SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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vn general deschet, en leur ancienne vigueur, et leurs vies de moitié raccourcies. Voyla le premier de mes comtes. L'autre est, qu'auant ma subiection graueleuse, oyant faire cas du sang de bouc à plusieurs, comme d'vne manne celeste enuoyée en ces derniers siecles, pour la tutelle et conseruation de la vie humaine; et en oyant parler à des gens d'entendement comme d'vne drogue admirable, et d'vne operation infaillible: moy qui ay tousiours pensé estre en bute à tous les accidens, qui peuuent toucher tout autre homme, prins plaisir en pleine santé à me prouuoir de ce miracle; et commanday chez moy qu'on me nourrist vn bouc selon la recepte. Car il faut que ce soit aux mois les plus chaleureux de l'esté, qu'on le retire: et qu'on ne luy donne à manger que des herbes aperitiues, et à boire que du vin blanc.

Ie me rendis de fortune chez moy le iour qu'il deuoit estre tué: on me vint dire que mon cuysinier trouuoit dans la panse deux ou trois grosses boules, qui se chocquoient l'vne l'autre parmy sa mangeaille. Ie fus curieux de faire apporter toute cette tripaille en ma presence, et fis ouurir cette grosse et large peau: il en sortit trois gros corps, legers comme des esponges, de façon qu'il semble qu'ils soyent creuz, durs au demeurant par le dessus et fermes, bigarrez de plusieurs couleurs mortes: l'vn parfaict en rondeur, à la mesure d'vne courte boule: les autres deux, vn peu moindres, ausquels l'arrondissement est imparfaict, et semble qu'il s'y acheminast. I'ai trouué, m'en estant faict enquerir à ceux, qui ont accoustumé d'ouurir de ces animaux, que c'est vn accident rare et inusité. Il est vray-semblable que ce sont des pierres cousines des nostres. Et s'il est ainsi, c'est vne esperance bien vaine aux graueleux, de tirer leur guerison du sang d'vne beste, qui s'en alloit elle mesme mourir d'vn pareil mal. Car de dire que le sang ne se sent pas de cette contagion, et n'en altere sa vertu accoustumée, il est plustost à croire, qu'il ne s'engendre rien en vn corps que par la conspiration et communication de toutes les parties: la masse agist tout' entiere, quoy que l'vne piece y contribue plus que l'autre, selon la diuersité des operations. Parquoy il y a grande apparence qu'en toutes les parties de ce bouc, il y auoit quelque qualité petrifiante. Ce n'estoit pas tant pour la crainte de l'aduenir, et pour moy, que i'estoy curieux de cette experience: comme c'estoit, qu'il aduient chez moy, ainsi qu'en plusieurs maisons, que les femmes y font amas de telles menues drogueries, pour en secourir le peuple: vsant de mesme recepte à cinquante maladies, et de telle recepte, qu'elles ne prennent pas pour elles, et si triomphent en bons euenemens. Au demeurant, i'honore les medecins, non pas suiuant le precepte, pour la necessité (car à ce passage on en oppose vn autre du prophete, reprenant le Roy Asa d'auoir eu recours au medecin) mais pour l'amour d'eux mesmes, en ayant veu beaucoup d'honnestes hommes et dignes d'estre aymez. Ce n'est pas à eux que i'en veux, c'est à leur art, et ne leur donne pas grand blasme de faire leur profit de nostre sottise, car la plus part du monde faict ainsi. Plusieurs vacations et moindres et plus dignes que la leur, n'ont fondement, et appuy qu'aux abuz publiques. Ie les appelle en ma compagnie, quand ie suis malade, s'ils se rencontrent à propos, et demande à en estre entretenu, et les paye comme les autres. Ie leur donne loy, de me commander de m'abrier chauldement, si ie l'ayme mieux ainsi, que d'autre sorte: ils peuuent choisir d'entre les porreaux et les laictues, dequoy il leur plaira que mon bouillon se face, et m'ordonner le blanc ou le clairet: et ainsi de toutes autres choses, qui sont indifferentes à mon appetit et vsage. I'entens bien que ce n'est rien faire pour eux, d'autant que l'aigreur et l'estrangeté sont accidens de l'essence propre de la medecine. Lycurgus ordonnoit le vin aux Spartiates malades. Pourquoy? par ce qu'ils en haissoyent l'vsage, sains. Tout ainsi qu'vn Gentil-homme mon voisin s'en sert pour drogue tressalutaire à ses fiebures, par ce que de sa nature il en hait mortellement le goust. Combien en voyons nous d'entr' eux, estre de mon humeur? desdaigner la medecine pour leur seruice, et prendre vne forme de vie libre, et toute contraire à celle qu'ils ordonnent à autruy? Qu'est-ce cela, si ce n'est abuser tout destroussément de nostre simplicité? Car ils n'ont pas leur vie et leur santé moins chere que nous; et accommoderoient leurs effects à leur doctrine, s'ils n'en cognoissoyent eux mesmes la faulceté. C'est la crainte de la mort et de la douleur, l'impatience du mal, vne furieuse et indiscrete soif de la guerison, qui nous aueugle ainsi.

C'est pure lascheté qui nous rend nostre croyance si molle et maniable. La plus part pourtant ne croyent pas tant, comme ils endurent et laissent faire: car ie les oy se plaindre et en parler, comme nous. Mais ils se resoluent en fin: Que feroy-ie donc?

Comme si l'impatience estoit de soy quelque meilleur remede, que la patience. Y a il aucun de ceux qui se sont laissez aller à cette miserable subiection, qui ne se rende esgalement à toute sorte d'impostures? qui ne se mette à la mercy de quiconque a cette impudence, de luy donner promesse de sa guerison? Les Babyloniens portoyent leurs malades en la place: le medecin c'estoit le peuple: chacun des passants ayant par humanité et ciuilité à s'enquerir de leur estat: et, selon son experience, leur donner quelque aduis salutaire. Nous n'en faisons guere autrement: il n'est pas vne simple femmelette, de qui nous n'employons les barbottages et les breuets: et selon mon humeur, si i'auoy à en accepter quelqu'vne, i'accepterois plus volontiers cette medecine craindre. Ce qu'Homere et Platon disoyent des Ægyptiens, qu'ils estoyent tous medecins, il se doit dire de tous peuples. Il n'est personne, qui ne se vante de quelque recepte, et qui ne la hazarde sur son voisin, s'il l'en veut croire. I'estoy l'autre iour en vne compagnie, où ie ne sçay qui, de ma confrairie, apporta la nouuelle d'vne sorte de pillules compilées de cent, et tant d'ingrediens de comte fait: il s'en esmeut vne feste et vne consolation singuliere: car quel rocher soustiendroit l'effort d'vne si nombreuse batterie? I'entens toutesfois par ceux qui l'essayerent, que la moindre petite graue ne daigna s'en esmouuoir. Ie ne me puis desprendre de ce papier, que ie n'en die encore ce mot, sur ce qu'ils nous donnent pour respondant de la certitude de leurs drogues, l'experience qu'ils ont faicte. La plus part, et ce croy-ie, plus des deux tiers des vertus medecinales, consistent en la quinte essence, ou proprieté occulte des simples; de laquelle nous ne pouuons auoir autre instruction que l'vsage. Car quinte essence, n'est autre chose qu'vne qualité, de laquelle par nostre raison nous ne sçauons trouuer la cause. En telles preuues, celles qu'ils disent auoir acquises par l'inspiration de quelque dæmon, ie suis content de les receuoir, (car quant aux miracles, ie n'y touche iamais) ou bien encore les preuues qui se tirent des choses, qui pour autre consideration tombent souuent en nostre vsage: comme si en la laine, dequoy nous auons accoustumé de nous vestir, il s'est trouué par accident, quelque occulte proprieté desiccatiue, qui guerisse les mules au talon; et si au reffort, que nous mangeons pour la nourriture, il s'est rencontré quelque operation aperitiue. Galen recite, qu'il aduint à vn ladre de receuoir guerison par le moyen du vin qu'il beut, d'autant que de fortune, vne vipere s'estoit coulée dans le vaisseau. Nous trouuons en cet exemple le moyen, et vne conduitte vray-semblable à cette experience. Comme aussi en celles, ausquelles les medecins disent, auoir esté acheminez par l'exemple d'aucunes bestes. Mais en la plus part des autres experiences, à quoy ils disent auoir esté conduis par la fortune, et n'auoir eu autre guide que le hazard, ie trouue le progrez de cette information incroyable. I'imagine l'homme, regardant au tour de luy le nombre infiny des choses, plantes, animaux, metaulx. Ie ne sçay par où luy faire commencer son essay: et quand sa premiere fantasie se iettera sur la corne d'vn elan, à quoy il faut prester vne creance bien molle et aisée: il se trouue encore autant empesché en sa seconde operation. Il luy est proposé tant de maladies, et tant de circonstances, qu'auant qu'il soit venu à la certitude de ce poinct, où doit ioindre la perfection de son experience, le sens humain y perd son Latin: et auant qu'il ait trouué parmy cette infinité de choses, que c'est cette corne: parmy cette infinité de maladies, l'epilepsie: tant de complexions, au melancholique: tant de saisons, en hyuer: tant de nations, au François: tant d'aages, en la vieillesse: tant de mutations celestes, en la conionction de Venus et de Saturne: tant de parties du corps au doigt.

A tout cela n'estant guidé ny d'argument, ny de coniecture, ny d'exemple, ny d'inspiration diuine, ains du seul mouuement de la fortune, il faudroit que ce fust par vne fortune, parfaictement artificielle, reglée et methodique. Et puis, quand la guerison fut faicte, comment se peut il asseurer, que ce ne fust, que le mal estoit arriué à sa periode; ou vn effect du hazard? ou l'operation de quelque autre chose, qu'il eust ou mangé, ou beu, ou touché ce iour là? ou le merite des prieres de sa mere-grand? Dauantage, quand cette preuue auroit esté parfaicte, combien de fois fut elle reiterée? et cette longue cordée de fortunes et de rencontres, r'enfilée, pour en conclure vne regle? Quand elle sera conclue, par qui est-ce? de tant de millions, il n'y a que trois hommes qui se meslent d'enregistrer leurs experiences. Le sort aura il r'encontré à poinct nommé l'vn de ceux-cy? Quoy si vn autre, et si cent autres, ont faict des experiences contraires? A l'aduanture y verrions nous quelque lumiere, si tous les iugements, et raisonnements des hommes, nous estoyent cogneuz. Mais que trois tesmoings et trois docteurs, regentent l'humain genre, ce n'est pas la raison: il faudroit que l'humaine nature les eust deputez et choisis, et qu'ils fussent declarez nos syndics par expresse procuration.

A MADAME DE DVRAS.

Madame, vous me trouuastes sur ce pas dernierement, que vous me vinstes voir. Par ce qu'il pourra estre, que ces inepties se rencontreront quelque fois entre vos mains: ie veux aussi qu'elles portent tesmoignage, que l'autheur se sent bien fort honoré de la faueur que vous leur ferez. Vous y recognoistrez ce mesme port, et ce mesme air, que vous auez veu en sa conuersation. Quand i'eusse peu prendre quelque autre façon que la mienne ordinaire, et quelque autre forme plus honorable et meilleure, ie ne l'eusse pas faict: car ie ne veux tirer de ces escrits, sinon qu'ils me representent à vostre memoire, au naturel. Ces mesmes conditions et facultez, que vous auez pratiquées et recueillies, Madame, auec beaucoup plus d'honneur et de courtoisie qu'elles ne meritent, ie les veux loger, mais sans alteration et changement, en vn corps solide, qui puisse durer quelques années, ou quelques iours apres moy, où vous les retrouuerez, quand il vous plaira vous en refreschir la memoire, sans prendre autrement la peine de vous en souuenir: aussi ne le vallent elles pas. Ie desire que vous continuez en moy, la faueur de vostre amitié, par ces mesmes qualitez, par le moyen desquelles, elle a esté produite. Ie ne cherche aucunement qu'on m'ayme et estime mieux, mort, que viuant. L'humeur de Tybere est ridicule, et commune pourtant, qui auoit plus de soin d'estendre sa renommée à l'aduenir, qu'il n'auoit de se rendre estimable et aggreable aux hommes de son temps. Si i'estoy de ceux, à qui le monde peut deuoir loüange, ie l'en quitteroy pour la moitié, et qu'il me la payast d'auance. Qu'elle se hastast et ammoncelast tout autour de moy, plus espesse qu'alongée, plus pleine que durable.

Et qu'elle s'euanouit hardiment, quand et ma cognoissance, et quand ce doux son ne touchera plus mes oreilles. Ce seroit vne sotte humeur, d'aller à cet'heure, que ie suis prest d'abandonner le commerce des hommes, me produire à eux, par vne nouuelle recommandation.

Ie ne fay nulle recepte des biens que ie n'ay peu employer à l'vsage de ma vie. Quel que ie soye, ie le veux estre ailleurs qu'en papier. Mon art et mon industrie ont esté employez à me faire valoir moy-mesme. Mes estudes, à m'apprendre à faire, non pas à escrire. I'ay mis tous mes efforts à former ma vie. Voyla mon mestier et mon ouurage. Ie suis moins faiseur de liures, que de nulle autre besongne. I'ay desiré de la suffisance, pour le seruice de mes commoditez presentes et essentielles, non pour en faire magasin, et reserue à mes heritiers. Qui a de la valeur, si le face cognoistre en ses mœurs, en ses propos ordinaires: à traicter l'amour, ou des querelles, au ieu, au lict, à la table, à la conduicte de ses affaires, à son œconomie. Ceux que ie voy faire des bons liures sous des meschantes chausses, eussent premierement faict leurs chausses, s'ils m'en eussent creu. Demandez à vn Spartiate, s'il ayme mieux estre bon rhetoricien que bon soldat: non pas moy, que bon cuisinier, si ie n'auoy qui m'en seruist. Mon Dieu, Madame, que ie haïrois vne telle recommandation, d'estre habile homme par escrit, et estre vn homme de neant, et vn sot, ailleurs. I'ayme mieux encore estre vn sot, et icy, et là, que d'auoir si mal choisi, où employer ma valeur. Aussi il s'en faut tant que i'attende à me faire quelque nouuel honneur par ces sottises, que ie feray beaucoup, si ie n'y en pers point, de ce peu que i'en auois aquis. Car, outre ce que cette peinture morte, et muete, desrobera à mon estre naturel, elle ne se raporte pas à mon meilleur estat, mais beaucoup descheu de ma premiere vigueur et allegresse, tirant sur le flestry et le rance. Ie suis sur le fond du vaisseau, qui sent tantost le bas et la lye. Au demeurant, Madame, ie n'eusse pas osé remuer si hardiment les mysteres de la medecine, attendu le credit que vous et tant d'autres luy donnez, si ie n'y eusse esté acheminé par ses autheurs mesmes. Ie croy qu'ils n'en n'ont que deux anciens Latins, Pline, et Celsus. Si vous les voyez quelque iour, vous trouuerez qu'ils parlent bien plus rudement à leur art, que ie ne fay: ie ne fay que la pincer, ils l'esgorgent. Pline se mocque entre autres choses, dequoy quand ils sont au bout de leur corde, ils ont inuenté cette belle deffaite, de r'enuoyer les malades qu'ils ont agitez et tormentez pour neant, de leurs drogues et regimes, les vns, au secours des vœuz, et miracles, les autres aux eaux chaudes.

Ne vous courroussez pas, Madame, il ne parle pas de celles de deça, qui sont soubs la protection de vostre maison, et toutes Gramontoises. Ils ont vne tierce sorte de deffaite, pour nous chasser d'aupres d'eux, et se descharger des reproches, que nous leur pouuons faire du peu d'amendement, à noz maux, qu'ils ont eu si long temps en gouuernement, qu'il ne leur reste plus aucune inuention à nous amuser: c'est de nous enuoyer chercher la bonté de l'air de quelque autre contrée. Madame en voyla assez: vous me donnez bien congé de reprendre le fil de mon propos, duquel ie m'estoy destourné, pour vous entretenir.

Ce fut ce me semble, Pericles, lequel estant enquis, comme il se portoit: Vous le pouuez, dit-il, iuger par là: montrant des breuets, qu'il auoit attachez au col et au bras. Il vouloit inferer, qu'il estoit bien malade, puis qu'il en estoit venu iusques-là, d'auoir recours à choses si vaines, et de s'estre laissé equipper en cette façon. Ie ne dy pas que ie ne puisse estre emporté vn iour à cette opinion ridicule, de remettre ma vie, et ma santé, à la mercy et gouuernement des medecins: ie pourray tomber en cette resuerie: ie ne me puis respondre de ma fermeté future: mais lors aussi si quelqu'vn s'enquiert à moy, comment ie me porte, ie luy pourray dire, comme Pericles: Vous le pouuez iuger par là, montrant ma main chargée de six dragmes d'opiate: ce sera vn bien euident signe d'vne maladie violente: i'auray mon iugement merueilleusement desmanché. Si l'impatience et la frayeur gaignent cela sur moy, on en pourra conclure vne bien aspre fiéure en mon ame. I'ay pris la peine de plaider cette cause, que i'entens assez mal, pour appuyer vn peu et conforter la propension naturelle, contre les drogues, et pratique de nostre medecine: qui s'est deriuée en moy, par mes ancestres: à fin que ce ne fust pas seulement vne inclination stupide et temeraire, et qu'elle eust vn peu plus de forme.

Aussi que ceux qui me voyent si ferme contre les exhortemens et menaces, qu'on me fait, quand mes maladies me pressent, ne pensent pas que ce soit simple opiniastreté: qu'il y ait quelqu'vn si fascheux, qui iuge encore, que ce soit quelque esguillon de gloire.

Ce seroit vn desir bien assené, de vouloir tirer honneur d'vne action, qui m'est commune, auec mon iardinier et mon muletier.

Certes ie n'ay point le cœur si enflé, ny si venteux, qu'vn plaisir solide, charnu, et moëlleux, comme la santé, ie l'allasse eschanger, pour vn plaisir imaginaire, spirituel, et aëré. La gloire, voire celle des quatre fils Aymon, est trop cher achetée à vn homme de mon humeur, si elle luy couste trois bons accez de colique. La santé de par Dieu! Ceux qui ayment nostre medecine, peuuent auoir aussi leurs considerations bonnes, grandes, et fortes: ie ne hay point les fantasies contraires aux miennes. Il s'en faut tant que ie m'effarouche, de voir de la discordance de mes iugemens à ceux d'autruy, et que ie me rende incompatible à la société des hommes, pour estre d'autre sens et party que le mien: qu'au rebours, (comme c'est la plus generale façon que Nature aye suiuy, que la varieté, et plus aux esprits, qu'aux corps: d'autant qu'ils sont de substance plus souple et susceptible de formes) ie trouue bien plus rare, de voir conuenir nos humeurs, et nos desseins.

Et ne fut iamais au monde, deux opinions pareilles, non plus que deux poils, ou deux grains. Leur plus vniuerselle qualité, c'est la diuersité.

FIN DV SECOND LIVRE. (ORIGINAL) LIVRE TROISIÈME. (ORIGINAL) CHAPITRE I.

PERSONNE n'est exempt de dire des fadaises: le malheur est, de les dire curieusement: _Næ iste magno conatu magnas nugas dixerit._ Cela ne me touche pas; les miennes m'eschappent aussi nonchallamment qu'elles le valent. D'où bien leur prend. Ie les quitterois soudain, à peu de coust qu'il y eust. Et ne les achette, ny ne les vends, que ce qu'elles poisent. Ie parle au papier, comme ie parle au premier que ie rencontre. Qu'il soit vray, voicy dequoy.

A qui ne doit estre la perfidie detestable, puis que Tybere la refusa à si grand interest? On luy manda d'Allemaigne, que s'il le trouuoit bon, on le defferoit d'Arminius par poison. C'estoit le plus puissant ennemy que les Romains eussent, qui les auoit si vilainement traictez soubs Varus, et qui seul empeschoit l'accroissement de sa domination en ces contrees là. Il fit responce, que le peuple Romain auoit accoustumé de se venger de ses ennemis par voye ouuerte, les armes en main, non par fraude, et en cachette: il quitta l'vtile pour l'honeste. C'estoit, me direz-vous, vn affronteur.

Ie le croy: ce n'est pas grand miracle, à gens de sa profession.

Mais la confession de la vertu, ne porte pas moins en la bouche de celuy qui la hayt: d'autant que la verité la luy arrache par force, et que s'il ne la veult receuoir en soy, aumoins il s'en couure, pour s'en parer. Nostre bastiment et public et priué, est plein d'imperfection: mais il n'y a rien d'inutile en Nature, non pas l'inutilité mesmes, rien ne s'est ingeré en cet vniuers, qui n'y tienne place opportune. Nostre estre est simenté de qualitez maladiues: l'ambition, la ialousie, l'enuie, la vengeance, la superstition, le desespoir, logent en nous, d'vne si naturelle possession, que l'image s'en recognoist aussi aux bestes. Voire et la cruauté, vice si desnaturé: car au milieu de la compassion, nous sentons dedans, ie ne sçay quelle aigre-douce poincte de volupté maligne, à voir souffrir autruy: et les enfans la sentent: _Suaue, mari magno, turbantibus æquora ventis, E terra magnum alterius spectare laborem._ Desquelles qualitez, qui osteroit les semences en l'homme, destruiroit les fondamentales conditions de nostre vie. De mesme, en toute police: il y a des offices necessaires, non seulement abiects, mais encores vicieux. Les vices y trouuent leur rang, et s'employent à la cousture de nostre liaison: comme les venins à la conseruation de nostre santé. S'ils deuiennent excusables, d'autant qu'ils nous font besoing, et que la necessité commune efface leur vraye qualité: il faut laisser iouer cette partie, aux citoyens plus vigoureux, et moins craintifs, qui sacrifient leur honneur et leur conscience, comme ces autres anciens sacrifierent leur vie, pour le salut de leur pays. Nous autres plus foibles prenons des rolles et plus aysez et moins hazardeux. Le bien public requiert qu'on trahisse, et qu'on mente, et qu'on massacre: resignons cette commission à gens plus obeissans et plus soupples. Certes i'ay eu souuent despit, de voir des iuges, attirer par fraude et fauces esperances de faueur ou pardon, le criminel à descouurir son fait, et y employer la piperie et l'impudence. Il seruiroit bien à la iustice, et à Platon mesme, qui fauorise cet vsage, de me fournir d'autres moyens plus selon moy. C'est vne iustice malicieuse: et ne l'estime pas moins blessee par soy-mesme, que par autruy. Ie respondy, n'y a pas long temps, qu'à peine trahirois-ie le Prince pour vn particulier, qui serois tres-marry de trahir aucun particulier, pour le Prince. Et ne hay pas seulement à piper, mais ie hay aussi qu'on se pipe en moy: ie n'y veux pas seulement fournir de matiere et d'occasion.

En ce peu que i'ay eu à negocier entre nos Princes, en ces diuisions, et subdiuisions, qui nous deschirent auiourd'huy: i'ay curieusement euité, qu'ils se mesprinssent en moy, et s'enferrassent en mon masque. Les gens du mestier se tiennent les plus couuerts, et se presentent et contrefont les plus moyens, et les plus voysins qu'ils peuuent: moy, ie m'offre par mes opinions les plus viues, et par la forme plus mienne. Tendre negotiateur et nouice: qui ayme mieux faillir à l'affaire, qu'à moy. Ç'a esté pourtant iusques à cette heure, auec tel heur, car certes Fortune y a la principalle part, que peu ont passé de main à autre, auec moins de soupçon, plus de faueur et de priuauté. I'ay vne façon ouuerte, aisee à s'insinuer, et à se donner credit, aux premieres accointances. La naifueté et la verité pure, en quelque siecle que ce soit, trouuent encore leur opportunité et leur mise. Et puis de ceux-là est la liberté peu suspecte, et peu odieuse, qui besongnent sans aucun leur interest. Et peuuent veritablement employer la responce de Hipperides aux Atheniens, se plaignans de l'aspreté de son parler: Messieurs, ne considerez pas si ie suis libre, mais si ie le suis, sans rien prendre, et sans amender par là mes affaires. Ma liberté m'a aussi aiséement deschargé du soupçon de faintise, par sa vigueur (n'espargnant rien à dire pour poisant et cuisant qu'il fust: ie n'eusse peu dire pis absent) et en ce, qu'elle a vne montre apparente de simplesse et de nonchalance. Ie ne pretens autre fruict en agissant, que d'agir, et n'y attache longues suittes et propositions. Chasque action fait particulierement son ieu: porte s'il peut. Au demeurant, ie ne suis pressé de passion, ou hayneuse, ou amoureuse, enuers les grands: ny n'ay ma volonté garrotee d'offence, ou d'obligation particuliere. Ie regarde nos Roys d'vne affection simplement legitime et ciuile, ny emeuë ny demeuë par interest priué, dequoy ie me sçay bon gré. La cause generale et iuste ne m'attache non plus, que moderément et sans fiéure. Ie ne suis pas subiet à ces hypoteques et engagemens penetrans et intimes. La cholere et la hayne sont au delà du deuoir de la iustice: et sont passions seruans seulement à ceux, qui ne tiennent pas assez à leur deuoir, par la raison simple: _Vtatur motu animi, qui vti ratione non potest._ Toutes intentions legitimes sont d'elles mesmes temperees: sinon, elles s'alterent en seditieuses et illegitimes.

C'est ce qui me faict marcher par tout, la teste haute, le visage, et le cœur ouuert. A la verité, et ne crains point de l'aduouer, ie porterois facilement au besoing, vne chandelle à Sainct Michel, l'autre à son serpent, suiuant le dessein de la vieille. Ie suiuray le bon party iusques au feu, mais exclusiuement si ie puis. Que Montaigne s'engouffre quant et la ruyne publique, si besoing est: mais s'il n'est pas besoing, ie sçauray bon gré à la Fortune qu'il se sauue: et autant que mon deuoir me donne de corde, ie l'employe à sa conseruation. Fut-ce pas Atticus, lequel se tenant au iuste party, et au party qui perdit, se sauua par sa moderation, en cet vniuersel naufrage du monde, parmy tant de mutations et diuersitez?

Aux hommes, comme luy priuez, il est plus aisé. Et en telle sorte de besongne, ie trouue qu'on peut iustement n'estre pas ambitieux à s'ingerer et conuier soy-mesmes. De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile, et sans inclination aux troubles de son pays, et en vne diuision publique, ie ne le trouue ny beau, ny honneste: _Ea non media, sed nulla via est, velut euentum expectantium, quò fortunæ consilia sua applicent._ Cela peut estre permis enuers les affaires des voysins: et Gelon tyran de Syracuse, suspendoit ainsi son inclination en la guerre des Barbares contre les Grecs, tenant vne Ambassade à Delphes, auec des presents pour estre en eschauguette, à veoir de quel costé tomberoit la fortune, et prendre l'occasion à poinct, pour le concilier aux victorieux. Ce seroit vne espece de trahison, de le faire aux propres et domestiques affaires, ausquels necessairement il faut prendre party: mais de ne s'embesongner point, à homme qui n'a ny charge, ny commandement exprez qui le presse, ie le trouue plus excusable (et si ne practique pour moy cette excuse) qu'aux guerres estrangeres: desquelles pourtant, selon nos loix, ne s'empesche qui ne veut. Toutesfois ceux encore qui s'y engagent tout à faict, le peuuent, auec tel ordre et attrempance, que l'orage debura couler par dessus leur teste, sans offence. N'auions nous pas raison de l'esperer ainsi du feu Euesque d'Orleans, sieur de Moruilliers? Et i'en cognois entre ceux qui y ouurent valeureusement à cette heure, de mœurs ou si equables, ou si douces, qu'ils seront, pour demeurer debout, quelque iniurieuse mutation et cheute que le ciel nous appreste. Ie tiens que c'est aux Roys proprement, de s'animer contre les Roys: et me moque de ces esprits, qui de gayeté de cœur se presentent à querelles si disproportionnees.

Car on ne prend pas querelle particuliere auec vn Prince, pour marcher contre luy ouuertement et courageusement, pour son honneur, et selon son deuoir: s'il n'aime vn tel personnage, il fait mieux, il l'estime. Et notamment la cause des loix, et defence de l'ancien estat, a tousiours cela, que ceux mesmes qui pour leur dessein particulier le troublent, en excusent les defenseurs, s'ils ne les honorent. Mais il ne faut pas appeller deuoir, comme nous faisons tous les iours, vne aigreur et vne intestine aspreté, qui naist de l'interest et passion priuee, ny courage, vne conduitte traistresse et malitieuse. Ils nomment zele, leur propension vers la malignité, et violence. Ce n'est pas la cause qui les eschauffe, c'est leur interest. Ils attisent la guerre, non par ce qu'elle est iuste: mais par ce que c'est guerre. Rien n'empesche qu'on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement: conduisez vous y d'vne, sinon par tout esgale affection (car elle peut souffrir differentes mesures) au moins temperee, et qui ne vous engage tant à l'vn, qu'il puisse tout requerir de vous. Et vous contentez aussi d'vne moienne mesure de leur grace: et de couler en eau trouble, sans y vouloir pescher. L'autre maniere de s'offrir de toute sa force aux vns et aux autres, a encore moins de prudence que de conscience. Celuy enuers qui vous en trahissez vn, duquel vous estes pareillement bien venu: sçait-il pas, que de soy vous en faites autant à son tour? Il vous tient pour vn meschant homme: ce pendant il vous oit, et tire de vous, et fait ses affaires de vostre desloyauté. Car les hommes doubles sont vtiles, en ce qu'ils apportent: mais il se faut garder, qu'ils n'emportent que le moins qu'on peut. Ie ne dis rien à l'vn, que ie ne puisse dire à l'autre, à son heure, l'accent seulement vn peu changé: et ne rapporte que les choses ou indifferentes, ou cogneuës, ou qui seruent en commun. Il n'y a point d'vtilité, pour laquelle ie me permette de leur mentir. Ce qui a esté fié à mon silence, ie le cele religieusement: mais ie prens à celer le moins que ie puis. C'est vne importune garde, du secret des Princes, à qui n'en a que faire. Ie presente volontiers ce marché, qu'ils me fient peu: mais qu'ils se fient hardiment, de ce que ie leur apporte. I'en ay tousiours plus sceu que ie n'ay voulu. Vn parler ouuert, ouure vn autre parler, et le tire hors, comme fait le vin et l'amour. Philippides respondit sagement à mon gré, au Roy Lysimachus, qui luy disoit, Que veux-tu que ie te communique de mes biens? Ce que tu voudras, pourueu que ce ne soit de tes secrets. Ie voy que chacun se mutine, si on luy cache le fonds des affaires ausquels on l'employe, et si on luy en a desrobé quelque arriere-sens. Pour moy, ie suis content qu'on ne m'en die non plus, qu'on veut que i'en mette en besoigne: et ne desire pas, que ma science outrepasse et contraigne ma parole. Si ie dois seruir d'instrument de tromperie, que ce soit aumoins sauue ma conscience.

Ie ne veux estre tenu seruiteur, ny si affectionné, ny si loyal, qu'on me treuue bon à trahir personne. Qui est infidelle à soy-mesme, l'est excusablement à son maistre. Mais ce sont Princes, qui n'acceptent pas les hommes à moytié, et mesprisent les seruices limitez et conditionnez. Il n'y a remede: ie leur dis franchement mes bornes: car esclaue, ie ne le doibs estre que de la raison, encore n'en puis-ie bien venir à bout. Et eux aussi ont tort, d'exiger d'vn homme libre, telle subiection à leur seruice, et telle obligation, que de celuy, qu'ils ont faict et achetté: ou duquel la fortune tient particulierement et expressement à la leur. Les loix m'ont osté de grand peine, elles m'ont choisi party, et donné vn maistre: toute autre superiorité et obligation doibt estre relatiue à celle-là, et retranchee. Si n'est-ce pas à dire, quand mon affection me porteroit autrement, qu'incontinent i'y portasse la main: la volonté et les desirs se font loy eux mesmes, les actions ont à la receuoir de l'ordonnance publique. Tout ce mien proceder, est vn peu bien dissonant à nos formes: ce ne seroit pas pour produire grands effets, ny pour y durer: l'innocence mesme ne sçauroit à cette heure ny negotier sans dissimulation, ny marchander sans menterie. Aussi ne sont aucunement de mon gibier, les occupations publiques: ce que ma profession en requiert, ie l'y fournis, en la forme que ie puis la plus priuee. Enfant, on m'y plongea iusques aux oreilles, et il succedoit: si m'en desprins ie de belle heure. I'ay souuent depuis éuité de m'en mesler, rarement accepte, iamais requis, tenant le dos tourné à l'ambition: mais sinon comme les tireurs d'auiron, qui s'auancent ainsin à reculons: tellement toutesfois, que de ne m'y estre poinct embarqué, i'en suis moins obligé à ma resolution, qu'à ma bonne fortune. Car il y a des voyes moins ennemyes de mon goust, et plus conformes à ma portee, par lesquelles si elle m'eust appellé autrefois au seruice public, et à mon auancement vers le credit du monde, ie sçay que i'eusse passé par dessus la raison de mes discours, pour la suyure. Ceux qui disent communement contre ma profession, que ce que i'appelle franchise, simplesse, et naifueté, en mes mœurs, c'est art et finesse: et plustost prudence, que bonté: industrie, que nature: bon sens, que bonheur: me font plus d'honneur qu'ils ne m'en ostent. Mais certes ils font ma finesse trop fine.

Et qui m'aura suyui et espié de pres, ie luy donray gaigné, s'il ne confesse, qu'il n'y a point de regle en leur escole, qui sçeust rapporter ce naturel mouuement, et maintenir vne apparence de liberté, et de licence, si pareille, et inflexible, parmy des routes si tortues et diuerses: et que toute leur attention et engin, ne les y sçauroit conduire. La voye de la verité est vne et simple, celle du profit particulier, et de la commodité des affaires, qu'on a en charge, double, inegale, et fortuite. I'ay veu souuent en vsage, ces libertez contrefaites, et artificielles, mais le plus souuent, sans succez.

Elles sentent volontiers leur asne d'Esope: lequel par emulation du chien, vint à se ietter tout gayement, à deux pieds, sur les espaules de son maistre: mais autant que le chien receuoit de caresses, de pareille feste, le pauure asne, en reçeut deux fois autant de bastonnades. _Id maximè quemque decet, quod est cuiusque suum maximè._ Ie ne veux pas priuer la tromperie de son rang, ce seroit mal entendre le monde: ie sçay qu'elle a seruy souuent profitablement, et qu'elle maintient et nourrit la plus part des vacations des hommes. Il y a des vices legitimes, comme plusieurs actions, ou bonnes, ou excusables, illegitimes. La iustice en soy, naturelle et vniuerselle, est autrement reglee, et plus noblement, que n'est cette autre iustice speciale, nationale, contrainte au besoing de nos polices: _Veri iuris germanæque iustitiæ solidam et expressam effigiem nullam tenemus: vmbra et imaginibus vtimur._ Si que le sage Dandamys, oyant reciter les vies de Socrates, Pythagoras, Diogenes, les iugea grands personnages en toute autre chose, mais trop asseruis à la reuerence des loix. Pour lesquelles auctoriser, et seconder, la vraye vertu a beaucoup à se desmettre de sa vigueur originelle: et non seulement par leur permission, plusieurs actions