SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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vsage. S'il naissoit à cette heure, quelque chose de pareil, il est peu d'hommes qui le prisassent. Nous n'apperceuons les graces que pointues, bouffies, et enflées d'artifice. Celles qui coulent soubs la naïfueté, et la simplicité, eschappent aisément à vne veuë grossiere comme est la nostre. Elles ont vne beauté delicate et cachée: il faut la veuë nette et bien purgée, pour descouurir cette secrette lumiere. Est pas, la naïfueté, selon nous, germaine à la sottise, et qualité de reproche? Socrates faict mouuoir son ame, d'vn mouuement naturel et commun. Ainsi dict vn païsan, ainsi dict vne femme. Il n'a iamais en la bouche, que cochers, menuisiers, sauetiers et maisons. Ce sont inductions et similitudes, tirées des plus vulgaires et cogneuës actions des hommes: chacun l'entend. Sous vne si vile forme, nous n'eussions iamais choisi la noblesse et splendeur de ses conceptions admirables: nous qui estimons plates et basses, toutes celles que la doctrine ne releue; qui n'apperceuons la richesse qu'en montre et en pompe. Nostre monde n'est formé qu'à l'ostentation. Les hommes ne s'enflent que de vent: et se manient à bonds, comme les balons. Cettuy-cy ne se propose point des vaines fantasies. Sa fin fut, nous fournir de choses et de preceptes, qui reellement et plus ioinctement seruent à la vie: _Seruare modum, finémque tenere, Naturámque sequi._ Il fut aussi tousiours vn et pareil. Et se monta, non par boutades, mais par complexion, au dernier poinct de vigueur. Ou pour mieux dire: il ne monta rien, mais rauala plustost et ramena à son poinct, originel et naturel, et luy soubmit la vigueur, les aspretez et les difficultez. Car en Caton, on void bien à clair, que c'est vne alleure tenduë bien loing au dessus des communes. Aux braues exploits de sa vie, et en sa mort, on le sent tousiours monté sur ses grands cheuaux. Cettuy-cy ralle à terre: et d'vn pas mol et ordinaire, traicte les plus vtiles discours, et se conduict et à la mort et aux plus espineuses trauerses, qui se puissent presenter au train de la vie humaine. Il est bien aduenu, que le plus digne homme d'estre cogneu, et d'estre presenté au monde pour exemple, ce soit celuy duquel nous ayons plus certaine cognoissance. Il a esté esclairé par les plus clair-voyans hommes, qui furent onques. Les tesmoins que nous auons de luy, sont admirables en fidelité et en suffisance. C'est grand cas, d'auoir peu donner tel ordre, aux pures imaginations d'vn enfant, que sans les alterer ou estirer, il en ait produict les plus beaux effects de nostre ame. Il ne la represente ny esleuée ni riche: il ne la represente que saine: mais certes d'vne bien allegre et nette santé. Par ces vulguaires ressorts et naturels: par ces fantasies ordinaires et communes: sans s'esmouuoir et sans se piquer, il dressa non seulement les plus reglées, mais les plus hautes et vigoureuses creances, actions et mœurs, qui furent onques. C'est luy, qui ramena du ciel, où elle perdoit son temps, la sagesse humaine, pour la rendre à l'homme: où est sa plus iuste et plus laborieuse besoigne. Voyez-le plaider deuant ses iuges: voyez par quelles raisons, il esueille son courage aux hazards de la guerre, quels argumens fortifient sa patience, contre la calomnie, la tyrannie, la mort, et contre la teste de sa femme: il n'y a rien d'emprunté de l'art, et des sciences. Les plus simples y recognoissent leurs moyens et leur force: il n'est possible d'aller plus arriere et plus bas. Il a faict grand faueur à l'humaine nature, de montrer combien elle peut d'elle mesme. Nous sommes chacun plus riche, que nous ne pensons: mais on nous dresse à l'emprunt, et à la queste: on nous duict à nous seruir plus de l'autruy, que du nostre. En aucune chose l'homme ne sçait s'arrester au poinct de son besoing. De volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu'il n'en peut estreindre. Son auidité est incapable de moderation. Ie trouue qu'en curiosité de sçauoir, il en est de mesme: il se taille de la besoigne bien plus qu'il n'en peut faire, et bien plus qu'il n'en a affaire. Estendant l'vtilité du sçauoir, autant qu'est sa matiere. _Vt omnium rerum, sic litterarum quoque, intemperantia laboramus._ Et Tacitus a raison, de louer la mere d'Agricola, d'auoir bridé en son fils, vn appetit trop bouillant de science.

C'est vn bien, à le regarder d'yeux fermes, qui a, comme les autres biens des hommes, beaucoup de vanité, et foiblesse propre et naturelle: et d'vn cher coust. L'acquisition en est bien plus hazardeuse, que de toute autre viande ou boisson. Car ailleurs, ce que nous auons achetté, nous l'emportons au logis, en quelque vaisseau, et là nous auons loy d'en examiner la valeur: combien, et à quelle heure, nous en prendrons. Mais les sciences, nous ne les pouuons d'arriuee mettre en autre vaisseau, qu'en nostre ame: nous les auallons en les achettans, et sortons du marché ou infects desia, ou amendez. Il y en a, qui ne font que nous empescher et charger, au lieu de nourrir: et telles encore, qui sous tiltre de nous guarir, nous empoisonnent. I'ay pris plaisir de voir en quelque lieu, des hommes par deuotion, faire vœu d'ignorance, comme de chasteté, de pauureté, de pœnitence. C'est aussi chastrer nos appetits desordonnez, d'esmousser cette cupidité qui nous espoinçonne à l'estude des liures: et priuer l'ame de cette complaisance voluptueuse, qui nous chatouille par l'opinion de science. Et est richement accomplir le vœu de pauureté, d'y ioindre encore celle de l'esprit. Il ne nous faut guere de doctrine, pour viure à nostre aise.

Et Socrates nous apprend qu'elle est en nous, et la maniere de l'y trouuer, et de s'en ayder. Toute cette nostre suffisance, qui est au delà de la naturelle, est à peu pres vaine et superflue. C'est beaucoup si elle ne nous charge et trouble plus qu'elle ne nous sert.

_Paucis opus est litteris ad mentem bonam._ Ce sont des excez fieureux de nostre esprit: instrument brouillon et inquiete. Recueillez vous, vous trouuerez en vous, les argumens de la Nature, contre la mort, vrais, et les plus propres à vous seruir à la necessité. Ce sont ceux qui font mourir vn paysan et des peuples entiers, aussi constamment qu'vn philosophe. Fusse ie mort moins allegrement auant qu'auoir veu les Tusculanes? I'estime que non. Et quand ie me trouue au propre, ie sens, que ma langue s'est enrichie, mon courage de peu. Il est comme Nature me le forgea. Et se targue pour le conflict, non que d'vne marche naturelle et commune. Les liures m'ont serui non tant d'instruction que d'exercitation. Quoy, si la science, essayant de nous armer de nouuelles deffences, contre les inconueniens naturels, nous a plus imprimé en la fantasie, leur grandeur et leur poix, qu'elle n'a ses raisons et subtilitez, à nous en couurir? Ce sont voirement subtilitez: par où elle nous esueille souuent bien vainement. Les autheurs mesmes plus serrez et plus sages, voyez autour d'vn bon argument, combien ils en sement d'autres legers, et, qui y regarde de pres, incorporels. Ce ne sont qu'arguties verbales, qui nous trompent. Mais d'autant que ce peut estre vtilement, ie ne les veux pas autrement esplucher. Il y en a ceans assez de cette condition, en diuers lieux: ou par emprunt, ou par imitation. Si se faut il prendre vn peu garde, de n'appeller pas force, ce qui n'est que gentilesse: et ce, qui n'est qu'aigu, solide: ou bon, ce qui n'est que beau: _quæ magis gustata quàm potata delectant._ Tout ce qui plaist, ne paist pas, _vbi non ingenij sed animi negotium agitur_. A veoir les efforts que Seneque se donne pour se preparer contre la mort, à le voir suer d'ahan, pour se roider et pour s'asseurer, et se debattre si long temps en cette perche, i'eusse esbranlé sa reputation, s'il ne l'eust en mourant, tresuaillamment maintenuë. Son agitation si ardante, si frequente, montre qu'il estoit chaud et impetueux luy mesme. _Magnus animus remissius loquitur, et securius. Non est alius ingenio, alius animo color._ Il le faut conuaincre à ses despens. Et montre aucunement qu'il estoit pressé de son aduersaire. La façon de Plutarque, d'autant qu'elle est plus desdaigneuse, et plus destendue, elle est selon moy, d'autant plus virile et persuasiue. Ie croirois aysément, que son ame auoit les mouuemens plus asseurez, et plus reglez. L'vn plus aigu, nous pique et nous eslance en sursaut: touche plus l'esprit. L'autre plus solide, nous informe, establit et conforte constamment: touche plus l'entendement. Celuy là rauit nostre iugement: cestuy-ci le gaigne. I'ay veu pareillement d'autres escrits, encore plus reuerez, qui en la peinture du combat qu'ils soustiennent contre les aiguillons de la chair, les representent si cuisants, si puissants et inuincibles, que nous mesmes, qui sommes de la voirie du peuple, auons autant à admirer l'estrangeté et vigueur incognuë de leur tentation, que leur resistance. A quoy faire nous allons gendarmant par ces efforts de la science? Regardons à terre, les pauures gens que nous y voyons espandus, la teste panchante apres leur besongne: qui ne sçauent ny Aristote ny Caton, ny exemple ny precepte. De ceux-là, tire Nature tous les iours, des effects de constance et de patience, plus purs et plus roides, que ne sont ceux que nous estudions si curieusement en l'escole. Combien en vois ie ordinairement, qui mescognoissent la pauureté: combien qui desirent la mort, ou qui la passent sans alarme et sans affliction?

Celui là qui fouït mon iardin, il a ce matin enterré son pere ou son fils. Les noms mesme, dequoy ils appellent les maladies, en addoucissent et amollissent l'aspreté. La phthysie, c'est la toux pour eux: la dysenterie, deuoyement d'estomach: vn pleuresis, c'est vn morfondement: et selon qu'ils les nomment doucement, ils les supportent aussi. Elles sont bien griefues, quand elles rompent leur trauail ordinaire: ils ne s'allitent que pour mourir. _Simplex illa et aperta virtus in obscuram et solertem scientiam versa est._ I'escriuois cecy enuiron le temps, qu'vne forte charge de nos troubles, se croupit plusieurs mois, de tout son poix, droict sur moy. I'auois d'vne part, les ennemis à ma porte: d'autre part, les picoreurs, pires ennemis, _non armis, sed vitiis, certatur_. Et essayois toute sorte d'iniures militaires, à la fois: _Hostis adest dextra læuàque à parte timendus.

Vicinóque malo terret vtrumque latus._ Monstrueuse guerre. Les autres agissent au dehors, ceste-cy encore contre soy: se ronge et se desfaict, par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse, qu'elle se ruine quand et quand le reste: et se deschire et despece de rage. Nous la voyons plus souuent, se dissoudre par elle mesme, que par disette d'aucune chose necessaire, ou par la force ennemie. Toute discipline la fuït.

Elle vient guerir la sedition, et en est pleine. Veut chastier la desobeissance, et en montre l'exemple: et employee à la deffence des loix, faict sa part de rebellion à l'encontre des siennes propres. Où en sommes nous? Nostre medecine porte infection.

Du secours qu'on luy donne.

Exuperat magis ægrescitque medendo.

Omnia fanda nefanda, malo permista furore, Iustificam nobis mentem auertêre deorum._ En ces maladies populaires, on peut distinguer sur le commencement, les sains des malades: mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s'en sent, et la teste et les talons: aucune partie n'est exempte de corruption. Car il n'est air, qui se hume si gouluement: qui s'espande et penetre, comme faict la licence.

Nos armees ne se lient et tiennent plus que par simant estranger: des François on ne sçait plus faire vn corps d'armee, constant et reglé. Quelle honte? Il n'y a qu'autant de discipline, que nous en font voir des soldats empruntez. Quant à nous, nous nous conduisons à discretion, et non pas du chef; chacun selon la sienne: il a plus affaire au dedans qu'au dehors. C'est au commandement de suiure, courtizer, et plier: à luy seul d'obeïr: tout le reste est libre et dissolu. Il me plaist de voir, combien il y a de lascheté et de pusillanimité en l'ambition: par combien d'abiection et de seruitude, il luy faut arriuer à son but. Mais cecy me deplaist-il de voir, des natures debonnaires, et capables de iustice, se corrompre tous les iours, au maniement et commandement de cette confusion. La longue souffrance, engendre la coustume; la coustume, le consentement et l'imitation. Nous auions assez d'ames mal nées, sans gaster les bonnes et genereuses. Si que, si nous continuons, il restera mal-ayseement à qui fier la santé de cet estat, au cas que Fortune nous la redonne.

_Hunc saltem euerso iuuenem succurrere seclo, Ne prohibete!_ Qu'est deuenu cet ancien precepte: Que les soldats ont plus à craindre leur chef, que l'ennemy? Et ce merueilleux exemple: Qu'vn pommier s'estant trouué enfermé dans le pourpris du camp de l'armee Romaine, elle fut veuë l'endemain en desloger, laissant au possesseur, le comte entier de ses pommes, meures et delicieuses?

I'aymeroy bien, que nostre ieunesse, au lieu du temps qu'elle employe, à des peregrinations moins vtiles, et apprentissages moins honorables, elle le mist, moitié à veoir de la guerre sur mer, sous quelque bon capitaine commandeur de Rhodes: moitié à recognoistre la discipline des armees Turkesques. Car elle a beaucoup de differences, et d'auantages sur la nostre. Cecy en est: que nos soldats deuiennent plus licentieux aux expeditions: là, plus retenus et craintifs. Car les offenses ou larrecins sur le menu peuple, qui se punissent de bastonades en la paix, sont capitales en la guerre.

Pour vn œuf prins sans payer, ce sont de conte prefix, cinquante coups de baston. Pour toute autre chose, tant legere soit elle, non necessaire à la nourriture, on les empale, ou decapite sans deport.

Ie me suis estonné, en l'histoire de Selim, le plus cruel conquerant qui fut onques, veoir, que lors qu'il subiugua l'Ægypte, les beaux iardins d'autour de la ville de Damas, tous ouuers, et en terre de conqueste, son armee campant sur le lieu mesmes, furent laissés vierges des mains des soldats, parce qu'ils n'auoient pas eu le signe de piller. Mais est-il quelque mal en vne police, qui vaille estre combatu par vne drogue si mortelle? Non pas, disoit Fauonius, l'vsurpation de la possession tyrannique d'vne republique. Platon de mesme ne consent pas qu'on face violence au repos de son païs, pour le guerir: et n'accepte pas l'amendement qui trouble et hazarde tout, et qui couste le sang et ruine des citoyens. Establissant l'office d'vn homme de bien, en ce cas, de laisser tout là: seulement prier Dieu qu'il y porte sa main extraordinaire. Et semble sçauoir mauuais gré à Dion son grand amy, d'y auoir vn peu autrement procedé. I'estois Platonicien de ce costé là, avant que ie sçeusse qu'il y eust de Platon au monde. Et si ce personnage, doit purement estre refusé de nostre consorce: (luy, qui par la sincerité de sa conscience, merita enuers la faueur diuine, de penetrer si auant en la Chrestienne lumiere, au trauers des tenebres publiques, du monde de son temps,) ie ne pense pas, qu'il nous sie bien, de nous laisser instruire à vn payen. Combien c'est d'impieté, de n'atendre de Dieu, nul secours simplement sien, et sans nostre cooperation.

Ie doubte souuent, si entre tant de gens, qui se meslent de telle besoigne, nul s'est rencontré, d'entendement si imbecille, à qui on aye en bon escient persuadé, qu'il alloit vers la reformation, par la derniere des difformations: qu'il tiroit vers son salut, par les plus expresses causes que nous ayons de tres certaine damnation: que renuersant la police, le magistrat, et les loix, en la tutelle desquelles Dieu l'a colloqué: remplissant de haines parricides, les courages fraternels: appellant à son ayde, les diables et les furies: il puisse apporter secours à la sacrosaincte douceur et iustice, de la loy diuine. L'ambition, l'auarice, la cruauté, la vengeance, n'ont point assez de propre et naturelle impetuosité: amorçons-les et les attisons, par le glorieux titre de iustice et deuotion. Il ne se peut imaginer vn pire estat des choses, qu'où la meschanceté vient à estre legitime: et prendre auec le congé du magistrat, le manteau de la vertu: _Nihil in speciem fallacius quàm praua religio, vbi deorum numen prætenditur sceleribus._ L'extreme espece d'iniustice, selon Platon, c'est que, ce qui est iniuste, soit tenu pour iuste.

Le peuple y souffrit bien largement lors, non les dommages presens seulement, _Vndique totis Vsque adeo turbatur agris,_ mais les futurs aussi. Les viuans y eurent à patir, si eurent ceux qui n'estoient encore nays. On le pilla, et moy par consequent, iusques à l'esperance: luy rauissant tout ce qu'il auoit à s'apprester à viure pour longues annees, _Quæ nequeunt secum ferre aut abducere, perdunt; Et cremat insontes turba scelesta casas.

Muris nulla fides, squallent populatibus agri._ Outre cette secousse, i'en souffris d'autres. I'encourus les inconueniens, que la moderation apporte en telles maladies. Ie fus pelaudé à toutes mains. Au Gibelin i'estois Guelphe, au Guelphe Gibelin.

Quelqu'vn de mes poetes dict bien cela, mais ie ne sçay où c'est.

La situation de ma maison, et l'accointance des hommes de mon voisinage, me presentoient d'vn visage: ma vie et mes actions d'vn autre. Il ne s'en faisoit point des accusations formées: car il n'y auoit où mordre. Ie ne desempare iamais les loix: et qui m'eust recherché, m'en eust deu de reste. C'estoient suspicions muettes, qui couroient sous main, ausquelles il n'y a iamais faute d'apparence, en vn meslange si confus, non plus que d'espris ou enuieux ou ineptes. I'ayde ordinairement aux presomptions iniurieuses, que la Fortune seme contre moy: par vne façon, que i'ay dés tousiours, de fuyr à me iustifier, excuser et interpreter: estimant que c'est mettre ma conscience en compromis, de playder pour elle. _Perspicuitas enim argumentatione eleuatur._ Et comme, si chacun voyoit en moy, aussi cler que ie fay: au lieu de me tirer arriere de l'accusation, ie m'y auance; et la renchery plustost, par vne confession ironique et moqueuse: si ie ne m'en tais tout à plat, comme de chose indigne de response. Mais ceux qui le prennent pour vne trop hautaine confiance, ne m'en veulent gueres moins de mal, que ceux, qui le prennent pour foiblesse d'vne cause indefensible. Nommeement les grands, enuers lesquels faute de sommission, est l'extreme faute. Rudes à toute iustice, qui se cognoist, qui se sent: non demise, humble et suppliante. I'ay souuent heurté à ce pillier. Tant y a que de ce qui m'aduint lors, vn ambitieux s'en fust pendu: si eust faict vn auaritieux. Ie n'ay soing quelconque d'acquerir.

_Sit mihi quod nunc est, etiam minus; vt mihi viuam Quod superest æui, si quid superesse volent dij._ Mais les pertes qui me viennent par l'iniure d'autruy, soit larrecin, soit violence, me pincent, enuiron comme vn homme malade et gehenné d'auarice. L'offence a sans mesure plus d'aigreur, que n'a la perte. Mille diuerses sortes de maux accoururent à moy à la file.

Ie les eusse plus gaillardement soufferts, à la foule. Ie pensay desia, entre mes amis, à qui ie pourrois commettre vne vieillesse necessiteuse et disgratiee. Apres auoir rodé les yeux par tout, ie me trouuay en pourpoint. Pour se laisser tomber à plomb, et de si haut, il faut que ce soit entre les bras d'vne affection solide, vigoureuse et fortunee. Elles sont rares, s'il y en a. En fin ie cogneus que le plus seur, estoit de me fier à moy-mesme de moy, et de ma necessité. Et s'il m'aduenoit d'estre froidement en la grace de la Fortune, que ie me recommandasse de plus fort à la mienne: m'attachasse, regardasse de plus pres à moy. En toutes choses les hommes se iettent aux appuis estrangers, pour espargner les propres: seuls certains et seuls puissans, qui sçait s'en armer. Chacun court ailleurs, et à l'aduenir, d'autant que nul n'est arriué à soy. Et me resolus, que c'estoient vtiles inconueniens: d'autant premierement qu'il faut aduertir à coups de foyt, les mauuais disciples, quand la raison n'y peut assez, comme par le feu et violence des coins, nous ramenons vn bois tortu à sa droicteur. Ie me presche, il y a si long temps, de me tenir à moy, et separer des choses estrangeres: toutesfois, ie tourne encores tousiours les yeux à costé. L'inclination, vn mot fauorable d'vn grand, vn bon visage, me tente. Dieu sçait s'il en est cherté en ce temps, et quel sens il porte.

I'oys encore sans rider le front, les subornemens qu'on me faict, pour me tirer en place marchande: et m'en deffens si mollement, qu'il semble, que ie souffrisse plus volontiers d'en estre vaincu. Or à vn esprit si indocile, il faut des bastonnades: et faut rebattre et reserrer, à bons coups de mail, ce vaisseau qui se desprent, se descout, qui s'eschappe et desrobe de soy. Secondement, que cet accident me seruoit d'exercitation, pour me preparer à pis: si moy, qui et par le benefice de la Fortune, et par la condition de mes mœurs, esperois estre des derniers, venois à estre des premiers attrappé de cette tempeste. M'instruisant de bonne heure, à contraindre ma vie, et la renger pour vn nouuel estat. La vraye liberté c'est pouuoir toute chose sur soy. _Potentissimus est qui se habet in potestate._ En vn temps ordinaire et tranquille, on se prepare à des accidens moderez et communs: mais en cette confusion, où nous sommes depuis trente ans, tout homme François, soit en particulier, soit en general, se voit à chaque heure, sur le poinct de l'entier renuersement de sa fortune. D'autant faut-il tenir son courage fourny de prouisions plus fortes et vigoureuses. Sçachons gré au sort, de nous auoir faict viure en vn siecle, non mol, languissant, ny oisif. Tel qui ne l'eust esté par autre moyen, se rendra fameux par son malheur.

Comme ie ne ly guere és histoires, ces confusions, des autres estats, sans regret de ne les auoir peu mieux considerer present.

Ainsi faict ma curiosité, que ie m'aggree aucunement, de veoir de mes yeux, ce notable spectacle de nostre mort publique, ses symptomes et sa forme. Et puis que ie ne la sçaurois retarder, suis content d'estre destiné à y assister, et m'en instruire. Si cherchons nous euidemment de recognoistre en ombre mesme, et en la fable des Theatres, la montre des ieux tragiques de l'humaine fortune. Ce n'est pas sans compassion de ce que nous oyons: mais nous nous plaisons d'esueiller nostre desplaisir, par la rareté de ces pitoyables euenemens. Rien ne chatouille, qui ne pince. Et les bons historiens, fuyent comme vne eaue dormante, et mer morte, des narrations calmes: pour regaigner les seditions, les guerres, où ils sçauent que nous les appellons. Ie doute si ie puis assez honnestement aduouër, à combien vil prix du repos et tranquillité de ma vie, ie l'ay plus de moitié passee en la ruine de mon pays. Ie me donne vn peu trop bon marché de patience, és accidens qui ne me saisissent au propre: et pour me plaindre à moy, regarde non tant ce qu'on m'oste, que ce qui me reste de sauue, et dedans et dehors. Il y a de la consolation, à escheuer tantost l'vn, tantost l'autre, des maux qui nous guignent de suitte, et assenent ailleurs, autour de nous. Aussi, qu'en matiere d'interests publiques, à mesure, que mon affection est plus vniuersellement espandue, elle en est plus foible. Ioinct qu'il est vray à demy, _Tantum ex publicis malis sentimus, quantum ad priuatas res pertinet_. Et que la santé, d'où nous partismes estoit telle, qu'elle soulage elle mesme le regret, que nous en deurions auoir.

C'estoit santé, mais non qu'à la comparaison de la maladie, qui l'a suyuie. Nous ne sommes cheus de gueres haut. La corruption et le brigandage, qui est en dignité et en office, me semble le moins supportable.

On nous volle moins iniurieusement dans vn bois, qu'en lieu de seureté. C'estoit vne iointure vniuerselle de membres gastez en particulier à l'enuy les vns des autres: et la plus part, d'vlceres enuieillis, qui ne receuoient plus, ny ne demandoient guerison.

Ce croulement donq m'anima certes plus, qu'il ne m'atterra, à l'aide de ma conscience, qui se portoit non paisiblement seulement, mais fierement; et ne trouuois en quoy me plaindre de moy. Aussi, comme Dieu n'enuoye iamais non plus les maux, que les biens tous purs aux hommes, ma santé tint bon ce temps-là, outre son ordinaire.

Et ainsi que sans elle ie ne puis rien, il est peu de choses, que ie ne puisse auec elle. Elle me donna moyen d'esueiller toutes mes prouisions, et de porter la main au deuant de la playe, qui eust passé volontiers plus outre. Et esprouuay en ma patience, que i'auois quelque tenue contre la Fortune: et qu'à me faire perdre mes arçons, il falloit vn grand heurt. Ie ne le dis pas, pour l'irriter à me faire vne charge plus vigoureuse. Ie suis son seruiteur: ie luy tends les mains. Pour Dieu qu'elle se contente. Si ie sens ses assaux? si fais. Comme ceux que la tristesse accable et possede, se laissent pourtant par interualles tastonner à quelque plaisir, et leur eschappe vn sousrire: ie puis aussi assez sur moy, pour rendre mon estat ordinaire, paisible, et deschargé d'ennuyeuse imagination: mais ie me laisse pourtant à boutades, surprendre des morsures de ces malplaisantes pensees, qui me batent, pendant que ie m'arme pour les chasser, ou pour les luicter. Voicy vn autre rengregement de mal, qui m'arriua à la suitte du reste. Et dehors et dedans ma maison, ie fus accueilly d'vne peste, vehemente au prix de toute autre. Car comme les corps sains sont subiects à plus griefues maladies, d'autant qu'ils ne peuuent estre forcez que par celles-là: aussi mon air tressalubre, où d'aucune memoire, la contagion, bien que voisine, n'auoit sçeu prendre pied, venant à s'empoisonner, produisit des effects estranges.

_Mista senum et iuuenum densantur funera, nullum Sæua caput Proserpina fugit._ I'euz à souffrir cette plaisante condition, que la veue de ma maison m'estoit effroyable. Tout ce qui y estoit, estoit sans garde, et à l'abandon de qui en auoit enuie. Moy qui suis si hospitalier, fus en tres penible queste de retraicte, pour ma famille. Vne famille esgaree, faisant peur à ses amis, et à soy-mesme, et horreur où qu'elle cherchast à se placer: ayant à changer de demeure, soudain qu'vn de la trouppe commençoit à se douloir du bout du doigt.

Toutes maladies sont alors prises pour peste: on ne se donne pas le loysir de les recognoistre. Et c'est le bon: que selon les regles de l'art, à tout danger qu'on approche, il faut estre quarante iours en transe de ce mal: l'imagination vous exerceant cependant à sa mode, et enfleurant vostre santé mesme. Tout cela m'eust beaucoup moins touché, si ie n'eusse eu à me ressentir de la peine d'autruy, et seruir six mois miserablement, de guide à cette carauane. Car ie porte en moy mes preseruatifs, qui sont, resolution et souffrance.

L'apprehension ne me presse guere: laquelle on craint particulierement en ce mal. Et si estant seul, ie l'eusse voulu prendre, c'eust esté vne suitte, bien plus gaillarde et plus esloignee. C'est vne mort, qui ne me semble des pires. Elle est communément courte, d'estourdissement, sans douleur, consolee par la condition publique: sans ceremonie, sans deuil, sans presse. Mais quant au monde des enuirons, la centiesme partie des ames ne se peut sauuer.

_Videas desertáque regna Pàstorum, et longè saltus latéque vacantes._ En ce lieu, mon meilleur reuenu est manuel. Ce que cent hommes trauailloient pour moy, chauma pour long temps. Or lors, quel exemple de resolution ne vismes nous, en la simplicité de tout ce peuple? Generalement, chacun renonçoit au soing de la vie. Les raisins demeurerent suspendus aux vignes, le bien principal du pays: tous indifferemment se preparans et attendans la mort, à ce soir, ou au lendemain: d'vn visage et d'vne voix si peu effroyee, qu'il sembloit qu'ils eussent compromis à cette necessité, et que ce fust vne condemnation vniuerselle et ineuitable. Elle est tousiours telle.

Mais à combien peu, tient la resolution au mourir? La distance et difference de quelques heures: la seule consideration de la compagnie, nous en rend l'apprehension diuerse. Voyez ceux-cy: pour ce qu'ils meurent en mesme mois: enfans, ieunes, vieillards, ils ne s'estonnent plus, ils ne se pleurent plus. I'en vis qui craignoient de demeurer derriere, comme en vne horrible solitude. Et n'y cogneu communément, autre soing que des sepultures: il leur faschoit de voir les corps espars emmy les champs, à la mercy des bestes: qui y peuplerent incontinent. Comment les fantasies humaines se descouppent!

Les Neorites, nation qu'Alexandre subiugua, iettent les corps des morts au plus profond de leurs bois, pour y estre mangez.

Seule sepulture estimee entr'eux heureuse. Tel sain faisoit desia sa fosse: d'autres s'y couchoient encore viuans. Et vn maneuure des miens, auec ses mains, et ses pieds, attira sur soy la terre en mourant.

Estoit ce pas s'abrier pour s'endormir plus à son aise? D'vne entreprise en hauteur aucunement pareille à celle des soldats Romains, qu'on trouua apres la iournee de Cannes, la teste plongee dans des trous, qu'ils auoient faicts et comblez de leurs mains, en s'y suffoquant. Somme toute vne nation fut incontinent par vsage, logee en vne marche, qui ne cede en roideur à aucune resolution estudiee et consultee. La plus part des instructions de la science, à nous encourager, ont plus de montre que de force, et plus d'ornement que de fruict. Nous auons abandonné Nature, et luy voulons apprendre sa leçon: elle, qui nous menoit si heureusement et si seurement. Et ce pendant, les traces de son instruction, et ce peu qui par le benefice de l'ignorance, reste de son image, empreint en la vie de cette tourbe rustique d'hommes impollis: la science est contrainte, de l'aller tous les iours empruntant, pour en faire patron à ses disciples, de constance, d'innocence, et de tranquillité. Il fait beau voir, que ceux-cy plains de tant de belle cognoissance, ayent à imiter cette sotte simplicité: et à l'imiter, aux premieres actions de la vertu. Et que nostre sapience, apprenne des bestes mesmes, les plus vtiles enseignemens, aux plus grandes et necessaires parties de nostre vie. Comme il nous faut viure et mourir, mesnager nos biens, aymer et esleuer nos enfans, entretenir iustice.

Singulier tesmoignage de l'humaine maladie: et que cette raison qui se manie à nostre poste, trouuant tousiours quelque diuersité et nouuelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la Nature. Et en ont faict les hommes, comme les parfumiers de l'huile: ils l'ont sophistiquee de tant d'argumentations, et de discours appellez du dehors, qu'elle en est deuenue variable, et particuliere à chacun: et a perdu son propre visage, constant, et vniuersel.

Et nous faut en chercher tesmoignage des bestes, non subiect à faueur, corruption, ny à diuersité d'opinions. Car il est bien vray, qu'elles mesmes ne vont pas tousiours exactement dans la route de Nature, mais ce qu'elles en desuoyent, c'est si peu, que vous en apperceuez tousiours l'orniere. Tout ainsi que les cheuaux qu'on meine en main, font bien des bonds, et des escapades, mais c'est à la longueur de leurs longes: et suyuent neantmoins tousiours les pas de celuy qui les guide: et comme l'oiseau prend son vol, mais sous la bride de sa filiere. _Exilia, tormenta, bella, morbos, naufragia meditare, vt nullo sis malo tyro._ A quoy nous sert cette curiosité, de preoccuper tous les inconueniens de l'humaine nature, et nous preparer auec tant de peine à l'encontre de ceux mesme, qui n'ont à l'auanture point à nous toucher? (_Parem passis tristitiam facit, pati posse._ Non seulement le coup, mais le vent et le pet nous frappe). Ou comme les plus fieureux, car certes c'est fieure, aller dés à cette heure vous faire donner le fouët, par ce qu'il peut aduenir, que Fortune vous le fera souffrir vn iour: et prendre vostre robe fourree dés la S. Iean, pour ce que vous en aurez besoing à Noel? Iettez vous à l'experience de tous les maux qui vous peuuent arriuer, nommement des plus extremes: esprouuez vous là, disent-ils, asseurez vous là. Au rebours; le plus facile et plus naturel, seroit en descharger mesme sa pensee. Ils ne viendront pas assez tost, leur vray estre ne nous dure pas assez, il faut que nostre esprit les estende et les allonge, et qu'auant la main il les incorpore en soy, et s'en entretienne, comme s'ils ne poisoient pas raisonnablement à nos sens. Ils poiseront assez, quand ils y seront (dit vn des maistres, non de quelque tendre secte, mais de la plus dure) cependant fauorise toy: croy ce que tu aimes le mieux: que te sert il d'aller recueillant et preuenant ta male fortune: et de perdre le present, par la crainte du futur: et estre dés cette heure miserable, par ce que tu le dois estre auec le temps? Ce sont ses mots. La science nous faict volontiers vn bon office, de nous instruire bien exactement des dimensions des maux.

_Curis acuens mortalia corda._ Ce seroit dommage, si partie de leur grandeur eschappoit à nostre sentiment et cognoissance. Il est certain, qu'à la plus part, la preparation à la mort, a donné plus de torment, que n'a faict la souffrance. Il fut iadis veritablement dict, et par vn bien iudicieux autheur: _Minus afficit sensus fatigatio, quàm cogitatio._ Le sentiment de la mort presente, nous anime par fois de soy mesme, d'vne prompte resolution, de ne plus euiter chose du tout ineuitable. Plusieurs gladiateurs se sont veus au temps passé, apres auoir couardement combattu, aualler courageusement la mort; offrans leur gosier au fer de l'ennemy, et le conuians. La veue esloignee de la mort aduenir, a besoing d'vne fermeté lente, et difficile par consequent à fournir. Si vous ne sçauez pas mourir, ne vous chaille. Nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment; elle fera exactement cette besongne pour vous, n'en empeschez vostre soing.

_Incertam frustra, mortales, funeris horam Quæritis, et qua sit mors aditura via.

Pœna minor certam subito perferre ruinam,