et renuersée: capable d'entretien et d'autre occupation, iusques à certaine mesure. En accidents si extremes, c'est cruauté de requerir de nous vne démarche si composée. Si nous auons beau ieu, c'est peu que nous ayons mauuaise mine. Si le corps se soulage en se plaignant, qu'il le face; si l'agitation luy plaist, qu'il se tourneboule et tracasse à sa fantasie: s'il luy semble que le mal s'euapore aucunement (comme aucuns medecins disent que cela aide à la deliurance des femmes enceintes) pour pousser hors la voix auec plus grande violence: ou s'il en amuse son tourment, qu'il crie tout à faict. Ne commandons point à cette voix, qu'elle aille, mais permettons le luy. Epicurus ne pardonne pas seulement à son sage de crier aux tourments, mais il le luy conseille. _Pugiles etiam quum feriunt, in iactandis cæstibus ingemiscunt, quia profundenda voce omne corpus intenditur, venitque plaga vehementior._ Nous auons assez de travail du mal, sans nous trauailler à ces regles superflues. Ce que ie dis pour excuser ceux, qu'on voit ordinairement se tempester, aux secousses et assaux de cette maladie: car pour moy, ie l'ay passée iusques à cette heure auec vn peu meilleure contenance et me contente de gemir sans brailler. Non pourtant que ie me mette en peine, pour maintenir cette decence exterieure: car ie fay peu de compte d'vn tel aduantage. Ie preste en cela au mal autant qu'il veut: mais ou mes douleurs ne sont pas si excessiues, ou i'y apporte plus de fermeté que le commun. Ie me plains, Ie me despite, quand les aigres pointures me pressent, mais ie n'en viens point au desespoir, comme celuy là: _Eiulatu, questu, gemitu, fremitibus Resonando multum flebiles voces refert._ Ie me taste au plus espais du mal: et ay tousiours trouué que i'estoy capable de dire, de penser, de respondre aussi sainement qu'en vne autre heure, mais non si constamment: la douleur me troublant et destournant. Quand on me tient le plus atterré, et que les assistans m'espargnent, i'essaye souuent mes forces et leur entame moy-mesme des propos les plus esloignez de mon estat. Ie puis tout par vn soudain effort: mais ostez en la durée. O que n'ay ie la faculté de ce songeur de Cicero, qui, songeant embrasser vne garse, trouua qu'il s'estoit deschargé de sa pierre emmy ses draps! Les miennes me desgarsent estrangement. Aux interualles de cette douleur excessiue lors que mes vreteres languissent sans me ronger, ie me remets soudain en ma forme ordinaire: d'autant que mon ame ne prend autre alarme, que la sensible et corporelle. Ce que ie doy certainement au soing que i'ay eu à me preparer par discours à tels accidens: _Laborum Nulla mihi noua nunc facies inopináque surgit; Omnia præcepi, atque animo mecum antè peregi._ Ie suis essayé pourtant vn peu bien rudement pour vn apprenti, et d'vn changement bien soudain et bien rude: estant cheu tout à coup, d'vne tres-douce condition de vie, et tres-heureuse, à la plus douloureuse, et penible, qui se puisse imaginer. Car outre ce que c'est vne maladie bien fort à craindre d'elle mesme, elle fait en moy ses commencemens beaucoup plus aspres et difficiles qu'elle n'a accoustumé. Les accés me reprennent si souuent, que ie ne sens quasi plus d'entiere santé: ie maintien toutesfois, iusques à cette heure, mon esprit en telle assiette, que pourueu que i'y puisse apporter de la constance, ie me treuue en assez meilleure condition de vie, que mille autres, qui n'ont ny fiéure, ny mal, que celuy qu'ils se donnent eux mesmes, par la faute de leurs discours. Il est certaine façon d'humilité subtile, qui naist de la presomption: comme ceste-cy: Que nous recognoissons nostre ignorance, en plusieurs choses, et sommes si courtois d'auoüer, qu'il y ait és ouurages de Nature, aucunes qualitez et conditions, qui nous sont imperceptibles, et desquelles nostre suffisance ne peut descouurir les moyens et les causes. Par cette honneste et conscientieuse declaration, nous esperons gaigner qu'on nous croira aussi de celles, que nous dirons, entendre. Nous n'auons que faire d'aller trier des miracles et des difficultez estrangeres: il me semble que parmy les choses que nous voyons ordinairement, il y a des estrangetez si incomprehensibles, qu'elles surpassent toute la difficulté des miracles.

Quel monstre est-ce, que cette goutte de semence, dequoy nous sommes produits, porte en soy les impressions, non de la forme corporelle seulement, mais des pensemens et des inclinations de nos peres? Cette goutte d'eau, où loge elle ce nombre infiny de formes? et comme portent elles ces ressemblances, d'vn progrez si temeraire et si desreglé, que l'arriere fils respondra à son bisayeul, le nepueu à l'oncle? En la famille de Lepidus à Rome, il y en a eu trois, non de suite, mais par interualles, qui nasquirent vn mesme œuil couuert de cartilage. A Thebes il y auoit vne race qui portoit dés le ventre de la mere, la forme d'vn fer de lance, et qui ne le portoit, estoit tenu illegitime. Aristote dit qu'en certaine nation, où les femmes estoient communes, on assignoit les enfans à leurs peres, par la ressemblance. Il est à croire que ie dois à mon pere cette qualité pierreuse: car il mourut merueilleusement affligé d'vne grosse pierre, qu'il auoit en la vessie. Il ne s'apperceut de son mal, que le soixante septiesme an de son aage: et auant cela il n'en auoit eu aucune menasse ou ressentiment, aux reins, aux costez, ny ailleurs: et auoit vescu iusques lors, en vne heureuse santé, et bien peu subiette à maladies, et dura encores sept ans en ce mal, trainant vne fin de vie bien douloureuse. I'estoy nay vingt cinq ans et plus, auant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estat, le troisiesme de ses enfans en rang de naissance. Où se couuoit tant de temps, la propension à ce defaut? Et lors qu'il estoit si loing du mal, cette legere piece de sa substance, dequoy il me bastit, comment en portoit elle pour sa part, vne si grande impression?

Et comment encore si couuerte, que quarante cinq ans apres, i'aye commencé à m'en ressentir? seul iusques à cette heure, entre tant de freres, et de sœurs, et tous d'vne mere. Qui m'esclaircira de ce progrez, ie le croiray d'autant d'autres miracles qu'il voudra: pourueu que, comme ils font, il ne me donne en payement, vne doctrine beaucoup plus difficile et fantastique, que n'est la chose mesme. Que les medecins excusent vn peu ma liberté: car par cette mesme infusion et insinuation fatale, i'ay receu la haine et le mespris de leur doctrine. Cette antipathie, que i'ay à leur art, m'est hereditaire. Mon pere a vescu soixante et quatorze ans, mon ayeul soixante et neuf, mon bisayeul pres de quatre vingts, sans auoir gousté aucune sorte de medecine. Et entre eux, tout ce qui n'estoit de l'vsage ordinaire, tenoit lieu de drogue. La medecine se forme par exemples et experience: aussi fait mon opinion. Voyla pas vne bien expresse experience, et bien aduantageuse? Ie ne sçay s'ils m'en trouueront trois en leurs registres, nais, nourris, et trespassez, en mesme fouïer, mesme toict, ayans autant vescu par leur conduite. Il faut qu'ils m'aduoüent en cela, que si ce n'est la raison, aumoins que la Fortune est de mon party: or chez les medecins, Fortune vaut bien mieux que la raison. Qu'ils ne me prennent point à cette heure à leur aduantage, qu'ils ne me menassent point, atterré comme ie suis: ce seroit supercherie. Aussi à dire la verité, i'ay assez gaigné sur eux par mes exemples domestiques, encore qu'ils s'arrestent là. Les choses humaines n'ont pas tant de constance: il y a deux cens ans, il ne s'en faut que dix-huict, que cet essay nous dure: car le premier nasquit l'an mil quatre cens deux.

C'est vrayment bien raison, que cette experience commence à nous faillir. Qu'ils ne me reprochent point les maux, qui me tiennent asteure à la gorge: d'auoir vescu sain quarante sept ans pour ma part, n'est-ce pas assez? Quand ce sera le bout de ma carriere, elle est des plus longues. Mes ancestres auoient la medecine à contre-cœur par quelque inclination occulte et naturelle, car la veuë mesme des drogues faisoit horreur à mon pere. Le Seigneur de Gauiac mon oncle paternel, homme d'Eglise, maladif dés sa naissance, et qui fit toutesfois durer cette vie debile, iusques à soixante sept ans, estant tombé autrefois en vne grosse et vehemente fiéure continue, il fut ordonné par les medecins, qu'on luy declaireroit, s'il ne se vouloit ayder (ils appellent secours ce qui le plus souuent est empeschement) qu'il estoit infailliblement mort. Ce bon homme, tout effrayé comme il fut de cette horrible sentence: Si, respondit-il, ie suis donq mort: mais Dieu rendit tantost apres vain ce prognostique.

Le dernier des freres, ils estoyent quatre, Sieur de Bussaguet, et de bien loing le dernier, se soubmit seul, à cet art: pour le commerce, ce croy-ie, qu'il auoit auec les autres arts: car il estoit conseiller en la cour de parlement: et luy succeda si mal, qu'estant par apparence de plus forte complexion, il mourut pourtant long temps auant les autres, sauf vn, le Sieur de Sainct Michel.

Il est possible que i'ay receu d'eux cette dyspathie naturelle à la medecine: mais s'il n'y eust eu que cette consideration, i'eusse essayé de la forcer. Car toutes ces conditions, qui naissent en nous sans raison, elles sont vitieuses: c'est vne espece de maladie qu'il faut combattre. Il peult estre, que i'y auois cette propension, mais ie l'ay appuyée et fortifiée par les discours, qui m'en ont estably l'opinion que i'en ay. Car ie hay aussi cette consideration de refuser la medecine pour l'aigreur de son goust. Ce ne seroit aysément mon humeur, qui trouue la santé digne d'estre r'achetée, par tous les cauteres et incisions les plus penibles qui se facent. Et suyuant Epicurus, les voluptez me semblent à euiter, si elles tirent à leurs suittes des douleurs plus grandes: et les douleurs à rechercher, qui tirent à leur suitte des voluptez plus grandes. C'est vne pretieuse chose, que la santé: et la seule qui merite à la verité qu'on y employe, non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encore la vie à sa poursuite: d'autant que sans elle, la vie nous vient à estre iniurieuse. La volupté, la sagesse, la science et la vertu, sans elle se ternissent et esuanouyssent. Et aux plus fermes et tendus discours, que la philosophie nous veuille imprimer au contraire, nous n'auons qu'à opposer l'image de Platon, estant frappé du haut mal, ou d'vne apoplexie: et en cette presupposition le deffier d'appeller à son secours les riches facultez de son ame. Toute voye qui nous meneroit à la santé, ne se peut dire pour moy ny aspre, ny chere. Mais i'ay quelques autres apparences, qui me font estrangement deffier de toute cette marchandise. Ie ne dy pas qu'il n'y en puisse auoir quelque art: qu'il n'y ait parmy tant d'ouurages de Nature, des choses propres à la conseruation de nostre santé, cela est certain. I'entends bien, qu'il y a quelque simple qui humecte, quelque autre qui asseche: ie sçay par experience, et que les refforts produisent des vents, et que les feuilles du sené laschent le ventre: ie sçay plusieurs telles experiences: