SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

Page 10 of 56

qui nous est commune à la varieté et à la nouuelleté: et alleguer secondement sans nous, qu'elles achetent chat en sac. Ieanne Royne de Naples, feit estrangler Andreosse son premier mary, aux grilles de sa fenestre, auec un laz d'or et de soye, tissu de sa main propre: sur ce qu'aux couruees matrimoniales, elle ne luy trouuoit ny les parties, ny les efforts, assez respondants à l'esperance qu'elle en auoit couçeuë, à veoir sa taille, sa beauté, sa ieunesse et disposition: par où elle auoit esté prinse et abusee. Que l'action a plus d'effort que n'a la souffrance: ainsi que de leur part tousiours aumoins il est pourueu à la necessité: de nostre part il peut auenir autrement. Platon à cette cause establit sagement par ses loix, auant tout mariage, pour decider de son opportunité, que les iuges voient les garçons, qui y pretendent, touts fins nuds: et les filles nuës iusqu'à la ceinture seulement. En nous essayant, elles ne nous trouuent à l'aduenture pas digne de leur choix: _Experta latus, madidoque simillima loro Inguina, nec lassa stare coacta manu, Deserit imbelles thalamos._ Ce n'est pas tout, que la volonté charrie droict. La foiblesse et l'incapacité, rompent legitimement vn mariage: _Et quærendum aliunde foret neruosius illud, Quod posset zonam soluere virgineam._ Pourquoy non, et selon sa mesure, vne intelligence amoureuse, plus licentieuse et plus actiue?

_Si blando nequeat superesse labori._ Mais n'est-ce pas grande impudence, d'apporter nos imperfections et foiblesses, en lieu où nous desirons plaire, et y laisser bonne estime de nous et recommandation? Pour ce peu qu'il m'en faut à cette heure, _Ad vnum Mollis opus,_ ie ne voudrois importuner vne personne, que i'ay a reuerer et craindre.

_Fuge suspicari, Cuius vndenum trepidauit ætas Claudere lustrum._ Nature se deuoit contenter d'auoir rendu cet aage miserable, sans le rendre encore ridicule. Ie hay de le voir, pour vn pouce de chetiue vigueur, qui l'eschaufe trois fois la semaine, s'empresser et se gendarmer, de pareille aspreté, comme s'il auoit quelque grande et legitime iournee dans le ventre: vn vray feu d'estoupe. Et admire sa cuisson, si viue et fretillante, en vn moment si lourdement congelee et esteinte. Cet appetit ne deuroit appartenir qu'à la fleur d'vne belle ieunesse. Fiez vous y, pour voir, à seconder cett' ardeur indefatigable, pleine, constante, et magnanime, qui est en vous: il vous la lairra vrayment en beau chemin. Renuoyez le hardiment plustost vers quelque enfance molle, estonnee, et ignorante, qui tremble encore soubs la verge, et en rougisse, _Indum sanguineo veluti violauerit ostro Si quis ebur, vel mista rubent vbi lilia multa Alba rosa._ Qui peut attendre le lendemain, sans mourir de honte, le desdain de ces beaux yeux, consens de sa lascheté et impertinence: _Et taciti fecere tamen conuitia vultus,_ il n'a iamais senty le contentement et la fierté, de les leur auoir battus et ternis, par le vigoureux exercice d'vne nuict officieuse et actiue. Quand i'en ay veu quelqu'vne s'ennuyer de moy, ie n'en ay point incontinent accusé sa legereté: i'ay mis en doubte, si ie n'auois pas raison de m'en prendre à Nature plustost. Certes elle m'a traitté illegitimement et inciuilement, _Si non longa satis, si non benè mentula crassa: Nimirum sapiunt vidéntque paruam Matronæ quoque mentulam illibenter:_ et d'vne lesion enormissime. Chacune de mes pieces est esgalement mienne, que toute autre. Et nulle autre ne me fait plus proprement homme que cette cy. Ie doy au publiq vniuersellement mon pourtrait. La sagesse de ma leçon est en verité, en liberté, en essence, toute. Dedeignant au rolle de ses vrays deuoirs, ces petites regles, feintes, vsuelles, prouinciales. Naturelle toute, constante, generale. De laquelle sont filles, mais bastardes, la ciuilité, la ceremonie. Nous aurons bien les vices de l'apparence, quand nous aurons eu ceux de l'essence. Quand nous aurons faict à ceux icy, nous courrons sus aux autres, si nous trouuons qu'il y faille courir. Car il y a danger, que nous fantasions des offices nouueaux, pour excuser nostre negligence enuers les naturels offices, et pour les confondre. Qu'il soit ainsin, il se void, qu'és lieux, où les fautes sont malefices, les malefices ne sont que fautes. Qu'és nations, où les loix de la bienseance sont plus rares et lasches, les loix primitiues de la raison commune sont mieux obseruees: l'innumerable multitude de tant de deuoirs, suffoquant nostre soing, l'allanguissant et dissipant. L'application aux legeres choses nous retire des iustes. O que ces hommes superficiels, prennent vne routte facile et plausible, au prix de la nostre! Ce sont ombrages, dequoy nous nous plastrons et entrepayons. Mais nous n'en payons pas, ainçois en rechargeons nostre debte, enuers ce grand iuge, qui trousse nos panneaus et haillons, d'autour noz parties honteuses: et ne se feint point à nous veoir par tout, iusques à noz intimes et plus secrettes ordures: vtile decence de nostre virginale pudeur, si elle luy pouuoit interdire cette descouuerte. En fin, qui desniaiseroit l'homme, d'vne si scrupuleuse superstition verbale, n'apporteroit pas grande perte au monde. Nostre vie est partie en folie, partie en prudence.

Qui n'en escrit que reueremment et regulierement, il en laisse en arriere plus de la moitié. Ie ne m'excuse pas enuers moy: et si ie le faisoy, ce seroit plustost de mes excuses, que ie m'excuseroy, que d'autre mienne faute. Ie m'excuse à certaines humeurs, que i'estime plus fortes en nombre que celles, qui sont de mon costé. En leur consideration, ie diray encore cecy (car ie desire de contenter chacun; chose pourtant difficile, _esse vnum hominem accommodatum ad tantam morum ac sermonum et voluntatum varietatem_) qu'ils n'ont à se prendre à moy, de ce que ie fay dire aux auctoritez receuës et approuuees de plusieurs siecles: et que ce n'est pas raison, qu'à faute de rythme ils me refusent la dispense, que mesme des hommes ecclesiastiques, des nostres, iouyssent en ce siecle. En voicy deux, et des plus crestez: _Rimula, dispeream, ni monogramma tua est.

Vn vit d'amy la contente et bien traitte._ Quoy tant d'autres? I'ayme la modestie: et n'est par iugement, que i'ay choisi cette sorte de parler scandaleux: c'est Nature, qui l'a choisi pour moy. Ie ne le louë, non plus que toutes formes contraires à l'vsage receu: mais ie l'excuse: par circonstances tant generales que particulieres, en allege l'accusation. Suiuons. Pareillement d'où peut venir cette vsurpation d'authorité souueraine, que vous prenez sur celles, qui vous fauorisent à leurs despens, _Si furtiua dedit nigra munuscula nocte,_ que vous en inuestissez incontinent l'interest, la froideur, et vne auctorité maritale? C'est vne conuention libre, que ne vous y prenez vous, comme vous les y voulez tenir? Il n'y a point de prescription sur les choses volontaires. C'est contre la forme, mais il est vray pourtant, que i'ay en mon temps conduict ce marché, selon que sa nature peut souffrir, aussi conscientieusement qu'autre marché, et auec quelque air de iustice: et que ie ne leur ay tesmoigné de mon affection, que ce que i'en sentois; et leur en ay representé naifuement, la decadence, la vigueur, et la naissance: les accez et les remises. On n'y va pas tousiours vn train. I'ay esté si espargnant à promettre, que ie pense auoir plus tenu que promis, ny deu. Elles y ont trouué de la fidelité, iusques au seruice de leur inconstance. Ie dis inconstance aduouee, et par fois multipliee. Ie n'ay iamais rompu auec elles, tant que i'y tenois, ne fust que par le bout d'vn filet. Et quelques occasions qu'elles m'en ayent donné, n'ay iamais rompu, iusques au mespris et à la hayne. Car telles priuautez, lors mesme qu'on les acquiert par les plus honteuses conuentions, encores m'obligent elles à quelque bien-vueillance.

De cholere et d'impatience vn peu indiscrette, sur le poinct de leurs ruses et desfuites, et de nos contestations, ie leur en ay faict voir par fois. Car ie suis de ma complexion, subiect à des emotions brusques, qui nuisent souuent à mes marchez, quoy qu'elles soyent legeres et courtes. Si elles ont voulu essayer la liberté de mon iugement, ie ne me suis pas feint, à leur donner des aduis paternels et mordans, et à les pinser où il leur cuysoit. Si ie leur ay laissé à se plaindre de moy, c'est plustost d'y auoir trouué vn amour, au prix de l'vsage moderne, sottement consciencieux. I'ay obserué ma parolle, és choses dequoy on m'eust aysement dispensé.

Elles se rendoient lors par fois auec reputation, et soubs des capitulations, qu'elles souffroient aysement estre faussees par le vaincueur.

I'ay faict caler soubs l'interest de leur honneur, le plaisir, en son plus grand effort, plus d'vne fois. Et où la raison me pressoit, les ay armees contre moy: si qu'elles se conduisoient plus seurement et seuerement, par mes regles, quand elles s'y estoient franchement remises, qu'elles n'eussent faict par les leurs propres. I'ay autant que i'ay peu chargé sur moy seul, le hazard de nos assignations, pour les en descharger: et ay dressé nos parties tousiours par le plus aspre, et inopiné, pour estre moins en souspçon, et en outre par mon aduis, plus accessible. Ils sont ouuerts, principalement par les endroits qu'ils tiennent de soy couuerts. Les choses moins craintes sont moins defendues et obseruees. On peut oser plus aysement, ce que personne ne pense que vous oserez, qui deuient facile par sa difficulté. Iamais homme n'eut ses approches plus impertinemment genitales. Cette voye d'aymer, est plus selon la discipline.

Mais combien elle est ridicule à nos gens, et peu effectuelle, qui le sçait mieux que moy? Si ne m'en viendra point le repentir. Ie n'y ay plus que perdre, _Me tabula sacer Votiua paries indicat vuida, Suspendisse potenti Vestimenta maris Deo._ Il est à cette heure temps d'en parler ouuertement. Mais tout ainsi comme à vn autre, ie dirois à l'auanture, Mon amy tu resues, l'amour de ton temps a peu de commerce auec la foy et la preud'hommie; _Hæc si tu postules Ratione certa facere, nihilo plus agas, Quàm si des operam, vt cum ratione insanias._ Aussi au rebours, si c'estoit à moy de recommencer, ce seroit certes le mesme train et par mesme progrez, pour infructueux qu'il me peust estre. L'insuffisance et la sottise est loüable en vne action meslouable. Autant que ie m'eslongne de leur humeur en cela, ie m'approche de la mienne. Au demeurant, en ce marché, ie ne me laissois pas tout aller: ie m'y plaisois, mais ie ne m'y oubliois pas: ie reseruois en son entier, ce peu de sens et de discretion, que Nature m'a donné, pour leur seruice, et pour le mien: vn peu d'esmotion, mais point de resuerie. Ma conscience s'y engageoit aussi, iusques à la desbauche et dissolution, mais iusques à l'ingratitude, trahison, malignité, et cruauté, non. Ie n'achetois pas le plaisir de ce vice à tout prix: et me contentois de son propre et simple coust.

_Nullum intra se vitium est._ Ie hay quasi à pareille mesure vne oysiueté croupie et endormie, comme vn embesongnement espineux et penible. L'vn me pince, l'autre m'assoupit. I'ayme autant les blesseures, comme les meurtrisseures, et les coups trenchans, comme les coups orbes. I'ay trouué en ce marché, quand i'y estois plus propre, vne iuste moderation entre ces deux extremitez. L'amour est vne agitation esueillee, viue, et gaye. Ie n'en estois ny troublé, ny affligé, mais i'en estois eschauffé, et encores alteré: il s'en faut arrester là. Elle n'est nuisible qu'aux fols. Vn ieune homme demandoit au philosophe Panetius, s'il sieroit bien au sage d'estre amoureux: Laissons là le sage, respondit-il, mais toy et moy, qui ne le sommes pas, ne nous engageons en chose si esmeuë et violente, qui nous esclaue à autruy, et nous rende contemptibles à nous. Il disoit vray: qu'il ne faut pas fier chose de soy si precipiteuse, à vne ame qui n'aye dequoy en soustenir les venues, et dequoy rabatre par effect la parole d'Agesilaus, que la prudence et l'amour ne peuuent ensemble. C'est vne vaine occupation, il est vray, messeante, honteuse, et illegitime. Mais à la conduire en cette façon, ie l'estime salubre, propre à desgourdir vn esprit, et vn corps poisant.

Et comme medecin, l'ordonnerois à vn homme de ma forme et condition, autant volontiers qu'aucune autre recepte: pour l'esueiller et tenir en force bien auant dans les ans, et le dilaier des prises de la vieillesse. Pendant que nous n'en sommes qu'aux fauxbourgs, que le pouls bat encores, _Dum noua canities, dum prima et recta senectus, Dum superest Lachesi quod torqueat, et pedibus me Porto meis, nullo dextram subeunte bacillo,_ nous auons besoing d'estre sollicitez et chatouillez, par quelque agitation mordicante, comme est cette-cy. Voyez combien elle a rendu de ieunesse, vigueur et de gayeté, au sage Anacreon. Et Socrates, plus vieil que ie ne suis, parlant d'vn obiect amoureux: M'estant, dit-il, appuyé contre son espaule, de la mienne, et approché ma teste à la sienne, ainsi que nous regardions ensemble dans vn liure, ie senty sans mentir, soudain vne piqueure dans l'espaule, comme de quelque morsure de beste; et fus plus de cinq iours depuis, qu'elle me fourmilloit: et m'escoula dans le cœur vne demangeaison continuelle. Vn attouchement, et fortuite, et par vne espaule, aller eschauffer, et alterer vne ame refroidie, et esneruee par l'aage, et la premiere de toutes les humaines, en reformation.

Pourquoy non dea? Socrates estoit homme, et ne vouloit ny estre ny sembler autre chose. La philosophie n'estriue point contre les voluptez naturelles, pourueu que la mesure y soit ioincte: et en presche la moderation, non la fuitte. L'effort de sa resistance s'emploie contre les estrangeres et bastardes. Elle dit que les appetits du corps ne doiuent pas estre augmentez par l'esprit. Et nous aduertit ingenieusement, de ne vouloir point esueiller nostre faim par la saturité: de ne vouloir farcir, au lieu de remplir le ventre: d'euiter toute iouyssance, qui nous met en disette: et toute viande et breuuage, qui nous altere, et affame. Comme au seruice de l'amour elle nous ordonne, de prendre vn obiect qui satisface simplement au besoing du corps, qui n'esmeuue point l'ame: laquelle n'en doit pas faire son faict, ains suyure nüement et assister le corps. Mais ay-ie pas raison d'estimer, que ces preceptes, qui ont pourtant d'ailleurs, selon moy, vn peu de rigueur, regardent vn corps qui face son office: et qu'à vn corps abbattu, comme vn estomach prosterné, il est excusable de le rechauffer et soustenir par art: et par l'entremise de la fantasie, luy faire reuenir l'appetit et l'allegresse, puis que de soy il l'a perdue? Pouuons nous pas dire, qu'il n'y a rien en nous, pendant cette prison terrestre, purement, ny corporel, ny spirituel: et qu'iniurieusement nous desmembrons vn homme tout vif: et qu'il semble y auoir raison, que nous nous portions enuers l'vsage du plaisir, aussi fauorablement aumoins, que nous faisons enuers la douleur? Elle estoit, pour exemple, vehemente, iusques à la perfection, en l'ame des saincts par la pœnitence. Le corps y auoit naturellement part, par le droict de leur colligance, et si pouuoit auoir peu de part à la cause: si ne se sont ils pas contentez qu'il suyuist nuement, et assistast l'ame affligee. Ils l'ont affligé luymesme, de peines atroces et propres: affin qu'à l'enuy l'vn de l'autre, l'ame et le corps plongeassent l'homme dans la douleur, d'autant plus salutaire, que plus aspre.

En pareil cas, aux plaisirs corporels, est-ce pas iniustice d'en refroidir l'ame, et dire, qu'il l'y faille entrainer, comme à quelque obligation et necessité contreinte et seruile? C'est à elle plustost de les couuer et fomenter: de s'y presenter et conuier: la charge de regir luy appartenant. Comme c'est aussi à mon aduis à elle, aux plaisirs, qui luy sont propres, d'en inspirer et infondre au corps tout le ressentiment que porte sa condition, et de s'estudier qu'ils luy soient doux et salutaires. Car c'est bien raison, comme ils disent, que le corps ne suyue point ses appetits au dommage de l'esprit.

Mais pourquoy n'est-ce pas aussi raison, que l'esprit ne suiue pas les siens, au dommage du corps? Ie n'ay point autre passion qui me tienne en haleine. Ce que l'auarice, l'ambition, les querelles, les procés, font à l'endroit des autres, qui comme moy, n'ont point de vacation assignee, l'amour le feroit plus commodément. Il me rendroit, la vigilance, la sobrieté, la grace, le soing de ma personne: r'asseureroit ma contenance, à ce que les grimaces de la vieillesse, ces grimaces difformes et pitoyables, ne vinssent à la corrompre: me remettroit aux estudes sains et sages, par où ie me peusse rendre plus estimé et plus aymé: ostant à mon esprit le desespoir de soy, et de son vsage, et le raccointant à soy: me diuertiroit de mille pensees ennuyeuses, de mille chagrins melancholiques que l'oysiueté nous charge en tel aage, et le mauuais estat de nostre santé: reschaufferoit aumoins en songe, ce sang que nature abandonne: soustiendroit le menton, et allongeroit vn peu les nerfs, et la vigueur et allegresse de la vie, à ce pauure homme, qui s'en va le grand train vers sa ruine. Mais i'entens bien que c'est vne commodité fort mal-aisée à recouurer. Par foiblesse, et longue experience, nostre goust est deuenu plus tendre et plus exquis. Nous demandons plus, lors que nous apportons moins.

Nous voulons le plus choisir, lors que nous meritons le moins d'estre acceptez. Nous cognoissans tels, nous sommes moins hardis, et plus defians: rien ne nous peut asseurer d'estre aymez, veu nostre condition, et la leur. I'ay honte de me trouuer parmy cette verte et bouillante ieunesse, _Cuius in indomito constantior inguine neruus, Quàm noua collibus arbor inhæret._ Qu'irions nous presenter nostre misere parmy cette allégresse?

_Possint vt iuuenes visere feruidi Multo non sine risu, Dilapsam in cineres facem._ Ils ont la force et la raison pour eux: faisons leur place: nous n'auons plus que tenir. Et ce germe de beauté naissante, ne se laisse manier à mains si gourdes, et prattiquer à moyens purs materiels. Car, comme respondit ce philosophe ancien, à celuy qui se moquoit, dequoy il n'auoit sçeu gaigner la bonne grace d'vn tendron qu'il pourchassoit: Mon amy, le hameçon ne mord pas à du fromage si frais. Or c'est vn commerce qui a besoin de relation et de correspondance. Les autres plaisirs que nous receuons, se peuuent recognoistre par recompenses de nature diuerse: mais cettuy-cy ne se paye que de mesme espece de monnoye. En verité en ce desduit, le plaisir que ie fay, chatouille plus doucement mon imagination, que celuy qu'on me fait. Or cil n'a rien de genereux, qui peut receuoir plaisir où il n'en donne point; c'est vne vile ame, qui veut tout deuoir, et qui se plaist de nourrir de la conference, auec les personnes ausquels il est en charge. Il n'y a beauté, ny grace, ny priuauté si exquise, qu'vn galant homme deust desirer à ce prix. Si elles ne nous peuuent faire du bien que par pitié: i'ayme bien plus cher ne viure point, que de viure d'aumosne.

Ie voudrois auoir droit de leur demander, au stile auquel i'ay veu quester en Italie: _Fate bene per voi_: ou à la guise que Cyrus exhortoit ses soldats, Qui m'aymera, si me suiue. R'alliez vous, me dira lon, à celles de vostre condition, que la compagnie de mesme fortune vous rendra plus aysees. O la sotte composition et insipide!

_Nolo Barbam vellere mortuo leoni._ Xenophon employe pour obiection et accusation, contre Menon, qu'en son amour il embesongna des obiects passants fleur. Ie trouue plus de volupté à seulement veoir le juste et doux meslange de deux ieunes beautés: ou à le seulement considerer par fantasie, qu'à faire moy mesme le second, d'vn meslange triste et informe. Ie resigne cet appetit fantastique, à l'Empereur Galba, qui ne s'addonnoit qu'aux chairs dures et vieilles: et à ce pauure miserable, _O ego di faciant talem te cernere possim, Charáque mutatis oscula ferre comis, Amplectique meis corpus non pingue lacertis!_ Et entre les premieres laideurs, ie compte les beautez artificielles et forcees. Emonez ieune gars de Chio, pensant par des beaux attours, acquerir la beauté que nature luy ostoit, se presenta au philosophe Arcesilaus: et luy demanda si vn sage se pourroit veoir amoureux: Ouy dea, respondit l'autre, pourueu que ce ne fust pas d'vne beauté paree et sophistiquee comme la tienne. La laideur d'vne vieillesse aduouee, est moins vieille, et moins laide à mon gré, qu'vne autre peinte et lissee. Le diray-ie, pourueu qu'on ne m'en prenne à la gorge? L'amour ne me semble proprement et naturellement en sa saison, qu'en l'aage voisin de l'enfance: _Quem si puellarum insereres choro, Mille sagaces falleret hospites Discrimen obscurum, solutis Crinibus, ambiguóque vultu._ Et la beauté non plus. Car ce qu'Homere l'estend iusqu'à ce que le menton commence à s'ombrager, Platon mesme l'a remarqué pour rare. Et est notoire la cause pour laquelle le sophiste Dion appelloit les poils folets de l'adolescence, Aristogitons et Harmodiens. En la virilité, ie le trouue desia aucunement hors de son siege, non qu'en la vieillesse.

_Importunus enim transuolat aridas Quercus._ Et Marguerite Royne de Nauarre, alonge en femme, bien loing, l'auantage des femmes: ordonnant qu'il est saison à trente ans, qu'elles changent le titre de belles en bonnes. Plus courte possession nous luy donnons sur nostre vie, mieux nous en valons. Voyez son port. C'est vn menton puerile, qui ne sçait en son eschole, combien on procede au rebours de tout ordre. L'estude, l'exercitation, l'vsage, sont voyes à l'insuffisance: les nouices y regentent.

_Amor ordinem nescit._ Certes sa conduicte a plus de galbe, quand elle est meslee d'inaduertance, et de trouble: les fautes, les succez contraires y donnent poincte et grace. Pourueu qu'elle soit aspre et affamee, il chaut peu, qu'elle soit prudente. Voyez comme il va chancelant, chopant, et folastrant. On le met aux ceps, quand on le guide par art, et sagesse. Et contraint on sa diuine liberté, quand on le submet à ces mains barbues et calleuses. Au demeurant, ie leur oy souuent peindre cette intelligence toute spirituelle, et desdaigner de mettre en consideration l'interest que les sens y ont. Tout y sert.

Mais ie puis dire auoir veu souuent, que nous auons excusé la foiblesse de leurs esprits, en faueur de leurs beautez corporelles, mais que ie n'ay point encore veu, qu'en faueur de l'esprit, tant rassis, et meur soit-il, elles vueillent prester la main à vn corps, qui tombe tant soit peu en decadence. Que ne prend il enuie à quelqu'vne, de faire cette noble harde Socratique, du corps à l'esprit, achetant au prix de ses cuisses, vne intelligence et generation philosophique et spirituelle: le plus haut prix où elle les puisse monter: Platon ordonne en ses loix, que celuy qui aura faict quelque signalé et vtile exploit en la guerre, ne puisse estre refusé durant l'expedition d'icelle, sans respect de sa laideur ou de son aage, du baiser, ou autre faueur amoureuse, de qui il la vueille. Ce qu'il trouue si iuste en recommandation de la valeur militaire, ne le peut il pas estre aussi, en recommandation de quelque autre valeur? Et que ne prend il enuie à vne de preoccuper sur ses compagnes la gloire de cet amour chaste? chaste dis-ie bien, _Nam si quando ad prælia ventum est, Vt quondam in stipulis magnus sine viribus ignis Incassum furit._ Les vices qui s'estouffent en la pensee, ne sont pas des pires. Pour finir ce notable commentaire, qui m'est eschappé d'vn flux de caquet: flux impetueux par fois et nuisible, _Vt missum sponsi furtiuo munere malum Procurrit casto virginis è gremio: Quod miseræ oblitæ molli sub veste locatum, Dum aduentu matris prosilit, excutitur, Atque illud prono præceps agitur decursu: Huic manat tristi conscius ore rubor._ Ie dis, que les masles et femelles, sont iettez en mesme moule, sauf l'institution et l'vsage, la difference n'y est pas grande. Platon appelle indifferemment les vns et les autres, à la societé de tous estudes, exercices, charges et vacations guerrieres et paisibles, en sa republique. Et le philosophe Antisthenes, ostoit toute distinction entre leur vertu et la nostre. Il est bien plus aisé d'accuser l'vn sexe, que d'excuser l'autre. C'est ce qu'on dit, Le fourgon se moque de la paele.

CHAPITRE VI.

_Des Coches._ IL est bien aisé à verifier, que les grands autheurs, escriuans des causes, ne se seruent pas seulement de celles qu'ils estiment estre vrayes, mais de celles encores qu'ils ne croient pas, pourueu qu'elles ayent quelque inuention et beauté. Ils disent assez veritablement et vtilement, s'ils disent ingenieusement. Nous ne pouuons nous asseurer de la maistresse cause, nous en entassons plusieurs, pour voir si par rencontre elle se trouuera en ce nombre, _Namque vnam dicere causam Non satis est, verum plures, vnde vna tamen sit._ Me demandez vous d'où vient cette coustume, de benir ceux qui esternuent? Nous produisons trois sortes de vent; celuy qui sort par embas est trop sale: celuy qui sort par la bouche, porte quelque reproche de gourmandise: le troisiesme est l'esternuement: et parce qu'il vient de la teste, et est sans blasme, nous luy faisons cet honneste recueil. Ne vous moquez pas de cette subtilité, elle est, dit-on, d'Aristote. Il me semble auoir veu en Plutarque (qui est de tous les autheurs que ie cognoisse, celuy qui a mieux meslé l'art à la nature, et le iugement à la science) rendant la cause du sousleuement d'estomach, qui aduient à ceux qui voyagent en mer, que cela leur arriue de crainte, ayant trouué quelque raison, par laquelle il prouue, que la crainte peut produire vn tel effect. Moy qui y suis fort subiect, sçay bien, que cette cause ne me touche pas. Et le sçay, non par argument, mais par necessaire experience. Sans alleguer ce qu'on m'a dict, qu'il en arriue de mesme souuent aux bestes, specialement aux pourceaux, hors de toute apprehension de danger: et ce qu'vn mien cognoissant, m'a tesmoigné de soy, qu'y estant fort subiect, l'enuie de vomir luy estoit passee, deux ou trois fois, se trouuant pressé de frayeur, en grande tourmente. Comme à cet ancien: _Peius vexabar quàm vt periculum mihi succurreret._ Ie n'euz iamais peur sur l'eau: comme ie n'ay aussi ailleurs (et s'en est assez souuent offert de iustes, si la mort l'est) qui m'ait troublé ou esblouy. Elle naist par fois de faute de iugement, comme de faute de cœur. Tous les dangers que i'ay veu, ç'a esté les yeux ouuerts, la veuë libre, saine, et entiere. Encore faut-il du courage à craindre. Il me seruit autrefois au prix d'autres, pour conduire et tenir en ordre ma fuite, qu'elle fust sinon sans crainte, toutesfois sans effroy, et sans estonnement. Elle estoit esmeue, mais non pas estourdie ny esperdue. Les grandes ames vont bien plus outre, et representent des fuites, non rassises seulement, et saines, mais fieres. Disons celle qu'Alcibiades recite de Socrates, son compagnon d'armes: Ie le trouuay, dit-il, apres la route de nostre armee, luy et Lachez, des derniers entre les fuyans: et le consideray tout à mon aise, et en seureté, car i'estois sur vn bon cheual, et luy à pied, et auions ainsi combatu. Ie remarquay premierement, combien il montroit d'auisement et de resolution, au prix de Lachez: et puis la brauerie de son marcher, nullement different du sien ordinaire: sa veue ferme et reglee, considerant et iugeant ce qui se passoit autour de luy: regardant tantost les vns, tantost les autres, amis et ennemis, d'vne façon, qui encourageoit les vns, et signifioit aux autres, qu'il estoit pour vendre bien cher son sang et sa vie, à qui essayeroit de la luy oster, et se sauuerent ainsi: car volontiers on n'attaque pas ceux-cy, on court apres les effraiez. Voylà le tesmoignage de ce grand capitaine: qui nous apprend ce que nous essaions tous les iours, qu'il n'est rien qui nous iette tant aux dangers, qu'vne faim inconsideree de nous en mettre hors. _Quo timoris minus est, eo minus fermè periculi est._ Nostre peuple a tort, de dire, celuy-là craint la mort, quand il veut exprimer, qu'il y songe, et qu'il la preuoit. La preuoyance conuient egallement à ce qui nous touche en bien, et en mal. Considerer et iuger le danger, est aucunement le rebours de s'en estonner. Ie ne me sens pas assez fort pour soustenir le coup, et l'impetuosité, de cette passion de la peur, ny d'autre vehemente. Si i'en estois vn coup vaincu, et atterré, ie ne m'en releuerois iamais bien entier. Qui auroit faict perdre pied à mon ame, ne la remettroit iamais droicte en sa place. Elle se retaste et recherche trop vifuement et profondement. Et pourtant, ne lairroit iamais ressoudre et consolider la playe qui l'auroit percee.

Il m'a bien pris qu'aucune maladie ne me l'ayt encore desmise. A chasque charge qui me vient, ie me presente et oppose, en mon haut appareil. Ainsi la premiere qui m'emporteroit, me mettroit sans ressource. Ie n'en fais point à deux. Par quelque endroict que le rauage fauçast ma leuee, me voyla ouuert, et noyé sans remede.

Epicurus dit, que le sage ne peut iamais passer à vn estat contraire.

I'ay quelque opinion de l'enuers de cette sentence; que qui aura esté vne fois bien fol, ne sera nulle autre fois bien sage. Dieu me donne le froid selon la robe, et me donne les passions selon le moyen que i'ay de les soustenir. Nature m'ayant descouuert d'vn costé, m'a couuert de l'autre: m'ayant desarmé de force, m'a armé d'insensibilité, et d'vne apprehension reglee, ou mousse. Or ie ne puis souffrir long temps, et les souffrois plus difficilement en ieunesse, ny coche, ny littiere, ny bateau, et hay toute autre voiture que de cheual, en la ville, et aux champs. Mais ie puis souffrir la lictiere, moins qu'vn coche: et par mesme raison, plus aisement vne agitation rude sur l'eau, d'où se produict la peur, que le mouuement qui se sent en temps calme. Par cette legere secousse, que les auirons donnent, desrobant le vaisseau soubs nous, ie me sens brouiller, ie ne sçay comment, la teste et l'estomach: comme ie ne puis souffrir sous moy vn siege tremblant. Quand la voile, ou le cours de l'eau, nous emporte esgallement, ou qu'on nous touë, cette agitation vnie, ne me blesse aucunement. C'est vn remuement interrompu, qui m'offence: et plus, quand il est languissant. Ie ne sçaurois autrement peindre sa forme. Les medecins m'ont ordonné de me presser et sangler d'vne seruiette le bas du ventre, pour remedier à cet accident: ce que ie n'ay point essayé, ayant accoustumé de lucter les deffauts qui sont en moy, et les dompter par moy-mesme. Si i'en auoy la memoire suffisamment informee, ie ne pleindroy mon temps à dire icy l'infinie varieté, que les histoires nous presentent de l'vsage des coches, au seruice de la guerre: diuers selon les nations, selon les siecles: de grand effect, ce me semble, et necessité. Si que c'est merueille, que nous en ayons perdu toute cognoissance. I'en diray seulement cecy, que tout freschement, du temps de nos peres, les Hongres les mirent tres-vtilement en besongne contre les Turcs: en chacun y ayant vn rondelier et vn mousquetaire, et nombre de harquebuzes rengees, prestes et chargees: le tout couuert d'vne pauesade, à la mode d'vne galliotte. Ils faisoient front à leur bataille de trois mille tels coches et apres que le canon auoit ioué, les faisoient tirer, et aualler aux ennemys cette salue, auant que de taster le reste: qui n'estoit pas vn leger auancement: ou descochoient lesdits coches dans leurs escadrons, pour les rompre et y faire iour: outre le secours qu'ils en pouuoient prendre, pour flanquer en lieu chatouilleux, les trouppes marchants en la campagne: ou à couurir vn logis à la haste, et le fortifier. De mon temps, vn Gentil-homme, en l'vne de nos frontieres, impost de sa personne, et ne trouuant cheual capable de son poids, ayant vne querelle, marchoit par païs en coche, de mesme cette peinture, et s'en trouuoit tres-bien. Mais laissons ces coches guerriers.

Comme si leur neantise n'estoit assez cognue à meilleures enseignes, les derniers Roys de nostre premiere race marchoient par païs en vn chariot mené de quatre bœufs. Marc Antoine fut le premier, qui se fit trainer à Rome, et vne garse menestriere quand et luy, par des lyons attelez à vn coche. Heliogabalus en fit depuis autant, se disant Cibelé la mere des Dieux: et aussi par des tigres, contrefaisant le Dieu Bacchus: il attela aussi par fois deux cerfs à son coche: et vne autre fois quatre chiens: et encore quatre garses nues, se faisant trainer par elles, en pompe, tout nud. L'empereur Firmus fit mener son coche, à des autruches de merueilleuse grandeur, de maniere qu'il sembloit plus voler que rouler. L'estrangeté de ces inuentions, me met en teste cett' autre fantasie: Que c'est vne espece de pusillanimité, aux monarques, et vn tesmoignage de ne sentir point assez, ce qu'ils sont, de trauailler à se faire valloir et paroistre, par despenses excessiues. Ce seroit chose excusable en pays estranger: mais parmy ses subiects, où il peut tout, il tire de sa dignité, le plus extreme degré d'honneur, où il puisse arriuer. Comme à vn Gentil-homme, il me semble, qu'il est superflu de se vestir curieusement en son priué: sa maison, son train, sa cuysine respondent assez de luy. Le conseil qu'Isocrates donne à son Roy, ne me semble sans raison: Qu'il soit splendide en meubles et vtensiles: d'autant que c'est vne despense de duree, qui passe iusques à ses successeurs: et qu'il fuye toutes magnificences, qui s'escoulent incontinent et de l'vsage et de la memoire. I'aymois à me parer quand i'estoy cadet, à faute d'autre parure: et me seoit bien. Il en est sur qui les belles robes pleurent. Nous auons des comtes merueilleux de la frugalité de nos Roys au tour de leurs personnes, et en leurs dons: grands Roys en credit, en valeur, et