rauoir, tousiours plein de foiblesse, et de crainte. Il y a tant de hazard, et tant de degrez, à se reconduire à sauueté, que ce n'est iamais faict. Auant qu'on vous aye deffublé d'vn couurechef, et puis d'vne calote, auant qu'on vous aye rendu l'vsage de l'air, et du vin, et de vostre femme, et des melons, c'est grand cas si vous n'estes recheu en quelque nouuelle misere. Cette-cy a ce priuilege, qu'elle s'emporte tout net. Là où les autres laissent tousiours quelque impression, et alteration, qui rend le corps susceptible de nouueau mal, et se prestent la main les vns aux autres. Ceux là sont excusables, qui se contentent de leur possession sur nous, sans l'estendre, et sans introduire leur sequele. Mais courtois et gratieux sont ceux, de qui le passage nous apporte quelque vtile consequence. Depuis ma colique, ie me trouue deschargé d'autres accidens: plus ce me semble que ie n'estois auparauant, et n'ay point eu de fiebure depuis.
I'argumente, que les vomissemens extremes et frequens que ie souffre, me purgent: et d'autre costé, mes degoustemens, et les ieusnes estranges, que ie passe, digerent mes humeurs peccantes: et Nature vuide en ces pierres, ce qu'elle a de superflu et nuysible.
Qu'on ne me die point, que c'est vne medecine trop cher vendue.
Car quoy tant de puans breuuages, cauteres, incisions, suées, sedons, dietes, et tant de formes de guarir, qui nous apportent souuent la mort, pour ne pouuoir soustenir leur violence, et importunité?
Par ainsi, quand ie suis attaint, ie le prens à medecine: quand ie suis exempt, ie le prens à constante et entiere deliurance.
Voicy encore vne faueur de mon mal, particuliere. C'est qu'à peu pres, il faict son ieu à part, et me laisse faire le mien; où il ne tient qu'à faute de courage. En sa plus grande esmotion, ie l'ay tenu dix heures à cheual. Souffrez seulement, vous n'auez que faire d'autre regime. Iouez, disnez, courez, faictes cecy, et faictes encore cela, si vous pouuez; vostre desbauche y seruira plus, qu'elle n'y nuira.
Dictes en autant à vn verolé, à vn goutteux, à vn hernieux. Les autres maladies, ont des obligations plus vniuerselles; gehennent bien autrement noz actions; troublent tout nostre ordre, et engagent à leur consideration, tout l'estat de la vie. Cette-cy ne faict que pinser la peau; elle vous laisse l'entendement, et la volonté en vostre disposition, et la langue, et les pieds, et les mains. Elle vous esueille plustost qu'elle ne vous assoupit. L'ame est frapée de l'ardeur d'vne fiebure, et atterrée d'vne epilepsie, et disloquée par vne aspre micraine, et en fin estonnée par toutes les maladies qui blessent la masse, et les plus nobles parties. Icy, on ne l'attaque point. S'il luy va mal, à sa coulpe. Elle se trahit elle mesme, s'abandonne, et se desmonte. Il n'y a que les fols qui se laissent persuader, que ce corps dur et massif, qui se cuyt en noz rognons, se puisse dissoudre par breuuages. Parquoy depuis qu'il est esbranlé, il n'est que de luy donner passage, aussi bien le prendra-il. Ie remarque encore cette particuliere commodité, que c'est vn mal, auquel nous auons peu à deuiner. Nous sommes dispensez du trouble, auquel les autres maux nous iettent, par l'incertitude de leurs causes, et conditions, et progrez. Trouble infiniement penible. Nous n'auons que faire de consultations et interpretations doctorales: les sens nous montrent que c'est, et où c'est. Par tels argumens, et forts et foibles, comme Cicero le mal de sa vieillesse, i'essaye d'endormir et amuser mon imagination, et graisser ses playes. Si elles s'empirent demain, demain nous y pouruoyrons d'autres eschappatoires. Qu'il soit vray. Voicy depuis de nouueau, que les plus legers mouuements espreignent le pur sang de mes reins. Quoy pour cela? ie ne laisse de me mouuoir comme deuant, et picquer apres mes chiens, d'vne iuuenile ardeur, et insolente. Et trouue que i'ay grand raison, d'vn si important accident: qui ne me couste qu'vne sourde poisanteur, et alteration en cette partie. C'est quelque grosse pierre, qui foulle et consomme la substance de mes roignons: et ma vie, que ie vuide peu à peu: non sans quelque naturelle douceur, comme vn excrement hormais superflu et empeschant. Or sens-ie quelque chose qui crousle; ne vous attendez pas que i'aille m'amusant à recognoistre mon poux, et mes vrines, pour y prendre quelque preuoyance ennuyeuse. Ie seray assez à temps à sentir le mal, sans l'allonger par le mal de la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desia de ce qu'il craint. Ioint que la dubitation et ignorance de ceux, qui se meslent d'expliquer les ressorts de Nature, et ses internes progrez: et tant de faux prognostiques de leur art: nous doit faire cognoistre, qu'ell'a ses moyens infiniment incognuz. Il y a grande incertitude, varieté et obscurité, de ce qu'elle nous promet ou menace.
Sauf la vieillesse, qui est vn signe indubitable de l'approche de la mort: de tous les autres accidents, ie voy peu de signes de l'aduenir, surquoy nous ayons à fonder nostre diuination. Ie ne me iuge que par vray sentiment, non par discours. A quoy faire? puisque ie n'y veux apporter que l'attente et la patience. Voulez vous sçauoir combien ie gaigne à cela? Regardez ceux qui font autrement, et qui dependent de tant de diuerses persuasions et conseils: combien souuent l'imagination les presse sans le corps. I'ay maintesfois prins plaisir estant en seurté, et deliure de ces accidens dangereux, de les communiquer aux medecins, comme naissans lors en moy. Ie souffrois l'arrest de leurs horribles conclusions, bien à mon aise; et en demeurois de tant plus obligé à Dieu de sa grace, et mieux instruict de la vanité de cet art. Il n'est rien qu'on doiue tant recommander à la ieunesse, que l'actiueté et la vigilance.
Nostre vie, n'est que mouuement. Ie m'esbransle difficilement, et suis tardif par tout: à me leuer, à me coucher, et mes repas. C'est matin pour moy que sept heures: et où ie gouuerne, ie ne disne, ny auant onze, ny ne souppe, qu'apres six heures. I'ay autrefois attribué la cause des fiebures, et maladies où ie suis tombé, à la pesanteur et assoupissement, que le long sommeil m'auoit apporté. Et me suis tousiours repenty de me rendormir le matin. Platon veut plus de mal à l'excés du dormir, qu'à l'excés du boire. I'ayme à coucher dur, et seul; voire sans femme, à la royalle: vn peu bien couuert. On ne bassine iamais mon lict; mais depuis la vieillesse, on me donne quand i'en ay besoing, des draps, à eschauffer les pieds et l'estomach. On trouuoit à redire au grand Scipion, d'estre dormart, non à mon aduis pour autre raison, sinon qu'il faschoit aux hommes, qu'en luy seul, il n'y eust aucune chose à redire.
Si i'ay quelque curiosité en mon traictement, c'est plustost au coucher qu'à autre chose; mais ie cede et m'accommode en general, autant que tout autre, à la necessité. Le dormir a occupé vne grande partie de ma vie: et le continuë encores en cet aage, huict ou neuf heures, d'vne haleine. Ie me retire auec vtilité, de cette propension paresseuse: et en vaulx euidemment mieux. Ie sens vn peu le coup de la mutation: mais c'est faict en trois iours. Et n'en voy gueres, qui viue à moins, quand il est besoin: et qui s'exerce plus constamment, ny à qui les coruées poisent moins. Mon corps est capable d'vne agitation ferme; mais non pas vehemente et soudaine.
Ie fuis meshuy, les exercices violents, et qui me meinent à la sueur: mes membres se lassent auant qu'ils s'eschauffent. Ie me tiens debout, tout le long d'vn iour, et ne m'ennuye point à me promener.
Mais sur le paué, depuis mon premier aage, ie n'ay aymé d'aller qu'à cheual. A pied, ie me crotte iusques aux fesses: et les petites gens, sont subiects par ces ruës, à estre chocquez et coudoyez à faute d'apparence. Et ay aymé à me reposer, soit couché, soit assis, les iambes autant ou plus haultes que le siege. Il n'est occupation plaisante comme la militaire: occupation et noble en execution (car la plus forte, genereuse, et superbe de toutes les vertus, est la vaillance) et noble en sa cause. Il n'est point d'vtilité, ny plus iuste, ny plus vniuerselle, que la protection du repos, et grandeur de son pays.
La compagnie de tant d'hommes vous plaist, nobles, ieunes, actifs: la veuë ordinaire de tant de spectacles tragiques: la liberté de cette conuersation, sans art, et vne façon de vie, masle et sans ceremonie: la varieté de mille actions diuerses: cette courageuse harmonie de la musique guerriere, qui vous entretient et eschauffe, et les oreilles, et l'ame: l'honneur de cet exercice: son aspreté mesme et sa difficulté, que Platon estime si peu, qu'en sa republique il en faict part aux femmes et aux enfants. Vous vous conuiez aux rolles, et hazards particuliers, selon que vous iugez de leur esclat, et de leur importance: soldat volontaire: et voyez quand la vie mesme y est excusablement employée, _Pulchrùmque mori succurrit in armis._ De craindre les hazards communs, qui regardent vne si grande presse; de n'oser ce que tant de sortes d'ames osent, et tout vn peuple, c'est à faire à vn cœur mol, et bas outre mesure. La compagnie asseure iusques aux enfans. Si d'autres vous surpassent en science, en grace, en force, en fortune; vous auez des causes tierces, à qui vous en prendre; mais de leur ceder en fermeté d'ame, vous n'auez à vous en prendre qu'à vous. La mort est plus abiecte, plus languissante, et penible dans vn lict, qu'en vn combat: les fiebures et les caterrhes, autant douloureux et mortels, qu'vne harquebuzade.
Qui seroit faict, à porter valeureusement, les accidens de la vie commune, n'auroit point à grossir son courage, pour se rendre gendarme.
_Viuere, mi Lucilli, militare est._ Il ne me souuient point de m'estre iamais veu galleux. Si est la gratterie, des gratifications de Nature les plus douces, et autant à main. Mais ell'a la penitence trop importunément voisine. Ie l'exerce plus aux oreilles, que i'ay au dedans pruantes, par secousses. Ie suis nay de tous les sens, entiers quasi à la perfection. Mon estomach est commodément bon, comme est ma teste: et le plus souuent, se maintiennent au trauers de mes fiebures, et aussi mon haleine. I'ay outrepassé l'aage auquel des nations, non sans occasion, auoient prescript vne si iuste fin à la vie, qu'elles ne permettoyent point qu'on l'excedast. Si ay-ie encore des remises: quoy qu'inconstantes et courtes, si nettes, qu'il y a peu à dire de la santé et indolence de ma ieunesse. Ie ne parle pas de la vigueur et allegresse: ce n'est pas raison qu'elle me suyue hors ses limites: _Non hoc amplius est liminis, aut aquæ Cœlestis, patiens latus._ Mon visage et mes yeux me descouurent incontinent. Tous mes changemens commencent par là: et vn peu plus aigres, qu'ils ne sont en effect. Ie fais souuent pitié à mes amis, auant que i'en sente la cause.
Mon miroüer ne m'estonne pas: car en la ieunesse mesme, il m'est aduenu plus d'vne fois, de chausser ainsin vn teinct, et vn port trouble, et de mauuais prognostique, sans grand accident: en maniere que les medecins, qui ne trouuoyent au dedans cause qui respondist à cette alteration externe, l'attribuoient à l'esprit, et à quelque passion secrette, qui me rongeast au dedans. Ils se trompoyent.
Si le corps se gouuernoit autant selon moy, que faict l'ame, nous marcherions vn peu plus à nostre aise. Ie l'auois lors, non seulement exempte de trouble, mais encore pleine de satisfaction, et de feste: comme elle est le plus ordinairement: moytié de sa complexion, moytié de son dessein: _Nec vitiant artus ægræ contagia mentis._ Ie tiens, que cette sienne temperature, a releué maintesfois le corps de ses cheutes. Il est souuent abbatu; que si elle n'est eniouée, elle est au moins en estat tranquille et reposé. I'euz la fiebure quarte, quatre ou cinq mois, qui m'auoit tout desuisagé: l'esprit alla tousiours non paisiblement, mais plaisamment. Si la douleur est hors de moy, l'affoiblissement et langueur ne m'attristent guere. Ie vois plusieurs deffaillances corporelles, qui font horreur seulement à nommer, que ie craindrois moins que mille passions d'esprit que ie vois en vsage. Ie prens party de ne plus courre, c'est assez que ie me traine; ny ne me plains de la decadance naturelle qui me tient, _Quis tumidum guttur miratur in Alpibus?_ Non plus, que ie ne regrette, que ma durée ne soit aussi longue et entiere que celle d'vn chesne. Ie n'ay point à me plaindre de mon imagination: i'ay eu peu de pensées en ma vie qui m'ayent seulement interrompu le cours de mon sommeil, si elles n'ont esté du desir, qui m'esueillast sans m'affliger. Ie songe peu souuent; et lors c'est des choses fantastiques et des chimeres, produictes communément de pensées plaisantes: plutost ridicules que tristes. Et tiens qu'il est vray, que les songes sont loyaux interpretes de noz inclinations; mais il y a de l'art à les assortir et entendre.
_Res quæ in vita vsurpant homines, cogitant, curant, vident, Quæque agunt vigilantes, agitántque, ea sicut in somno accidunt, Minus mirandum est._ Platon dit dauantage, que c'est l'office de la prudence d'en tirer des instructions diuinatrices pour l'aduenir. Ie ne voy rien à cela, sinon les merueilleuses experiences, que Socrates, Xenophon, Aristote en recitent, personnages d'authorité irreprochable. Les histoires disent, que les Atlantes ne songent iamais: qui ne mangent aussi rien, qui aye prins mort. Ce que i'adiouste, d'autant que c'est à l'aduenture l'occasion, pourquoy ils ne songent point. Car Pythagoras ordonnoit certaine preparation de nourriture, pour faire les songes à propos. Les miens sont tendres: et ne m'apportent aucune agitation de corps, ny expression de voix. I'ay veu plusieurs de mon temps, en estre merueilleusement agitez. Theon le philosophe, se promenoit, en songeant: et le valet de Pericles sur les tuilles mesmes et faiste de la maison. Ie ne choisis guere à table; et me prens à la premiere chose et plus voisine: et me remue mal volontiers d'vn goust à vn autre. La presse des plats, et des seruices me desplaist, autant qu'autre presse. Ie me contente aisément de peu de mets; et hay l'opinion de Fauorinus, qu'en vn festin, il faut qu'on vous desrobe la viande où vous prenez appetit, et qu'on vous en substitue tousiours vne nouuelle: et que c'est vn miserable soupper, si on n'a saoullé les assistans de crouppions de diuers oyseaux; et que le seul bequefigue merite qu'on le mange entier.
I'vse familierement de viandes sallées; si ayme-ie mieux le pain sans sel. Et mon boulanger chez moy, n'en sert pas d'autre pour ma table, contre l'vsage du pays. On a eu en mon enfance principalement à corriger, le refus, que ie faisois des choses que communément on ayme le mieux, en cet aage; succres, confitures, pieces de four.
Mon gouuerneur combatit cette hayne de viandes delicates, comme vne espece de delicatesse. Aussi n'est elle autre chose, que difficulté de goust, où qu'il s'applique. Qui oste à vn enfant, certaine particuliere et obstinée affection au pain bis, et au lard, ou à l'ail, il luy oste la friandise. Il en est, qui font les laborieux, et les patiens pour regretter le bœuf, et le iambon, parmy les perdris. Ils ont bon temps: c'est la delicatesse des delicats; c'est le goust d'vne molle fortune, qui s'affadit aux choses ordinaires et accoustumées, _Per quæ luxuria diuitiarum tædio ludit_. Laisser à faire bonne chere de ce qu'vn autre la faict; auoir vn soing curieux de son traictement; c'est l'essence de ce vice; _Si modica cœnare times olus omne patella._ Il y a bien vrayement cette difference, qu'il vaut mieux obliger son desir, aux choses plus aisées à recouurer; mais c'est tousiours vice de s'obliger. I'appellois autresfois, delicat vn mien parent, qui auoit desapris en noz galeres, à se seruir de noz licts, et se despouiller pour se coucher. Si i'auois des enfans masles, ie leur desirasse volontiers ma fortune. Le bon pere que Dieu me donna (qui n'a de moy que la recognoissance de sa bonté, mais certes bien gaillarde) m'enuoya dés le berceau, nourrir à vn pauure village des siens, et m'y tint autant que ie fus en nourrisse, et encores au delà: me dressant à la plus basse et commune façon de viure: _Magna pars libertatis est benè moratus venter_. Ne prenez iamais, et donnez encore moins à vos femmes, la charge de leur nourriture: laissez les former à la fortune, souz des loix populaires et naturelles: laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à l'austerité; qu'ils ayent plustot à descendre de l'aspreté, qu'à monter vers elle. Son humeur visoit encore à vne autre fin. De me rallier auec le peuple, et cette condition d'hommes, qui a besoin de nostre ayde: et estimoit que ie fusse tenu de regarder plustost, vers celuy qui me tend les bras, que vers celuy, qui me tourne le dos. Et fut cette raison, pourquoy aussi il me donna à tenir sur les fons, à des personnes de la plus abiecte fortune, pour m'y obliger et attacher. Son dessein n'a pas du tout mal succedé. Ie m'adonne volontiers aux petits; soit pour ce qu'il y a plus de gloire: soit par naturelle compassion, qui peut infiniement en moy. Le party que ie condemneray en noz guerres, ie le condemneray plus asprement, fleurissant et prospere. Il sera pour me concilier aucunement à soy quand ie le verray miserable et accablé. Combien volontiers ie considere la belle humeur de Chelonis, fille et femme de Roys de Sparte! Pendant que Cleombrotus son mary, aux desordres de sa ville, eut auantage sur Leonidas son pere, elle fit la bonne fille: se r'allie auec son pere, en son exil, en sa misere, s'opposant au victorieux. La chance vint elle à tourner? la voila changée de vouloir avec la fortune, se rangeant courageusement à son mary: lequel elle suiuit par tout, où sa ruine le porta: n'ayant ce me semble autre choix, que de se ietter au party, où elle faisoit le plus de besoin, et où elle se montroit plus pitoyable. Ie me laisse plus naturellement aller apres l'exemple de Flaminius, qui se prestoit à ceux qui auoyent besoin de luy, plus qu'à ceux qui luy pouuoient bien-faire: que ie ne fais à celuy de Pyrrhus, propre à s'abaisser soubs les grands, et à s'enorgueillir sur les petits. Les longues tables m'ennuyent, et me nuisent: car soit pour m'y estre accoustumé enfant, à faute de meilleure contenance, ie mange autant que i'y suis. Pourtant chez moy, quoy qu'elle soit des courtes, ie m'y mets volontiers vn peu apres les autres; sur la forme d'Auguste: mais ie ne l'imite pas, en ce qu'il en sortoit aussi auant les autres. Au rebours, i'ayme à me reposer long temps apres, et en ouyr comter: pourueu que ie ne m'y mesle point; car ie me lasse et me blesse de parler, l'estomach plain: autant comme ie trouue l'exercice de crier, et contester, auant le repas, tressalubre et plaisant. Les anciens Grecs et Romains auoyent meilleure raison que nous, assignans à la nourriture, qui est vne action principale de la vie, si autre extraordinaire occupation ne les en diuertissoit, plusieurs heures, et la meilleure partie de la nuict: mangeans et beuuans moins hastiuement que nous, qui passons en poste toutes noz actions: et estendans ce plaisir naturel, à plus de loisir et d'vsage, y entresemans diuers offices de conuersation, vtiles et aggreables.
Ceux qui doiuent auoir soing de moy, pourroyent à bon marché me desrober ce qu'ils pensent m'estre nuisible: car en telles choses, ie ne desire iamais, ny ne trouue à dire, ce que ie ne vois pas: mais aussi de celles qui se presentent, ils perdent leur temps de m'en prescher l'abstinence. Si que quand ie veux ieusner, il me faut mettre à part des souppeurs; et qu'on me presente iustement, autant qu'il est besoin pour vne reglée collation: car si ie me mets à table, i'oublie ma resolution. Quand i'ordonne qu'on change d'apprest à quelque viande; mes gens sçauent, que c'est à dire, que mon appetit est allanguy, et que ie n'y toucheray point. En toutes celles qui le peuuent souffrir, ie les ayme peu cuittes. Et les ayme fort mortifiées: et iusques à l'alteration de la senteur, en plusieurs.
Il n'y a que la dureté qui generalement me fasche (de toute autre qualité, ie suis aussi nonchalant et souffrant qu'homme que i'aye cogneu) si que contre l'humeur commune, entre les poissons mesme, il m'aduient d'en trouuer, et de trop frais, et de trop fermes.
Ce n'est pas la faute de mes dents, que i'ay eu tousiours bonnes iusques à l'excellence; et que l'aage ne commence de menasser qu'à cette heure. I'ay apprins dés l'enfance, à les frotter de ma seruiette, et le matin, et à l'entrée et issuë de la table. Dieu faict grace à ceux à qui il soustrait la vie par le menu. C'est le seul benefice de la vieillesse. La derniere mort en sera d'autant moins plaine et nuisible: elle ne tuera plus qu'vn demy, ou vn quart d'homme. Voila vne dent qui me vient de choir, sans douleur, sans effort: c'estoit le terme naturel de sa durée. Et cette partie de mon estre, et plusieurs autres, sont desia mortes, autres demy mortes, des plus actiues, et qui tenoyent le premier rang pendant la vigueur de mon aage. C'est ainsi que ie fons, et eschappe à moy. Quelle bestise sera-ce à mon entendement, de sentir le sault de cette cheute, desia si auancée, comme si elle estoit entiere? Ie ne l'espere pas. A la verité, ie reçoy vne principale consolation aux pensées de ma mort, qu'elle soit des iustes et naturelles: et que mes-huy ie ne puisse en cela, requerir ni esperer de la destinée, faueur qu'illegitime.
Les hommes se font accroire, qu'ils ont eu autres-fois, comme la stature, la vie aussi plus grande. Mais ils se trompent: et Solon, qui est de ces vieux temps-là, en taille pourtant l'extreme durée à soixante et dix ans. Moy qui ay tant adoré et si vniuersellement cet αριστον μετρον, du temps passé: et qui ay tant pris pour la plus parfaicte, la moyenne mesure: pretendray-ie vne desmesurée et prodigieuse vieillesse? Tout ce qui vient au reuers du cours de nature, peut estre fascheux: mais ce, qui vient selon elle, doibt estre tousiours plaisant. _Omnia, quæ secundum naturam fiunt, sunt habenda in bonis._ Par ainsi, dit Platon, la mort, que les playes ou maladies apportent, soit violente: mais celle, qui nous surprend, la vieillesse nous y conduisant, est de toutes la plus legere, et aucunement delicieuse.
_Vitam adolescentibus vis aufert, senibus maturitas._ La mort se mesle et confond par tout à nostre vie: le declin præoccupe son heure, et s'ingere au cours de nostre auancement mesme.
I'ay des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente cinq ans: ie les compare auec celuy d'asteure. Combien de fois, ce n'est plus moy: combien est mon image presente plus eslongnée de celles là, que de celle de mon trespas. C'est trop abusé de nature, de la tracasser si loing, qu'elle soit contrainte de nous quitter: et abandonner nostre conduite, nos yeux, nos dens, nos iambes, et le reste, à la mercy d'vn secours estranger et mandié: et nous resigner entre les mains de l'art, las de nous suyure. Ie ne suis excessiuement desireux, ny de salades, ny de fruits: sauf les melons. Mon pere haïssoit toute sorte de sauces, ie les ayme toutes. Le trop manger m'empesche: mais par sa qualité, ie n'ay encore cognoissance bien certaine, qu'aucune viande me nuise: comme aussi ie ne remarque, ny lune plaine, ny basse, ny l'automne du printemps. Il y a des mouuemens en nous, inconstans et incognuz. Car des refors, pour exemple, ie les ay trouuez premierement commodes, depuis fascheux, à present de rechef commodes. En plusieurs choses, ie sens mon estomach et mon appetit aller ainsi diuersifiant. I'ay rechangé du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc. Ie suis friand de poisson, et fais mes iours gras des maigres: et mes festes des iours de ieusne. Ie croy ce qu'aucuns disent, qu'il est de plus aisée digestion que la chair. Comme ie fais conscience de manger de la viande, le iour de poisson: aussi fait mon goust, de mesler le poisson à la chair. Cette diuersité me semble trop eslongnée. Dés ma ieunesse, ie desrobois par fois quelque repas: ou à fin d'esguiser mon appetit au lendemain (car comme Epicurus ieusnoit et faisoit des repas maigres, pour accoustumer sa volupté à se passer de l'abondance: moy au rebours, pour dresser ma volupté, à faire mieux son profit, et se seruir plus alaigrement, de l'abondance) ou ie ieusnois, pour conseruer ma vigueur au seruice de quelque action de corps ou d'esprit: car et l'vn et l'autre, s'apparesse cruellement en moy, par la repletion: (et sur tout, ie hay ce sot accouplage, d'vne Deesse si saine et si alegre, auec ce petit Dieu indigest et roteur, tout bouffy de la fumée de sa liqueur) ou pour guarir mon estomach malade: ou pour estre sans compaignie propre. Car ie dy comme ce mesme Epicurus, qu'il ne faut pas tant regarder ce qu'on mange, qu'auec qui on mange. Et louë Chilon, de n'auoir voulu promettre de se trouuer au festin de Periander, auant que d'estre informé, qui estoyent les autres conuiez. Il n'est point de si doux apprest pour moy, ny de sauce si appetissante, que celle qui se tire de la societé. Ie croys qu'il est plus sain, de manger plus bellement et moins: et de manger plus souuent. Mais ie veux faire valoir l'appetit et la faim: ie n'aurois nul plaisir à trainer à la medecinale, trois ou quatre chetifs repas par iour, ainsi contrains.
Qui m'asseureroit que le goust ouuert, que i'ay ce matin, ie le retrouuasse encore à souper? Prenons, sur tout les vieillards: le premier temps opportun qui nous vient. Laissons aux faiseurs d'almanachs les esperances et les prognostiques. L'extreme fruict de ma santé, c'est la volupté: tenons nous à la premiere presente et cognuë.
I'euite la constance en ces loix de ieusne. Qui veut qu'vne forme luy serue, fuye à la continuer: nous nous y durcissons, nos forces s'y endorment: six mois apres, vous y aurez si bien acoquiné vostre estomach, que vostre proffit, ce ne sera que d'auoir perdu la liberté d'en vser autrement sans dommage. Ie ne porte les iambes, et les cuisses, non plus couuertes en hyuer qu'en esté, vn bas de soye tout simple. Ie me suis laissé aller pour le secours de mes reumes, à tenir la teste plus chaude, et le ventre, pour ma colique. Mes maux s'y habituerent en peu de iours, et desdaignerent mes ordinaires prouisions. I'estois monté d'vne coiffe à vn couurechef, et d'vn bonnet à vn chapeau double. Les embourreures de mon pourpoint, ne me seruent plus que de galbe: ce n'est rien: si ie n'y adiouste vne peau de lieure ou de vautour: vne calote à ma teste. Suyuez cette gradation, vous irez beau train. Ie n'en feray rien. Et me dedirois volontiers du commencement que i'y ay donné, si i'osois. Tombez vous en quelque inconuenient nouueau?
cette reformation ne vous sert plus: vous y estes accoustumé, cherchez en vne autre. Ainsi se ruinent ceux qui se laissent empestrer à des regimes contraincts, et s'y astreignent superstitieusement: il leur en faut encore, et encore apres, d'autres au delà: ce n'est iamais fait. Pour nos occupations, et le plaisir: il est beaucoup plus commode, comme faisoyent les anciens, de perdre le disner, et remettre à faire bonne chere à l'heure de la retraicte et du repos, sans rompre le iour: ainsi le faisois-ie autresfois. Pour la santé, ie trouue depuis par experience au contraire, qu'il vaut mieux disner, et que la digestion se faict mieux en veillant. Ie ne suis guere subiect à estre alteré ny sain ny malade: i'ay bien volontiers lors la bouche seche, mais sans soif. Et communement, ie ne bois que du desir qui m'en vient en mangeant, et bien auant dans le repas. Ie bois assez bien, pour vn homme de commune façon. En esté, et en vn repas appetissant, ie n'outrepasse point seulement les limites d'Auguste, qui ne beuuoit que trois fois precisement: mais pour n'offenser la regle de Democritus, qui deffendoit de s'arrester à quattre, comme à vn nombre mal fortuné, ie coule à vn besoing, iusques à cinq: trois demysetiers, enuiron.
Car les petis verres sont les miens fauoris: et me plaist de les vuider, ce que d'autres euitent comme chose mal seante. Ie trempe mon vin plus souuent à moitié, par fois au tiers d'eau. Et quand ie suis en ma maison, d'vn ancien vsage que son medecin ordonnoit à mon pere, et à soy, on mesle celuy qu'il me faut, des la sommelerie, deux ou trois heures auant qu'on serue. Ils disent, que Cranaus Roy des Atheniens fut inuenteur de cet vsage, de tremper le vin: vtilement ou non, i'en ay veu debattre. I'estime plus decent et plus sain, que les enfans n'en vsent qu'apres seize ou dix-huict ans. La forme de viure plus vsitée et commune, est la plus belle. Toute particularité, m'y semble à euiter: et haïrois autant vn Aleman qui mist de l'eau au vin, qu'vn François qui le buroit pur. L'vsage publiq donne loy à telles choses. Ie crains vn air empesché, et fuys mortellement la fumée: (la premiere reparation où ie courus chez moy, ce fut aux cheminées, et aux retraicts, vice commun des vieux bastimens, et insupportable) et entre les difficultez de la guerre, comte ces espaisses poussieres, dans lesquelles on nous tient enterrez au chault, tout le long d'vne iournée. I'ay la respiration libre et aysée: et se passent mes morfondements le plus souuent sans offence du poulmon, et sans toux. L'aspreté de l'esté m'est plus ennemie que celle de l'hyuer: car outre l'incommodité de la chaleur, moins remediable que celle du froid, et outre le coup que les rayons du soleil donnent à la teste: mes yeux s'offencent de toute lueur esclatante: ie ne sçaurois à cette heure disner assiz, vis à vis d'vn feu ardent, et lumineux. Pour amortir la blancheur du papier, au temps que i'auois plus accoustumé de lire, ie couchois sur mon liure, vne piece de verre, et m'en trouuois fort soulagé. I'ignore iusques à present, l'vsage des lunettes: et vois aussi loing, que ie fis onques, et que tout autre. Il est vray, que sur le declin du iour, ie commence à sentir du trouble, et de la foiblesse à lire: dequoy l'exercice a tousiours trauaillé mes yeux: mais sur tout nocturne. Voyla vn pas en arriere: à toute peine sensible.
Ie reculeray d'vn autre; du second au tiers, du tiers au quart, si coïement qu'il me faudra estre aueugle formé, auant que ie sente la decadence et vieillesse de ma veuë. Tant les Parques destordent artificiellement nostre vie. Si suis-ie en doubte, que mon ouïe marchande à s'espaissir: et verrez que ie l'auray demy perdue, que ie m'en prendray encore à la voix de ceux qui parlent à moy. Il faut bien bander l'ame, pour luy faire sentir, comme elle s'escoule.
Mon marcher est prompt et ferme: et ne sçay lequel des deux, ou l'esprit ou le corps, i'ay arresté plus mal-aisément, en mesme poinct. Le prescheur est bien de mes amys, qui oblige mon attention, tout vn sermon. Aux lieux de ceremonie, où chacun est si bandé en contenance, où i'ay veu les dames tenir leurs yeux mesmes si certains, ie ne suis iamais venu à bout, que quelque piece des miennes n'extrauague tousiours: encore que i'y sois assis, i'y suis peu rassis. Comme la chambriere du Philosophe Chrysippus, disoit de son maistre, qu'il n'estoit yure que par les iambes: car il auoit cette coustume de les remuer, en quelque assiette qu'il fust: et elle le disoit, lors que le vin esmouuant ses compaignons, luy n'en sentoit aucune alteration. On a peu dire aussi dés mon enfance, que i'auoy de la follie aux pieds, ou de l'argent vif: tant i'y ay de remuement et d'inconstance naturelle, en quelque lieu, que ie les place. C'est indecence, outre ce qu'il nuit à la santé, voire et au plaisir, de manger gouluement, comme ie fais. Ie mors souuent ma langue, par fois mes doigts, de hastiueté. Diogenes, rencontrant vn enfant qui mangeoit ainsin, en donna vn soufflet à son precepteur. Il y auoit des hommes à Rome, qui enseignoyent à mascher, comme à marcher, de bonne grace. I'en pers le loisir de parler, qui est vn si doux assaisonnement des tables, pourueu que ce soyent des propos de mesme, plaisans et courts. Il y a de la ialousie et enuie entre nos plaisirs, ils se choquent et empeschent l'vn l'autre. Alcibiades, homme bien entendu à faire bonne chere, chassoit la musique mesme des tables, pour qu'elle ne troublast la douceur des deuis, par la raison, que Platon luy preste. Que c'est vn vsage d'hommes populaires, d'appeller des ioüeurs d'instruments et des chantres aux festins, à faute de bons discours et aggreables entretiens, dequoy les gens d'entendement sçauent s'entrefestoyer.
Varro demande cecy au conuiue: l'assemblée de personnes belles de presence, et aggreables de conuersation, qui ne soyent ny muets ny bauarts: netteté et delicatesse aux viures, et au lieu: et le temps serein. Ce n'est pas vne feste peu artificielle, et peu voluptueuse, qu'vn bon traittement de table. Ny les grands chefs de guerre, ny les grands philosophes, n'en ont desdaigné l'vsage et la science. Mon imagination en a donné trois en garde à ma memoire, que la fortune me rendit de souueraine douceur, en diuers temps de mon aage plus fleurissant. Mon estat present m'en forclost. Car chacun pour soy y fournit de grace principale, et de saueur, selon la bonne trampe de corps et d'ame, en quoy lors il se trouue. Moy qui ne manie que terre à terre, hay cette inhumaine sapience, qui nous veut rendre desdaigneux et ennemis de la culture du corps.
I'estime pareille iniustice, de prendre à contre cœur les voluptez naturelles, que de les prendre trop à cœur. Xerxes estoit un fat, qui enueloppé en toutes les voluptez humaines, alloit proposer prix à qui luy en trouueroit d'autres. Mais non guere moins fat est celuy, qui retranche celles, que nature luy a trouuées. Il ne les faut ny suyure ny fuyr: il les faut receuoir. Ie les reçois vn peu plus grassement et gratieusement, et me laisse plus volontiers aller vers la pente naturelle. Nous n'auons que faire d'exaggerer leur inanité: elle se faict assez sentir, et se produit assez. Mercy à nostre esprit maladif, rabat-ioye, qui nous desgouste d'elles, comme de soy-mesme. Il traitte et soy, et tout ce qu'il reçoit, tantost auant,