SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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d'exemples. Ie leur dirois volontiers, que le fruict de l'experience d'vn chirurgien, n'est pas l'histoire de ses practiques, et se souuenir qu'il a guary quatre empestez et trois gouteux, s'il ne sçait de cet vsage, tirer dequoy former son iugement, et ne nous sçait faire sentir, qu'il en soit deuenu plus sage à l'vsage de son art. Comme en vn concert d'instruments, on n'oit pas vn leut, vne espinete, et la flutte: on oyt vne harmonie en globe: l'assemblage et le fruict de tout cet amas. Si les voyages et les charges les ont amendez, c'est à la production de leur entendement de le faire paroistre. Ce n'est pas assez de compter les experiences, il les faut poiser et assortir: et les faut auoir digerees et alambiquees, pour en tirer les raisons et conclusions qu'elles portent. Il ne fut iamais tant d'historiens.

Bon est-il tousiours et vtile de les ouyr, car ils nous fournissent tout plein de belles instructions et louables du magasin de leur memoire.

Grande partie certes, au secours de la vie. Mais nous ne cherchons pas cela pour cette heure, nous cherchons si ces recitateurs et recueilleurs sont louables eux-mesmes. Ie hay toute sorte de tyrannie, et la parliere, et l'effectuelle. Ie me bande volontiers contre ces vaines circonstances, qui pipent nostre iugement par les sens: et me tenant au guet de ces grandeurs extraordinaires, ay trouué que ce sont pour le plus, des hommes comme les autres: _Rarus enim fermè sensus communis in illa Fortuna._ A l'auanture les estime lon, et apperçoit moindres qu'ils ne sont, d'autant qu'ils entreprennent plus, et se montrent plus, ils ne respondent point au faix qu'ils ont pris. Il faut qu'il y ayt plus de vigueur, et de pouuoir au porteur, qu'en la charge. Celuy qui n'a pas remply sa force, il vous laisse deuiner, s'il a encore de la force au delà, et s'il a esté essayé iusques à son dernier poinct. Celuy qui succombe à sa charge, il descouure sa mesure, et la foiblesse de ses espaules. C'est pourquoy on voit tant d'ineptes ames entre les sçauantes, et plus que d'autres. Il s'en fust faict des bons hommes de mesnage, bons marchans, bons artizans: leur vigueur naturelle estoit taillee à cette proportion. C'est chose de grand poix que la science, ils fondent dessoubs. Pour estaller et distribuer cette riche et puissante matiere, pour l'employer et s'en ayder: leur engin n'a, ny assez de vigueur, ny assez de maniement. Elle ne peut qu'en vne forte nature: or elles sont bien rares. Et les foibles, dit Socrates, corrompent la dignité de la philosophie en la maniant. Elle paroist et inutile et vicieuse, quand elle est mal estuyee. Voyla comment ils se gastent et affollent.

_Humani qualis simulator simius oris, Quem puer arridens, pretioso stamine serum Velauit, nudásques nates ac terga reliquit, Ludibrium mensis._ A ceux pareillement, qui nous regissent et commandent, qui tiennent le monde en leur main, ce n'est pas assez d'auoir vn entendement commun: de pouuoir ce que nous pouuons. Ils sont bien loing au dessoubs de nous, s'ils ne sont bien loing au dessus.

Comme ils promettent plus, ils doiuent aussi plus. Et pourtant leur est le silence, non seulement contenance de respect et grauité, mais encore souuent de profit et de mesnage. Car Megabysus estant allé voir Apelles en son ouurouer, fut long temps sans mot dire: et puis commença à discourir de ses ouurages. Dont il reçeut cette reprimende: Tandis que tu as gardé silence, tu semblois quelque grande chose, à cause de tes cheines et de ta pompe: mais maintenant, qu'on t'a ouy parler, il n'est pas iusques aux garsons de ma boutique qui ne te mesprisent. Ces magnifiques atours, ce grand estat, ne luy permettoient point d'estre ignorant d'vne ignorance populaire: et de parler impertinemment de la peinture. Il deuoit maintenir muet, cette externe et presomptiue suffisance. A combien de sottes ames en mon temps, a seruy vne mine froide et taciturne, de tiltre de prudence et de capacité? Les dignitez, les charges, se donnent necessairement, plus par fortune que par merite: et a lon tort souuent de s'en prendre aux Roys. Au rebours c'est merueille qu'ils y ayent tant d'heur, y ayans si peu d'adresse: _Principis est virtus maxima, nosse suos._ Car la nature ne leur a pas donné la veuë, qui se puisse estendre à tant de peuple, pour en discerner la precellence: et perser nos poitrines, où loge la cognoissance de nostre volonté et de nostre meilleure valeur. Il faut qu'ils nous trient par coniecture, et à tastons: par la race, les richesses, la doctrine, la voix du peuple: tres-foibles argumens. Qui pourroit trouuer moyen, qu'on en peust iuger par iustice, et choisir les hommes par raison, establiroit de ce seul trait, vne parfaite forme de police. Ouy mais, il a mené à poinct ce grand affaire. C'est dire quelque chose; mais ce n'est pas assez dire. Car cette sentence est iustement receuë, Qu'il ne faut pas iuger les conseils par les euenemens. Les Carthaginois punissoient les mauuais aduis de leurs capitaines, encore qu'ils fussent corrigez par vne heureuse yssue. Et le peuple Romain a souuent refusé le triomphe à des grandes et tres-vtiles victoires, par ce que la conduitte du chef ne respondoit point à son bon heur. On s'apperçoit ordinairement aux actions du monde, que la fortune, pour nous apprendre, combien elle peut en toutes choses: et qui prent plaisir à rabatre nostre presomption: n'ayant peu faire les mal-habiles sages, elle les fait heureux, à l'enuy de la vertu. Et se mesle volontiers à fauoriser les executions, où la trame est plus purement sienne. D'où il se voit tous les iours, que les plus simples d'entre nous, mettent à fin de tres-grandes besongnes et publiques et priuees. Et comme Sirannez le Persien, respondit à ceux qui s'estonnoient comme ses affaires succedoient si mal, veu que ses propos estoient si sages: Qu'il estoit seul maistre de ses propos, mais du succez de ses affaires, c'estoit la fortune. Ceux-cy peuuent respondre de mesme: mais d'vn contraire biais. La plus part des choses du monde se font par elles mesmes.

L'issuë authorise souuent vne tresinepte conduite. Nostre entremise n'est quasi qu'vne routine: et plus communement consideration d'vsage, et d'exemple, que de raison. Estonné de la grandeur de l'affaire, i'ay autrefois sçeu par ceuz qui l'auoient mené à fin, leurs motifs et leur addresse: ie n'y ay trouué que des aduis vulgaires: et les plus vulgaires et vsitez, sont aussi peut-estre, les plus seurs et plus commodes à la pratique, sinon à la montre. Quoy si les plus plattes raisons, sont les mieux assises: les plus basses et lasches, et les plus battues, se couchent mieux aux affaires? Pour conseruer l'authorité du conseil des Roys, il n'est pas besoing que les personnes profanes y participent, et y voyent plus auant que de la premiere barriere. Il se doibt reuerer à credit et en bloc, qui en veut nourrir la reputation. Ma consultation esbauche vn peu la matiere, et la considere legerement par ses premiers visages: le fort et principal de la besongne, i'ay accoustumé de le resigner au ciel, L'heur et le mal'heur, sont à mon gré deux souueraines puissances.

C'est imprudence, d'estimer que l'humaine prudence puisse remplir le rolle de la fortune. Et vaine est l'entreprise de celuy, qui presume d'embrasser et causes et consequences, et mener par la main, le progrez de son faict. Vaine sur tout aux deliberations guerrieres.

Il ne fut iamais plus de circonspection et prudence militaire, qu'il s'en voit par fois entre nous. Seroit ce qu'on crainct de se perdre en chemin, se reseruant à la catastrophe de ce ieu? Ie dis plus, que nostre sagesse mesme et consultation, suit pour la plus part la conduicte du hazard. Ma volonté et mon discours, se remue tantost d'vn air, tantost d'vn autre: et y a plusieurs de ces mouuemens, qui se gouuernent sans moy. Ma raison a des impulsions et agitations iournallieres, et casuelles: _Vertuntur species animorum, et pectora motus Nunc alios, alios dum nubila ventus agebat, Concipiunt._ Qu'on regarde qui sont les plus puissans aux villes, et qui font mieux leurs besongnes: on trouuera ordinairement, que ce sont les moins habiles. Il est aduenu aux femmelettes, aux enfans, et aux insensez, de commander des grands estats, à l'esgal des plus suffisans Princes. Et y rencontrent, dit Thucydides, plus ordinairement les grossiers que les subtils. Nous attribuons les effects de leur bonne fortune à leur prudence.

_Vt quisque Fortuna vtitur, Ita præcellet: atque exinde sapere illum omnes dicimus._ Parquoy ie dis bien, en toutes façons, que les euenemens, sont maigres tesmoings de nostre prix et capacité. Or i'estois sur ce poinct, qu'il ne faut que voir vn homme esleué en dignité: quand nous l'aurions cogneu trois iours deuant, homme de peu: il coule insensiblement en nos opinions, vne image de grandeur, de suffisance, et nous persuadons que croissant de train et de credit, il est creu de merite. Nous iugeons de luy non selon sa valeur: mais à la mode des getons, selon la prerogatiue de son rang. Que la chanse tourne aussi, qu'il retombe et se mesle à la presse: chacun s'enquiert auec admiration de la cause qui l'auoit guindé si haut. Est-ce luy? faict on: n'y sçauoit il autre chose quand il y estoit? les Princes se contentent ils de si peu? nous estions vrayement en bonnes mains. C'est chose que i'ay veu souuent de mon temps.

Voyre et le masque des grandeurs, qu'on represente aux comedies, nous touche aucunement et nous pippe. Ce que i'adore moy-mesmes aux Roys, c'est la foule de leurs adorateurs. Toute inclination et soubmission leur est deuë, sauf celle de l'entendement. Ma raison n'est pas duite à se courber et fleschir, ce sont mes genoux. Melanthius interrogé ce qu'il luy sembloit de la tragedie de Dionysius: Ie ne l'ay, dit-il, point veuë, tant elle est offusquee de langage.

Aussi la pluspart de ceux qui iugent les discours des grans, deburoient dire: Ie n'ay point entendu son propos, tant il estoit offusqué de grauité, de grandeur, et de majesté. Antisthenes suadoit vn iour aux Atheniens, qu'ils commandassent, que leurs asnes fussent aussi bien employez au labourage des terres, comme estoyent les cheuaux: sur quoy il luy fut respondu, que cet animal n'estoit pas nay à vn tel seruice: C'est tout vn, repliqua il; il n'y va que de vostre ordonnance: car les plus ignorans et incapables hommes, que vous employez aux commandemens de vos guerres, ne laissent pas d'en deuenir incontinent tres-dignes, par ce que vous les y employez.

A quoy touche l'vsage de tant de peuples, qui canonizent le Roy, qu'ils ont faict d'entre eux, et ne se contentent point de l'honnorer, s'ils ne l'adorent. Ceux de Mexico, dépuis que les ceremonies de son sacre sont paracheuees, n'osent plus le regarder au visage: ains comme s'ils l'auoient deifié par sa royauté, entre les serments qu'ils luy font iurer, de maintenir leur religion, leurs loix, leurs libertez, d'estre vaillant, iuste et debonnaire: il jure aussi, de faire marcher le soleil en sa lumiere accoustumee: d'esgouster les nuees en temps opportun: courir aux riuieres leurs cours: et faire porter à la terre toutes choses necessaires à son peuple. Ie suis diuers à cette façon commune: et me deffie plus de la suffisance, quand ie la vois accompagnée de grandeur de fortune, et de recommandation populaire. Il nous fault prendre garde, combien c'est, de parler à son heure, de choisir son poinct, de rompre le propos, ou le changer, d'vne authorité magistrale: de se deffendre des oppositions d'autruy, par vn mouuement de teste, vn sous-ris, ou vn silence, deuant vne assistance, qui tremble de reuerence et de respect. Vn homme de monstrueuse fortune, venant mesler son aduis à certain leger propos, qui se demenoit tout laschement, en sa table, commença iustement ainsi: Ce ne peut estre qu'vn menteur ou ignorant, qui dira autrement que, etc. Suyuez cette poincte philosophique, vn poignart à la main. Voicy vn autre aduertissement, duquel ie tire grand vsage. C'est qu'aux disputes et conferences, tous les mots qui nous semblent bons, ne doiuent pas incontinent estre acceptez. La plus part des hommes sont riches d'vne suffisance estrangere. Il peut bien aduenir à tel, de dire vn beau traict, vne bonne responce et sentence, et la mettre en auant, sans en cognoistre la force. Qu'on ne tient pas tout ce qu'on emprunte, faut point tousiours ceder, quelque verité ou beauté qu'elle ayt. Ou il la faut combatre à escient, ou se tirer arriere, soubs couleur de ne l'entendre pas: pour taster de toutes parts, comment elle est logee en son autheur. Il peut aduenir, que nous nous enferrons, et aydons au coup, outre sa portee. I'ay autrefois employé à la necessité et presse du combat, des reuirades, qui ont faict faucee outre mon dessein, et mon esperance. Ie ne les donnois qu'en nombre, on les reçeuoit en poix. Tout ainsi, comme, quand ie debats contre vn homme vigoureux; ie me plais d'anticiper ses conclusions: ie luy oste la peine de s'interpreter: i'essaye de preuenir son imagination imparfaicte encores et naissante: l'ordre et la pertinence de son entendement, m'aduertit et menace de loing: de ces autres ie fais tout le rebours, il ne faut rien entendre que par eux, ny rien presupposer.

S'ils iugent en parolles vniuerselles: Cecy est bon, cela ne l'est pas; et qu'ils rencontrent, voyez si c'est la fortune, qui rencontre pour eux. Qu'ils circonscriuent et restreignent vn peu leur sentence: Pourquoy c'est; par où c'est. Ces iugements vniuersels, que ie voy si ordinaires, ne disent rien. Ce sont gents, qui salüent tout vn peuple, en foulle et en troupe. Ceux qui en ont vraye cognoissance, le salüent et remarquent nommement et particulierement.

Mais c'est vne hazardeuse entreprinse. D'où i'ay veu plus souuent que tous les iours, aduenir que les esprits foiblement fondez, voulants faire les ingenieux à remarquer en la lecture de quelque ouurage, le point de la beauté: arrestent leur admiration, d'vn si mauuais choix, qu'au lieu de nous appprendre l'excellence de l'autheur, ils nous apprennent leur propre ignorance. Cette exclamation est seure: Voyla qui est beau: ayant oüy vne entiere page de Vergile. Par là se sauuent les fins. Mais d'entreprendre à le suiure par espaulettes, et de iugement expres et trié, vouloir remarquer par où vn bon autheur se surmonte: poisant les mots, les phrases, les inuentions et ses diuerses vertus, l'vne apres l'autre: ostez vous de là. _Videndum est non modo quid quisque loquatur, sed etiam quid quisque sentiat, atque etiam qua de causa quisque sentiat._ I'oy journellement dire à des sots, des mots non sots. Ils disent vne bonne chose: sçachons iusques où ils la cognoissent, voyons par où ils la tiennent. Nous les aydons à employer ce beau mot, et cette belle raison, qu'ils ne possedent pas, ils ne l'ont qu'en garde: ils l'auront produicte à l'auanture, et à tastons, nous la leur mettons en credit et en prix. Vous leur prestez la main. A quoy faire? Ils ne vous en sçauent nul gré, et en deuiennent plus ineptes. Ne les secondez pas, laissez les aller: ils manieront cette matiere, comme gens qui ont peur de s'eschauder, ils n'osent luy changer d'assiette et de iour, ny l'enfoncer. Croullez la tant soit peu; elle leur eschappe: ils vous la quittent, toute forte et belle qu'elle est. Ce sont belles armes: mais elles sont mal emmanchees.

Combien de fois en ay-ie veu l'experience? Or si vous venez à les esclaircir et confirmer, ils vous saisissent et desrobent incontinent cet aduantage de vostre interpretation: C'estoit ce que ie voulois dire: voyla iustement ma conception: si ie ne l'ay ainsin exprimé, ce n'est que faute de langue. Souflez. Il faut employer la malice mesme, à corriger cette fiere bestise. Le dogme d'Hegesias, Qu'il ne faut ny haïr, ny accuser: ains instruire: a de la raison ailleurs.

Mais icy, c'est iniustice et inhumanité de secourir et redresser celuy, qui n'en a que faire, et qui en vaut moins. I'ayme à les laisser embourber et empestrer encore plus qu'ils ne sont: et si auant, s'il est possible, qu'en fin ils se recognoissent. La sottise et desreglement de sens, n'est pas chose guerissable par vn traict d'aduertissement.

Et pouuons proprement dire de cette reparation, ce que Cyrus respond à celuy, qui le presse d'enhorter son ost, sur le point d'vne bataille: Que les hommes ne se rendent pas courageux et belliqueux sur le champ, par vne bonne harangue: non plus qu'on ne deuient incontinent musicien, pour ouyr vne bonne chanson.

Ce sont apprentissages, qui ont à estre faicts auant la main, par longue et constante institution. Nous deuons ce soing aux nostres, et cette assiduité de correction et d'instruction: mais d'aller prescher le premier passant, et regenter l'ignorance ou ineptie du premier rencontré, c'est vn vsage auquel ie veux grand mal. Rarement le fais-ie, aux propos mesme qui se passent auec moy, et quitte plustost tout, que de venir à ces instructions reculees et magistrales.

Mon humeur n'est propre, non plus à parler qu'à escrire, pour les principians. Mais aux choses qui se disent en commun, ou entre autres, pour fauces et absurdes que ie les iuge, ie ne me iette iamais à la trauerse, ny de parole ny de signe. Au demeurant rien ne me despite tant en la sottise, que, dequoy elle se plaist plus, que aucune raison ne se peut raisonnablement plaire. C'est mal'heur, que la prudence vous deffend de vous satisfaire et fier de vous, et vous en enuoye tousiours mal content et craintif: là où l'opiniastreté et la temerité, remplissent leurs hostes d'esiouïssance et d'asseurance. C'est aux plus mal habiles de regarder les autres hommes par dessus l'espaule, s'en retournans tousiours du combat, pleins de gloire et d'allegresse. Et le plus souuent encore cette outrecuidance de langage et gayeté de visage, leur donne gaigné, à l'endroit de l'assistance, qui est communément foible et incapable de bien iuger, et discerner les vrays aduantages. L'obstination et ardeur d'opinion, est la plus seure preuue de bestise. Est il rien certain, resolu, dedeigneux, contemplatif, serieux, graue, comme l'asne?

Pouuons nous pas mesler au tiltre de la conference et communication, les deuis poinctus et coupez que l'alegresse et la priuauté introduit entre les amis, gaussans et gaudissans plaisamment et vifuement les vns les autres? Exercice auquel ma gayeté naturelle me rend assez propre. Et s'il n'est aussi tendu et serieux que cet autre exercice que ie viens de dire, il n'est pas moins aigu et ingenieux, ny moins profitable, comme il sembloit à Lycurgus. Pour mon regard i'y apporte plus de liberté que d'esprit, et y ay plus d'heur que d'inuention: mais ie suis parfaict en la souffrance: car i'endure la reuenche, non seulement aspre, mais indiscrete aussi, sans alteration. Et à la charge qu'on me fait, si ie n'ay dequoy repartir brusquement sur le champ, ie ne vay pas m'amusant à suiure cette poincte, d'vne contestation ennuyeuse et lasche, tirant à l'opiniastreté.

Ie la laisse passer, et baissant ioyeusement les oreilles, remets d'en auoir ma raison à quelque heure meilleure. Il n'est pas marchant qui tousiours gaigne. La plus part changent de visage, et de voix, où la force leur faut: et par vne importune cholere, au lieu de se venger, accusent leur foiblesse, ensemble et leur impatience.

En cette gaillardise nous pinçons par fois des cordes secrettes de nos imperfections, lesquelles, rassis, nous ne pouuons toucher sans offence: et nous entraduertissons vtilement de nos deffauts.

Il y a d'autres ieux de main, indiscrets et aspres, à la Françoise: que ie hay mortellement: i'ay la peau tendre et sensible: i'en ay veu en ma vie, enterrer deux Princes de nostre sang royal. Il fait laid se battre en s'esbatant. Au reste, quand ie veux iuger de quelqu'vn, ie luy demande combien il se contente de soy: iusques où son parler ou sa besongne luy plaist. Ie veux euiter ces belles excuses, Ie le fis en me ioüant: _Ablatum mediis opus est incudibus istud:_ ie n'y fus pas vne heure: ie ne l'ay reueu depuis. Or dis-ie, laissons donc ces pieces, donnez m'en vne qui vous represente bien entier, par laquelle il vous plaise qu'on vous mesure. Et puis: que trouuez vous le plus beau en vostre ouurage? est-ce ou cette partie, ou cette cy? la grace, ou la matiere, ou l'inuention, ou le iugement, ou la science? Car ordinairement ie m'apperçoy, qu'on faut autant à iuger de sa propre besongne, que de celle d'autruy.

Non seulement pour l'affection qu'on y mesle: mais pour n'auoir la suffisance de la cognoistre et distinguer. L'ouurage de sa propre force, et fortune, peult seconder l'ouurier et le deuancer outre son inuention, et cognoissance. Pour moy, ie ne iuge la valeur d'autre besongne, plus obscurement que de la mienne: et loge les Essais tantost bas, tantost haut, fort inconstamment et doubteusement. Il y a plusieurs liures vtiles à raison de leurs subiects, desquels l'autheur ne tire aucune recommandation: et des bons liures, comme des bons ouurages, qui font honte à l'ouurier. I'escriray la façon de nos conuiues, et de nos vestemens: et l'escriray de mauuaise grace: ie publieray les edicts de mon temps, et les lettres des Princes qui passent és mains publiques: ie feray vn abbregé sur vn bon liure (et tout abbregé sur vn bon liure est vn sot abbregé) lequel liure viendra à se perdre: et choses semblables. La posterité retirera vtilité singuliere de telles compositions: moy quel honneur, si ce n'est de ma bonne fortune? Bonne part des liures fameux, sont de cette condition. Quand ie leuz Philippes de Comines, il y a plusieurs annees, tresbon autheur certes; i'y remarquay ce mot pour non vulgaire: Qu'il se faut bien garder de faire tant de seruice à son maistre, qu'on l'empesche d'en trouuer la iuste recompence.

Ie deuois louer l'inuention, non pas luy. Ie la rencontray en Tacitus, il n'y a pas long temps: _Beneficia eò vsque læta sunt, dum videntur exolui passe; vbi multum anteuenere, pro gratta odium redditur._ Et Seneque vigoureusement: _Nam qui putat esse turpe non reddere, non vult esse cui reddat._ Q. Cicero d'vn biais plus lasche: _Qui se non putat satisfacere modo amicus esse nullo, potest._ Le subiect selon qu'il est, peut faire trouuer vn homme sçauant et memorieux: mais pour iuger en luy les parties plus siennes, et plus dignes, la force et beaute de son ame: il faut sçauoir ce qui est sien, et ce qui ne l'est point: et en ce qui n'est pas sien, combien on luy doibt en consideration du choix, disposition, ornement, et langage qu'il a fourny.

Quoy, s'il y a emprunté la matiere, et empiré la forme? comme il aduient souuent. Nous autres qui auons peu de practique auec les liures, sommes en cette peine: que quand nous voyons quelque belle inuention en vn poëte nouueau, quelque fort argument en vn prescheur, nous n'osons pourtant les en louer, que nous n'ayons prins instruction de quelque sçauant, si cette piece leur est propre, ou si elle est estrangere. Iusques lors ie me tiens tousiours sur mes gardes. Ie viens de courre d'vn fil, l'histoire de Tacitus (ce qui ne m'aduient guere, il y a vingt ans que ie ne mis en liure, vne heure de suite) et l'ay faict, à la suasion d'vn Gentil-homme que la France estime beaucoup: tant pour sa valeur propre, que pour vne constante forme de suffisance, et bonté, qui se voit en plusieurs freres qu'ils sont. Ie ne sçache point d'autheur, qui mesle à vn registre public, tant de consideration des mœurs, et inclinations particulieres.

Et me semble le rebours, de ce qu'il luy semble à luy: qu'ayant specialement à suiure les vies des Empereurs de son temps, si diuerses et extremes, en toute sorte de formes: tant de notables actions, que nommément leur cruauté produisit en leurs subiects: il auoit vne matiere plus forte et attirante, à discourir et à narrer, que s'il eust eu à dire des batailles et agitations vniuerselles. Si que souuent ie le trouue sterile, courant par dessus ces belles morts, comme s'il craignoit nous fascher de leur multitude et longueur.

Cette forme d'histoire, est de beaucoup la plus vtile. Les mouuemens publics, dependent plus de la conduicte de la Fortune, les priuez de la nostre. C'est plustost vn iugement, que deduction d'histoire: il y a plus de preceptes, que de contes: ce n'est pas vn liure à lire, c'est vn liure à estudier et apprendre: il est si plein de sentences, qu'il y en a à tort et à droict: c'est vne pepiniere de discours ethiques, et politiques, pour la prouision et ornement de ceux, qui tiennent quelque rang au maniement du monde. Il plaide tousiours par raisons solides et vigoureuses, d'vne façon poinctue, et subtile: suyuant le stile affecté du siecle. Ils aymoient tant à s'enfler, qu'où ils ne trouuoyent de la poincte et subtilité aux choses, ils l'empruntoyent des parolles. Il ne retire pas mal à l'escrire de Seneque. Il me semble plus charnu, Seneque plus aigu. Son seruice est plus propre à vn estat trouble et malade, comme est le nostre present: vous diriez souuent qu'il nous peinct et qu'il nous pinse.

Ceux qui doubtent de sa foy, s'accusent assez de luy vouloir mal d'ailleurs. Il a les opinions saines, et pend du bon party aux affaires Romaines. Ie me plains vn peu toutesfois, dequoy il a iugé de Pompeius plus aigrement, que ne porte l'aduis des gens de bien, qui ont vescu et traicté auec luy: de l'auoir estimé du tout pareil à Marius et à Sylla, sinon d'autant qu'il estoit plus couuert. On n'a pas exempté d'ambition, son intention au gouuernement des affaires, ny de vengeance: et ont crainct ses amis mesmes, que la victoire l'eust emporté outre les bornes de la raison: mais non pas iusques a vne mesure si effrenee. Il n'y a rien en sa vie, qui nous ayt menassé d'vne si expresse cruauté et tyrannie. Encores ne faut-il pas contrepoiser le souspçon à l'euidence: ainsi ie ne l'en crois pas. Que ses narrations soient naifues et droictes, il se pourroit à l'auanture argumenter de cecy mesme: Qu'elles ne s'appliquent pas tousiours exactement aux conclusions de ses iugements: lesquels il suit selon la pente qu'il y a prise, souuent outre la matiere qu'il nous montre: laquelle il n'a daigné incliner d'vn seul air. Il n'a pas besoing d'excuse, d'auoir approuué la religion de son temps, selon les loix qui luy commandoient, et ignoré la vraye. Cela, c'est son malheur, non pas son defaut. I'ay principalement consideré son iugement, et n'en suis pas bien esclaircy par tout. Comme ces mots de la lettre que Tibere vieil et malade, enuoyoit au Senat: Que vous escriray-ie messieurs, ou comment vous escriray-ie, ou que ne vous escriray-ie point, en ce temps? Les dieux, et les deesses me perdent pirement, que ie ne me sens tous les iours perir, si ie le sçay. Ie n'apperçoy pas pourquoy il les applique si certainement, à vn poignant remors qui tourmente la conscience de Tibere. Aumoins lors que i'estois à mesme, ie ne le vis point. Cela m'a semblé aussi vn peu lasche, qu'ayant eu à dire, qu'il auoit exercé certain honnorable magistrat à Rome, il s'aille excusant que ce n'est point par ostentation, qu'il l'a dict. Ce traict me semble bas de poil, pour vne ame de sa sorte. Car le n'oser parler rondement de soy, accuse quelque faute de cœur. Vn iugement roide et hautain, et qui iuge sainement, et seurement: il vse à toutes mains, des propres exemples, ainsi que de chose estrangere: et tesmoigne franchement de luy, comme de chose tierce. Il faut passer par dessus ces regles populaires, de la ciuilité, en faueur de la verité, et de la liberté.

I'ose non seulement parler de moy: mais parler seulement de moy. Ie fouruoye quand i'escry d'autre chose, et me desrobe à mon subiect. Ie ne m'ayme pas si indiscretement, et ne suis si attaché et meslé à moy, que ie ne me puisse distinguer et considerer à quartier: comme vn voysin, comme vn arbre. C'est pareillement faillir, de ne veoir pas iusques où on vaut, ou d'en dire plus qu'on n'en void. Nous deuons plus d'amour à Dieu, qu'à nous, et le cognoissons moins, et si en parlons tout nostre saoul. Si ses escrits rapportent aucune chose de ses conditions: c'estoit vn grand personnage, droicturier, et courageux, non d'vne vertu superstitieuse, mais philosophique et genereuse. On le pourra trouuer hardy en ses tesmoignages. Comme où il tient, qu'vn soldat portant vn fais de bois, ses mains se roidirent de froid, et se collerent à sa charge, si qu'elles y demeurerent attachees et mortes, s'estants departies des bras. I'ay accoustumé en telles choses, de plier soubs l'authorité de si grands tesmoings. Ce qu'il dit aussi, que Vespasian, par la faueur du Dieu Serapis, guarit en Alexandrie vne femme aueugle, en luy oignant les yeux de sa saliue: et ie ne sçay quel autre miracle: il le fait par l'exemple et deuoir de tous bons historiens. Ils tiennent registres des euenements d'importance. Parmy les accidens publics, sont aussi les bruits et opinions populaires. C'est leur rolle, de reciter les communes creances, non pas de les regler. Cette part touche les theologiens, et les philosophes directeurs des consciences.

Pourtant tres-sagement, ce sien compagnon et grand homme comme luy: _Equidem plura transcribo quàm credo: nam nec affirmare sustineo de quibus dubito, nec subducere quæ accepi_: et l'autre: _Hæc neque affirmare neque refellere operæ pretium est: famæ rerum standum est._ Et escriuant en vn siecle, auquel la creance des prodiges commençoit à diminuer, il dit ne vouloir pourtant laisser d'inserer en ses annales, et donner pied à chose receuë de tant de gens de bien, et auec si grande reuerence de l'antiquité. C'est tresbien dict.

Qu'ils nous rendent l'histoire, plus selon qu'ils reçoyuent, que selon qu'ils estiment. Moy qui suis Roy de la matiere que ie traicte, et qui n'en dois compte à personne, ne m'en crois pourtant pas du tout. Ie hazarde souuent des boutades de mon esprit, desquelles ie me deffie: et certaines finesses verbales dequoy ie secoue les oreilles: mais ie les laisse courir à l'auanture, ie voys qu'on s'honore de pareilles choses: ce n'est pas à moy seul d'en iuger. Ie me presente debout; et couché; le deuant et le derriere; à droitte et à gauche; et en touts mes naturels plis. Les esprits, voire pareils en force, ne sont pas tousiours pareils en application et en goust.

Voyla ce que la memoire m'en presente en gros, et assez incertainement.

Tous iugemens en gros, sont lasches et imparfaicts.

CHAPITRE IX.

_De la vanité._ IL n'en est à l'auanture aucune plus expresse, que d'en escrire si vainement. Ce que la diuinité nous en a si diuinement exprimé, deburoit estre soigneusement et continuellement medité, par les gens d'entendement. Qui ne voit, que i'ay pris vne route, par laquelle sans cesse et sans trauail, i'iray autant, qu'il y aura d'ancre et de papier au monde? Ie ne puis tenir registre de ma vie, par mes actions: Fortune les met trop bas: ie le tiens par mes fantasies. Si ay-ie veu vn Gentil-homme, qui ne communiquoit sa vie, que par les operations de son ventre. Vous voyiez chez luy, en montre, vn ordre de bassins de sept ou huict iours. C'estoit son estude, ses discours.

Tout autre propos luy puoit. Ce sont icy, vn peu plus ciuilement, des excremens d'vn vieil esprit: dur tantost, tantost lasche: et tousiours indigeste. Et quand seray-ie à bout de representer vne continuelle agitation et mutation de mes pensees, en quelque matiere qu'elles tombent, puisque Diomedes remplit six mille liures, du seul subiect de la grammaire? Que doit produire le babil, puisque le begaiement et desnouement de la langue, estouffa le monde d'vne si horrible charge de volumes? Tant de paroles, pour les paroles seules. O Pythagoras, que n'esconjuras-tu cette tempeste! On accusoit vn Galba du temps passé, de ce qu'il viuoit oyseusement. Il respondit, que chacun deuoit rendre raison de ses actions, non pas de son seiour. Il se trompoit: car la iustice a cognoissance et animaduersion aussi, sur ceux qui chaument. Mais il y deuroit auoir quelque coërction des loix, contre les escriuains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabons et faineants. On banniroit des mains de nostre peuple, et moy, et cent autres. Ce n'est pas moquerie.

L'escriuaillerie semble estre quelque symptome d'vn siecle desbordé. Quand escriuismes nous tant, que depuis que nous sommes en trouble? quand les Romains tant, que lors de leur ruyne? Outre-ce que l'affinement des esprits, ce n'en est pas l'assagissement, en vne police: cet embesongnement oisif, naist de ce que chacun se prent laschement à l'office de sa vacation, et s'en desbauche. La corruption du siecle se fait, par la contribution particuliere de chacun de nous. Les vns y conferent la trahison, les autres l'iniustice, l'irreligion, la tyrannie, l'auarice, la cruauté, selon qu'ils sont plus puissans: les plus foibles y apportent la sottise, la vanité, l'oisiueté: desquels ie suis. Il semble que ce soit la saison des choses vaines, quand les dommageables nous pressent. En vn temps, où le meschamment faire est si commun, de ne faire qu'inutilement, il est comme louable. Ie me console que ie seray des derniers, sur qui il faudra mettre la main. Ce pendant qu'on pouruoira aux plus pressans, i'auray loy de m'amender. Car il me semble que ce seroit contre raison, de poursuyure les menus inconuenients, quand les grands nous infestent. Et le medecin Philotimus, à vn qui luy presentoit le doigt à penser, auquel il recognoissoit au visage, et à l'haleine, vn vlcere aux poulmons: Mon amy, fit-il, ce n'est pas à cette heure le temps de t'amuser à tes ongles.

Ie vis pourtant sur ce propos, il y a quelques annees, qu'vn personnage, de qui i'ay la memoire en recommandation singuliere, au milieu de nos grands maux, qu'il n'y auoit ny loy, ny iustice, ny magistrat, qui fist son office: non plus qu'à cette heure: alla publier ie ne sçay quelles chetiues reformations, sur les habillemens, la cuisine et la chicane. Ce sont amusoires dequoy on paist vn peuple mal-mené, pour dire qu'on ne l'a pas du tout mis en oubly.