SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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des poëtes: et l'estat où nous voyons viure les nations, qui n'en ont point d'autres. En voila, qui pour tous iuges, employent en leurs causes, le premier passant, qui voyage le long de leurs montaignes.

Et ces autres, eslisent le iour du marché, quelqu'vn d'entr'eux, qui sur le champ decide tous leurs proces. Quel danger y auroit-il, que les plus sages vuidassent ainsi les nostres, selon les occurrences, et à l'œil; sans obligation d'exemple, et de consequence?

A chaque pied son soulier. Le Roy Ferdinand, enuoyant des colonies aux Indes, prouueut sagement qu'on n'y menast aucuns escholiers de la jurisprudence: de crainte, que les proces ne peuplassent en ce nouueau monde. Comme estant science de sa nature, generatrice d'altercation et diuision, iugeant auec Platon, que c'est vne mauuaise prouision de païs, que iurisconsultes, et medecins.

Pourquoy est-ce, que notre langage commun, si aisé à tout autre vsage, deuient obscur et non intelligible, en contract et testament: et que celuy qui s'exprime si clairement, quoy qu'il die et escriue, ne trouue en cela, aucune maniere de se declarer, qui ne tombe en doute et contradiction? Si ce n'est, que les Princes de cet art s'appliquans d'vne peculiere attention, à trier des mots solemnes, et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe, espluché si primement chasque espece de cousture, que les voila enfrasquez et embrouillez en l'infinité des figures, et si menuës partitions: qu'elles ne peuuent plus tomber soubs aucun reglement et prescription, ny aucune certaine intelligence: _Confusum est quidquid vsque in puluerem sectum est._ Qui a veu des enfans, essayans de renger à certain nombre, vne masse d'argent vif: plus ils le pressent et pestrissent, et s'estudient à le contraindre à leur loy, plus ils irritent la liberté de ce genereux metal: il fuit à leur art, et se va menuisant et esparpillant, au delà de tout conte. C'est de mesme; car en subdiuisant ces subtilitez, on apprend aux hommes d'accroistre les doubtes: on nous met en train, d'estendre et diuersifier les difficultez: on les allonge, on les disperse. En semant les questions et les retaillant, on faict fructifier et foisonner le monde, en incertitude et en querelle. Comme la terre se rend fertile, plus elle est esmiée et profondement remuée. _Difficultatem facit doctrina._ Nous doutions sur Vlpian, et redoutons encore sur Bartolus et Baldus.

Il falloit effacer la trace de cette diuersité innumerable d'opinions: non point s'en parer, et en entester la posterité. Ie ne sçay qu'en dire: mais il se sent par experience, que tant d'interpretations dissipent la verité, et la rompent. Aristote a escrit pour être entendu; s'il ne l'a peu, moins le fera vn moins habille: et vn tiers, que celuy qui traicte sa propre imagination. Nous ouurons la matiere, et l'espandons en la destrempant. D'vn subiect nous en faisons mille: et retombons en multipliant et subdiuisant, à l'infinité des atomes d'Epicurus. Iamais deux hommes ne iugerent pareillement de mesme chose. Et est impossible de voir deux opinions semblables exactement: non seulement en diuers hommes, mais en mesme homme, à diuerses heures. Ordinairement ie trouue à doubter, en ce que le commentaire n'a daigné toucher. Ie bronche plus volontiers en païs plat: comme certains cheuaux, que ie cognois, qui choppent plus souuent en chemin vny. Qui ne diroit que les gloses augmentent les doubtes et l'ignorance, puis qu'il ne se voit aucun liure, soit humain, soit diuin, sur qui le monde s'embesongne, duquel l'interpretation face tarir la difficulté? Le centiesme commentaire, le renuoye à son suiuant, plus espineux, et plus scabreux, que le premier ne l'auoit trouué. Quand est-il conuenu entre nous, ce liure en a assez, il n'y a meshuy plus que dire?

Cecy se voit mieux en la chicane. On donne authorité de loy à infinis docteurs, infinis arrests, et à autant d'interpretations. Trouuons nous pourtant quelque fin au besoin d'interpreter? s'y voit-il quelque progrez et aduancement vers la tranquillité? nous faut-il moins d'aduocats et de iuges, que lors que cette masse de droict, estoit encore en sa premiere enfance? Au contraire, nous obscurcissons et enseuelissons l'intelligence. Nous ne la descouurons plus, qu'à la mercy de tant de clostures et barrieres. Les hommes mescognoissent la maladie naturelle de leur esprit. Il ne faict que fureter et quester; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s'empestrant, en sa besongne: comme nos vers à soye, et s'y estouffe. _Mus in pice._ Il pense remarquer de loing, ie ne sçay quelle apparence de clarté et verité imaginaire: mais pendant qu'il y court, tant de difficultez luy trauersent la voye, d'empeschemens et de nouuelles questes, qu'elles l'esgarent et l'enyurent. Non guere autrement, qu'il aduint aux chiens d'Esope, lesquels descouurans quelque apparence de corps mort flotter en mer, et ne le pouuans approcher, entreprindrent de boire cette eau, d'asseicher le passage, et s'y estoufferent.

A quoy se rencontre, ce qu'vn Crates disoit des escrits de Heraclitus, qu'ils auoient besoin d'vn lecteur bon nageur, afin que la profondeur et pois de sa doctrine, ne l'engloutist et suffoquast.

Ce n'est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict contenter de ce que d'autres, ou que nous-mesmes auons trouué en cette chasse de cognoissance: vn plus habile ne s'en contentera pas. Il y a tousiours place pour vn suiuant, ouy et pour nous mesmes, et route par ailleurs. Il n'y a point de fin en nos inquisitions.

Nostre fin est en l'autre monde. C'est signe de racourcissement d'esprit, quand il se contente: ou signe de lasseté. Nul esprit genereux, ne s'arreste en soy. Il pretend tousiours, et va outre ses forces. Il a des eslans au delà de ses effects. S'il ne s'auance, et ne se presse, et ne s'accule, et ne se choque et tourneuire, il n'est vif qu'à demy. Ses poursuites sont sans terme, et sans forme. Son aliment, c'est admiration, chasse, ambiguité. Ce que declaroit assez Apollo, parlant tousiours à nous doublement, obscurement et obliquement: ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant.

C'est vn mouuement irregulier, perpetuel, sans patron et sans but. Ses inuentions s'eschauffent, se suiuent, et s'entreproduisent l'vne l'autre.

_Ainsi voit-on en vn ruisseau coulant, Sans fin l'vne eau, apres l'autre roulant, Et tout de rang, d'vn eternel conduict; Par cette-cy, celle-là est poussée, Et cette-cy, par l'autre est deuancée: Tousiours l'eau va dans l'eau, et tousiours est ce Mesme ruisseau, et tousiours eau diuerse._ Il y a plus affaire à interpreter les interpretations, qu'à interpreter les choses: et plus de liures sur les liures, que sur autre subiect. Nous ne faisons que nous entregloser. Tout fourmille de commentaires: d'autheurs, il en est grand cherté. Le principal et plus fameux sçauoir de nos siecles, est-ce pas sçauoir entendre les sçauants? Est-ce pas la fin commune et derniere de touts estudes?

Nos opinions s'entent les vnes sur les autres. La premiere sert de tige à la seconde: la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de degré en degré. Et aduient de là, que le plus haut monté, a souuent plus d'honneur, que de merite. Car il n'est monté que d'vn grain, sur les espaules du penultime. Combien souuent, et sottement à l'auanture, ay-ie estendu mon liure à parler de soy? Sottement, quand ce ne seroit que pour cette raison: Qu'il me deuoit souuenir, de ce que ie dy des autres, qui en font de mesmes. Que ces œillades si frequentes à leurs ouurages, tesmoignent que le cœur leur frissonne de son amour, et les rudoyements mesmes, desdaigneux dequoy ils le battent, que ce ne sont que mignardises, et affetteries, d'vne faueur maternelle. Suiuant Aristote, à qui, et se priser et se mespriser, naissent souuent de pareil air d'arrogance. Car mon excuse: Que ie doy auoir en cela plus de liberté que les autres, d'autant qu'à poinct nommé, i'escry de moy, et de mes escrits, comme de mes autres actions: que mon theme se renuerse en soy: ie ne sçay, si chacun la prendra. I'ay veu en Allemagne, que Luther a laissé autant de diuisions et d'altercations, sur le doubte de ses opinions, et plus, qu'il n'en esmeut sur les escritures sainctes.

Nostre contestation est verbale. Ie demande que c'est que nature, volupté, cercle, et substitution. La question est de parolles, et se paye de mesme. Vne pierre c'est vn corps: mais qui presseroit: Et corps qu'est-ce? substance: et substance quoy? ainsi de suitte: acculeroit en fin le respondant au bout de son Calepin. On eschange vn mot pour vn autre mot, et souuent plus incogneu. Ie sçay mieux que c'est qu'homme, que ie ne sçay que c'est animal, ou mortel, ou raisonnable. Pour satisfaire à vn doute, ils m'en donnent trois. C'est la teste d'Hydra. Socrates demandoit à Memnon, que c'estoit que vertu: Il y a, dist Memnon, vertu d'homme et de femme, de magistrat et d'homme priué, d'enfant et de vieillart.

Voicy qui va bien, s'escria Socrates: nous estions en cherche d'vne vertu, tu nous en apporte vn exaim. Nous communiquons vne question, on nous en redonne vne ruchée. Comme nul euenement et nulle forme, ressemble entierement à vne autre, aussi ne differe l'vne de l'autre entierement. Ingenieux meslange de Nature. Si nos faces n'estoient semblables, on ne sçauroit discerner l'homme de la beste: si elles n'estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l'homme de l'homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude.

Tout exemple cloche. Et la relation qui se tire de l'experience, est tousiours defaillante et imparfaicte. On ioinct toutesfois les comparaisons par quelque bout. Ainsi seruent les loix; et s'assortissent ainsin, à chacun de nos affaires, par quelque interpretation destournée, contrainte et biaise. Puisque les loix ethiques, qui regardent le deuoir particulier de chacun en soy, sont si difficiles à dresser: comme nous voyons qu'elles sont: ce n'est pas merueille, si celles qui gouuernent tant de particuliers, le sont d'auantage. Considerez la forme de cette iustice qui nous regit; c'est vn vray tesmoignage de l'humaine imbecillité: tant il y a de contradiction et d'erreur. Ce que nous trouuons faueur et rigueur en la iustice: et y en trouuons tant, que ie ne sçay si l'entre-deux s'y trouue si souuent: ce sont parties maladiues, et membres iniustes, du corps mesmes et essence de la iustice. Des païsans, viennent de m'aduertir en haste, qu'ils ont laissé presentement en vne forest qui est à moy, vn homme meurtry de cent coups, qui respire encores, et qui leur a demandé de l'eau par pitié, et du secours pour le sousleuer. Disent qu'ils n'ont osé l'approcher, et s'en sont fuis, de peur que les gens de la iustice ne les y attrapassent: et comme il se faict de ceux qu'on rencontre pres d'vn homme tué, ils n'eussent à rendre conte de cet accident, à leur totale ruyne: n'ayans ny suffisance, ny argent, pour deffendre leur innocence.

Que leur eussé-ie dict? Il est certain, que cet office d'humanité, les eust mis en peine. Combien auons nous descouuert d'innocens auoir esté punis: ie dis sans la coulpe des iuges; et combien en y a-il eu, que nous n'auons pas descouuert? Cecy est aduenu de mon temps. Certains sont condamnez à la mort pour vn homicide; l'arrest sinon prononcé, au moins conclud et arresté. Sur ce poinct, les iuges sont aduertis par les officiers d'vne cour subalterne, voisine, qu'ils tiennent quelques prisonniers, lesquels aduoüent disertement cet homicide, et apportent à tout ce faict, vne lumiere indubitable.

On delibere, si pourtant on doit interrompre et differer l'execution de l'arrest donné contre les premiers. On considere la nouuelleté de l'exemple, et sa consequence, pour accrocher les iugemens: Que la condemnation est iuridiquement passée; les iuges priuez de repentance. Somme, ces pauures diables sont consacrez aux formules de la iustice. Philippus, ou quelque autre, prouueut à vn pareil inconuenient, en cette maniere. Il auoit condamné en grosses amendes, vn homme enuers vn autre, par vn iugement resolu. La verité se descouurant quelque temps apres, il se trouua qu'il auoit iniquement iugé. D'vn costé estoit la raison de la cause: de l'autre costé la raison des formes iudiciaires. Il satisfit aucunement à toutes les deux, laissant en son estat la sentence, et recompensant de sa bourse, l'interest du condamné. Mais il auoit affaire à vn accident reparable; les miens furent pendus irreparablement.

Combien ay-ie veu de condemnations, plus crimineuses que le crime? Tout cecy me faict souuenir de ces anciennes opinions: Qu'il est force de faire tort en detail, qui veut faire droict en gros; et iniustice en petites choses, qui veut venir à chef de faire iustice és grandes: Que l'humaine iustice est formée au modelle de la medecine, selon laquelle, tout ce qui est vtile est aussi iuste et honneste.

Et de ce que tiennent les Stoïciens, que Nature mesme procede contre iustice, en la plus-part de ses ouurages. Et de ce que tiennent les Cyrenaïques, qu'il n'y a rien iuste de soy: que les coustumes et loix forment la iustice. Et les Theodoriens, qui trouuent iuste au sage le larrecin, le sacrilege, toute sorte de paillardise, s'il cognoist qu'elle luy soit profitable. Il n'y a remede. I'en suis là, comme Alcibiades, que ie ne me representeray iamais, que ie puisse, à homme qui decide de ma teste: où mon honneur, et ma vie, depende de l'industrie et soing de mon procureur, plus que de mon innocence. Ie me hazarderois à vne telle iustice, qui me recogneust du bien faict, comme du mal faict: où i'eusse autant à esperer, qu'à craindre. L'indemnité n'est pas monnoye suffisante, à vn homme qui faict mieux, que de ne faillir point. Nostre iustice ne nous presente que l'vne de ses mains; et encore la gauche.

Quiconque il soit, il en sort auecques perte. En la Chine, duquel royaume la police et les arts, sans commerce et cognoissance des nostres, surpassent nos exemples, en plusieurs parties d'excellence: et duquel l'histoire m'apprend, combien le monde est plus ample et plus diuers, que ny les anciens, ny nous, ne penetrons: les officiers deputez par le Prince, pour visiter l'estat de ses prouinces, comme ils punissent ceux, qui maluersent en leur charge, ils remunerent aussi de pure liberalité, ceux qui s'y sont bien portez outre la commune sorte, et outre la necessité de leur deuoir: on s'y presente, non pour se garantir seulement, mais pour y acquerir: ny simplement pour estre payé, mais pour y estre estrené.

Nul iuge n'a encore, Dieu mercy, parlé à moy comme iuge, pour quelque cause que ce soit, ou mienne, ou tierce, ou criminelle, ou ciuile. Nulle prison m'a receu, non pas seulement pour m'y promener.

L'imagination m'en rend la veuë mesme du dehors, desplaisante.

Ie suis si affady apres la liberté, que qui me deffendroit l'accez de quelque coin des Indes, i'en viurois aucunement plus mal à mon aise. Et tant que ie trouueray terre, ou air ouuert ailleurs, ie ne croupiray en lieu, où il me faille cacher. Mon Dieu, que mal pourroy-ie souffrir la condition, où ie vois tant de gens, clouez à vn quartier de ce royaume, priuez de l'entrée des villes principales, et des courts, et de l'vsage des chemins publics, pour auoir querellé nos loix. Si celles que ie sers, me menassoient seulement le bout du doigt, ie m'en irois incontinent en trouuer d'autres, où que ce fust. Toute ma petite prudence, en ces guerres ciuiles où nous sommes, venir. Or les loix se maintiennent en credit, non par ce qu'elles sont iustes, mais par ce qu'elles sont loix. C'est le fondement mystique de leur authorité: elles n'en ont point d'autre. Qui bien leur sert. Elles sont souuent faictes par des sots. Plus souuent par des gens, qui en haine d'equalité ont faute d'equité. Mais tousiours par des hommes, autheurs vains et irresolus. Il n'est rien si lourdement, et largement fautier, que les loix: ny si ordinairement. Quiconque leur obeit par ce qu'elles sont iustes, ne leur obeyt pas iustement par où il doit. Les nostres Françoises, prestent aucunement la main, par leur desreiglement et deformité, au desordre et corruption, qui se voit en leur dispensation, et execution. Le commandement est si trouble, et inconstant, qu'il excuse aucunement, et la desobeissance, et le vice de l'interpretation, de l'administration, et de l'obseruation. Quel que soit donq le fruict que nous pouuons auoir de l'experience, à peine seruira beaucoup à nostre institution, celle que nous tirons des exemples estrangers, si nous faisons si mal nostre profit, de celle, que nous auons de nous mesme, qui nous est plus familiere: et certes suffisante à nous instruire de ce qu'il nous faut. Ie m'estudie plus qu'autre subiect. C'est ma metaphysique, c'est ma physique.

_Qua Deus hanc mundi temperet arte domum: Qua venit exoriens, qua deficit, vnde coactis Cornibus in plenum menstrua luna redit: Vnde salo superant venti, quid flamine captet Eurus, et in nubes vnde perennis aqua: Sit ventura dies mundi quæ subruat arces, Quærite quos agitat mundi labor._ En cette vniuersité, ie me laisse ignoramment et negligemment manier à la loy generale du monde. Ie la sçauray assez, quand ie la sentiray. Ma science ne luy peut faire changer de routte. Elle ne se diuersifiera pas pour moy: c'est folie de l'esperer. Et plus grande folie, de s'en mettre en peine: puis qu'elle est necessairement semblable, publique, et commune. La bonté et capacité du gouuerneur nous doit à pur et à plein descharger du soing de gouuernement.

Les inquisitions et contemplations philosophiques, ne seruent que d'aliment à nostre curiosité. Les philosophes, auec grande raison, nous renuoyent aux regles de Nature. Mais elles n'ont que faire de si sublime cognoissance. Ils les falsifient, et nous presentent son visage peint, trop haut en couleur, et trop sophistiqué: d'où naissent tant de diuers pourtraits d'vn subiect si vniforme. Comme elle nous a fourny de pieds à marcher, aussi a elle de prudence à nous guider en la vie. Prudence non tant ingenieuse, robuste et pompeuse, comme celle de leur inuention: mais à l'aduenant, facile, quiete et salutaire. Et qui faict tresbien ce que l'autre dit: en celuy, qui a l'heur, de sçauoir l'employer naïuement et ordonnément: c'est à dire naturellement. Le plus simplement se commettre à Nature, c'est s'y commettre le plus sagement. O que c'est vn doux et mol cheuet, et sain, que l'ignorance et l'incuriosité, à reposer vne teste bien faicte. I'aymerois mieux m'entendre bien en moy, qu'en Ciceron. De l'experience que i'ay de moy, ie trouue assez dequoy me faire sage, si i'estoy bon escholier. Qui remet en sa memoire l'excez de sa cholere passee, et iusques où cette fieure l'emporta, voit la laideur de cette passion, mieux que dans Aristote, et en conçoit vne haine plus iuste. Qui se souuient des maux qu'il a couru, de ceux qui l'ont menassé, des legeres occasions qui l'ont remué d'vn estat à autre, se prepare par là, aux mutations futures, et à la recognoissance de sa condition. La vie de Cæsar n'a point plus d'exemple, que la nostre pour nous. Et emperiere, et populaire: c'est tousiours vne vie, que tous accidents humains regardent. Escoutons y seulement: nous nous disons, tout ce, dequoy nous auons principalement besoing. Qui se souuient de s'estre tant et tant de fois mesconté de son propre iugement: est-il pas vn sot, de n'en entrer pour iamais en deffiance?

Quand ie me trouue conuaincu par la raison d'autruy, d'vne opinion fauce; ie n'apprens pas tant, ce qu'il m'a dit de nouueau, et cette ignorance particuliere: ce seroit peu d'acquest: comme en general i'apprens ma debilité, et la trahison de mon entendement: d'où ie tire la reformation de toute la masse. En toutes mes autres erreurs, ie fais de mesme: et sens de cette regle grande vtilité à la vie. Ie ne regarde pas l'espece et l'indiuidu, comme vne pierre où i'aye bronché. I'apprens à craindre mon alleure par tout, et m'attens à la regler. D'apprendre qu'on a dit ou fait vne sottise, ce n'est rien que cela. Il faut apprendre, qu'on n'est qu'vn sot. Instruction bien plus ample, et importante. Les faux pas, que ma memoire m'a fait si souuent, lors mesme qu'elle s'asseure le plus de soy, ne se sont pas inutilement perduz. Elle a beau me iurer à cette heure et m'asseurer: ie secoüe les oreilles: la premiere opposition qu'on faict à son tesmoignage, me met en suspens. Et n'oserois me fier d'elle, en chose de poix: ny la garentir sur le faict d'autruy. Et n'estoit, que ce que ie fay par faute de memoire, les autres le font encore plus souuent, par faute de foy, ie prendrois tousiours en chose de faict, la verité de la bouche d'vn autre, plustost que de la mienne. Si chacun espioit de pres les effects et circonstances des passions qui les regentent, comme i'ay faict de celle à qui i'estois tombé en partage: il les verroit venir: et rallentiroit vn peu leur impetuosité et leur course. Elles ne nous sautent pas tousiours au collet d'vn prinsault, il y a de la menasse et des degrez.

_Fluctus vti primó cœpit cùm albescere vento, Paulatim sese tollit mare, et altius vndas Erigit, inde imo consurgit ad æthera fundo._ Le iugement tient chez moy vn siege magistral, au moins il s'en efforce soigneusement. Il laisse mes appetis aller leur train: et la haine et l'amitié, voire et celle que ie me porte à moy mesme, sans s'en alterer et corrompre. S'il ne peut reformer les autres parties selon soy, au moins ne se laisse il pas difformer à elles: il faict son ieu à part.

L'aduertissement à chacun de se cognoistre, doit estre d'vn important effect, puisque ce Dieu de science et de lumiere le fit planter au front de son temple: comme comprenant tout ce qu'il auoit à nous conseiller. Platon dict aussi, que prudence n'est autre chose, que l'execution de cette ordonnance: et Socrates, le verifie par le menu en Xenophon. Les difficultez et l'obscurité, ne s'apperçoyuent en chacune science, que par ceux qui y ont entree.

Car encore faut il quelque degré d'intelligence, à pouuoir remarquer qu'on ignore: et faut pousser à vne porte, pour sçauoir qu'elle nous est close. D'où naist cette Platonique subtilité, que ny ceux qui sçauent, n'ont à s'enquerir, d'autant qu'ils sçauent: ny ceux qui ne sçauent, d'autant que pour s'enquerir, il faut sçauoir, dequoy on s'enquiert. Ainsin, en cette cy de se cognoistre soy-mesme: ce que chacun se voit si resolu et satisfaict, ce que chacun y pense estre suffisamment entendu, signifie que chacun n'y entend rien du tout, comme Socrates apprend à Euthydeme. Moy, qui ne fais autre profession, y trouue vne profondeur et varieté si infinie, que mon apprentissage n'a autre fruict, que de me faire sentir, combien il me reste à apprendre. A ma foiblesse si souuent recognuë, ie dois l'inclination que i'ay à la modestie: à l'obeïssance des creances qui me sont prescrites: à vne constante froideur et moderation d'opinions: et la haine de cette arrogance importune et quereleuse, se croyant et fiant toute à soy, ennemie capitale de discipline et de verité. Oyez les regenter. Les premieres sottises qu'ils mettent en auant, c'est au style qu'on establit les religions et les loix. _Nihil est turpius, quàm cognitioni et perceptioni assertionem approbationémque præcurrere._ Aristarchus disoit, qu'anciennement, à peine se trouua-il sept sages au monde: et que de son temps à peine se trouuoit-il sept ignorans. Aurions nous pas plus de raison que luy, de le dire en nostre temps? L'affirmation et l'opiniastreté, sont signes exprez de bestise. Cestuy-ci aura donné du nez à terre, cent fois pour vn iour: le voyla sur ses ergots, aussi resolu et entier que deuant. Vous diriez qu'on luy a infus depuis, quelque nouuelle ame, et vigueur d'entendement. Et qu'il luy aduient, comme à cet ancien fils de la terre, qui reprenoit nouuelle fermeté, et se renforçoit par sa cheute.

_Cui cum tetigere parentem, Iam defecta vigent renouato robore membra._ Ce testu indocile, pense-il pas reprendre vn nouuel esprit, pour reprendre vne nouuelle dispute? C'est par mon experience, que i'accuse l'humaine ignorance. Qui est, à mon aduis, le plus seur party de l'escole du monde. Ceux qui ne la veulent conclure en eux, par vn si vain exemple que le mien, ou que le leur, qu'ils la recognoissent par Socrates, le maistre des maistres. Car le philosophe Antisthenes, à ses disciples, Allons, disoit-il, vous et moy ouyr Socrates. Là ie seray disciple auec vous. Et soustenant ce dogme, de sa secte Stoïque, que la vertu suffisoit à rendre vne vie plainement heureuse, et n'ayant besoin de chose quelconque, sinon de la force de Socrates, adioustoit-il. Cette longue attention que i'employe à me considerer, me dresse à iuger aussi passablement des autres.

Et est peu de choses, dequoy ie parle plus heureusement et excusablement.

Il m'aduient souuent, de voir et distinguer plus exactement les conditions de mes amis, qu'ils ne font eux mesmes. I'en ay estonné quelqu'vn, par la pertinence de ma description: et l'ay aduerty de soy. Pour m'estre dés mon enfance, dressé à mirer ma vie dans celle d'autruy, i'ay acquis vne complexion studieuse en cela. Et quand i'y pense, ie laisse eschaper autour de moy peu de choses qui y seruent: contenances, humeurs, discours. I'estudie tout: ce qu'il me faut fuïr, ce qu'il me faut suyure. Ainsin à mes amis, ie descouure par leurs productions, leurs inclinations internes.

Non pour renger cette infinie varieté d'actions si diuerses et si descouppees, à certains genres et chapitres, et distribuer distinctement mes partages et diuisions, en classes et regions cognuës, _Sed neque quàm multæ species, et nomina quæ sint, Est numerus._ Les sçauans parlent, et denotent leurs fantasies, plus specifiquement, et par le menu. Moy, qui n'y voy qu'autant que l'vsage m'en informe, sans regle, presente generalement les miennes, et à tastons.

Comme en cecy: Ie prononce ma sentence par articles descousus: c'est chose qui ne se peut dire à la fois, et en bloc. La relation, et la conformité, ne se trouuent point en telles ames que les nostres, basses et communes. La sagesse est vn bastiment solide et entier, dont chaque piece tient son rang et porte sa marque. _Sola sapientia in se tota conuersa est._ Ie laisse aux artistes, et ne sçay s'ils en viennent à bout, en chose si meslee, si menue et fortuite, de renger en bandes, cette infinie diuersité de visages; et arrester nostre inconstance, et la mettre par ordre. Non seulement ie trouue malaysé, d'attacher nos actions les vnes aux autres: mais chacune à part soy, ie trouue malaysé, de la designer proprement, par quelque qualité principale: tant elles sont doubles et bigarrees à diuers lustres. Ce qu'on remarque pour rare, au Roy de Macedoine, Perseus, que son esprit, ne s'attachant à aucune condition, alloit errant par tout genre de vie: et representant des mœurs, si essorees et vagabondes qu'il n'estoit cogneu ny de luy ny d'autre, quel homme ce fust, me semble à peu pres conuenir à tout le monde. Et par dessus tous, i'ay veu quelque autre de sa taille, à qui cette conclusion s'appliqueroit plus proprement encore, ce croy-ie. Nulle assiette moyenne: s'emportant tousiours de l'vn à l'autre extreme, par occasions indiuinables: nulle espece de train, sans trauerse, et contrarieté merueilleuse: nulle faculté simple: si que le plus vray-semblablement qu'on en pourra feindre vn iour, ce sera, qu'il affectoit, et estudioit de se rendre cogneu, par estre mescognoissable.

Il faict besoin d'oreilles bien fortes, pour s'ouyr franchement iuger. Et par ce qu'il en est peu, qui le puissent souffrir sans morsure: ceux qui se hazardent de l'entreprendre enuers nous, nous montrent vn singulier effect d'amitié. Car c'est aimer sainement, d'entreprendre à blesser et offencer, pour profiter. Ie trouue rude de iuger celuy là, en qui les mauuaises qualitez surpassent les bonnes. Platon ordonne trois parties, à qui veut examiner l'ame d'vn autre, science, bienueillance, hardiesse. Quelquefois on me demandoit, à quoy i'eusse pensé estre bon, qui se fust aduisé de se seruir de moy, pendant que i'en auois l'aage: _Dum melior vires sanguis dabat, æmula necdum Temporibus geminis canebat sparsa senectus._ A rien, fis-ie. Et m'excuse volontiers de ne sçauoir faire chose, qui m'esclaue à autruy. Mais i'eusse dit ses veritez à mon maistre, et eusse contrerollé ses mœurs, s'il eust voulu. Non en gros, par leçons scholastiques, que ie ne sçay point, et n'en vois naistre aucune vraye reformation, en ceux qui les sçauent. Mais les obseruant pas à pas, à toute opportunité: et en iugeant à l'œil, piece à piece, simplement et naturellement. Luy faisant voir quel il est en l'opinion commune: m'opposant à ses flatteurs. Il n'y a nul de nous, qui ne valust moins que les Roys, s'il estoit ainsi continuellement corrompu, comme ils sont, de cette canaille de gens. Comment, si Alexandre, ce grand et Roy et philosophe, ne peut s'en deffendre?

I'eusse eu assez de fidelité, de iugement, et de liberté, pour cela.

Ce seroit vn office sans nom; autrement il perdroit son effect et sa grace. Et est vn roolle qui ne peut indifferemment appartenir à tous. Car la verité mesme, n'a pas ce priuilege, d'estre employee à toute heure, et en toute sorte: son vsage tout noble qu'il est, a ses circonscriptions, et limites. Il aduient souuent, comme le monde est, qu'on la lasche à l'oreille du Prince, non seulement sans fruict, mais dommageablement, et encore iniustement. Et ne me fera lon pas accroire, qu'vne sainte remonstrance, ne puisse estre appliquee vitieusement: et que l'interest de la substance, ne doyue souuent ceder à l'interest de la forme. Ie voudrois à ce mestier, vn homme contant de sa fortune, _Quod sit, esse velit, nihilque malit:_ et nay de moyenne fortune. D'autant, que d'vne part, il n'auroit point de crainte de toucher viuement et profondement le cœur du maistre, pour ne perdre par là, le cours de son auancement. Et d'autre part, pour estre d'vne condition moyenne, il auroit plus aysee communication à toute sorte de gens. Ie le voudroy à vn homme seul: car respandre le priuilege de cette liberté et priuauté à plusieurs, engendreroit vne nuisible irreuerence. Ouy, et de celuy là, ie requerroy sur tout la fidelité du silence. Vn Roy n'est pas à croire, quand il se vante de sa constance, à attendre le rencontre de l'ennemy, pour sa gloire: si pour son profit et amendement, il ne peut souffrir la liberté des parolles d'vn amy, qui n'ont autre effort, que de luy pincer l'ouye: le reste de leur effect estant en sa main. Or il n'est aucune condition d'homme, qui ait si grand besoing, que ceux-là, de vrais et libres aduertissemens. Ils soutiennent vne vie publique, et ont à agreer à l'opinion de tant de spectateurs, que comme on a accoustumé de leur taire tout ce qui les diuertit de leur route, ils se trouuent sans le sentir, engagez en la haine et detestation de leurs peuples, pour des occasions souuent, qu'ils eussent peu euiter, à nul interest de leurs plaisirs mesme, qui les en eust aduisez et redressez à temps. Communement leurs fauorits regardent à soy, plus qu'au maistre. Et il leur va de bon: d'autant qu'à la verité, la plus part des offices de la vraye amitié, sont enuers le souuerain, en vn rude et perilleux essay. De maniere, qu'il y fait besoin, non seulement de beaucoup d'affection et de franchise, mais encore de courage. En fin, toute cette fricassee que ie barbouille ici, n'est qu'vn registre des essais de ma vie: qui est pour l'interne santé exemplaire assez, à prendre l'instruction à contrepoil.

Mais quant à la santé corporelle, personne ne peut fournir d'experience plus vtile que moy: qui la presente pure, nullement corrompue et alteree par art, et par opination. L'experience est proprement sur son fumier au subiect de la medecine, où la raison luy quitte toute la place. Tybere disoit, que quiconque auoit vescu vingt ans, se deuoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles ou salutaires, et se sçauoir conduire sans medecine. Et le pouuoit auoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples soigneusement, et comme vn tres principal estude, l'estude de leur santé, adioustoit, qu'il estoit malaisé, qu'vn homme d'entendement, prenant garde à ses exercices à son boire et à son manger, ne discernast mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauuais.

Si fait la medecine profession d'auoir tousiours l'experience, pour touche de son operation. Ainsi Platon auoit raison de dire, que pour estre vray medecin, il seroit necessaire que celuy qui l'entreprendroit, eust passé par toutes les maladies, qu'il veut guerir, et par tous les accidens et circonstances dequoy il doit iuger. C'est raison qu'ils prennent la verole, s'ils la veulent sçauoir penser.

Vrayement ie m'en fierois à celuy là. Car les autres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant assis, sur sa table, et y faict promener le modele d'vn nauire en toute seurté. Iettez-le à l'effect, il ne sçait par où s'y prendre. Ils font telle description de nos maux, que faict vn trompette de ville, qui crie vn cheual ou vn chien perdu, tel poil, telle hauteur, telle oreille: mais presentez le luy, il ne le cognoit pas pourtant. Pour Dieu, que la medecine me face vn iour quelque bon et perceptible secours, voir comme ie crieray de bonne foy, _Tandem efficaci do manus scientiæ!_ Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé, et l'ame en santé, nous promettent beaucoup: mais aussi n'en est-il point, qui tiennent moins ce qu'elles promettent. Et en nostre temps, ceux qui font profession de ces arts entre nous, en montrent moins les effects que tous autres hommes. On peut dire d'eux, pour le plus, qu'ils vendent les drogues medecinales: mais qu'ils soient medecins, cela ne peut on dire. I'ay assez vescu, pour mettre en comte l'vsage, qui m'a conduict si loing. Pour qui en voudra gouster: i'en ay faict l'essay, son eschançon. En voyci quelques articles, comme la souuenance me les fournira. Ie n'ay point de façon, qui ne soit allee variant