qu'illégitimes, outre que les plus graves législateurs ordonnent de n'en pas tenir compte et ont fait prévaloir cette manière de faire dans toutes les constitutions qu'ils ont données, cela ne touche pas les femmes qui, elles, n'ont pas d'hésitation sur ceux qui leur appartiennent; plus que nous cependant, et je ne sais comment cela se fait, elles sont en proie à cette passion: «_Souvent la jalousie de Junon ne trouva que trop à s'exercer dans les infidélités quotidiennes de son époux_ (_Catulle_).»--Lorsque la jalousie s'empare de ces pauvres âmes faibles et incapables de résistance, c'est pitié avec quelle cruauté elle les tiraille et les tyrannise; elle s'introduit en elles sous couleur d'amitié; mais, une fois dans la place, les mêmes causes qui, auparavant, faisaient éclore leur bienveillance, deviennent des sujets de haine mortelle. Elle est, d'entre les maladies de l'esprit, celle à laquelle tout fournit le plus d'aliments et qui comporte le moins de remède: la santé, la vertu, le mérite, la réputation du mari sont autant de prétextes qui surexcitent leur dépit et leur rage: «_Il n'y a pas de haines plus implacables que celles de l'amour_ (_Properce_).» Cette fièvre enlaidit et corrompt tout ce que, sous d'autres rapports, il y a de beau et de bon en elles. Tout ce que fait une femme jalouse, si chaste, si bonne ménagère soit-elle, a quelque chose d'aigre et d'importun; elle est possédée d'une agitation enragée qui indispose contre elle, produisant un effet tout contraire à ce qu'elle en attend. Ce fut bien le cas, à Rome, d'un certain Octavius: il avait couché avec Pontia Posthumia; son affection pour elle s'accrut par la jouissance qu'il en avait eue. Il lui adressa instances sur instances pour qu'elle consentit à l'épouser; ne pouvant l'y décider, l'amour extrême qu'elle lui inspirait, le porta à agir comme s'il eût été son plus cruel et mortel ennemi, il la tua.--Les symptômes ordinaires de cette maladie inhérente à l'amour, sont de même ordre; ce sont des haines intestines, de sourdes menées, des complots incessants: «_on sait jusqu'où peut aller la fureur d'une femme_ (_Virgile_)»; c'est une rage qui se ronge elle-même, d'autant plus que, pour excuser ses méfaits, elle est obligée de se couvrir d'intentions bienveillantes à l'égard de celui qu'elle poursuit.
=La chasteté est-elle chez la femme une question de volonté? Pour réussir auprès d'elles tout dépend des occasions, et il faut savoir oser; du reste, ce que nous entendons leur interdire est assez mal défini.=--La chasteté est un devoir susceptible d'une grande extension.
Est-ce par exemple la volonté de la femme que, par elle, nous cherchons à maîtriser? Si c'est sa volonté: sa souplesse, sa soudaineté font qu'elle est beaucoup trop prompte à exécuter ce qu'elle conçoit, pour que la chasteté ait possibilité de l'arrêter. Un songe suffit pour l'engager au point qu'elle ne peut se dédire. Il n'est pas en son pouvoir de se défendre par elle-même contre les concupiscences et les désirs, même avec l'aide de la chasteté qui, elle aussi du sexe féminin, est de ce fait en butte aux mêmes assauts. Si, seule, sa volonté nous importe, où cela nous conduit-il? Supposez quelqu'un de nous, sans yeux ni langue, ayant le don de se trouver à point nommé, ne voyant pas, ne parlant pas, dans la couche de toute femme disposée à lui faire bon accueil; avec quel empressement elles le rechercheraient!
Les femmes scythes ne crevaient-elles pas les yeux à leurs esclaves et à leurs prisonniers de guerre, pour pouvoir en user plus librement et sans être reconnues.--Oh! quel immense avantage que de savoir profiter de l'occasion. A qui me demanderait ce qui importe le plus en amour, je répondrais que c'est tout d'abord de savoir saisir le moment opportun; en second lieu cela encore, et, en troisième lieu toujours cela. C'est de là que tout dépend.--Il m'est arrivé souvent de manquer une bonne fortune; parfois, pour n'avoir pas été assez entreprenant; que Dieu garde de tout mal quiconque, à cet égard, en est encore à se moquer de moi! En ce siècle, il faut plus de témérité que je n'en ai, témérité dont les jeunes gens s'excusent en la mettant sur le compte de la chaleur qui les transporte, mais que, si elles y regardaient de près, les femmes reconnaîtraient provenir plutôt du mépris qu'on a pour leur vertu. C'était une superstition chez moi que de craindre de les offenser, car je suis porté à respecter ce que j'aime; de plus, indépendamment de ce qu'en pareille circonstance un manque de respect déprécie la faveur qui nous est faite, j'aime qu'on s'y comporte un peu comme un enfant, qu'on se montre timide et qu'on soit aux petits soins.--J'ai d'ailleurs, sinon toute, du moins quelque peu de cette honte qui est sottise dont parle Plutarque, et j'ai eu à en pâtir et à le regretter sous maints rapports dans le cours de ma vie; c'est là un défaut qui s'accorde assez mal avec ma nature en général, mais ne sommes-nous pas un composé de sentiments et d'idées en perpétuelle contradiction? J'ai de la peine quand j'éprouve un refus, comme aussi lorsque c'est moi qui refuse; il m'en coûte tant de causer de la contrariété à autrui, que dans les occasions où c'est un devoir pour moi d'essayer de décider quelqu'un à une chose qui lui est pénible et où l'hésitation est permise, je n'insiste que faiblement et à contre-cœur. Dans les affaires de ce genre où je suis directement intéressé, bien qu'Homère dise avec raison «que chez un indigent la honte est une sotte vertu», je charge d'ordinaire un tiers de subir ce désagrément à ma place, de même que je décline toute mission de ce genre quand on veut m'y employer; car ma timidité est telle sur ce point qu'il m'est arrivé parfois d'avoir la volonté de refuser et de n'en avoir pas la force.
Donc c'est folie d'entreprendre de combattre chez les femmes un désir si cuisant et si naturel. Aussi lorsque je les entends se vanter que, de par leur volonté, leur imagination est demeurée vierge et insensible, je me moque d'elles, elles reculent par trop. Si c'est une vieille décrépite, n'ayant plus de dents, ou une jeune qui soit étique et s'en aille de la poitrine qui tient ce langage, elles peuvent avoir l'apparence de dire vrai sans toutefois être complètement à croire; mais dans la bouche de celles qui se meuvent et respirent encore, c'est vouloir trop prouver, elles n'en rendent leur vertu que plus suspecte. Les excuses inconsidérées qu'elles mettent en avant témoignent contre elles, comme il arriva à un gentilhomme de mes voisins qu'on soupçonnait d'impuissance, «_insensible aux plus lascives caresses, jamais il n'avait donné le moindre signe de vigueur_ (_Catulle_)». Trois ou quatre jours après ses noces, ce gentilhomme, pour faire croire aux moyens qui lui manquaient, jurait sans sourciller que vingt fois dans la nuit précédente il avait approché sa femme, propos dont on usa depuis pour le convaincre que jamais il ne l'avait connue et casser son mariage. Une pareille assertion ne signifie rien, puisqu'il ne saurait y avoir ni continence ni vertu, qu'autant qu'on a résisté à la tentation qui pousse à y manquer; la seule chose qu'elles soient fondées à dire, c'est qu'elles ne sont pas disposées à se rendre; les saints eux-mêmes s'expriment de la sorte. Je parle ici, bien entendu, des femmes qui, sachant bien ce qu'elles disent, se vantent de leur froideur et de leur insensibilité, et veulent qu'on prenne leurs affirmations au sérieux; car je n'y trouve pas à redire quand cela vient de celles dont, en parlant ainsi, le visage minaude et les yeux démentent les paroles et qui ne font qu'user d'une forme de langage qui leur est propre, où tout se qui se dit est à prendre à contre-pied. Je suis fort épris de la naïveté et de la liberté; mais il n'y a pas de milieu, et il faut que ces qualités conservent leur simplicité enfantine, sinon ce n'est plus qu'ineptie fort déplacée en pareil cas chez des dames et qui tourne immédiatement à l'impudence.
Ces formes déguisées qu'elles emploient, aussi bien que leurs mines, ne trompent que les sots; le mensonge y occupe une place d'honneur, et, bien qu'avec elles on n'avance que par voie détournée, on n'en arrive pas moins à la vérité par une fausse porte.--Puisque nous ne pouvons contenir l'imagination de la femme, que voulons-nous donc d'elle? Est-ce d'en combattre les effets? Mais combien sont ignorés, qui n'en portent pas moins atteinte à la chasteté: «_Souvent la femme fait ce qui peut se faire sans témoin_ (_Martial_)»; ce que nous craignons le moins est parfois ce qui est le plus à redouter; et, d'entre leurs péchés, ceux que rien ne trahit sont encore les pires: «_Je hais moins une femme vicieuse lorsqu'elle ne dissimule pas ses vices_ (_Martial_).» Il est des actes qui peuvent les déflorer, sans qu'il y ait impudicité de leur part, et qui plus est, sans qu'elles s'en doutent: «_Il est telle sage-femme qui, en inspectant de la main si une jeune fille est vierge, lui en fait perdre le caractère, soit sciemment, soit inconsciemment, soit par accident_ (_S. Augustin_)»; cela est arrivé à des jeunes filles cherchant à se rendre compte, à d'autres en se jouant. Nous ne saurions circonscrire avec précision ce que nous leur défendons, nous ne pouvons formuler nos exigences que d'une façon vague et générale; parfois même, l'idée que nous nous faisons de leur chasteté est ridicule. Parmi les exemples les plus singuliers que j'en puis donner, je citerai celui de Fatua femme de Faunus, qui, après ses noces, ne laissa plus apercevoir ses traits par aucun homme, et celui de la femme de Hiéron qui ne s'apercevait pas que son mari exhalait par le nez une odeur désagréable, s'imaginant que c'était là une particularité commune à tous les hommes. Pour que nous ayons satisfaction, il faudrait qu'elles devinssent insensibles et invisibles.
=C'est d'après l'intention qu'il faut juger si la femme manque ou non à ses devoirs; son infidélité ne peut toujours lui être reprochée; et puis, quel profit retirons-nous de prendre trop de souci de la sagesse de nos femmes?=--Reconnaissons donc que c'est principalement d'après l'intention qu'il faut juger s'il y a, ou non, manquement à ce devoir.
Il y a des maris qui ont éprouvé ce genre d'infortune, non seulement sans le reprocher à leur femme, sans y voir d'offense de leur part, mais en leur en ayant une grande obligation, trouvant même, dans leur conduite, une confirmation de leur vertu: telle qui préférait l'honneur à la vie, s'est prostituée et livrée aux embrassements forcenés d'un ennemi mortel pour obtenir la vie de son mari, faisant pour lui ce qu'elle n'eût jamais fait pour elle-même. Ce n'est pas ici le moment d'en citer des exemples; ils sont d'une nature trop élevée et trop riche pour prendre place dans ce cadre, réservons-les pour les produire en plus noble exposition. Mais, parmi ceux inspirés par des considérations plus vulgaires, ne voyons-nous pas tous les jours, autour de nous, des femmes qui se prêtent pour simplement être utiles à leurs maris, parfois sur leur ordre exprès et par leur entremise?
Dans l'antiquité Phaulius d'Argos offrit la sienne par ambition au roi Philippe; et, par civilité, un certain Galba, qui avait donné à souper à Mécène et voyait sa femme et son hôte commencer à se faire les yeux doux et échanger des signes d'intelligence, se laissa aller sur son coussin, feignant d'être accablé de sommeil, pour se prêter à leurs amours; ce qu'il avoua du reste d'assez bonne grâce, car un valet ayant été assez osé pour, à ce moment, faire main basse sur les vases qui étaient sur la table, il lui cria sans ambages: «Comment, coquin! tu ne vois donc pas que ce n'est que pour Mécène, que je suis endormi?»--Il y a des femmes de mœurs légères, dont la volonté est moins contaminée que chez d'autres qui ont une conduite d'apparence plus régulière.
Il y en a qui se plaignent d'avoir été vouées à la chasteté avant d'avoir atteint l'âge où elles ont eu leur pleine connaissance; de même j'en ai vu se plaindre, en toute sincérité, d'avoir été livrées à la débauche avant cet âge: peut-être était-ce par la faute de parents vicieux, peut-être par la misère qui est un rude conseiller. Aux Indes orientales, où la chasteté est particulièrement en honneur, il était admis par l'usage qu'une femme mariée pouvait s'abandonner à qui lui faisait présent d'un éléphant; la gloire d'être estimée un si haut prix, l'excusait. Le philosophe Phédon, qui était de bonne famille, fit métier, pour vivre, après la conquête de l'Elide son pays, de se prostituer contre argent comptant, à qui voulut de lui, et cela dura aussi longtemps que sa beauté le lui permit. Solon fut, dit-on, le premier qui, en Grèce, concéda aux femmes, par ses lois, la liberté de pourvoir par la prostitution aux besoins de l'existence, coutume qui, dit Hérodote, avait été introduite avant lui dans les institutions de plusieurs peuples.--Finalement, quel fruit nous rapporte ce souci qui nous est si pénible? si fondée que soit notre jalousie, encore faudrait-il voir si cette passion nous torture utilement? Eh bien, est-il quelqu'un qui pense avoir un moyen efficace de maîtriser la femme? «_Mettez-la sous clef, donnez-lui des gardiens; mais qui les gardera eux-mêmes? Elle est rusée, c'est par eux qu'elle commencera_ (_Juvénal_)»; la moindre facilité, en ce siècle si raffiné, lui suffit pour échapper.
=Il vaut mieux ignorer que connaître leur mauvaise conduite; un honnête homme n'est pas moins estimé parce que sa femme le trompe; c'est un mal qu'il faut garder secret. Mais c'est là un conseil qu'une femme jalouse ne saurait admettre, tant cette passion, qui l'amène à rendre la vie intolérable à son mari, la domine une fois qu'elle s'est emparée d'elle.=--La curiosité est toujours un défaut, mais ici, elle est pernicieuse: c'est folie de vouloir s'éclairer sur un mal qui ne comporte pas de traitement qui ne l'accroisse et ne l'aggrave, dont la honte s'augmente et acquiert de la publicité surtout par la jalousie, dont la vengeance qu'on en tire blesse plus nos enfants qu'elle ne nous guérit. Vous vous desséchez, vous mourrez à la peine, en voulant élucider une question aussi malaisée à vérifier. Combien piteusement y sont arrivés ceux qui, de mon temps, en sont venus à bout! Si celui qui vous dénonce l'infidélité de votre femme ne vous apporte en même temps le remède qui vous tire d'embarras, l'avis qu'il vous donne constitue une injure qui mérite plus un coup de poignard que s'il vous donnait un démenti. On ne se moque pas moins de celui qui se met en peine de se venger, que de celui qui ignore; la tache d'un mari trompé est indélébile, celui qui une fois l'a été l'est pour toujours; le châtiment affirme son infortune plus encore que ne le fait la faute elle-même. Il est étrange de voir arracher de l'ombre et du doute nos malheurs privés et, en leur donnant des conséquences tragiques, les publier en quelque sorte à son de trompe; d'autant que ce sont des malheurs que nous ne ressentons que par la connaissance que nous en avons, car «Bonne femme» et «Bon ménage» se disent non de qui l'est, mais de qui l'on se tait. Il y a plus d'esprit à éviter cette ennuyeuse et inutile connaissance; aussi les Romains avaient-ils coutume, lorsqu'ils revenaient de voyage, de se faire précéder chez eux de quelqu'un chargé d'annoncer leur arrivée à leurs femmes, afin de ne pas les surprendre. C'est aussi pour cela que chez certaine nation, avait été établi l'usage que le prêtre couchât le premier avec la mariée, le jour des noces, pour ôter au mari le doute et la curiosité de chercher à savoir, dès ses premiers rapports avec elle, si elle lui venait vierge, ou déflorée par un autre qui l'aurait possédée avant lui.
Mais, dira-t-on, il y a les propos du monde. Je sais cent honnêtes gens qui sont des maris trompés, sans qu'on en parle, ni que cela ait fait esclandre. On plaint un galant homme auquel cela arrive, mais l'estime qu'on a pour lui n'en est pas altérée. Faites donc qu'en raison de votre vertu votre infortune passe inaperçue, que les gens de bien vous gardent leur sympathie, et qu'à celui qui vous a outragé la pensée en soit odieuse. Et puis, à qui, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, «_jusqu'au général qui a commandé tant de légions et qui, en tout, est supérieur à un misérable comme toi_ (_Lucrèce_)», ne prête-t-on pas pareille mésaventure? C'est une imputation qu'en ta présence tu vois adresser à tant de personnes honorables, que tu peux bien penser que tu ne dois pas être épargné quand tu n'es pas là. Il n'est pas jusqu'aux dames qui n'en plaisantent; mais de quoi plaisante-t-on davantage, en ces temps-ci, si ce n'est d'un ménage paisible et bien assorti? Chacun de vous a infligé cet affront à quelqu'un: attendez-vous à la pareille, car compensations et représailles sont dans l'ordre naturel des choses.
La fréquence de cet accident doit aujourd'hui en tempérer l'amertume, car il est presque passé en coutume.
Malheureuse passion! qui a encore le désagrément qu'on ne peut s'en entretenir avec autrui: «_Le sort nous envie jusqu'à la consolation de faire entendre nos plaintes_ (_Catulle_)!» A quel ami, en effet, confier nos doléances sans que, s'il n'en rit, cela ne lui donne l'idée et ne le renseigne sur la possibilité de prendre part, lui aussi, à la curée! Les sages gardent le secret sur les amertumes comme sur les douceurs du mariage; et, parmi les désagréments que présente le cas qui nous occupe, l'un des principaux pour un homme bavard, comme je le suis, c'est qu'il est dans les usages qu'il est indécent de communiquer à des tiers ce que l'on en sait et ce que l'on en ressent, et qu'il y a même inconvénient à le faire.
Ce serait temps perdu que de donner ce même conseil aux femmes pour les dégoûter d'être jalouses; elles sont par nature si soupçonneuses, si frivoles, si curieuses, qu'il ne faut pas espérer les guérir en les traitant suivant les règles. Elles se corrigent souvent de ce défaut, mais en revenant à la santé dans des conditions beaucoup plus à redouter que n'était la maladie elle-même; car il en est ici comme de ces enchantements qui ne vous débarrassent de votre mal qu'en le transmettant à un autre: quand cette fièvre les quitte, vrai dire, si quelque chose peut nous faire plus souffrir que leur jalousie; c'est le plus dangereux état d'esprit en lequel elles peuvent se trouver, comme la tête est des parties de leur corps ce qu'elles ont de pire. Pittacus disait que «chacun avait son infirmité; que la sienne c'était la mauvaise tête de sa femme, et que, n'était cela, il s'estimerait heureux sous tous rapports». C'est un bien grand inconvénient; et s'il a pesé si lourdement sur l'existence d'un homme si juste, si sage, si vaillant, que toute sa vie il en ait souffert, qu'en advient-il de nous qui sommes de si minces personnages?--Le sénat de Marseille jugea sainement, en accédant à la requête de ce mari qui demandait l'autorisation de se tuer pour échapper à la vie infernale que lui faisait sa femme, car c'est là un mal qui ne disparaît qu'en emportant la pièce et auquel il n'est d'autre expédient que la fuite ou la souffrance, solutions toutes deux également fort difficiles.
Celui-là s'y entendait, ce me semble, qui a dit que «pour qu'un mariage soit bon, il faut la femme aveugle et le mari sourd».
=Un mari ne gagne rien à user de trop de contrainte envers sa femme; toute gêne aiguise les désirs de la femme et ceux de ses poursuivants.=--Prenons garde d'un autre côté que ces obligations que nous leur imposons, par l'extension et la rigueur que nous y mettons, ne conduisent à deux résultats contraires à ce que nous nous proposons: qu'elles ne soient un stimulant pour ceux qui les harcèlent de leurs poursuites, et qu'elles-mêmes n'en deviennent que plus faciles à se rendre.--Pour ce qui est du premier point, par ce fait que nous augmentons la valeur de la femme, nous surexcitons le désir de la conquérir et ajoutons au prix qu'on y attache. Ne serait-ce pas Vénus qui a ainsi fait adroitement renchérir sa marchandise, sachant bien qu'on transgresserait ces lois qui, par leurs sottes exigences, ne font que surexciter l'imagination et surélever les prix, car en somme, pour me servir de l'expression de l'hôte de Flaminius: toutes tant qu'elles sont, ne sont qu'un même gibier que différencie seule la sauce qui l'accompagne. Cupidon est un dieu rebelle, il met son plaisir à lutter contre la dévotion et la justice, et sa gloire à opposer sa toute-puissance à toute autre puissance que ce soit, à ce que toute règle cède devant la sienne: «_Sans cesse il cherche l'occasion de nouveaux excès_ (_Ovide_).»--Quant au second point, serions-nous autant trompés, si nous craignions moins de l'être? C'est dans le tempérament de la femme; mais la défense même qui lui en est faite l'y incite et l'y convie: «_Voulez-vous, elles ne veulent plus; ne voulez-vous plus, elles veulent_ (_Tacite_); _il leur répugne de suivre une roule qui leur est permise_ (_Lucain_).» Quelle meilleure preuve en avons-nous que le fait de Messaline, l'épouse de Claude? Au début, elle trompe son mari en cachette, ainsi que cela se fait; mais la stupidité de celui-ci lui rendant ses intrigues trop faciles, subitement elle dédaigne d'observer cet usage et la voilà qui se met à faire l'amour à découvert, avouant ses amants, les entretenant, leur donnant ses faveurs à la vue de tous; elle veut que son époux en prenne ombrage.
Mais rien de tout cela ne pouvant donner l'éveil à cette brute, et la trop lâche facilité avec laquelle il tolérait ses débordements, qu'il paraissait autoriser et légitimer, ôtant à ses plaisirs leur saveur et leur piquant, que fait-elle? Femme d'un empereur plein de vie et de santé, à Rome, en plein midi, à la face du monde entier, au milieu des fêtes et au cours d'une cérémonie publique, un jour que son mari était absent de la ville, elle épouse Silius qui depuis longtemps déjà était son amant! Ne semble-t-il pas que la nonchalance de son mari l'amenait à devenir chaste, ou qu'elle cherchait, en en épousant un autre, à accroître en elle l'ardeur de ses propres désirs par la jalousie qu'elle inspirerait à ce second époux, qu'elle surexciterait à son tour en lui résistant? Mais la première difficulté à laquelle elle se heurta fut aussi la dernière. La bête s'éveilla en sursaut et, comme il n'y a de pire que d'avoir affaire à ces gens qui font les sourds et semblent endormis, qu'en outre, ainsi que j'en ai fait l'expérience, cette patience excessive, quand elle vient à prendre fin, se traduit par des vengeances qui n'en sont que plus âpres, parce que, prenant feu subitement, la colère et la fureur qui se sont accumulées en nous éclatent du premier coup avec toute leur intensité; «_lâchant la bride à ses transports_ (_Virgile_)», Claude la fit mettre à mort, elle et un grand nombre de ceux auxquels elle s'était donnée, y compris certains qui n'en pouvaient mais, à l'égard desquels elle avait dû employer le fouet pour les décider à venir prendre place dans son lit.
=Lucrèce a peint les amours de Vénus et de Mars avec des couleurs plus naturelles que Virgile décrivant les rapports matrimoniaux de Vénus et de Vulcain; quelle vigueur dans ces deux tableaux si expressifs!
Caractère de la véritable éloquence.=--Ce que Virgile dit des rapports matrimoniaux de Vénus et de Vulcain, Lucrèce l'avait exprimé avec plus de naturel encore en décrivant ses moments d'abandon entre elle et Mars: «_Souvent le dieu des combats, le redoutable Mars, enivré de ton amour, se départit de sa fierté et s'effondre dans tes bras...Penché avidement sur ton sein, son souffle suspendu à tes lèvres, il ne peut assez se repaître de la vue de tes charmes. Alors que tu le tiens enlacé de ton beau corps, ô déesse, c'est le moment opportun pour lui parler en faveur des Romains_ (_Lucrèce_).»--Quand me reviennent à l'esprit les mots employés par ces deux poètes et dont la traduction atténue si notablement l'expression: _reiicit_ (s'effondre dans tes bras),--_pascit_ (il ne peut assez se repaître de tes charmes),--_pudet_, _inhians_ (penché avidement sur ton sein, son souffle suspendu à tes lèvres),--_molli favet_ (l'échauffe dans un tendre embrassement),--_medullas_, _labefacta_ (la chaleur l'envahit de partout et le pénètre jusqu'à la moelle des os),--_percurrit_ (sillonné de ses rubans de feu),--et ce _circumfusa_ (tu le tiens enlacé) si noble et mère de cet autre si gracieux _infusus_ (incarné en elle), j'ai du dédain pour ces locutions qui veulent être piquantes et sont si peu expressives, pour ces mots à allusions qui sont nés depuis.
A ces bonnes gens qu'étaient les anciens, ce n'était pas un style de temps à autre incisif et subtil qu'il fallait, mais un langage disant bien ce qu'il voulait dire, naturel, ne se départissant jamais de son énergie; l'épigramme se rencontre constamment chez eux, non seulement dans la conclusion, mais au commencement et au milieu; non seulement à la queue, mais à la tête, à l'estomac, aux pieds. Il n'y a rien de forcé, de traînant, tout y va à même allure, «_leur discours est d'une contexture virile, ils ne s'attachent pas à l'orner de fleurs_ (_Sénèque_)». Ce n'est pas une éloquence efféminée, où rien ne choque; elle est nerveuse, solide, elle satisfait et ravit plus encore qu'elle ne plaît, et les esprits sont conquis d'autant plus qu'ils sont mieux trempés.--Quand je vois cette façon audacieuse de s'exprimer, si vive, si profonde, je ne dis pas que c'est «bien dire», je dis que c'est «bien penser». C'est la hardiesse de l'imagination qui élève et donne du poids aux paroles, «_c'est le cœur qui rend éloquent_ (_Quintilien_)»; de nos jours, on nomme jugement ce qui n'est que verbiage, et les belles phrases sont dites des conceptions ayant de l'ampleur. Ce que peignaient les anciens ne révèle pas tant la dextérité de main, que la forte impression que le sujet qu'ils traitaient faisait sur leur âme. Gallus parle simplement, parce qu'il conçoit de même. Horace ne se contente pas d'une expression superficielle, elle ne rendrait pas son idée; il voit plus clair et plus profondément; son esprit crochète le magasin aux mots et aux expressions et y fouille pour y prendre ce qui peindra le mieux sa pensée; il lui faut plus que ce qu'on y trouve d'ordinaire, comme sa conception dépasse, elle aussi, ce qui est courant. Plutarque dit qu'il apprit le latin par les choses qui lui étaient décrites en cette langue; il en est ici de même, le sens éclaire et fait ressortir les termes employés; ce ne sont plus simplement des sons; ils ont chair et os; ils signifient plus qu'ils ne disent, et il n'est pas jusqu'aux imbéciles qui ne saisissent quelque chose de ce dont il s'agit.--En Italie, je disais tout ce qui me plaisait en fait de conversations banales; mais quand elles portaient sur des points sérieux, je n'aurais pas osé me fier à un idiome que je n'étais pas en état de plier et d'adapter à mon sujet, en dehors des acceptions communes; en pareil cas, je veux pouvoir y mettre quelque chose de moi.
=Enrichir et perfectionner leur langue est le propre des beaux écrivains; combien sont peu nombreux ceux du siècle de Montaigne se trouvant être de cette catégorie.=--Les beaux esprits ajoutent à la richesse de la langue par la manière dont ils la manient et l'emploient; non pas tant en innovant qu'en y introduisant plus de vigueur et la rendant apte à plus d'applications diverses, en l'étirant et lui donnant de l'élasticité. Ils n'y apportent pas de mots nouveaux, mais ils donnent de la valeur à ceux auxquels ils ont recours, les accentuent et fixent leur signification et leur usage; ils font admettre des tournures de phrase nouvelles et tout cela avec prudence et à propos. Mais à combien peu est-il donné qu'il en soit ainsi! on peut en juger par nombre d'écrivains français de ce siècle.
Ils sont assez hardis et dédaigneux du passé, pour ne pas suivre la voie commune, mais leur peu d'invention et de discrétion les perd; on ne voit chez eux qu'une affectation assez misérable pour ce qui est étrange, des circonlocutions froides et absurdes qui, au lieu de relever le sujet, le rabaissent; pourvu qu'ils produisent quelque nouveauté qui leur fournisse de quoi s'applaudir, peu leur importe son plus ou moins de justesse; pour la satisfaction de produire un mot nouveau, ils cessent de se servir de ceux employés d'habitude, qui souvent ont plus de force et d'énergie.
=La langue française se prête mal, en l'état, à rendre les idées dont l'expression comporte de l'originalité et de la vigueur; mais on n'en tire pas tout ce que l'on pourrait. On apporte aussi trop d'art dans le langage employé pour les sciences.=--Notre langue me semble assez étoffée, mais manquer un peu de façon. Elle en aurait autant que besoin est, si on mettait à contribution le jargon dont nous usons à la chasse et à la guerre, qui constitue une mine de fort rendement. A l'instar des plantes, les diverses formes que revêt le langage, s'amendent et se fortifient par la transplantation. Le nôtre est suffisamment fourni, mais ne se prête pas aisément à être manié avec vigueur; il est d'ordinaire hors d'état de rendre de fortes idées. Si vous voulez en exprimer de cet ordre, vous le sentez languir et fléchir sous vous; il faut qu'à défaut de ressources qui lui sont propres, le latin pour les uns, le grec pour les autres, viennent à son secours.--Parmi ces mots de Virgile et de Lucrèce que j'ai signalés plus haut, il en est dont nous ne saisissons que difficilement l'énergie, parce que l'usage et l'emploi fréquents en ont un peu avili et par trop vulgarisé la grâce; de même dans notre langue, telle qu'on la parle communément, il y a des tournures de phrase excellentes, des métaphores dont la beauté n'est flétrie que par le long temps auquel en remonte l'emploi et dont la vivacité de couleur est ternie par un usage trop courant; mais cela ne leur ôte rien de leur goût pour ceux qui ont le palais délicat, et ne porte pas atteinte à la gloire de ceux d'entre les auteurs anciens qui, selon toute probabilité, ont été les premiers à donner à ces mots le relief qu'ils ont acquis.
On emploie pour les sciences un style trop relevé, trop artificiel, qui diffère du style naturel dont on use d'habitude. Mon page fait l'amour et en connaît le langage; lisez-lui Léon l'hébreu et Ficin, on y parle de lui, de ses pensées, de ses actions, et cependant il n'y comprend rien. Je ne reconnais * pas dans Aristote la plupart des impressions que j'éprouve ordinairement; on les a couvertes, affublées d'une autre robe, pour l'usage de l'école. Assurément ils doivent avoir raison d'en agir ainsi; toutefois si j'étais du métier, autant on apporte d'art à travestir la nature, autant je m'appliquerais à traiter l'art avec tout le naturel possible. Quant à Bembo et Equicola, je n'en parlerai même pas.
=Montaigne, quand il écrivait, aimait à s'isoler et à se passer de livres pour ne pas se laisser influencer par les conseils et ses lectures; il ne faisait exception que pour Plutarque.=--Quand j'écris, je n'ai recours ni aux livres, ni aux souvenirs que j'en conserve, de peur qu'ils n'influencent ma manière d'écrire, sans compter que les bons auteurs me désespèrent par trop et me découragent. J'imite volontiers la façon de ce peintre qui, ayant représenté des coqs d'une façon peu heureuse, défendait à ses aides, pour empêcher toute comparaison, de laisser entrer de vrais coqs dans son atelier.
J'aurais plutôt besoin, pour me donner un peu de brillant, d'appliquer le procédé d'Antigénide, ce musicien qui, lorsqu'il avait à jouer sa musique, faisait en sorte qu'avant ou après qu'il s'était fait entendre, les assistants eussent à endurer l'audition de quelques autres mauvais chanteurs. Mais il m'est plus difficile de me défaire de Plutarque. Cet auteur est si universel et si complet, qu'en toutes occasions, quelque extraordinaire que soit le sujet dont vous vous occupiez, il s'ingère dans votre travail, vous tend une main libérale et vous est une source intarissable de richesses et d'embellissements; aussi ai-je peine à le voir si fort exposé à être pillé par ceux qui le hantent. Pour moi, chaque fois que je le fréquente si peu que ce soit, je ne puis m'empêcher de lui soutirer une cuisse ou une aile.
J'ai aussi à dessein décidé d'écrire cet ouvrage chez moi, en pays sauvage, où personne ne me vient en aide, ni ne me corrige; où je ne fréquente que des gens qui ne comprennent même pas le latin de leur «patenôtre», et le français encore moins. Fait ailleurs, il eût été meilleur, mais il eût été moins de moi; et son but principal, comme son mérite, sont d'être exactement moi. Je corrige bien une erreur accidentelle (elles y foisonnent, parce que j'écris au courant de la plume, sans faire attention), mais les imperfections journalières et à l'état d'habitude qui sont en moi, ce serait de la déloyauté de les faire disparaître. Quand on me dit, ou que je me suis dit à moi-même: «Tu abuses des figures,--voilà un mot des crus de la Gascogne,--c'est là une locution scabreuse (je n'en écarte aucune de celles qui, en France, s'emploient en pleine rue, et ceux qui prétendent opposer la grammaire à l'usage sont de drôles de gens),--ce passage témoigne de l'ignorance,--celui-ci est paradoxal,--en voici un par trop bouffon,--tu plaisantes trop souvent, on croit que tu parles sérieusement, alors que tu badines»;--je réponds: «C'est vrai», mais je ne corrige que les fautes d'inattention et non celles qui me sont habituelles. Est-ce que ce n'est pas ainsi que toujours je parle?
Est-ce que je ne me représente pas tel que je suis? Eh bien, cela suffit. J'en suis arrivé à ce que je voulais, puisque tout le monde me reconnaît dans mon livre, et le retrouve en moi.
=Il a une grande tendance à imiter les écrivains dont il lit les ouvrages, aussi traite-t-il de préférence des sujets qui ne l'ont pas encore été; n'importe lequel, un rien lui suffit.=--J'ai, comme les singes, une forte propension à l'imitation. Quand je me mêlais de faire des vers (je n'en ai jamais fait qu'en latin), ils accusaient d'une façon évidente le poète que j'avais lu en dernier lieu; de même mes Essais: les premiers feuillets sentent un peu un terroir autre que le mien; à Paris, je parle un langage un peu différent qu'à Montaigne.
Une personne que je regarde avec attention, imprime facilement en moi quelque chose d'elle; ce que je considère, je m'en empare: une attitude peu convenable, une grimace déplaisante, une forme de langage ridicule, les défauts principalement; plus ces travers me frappent, plus ils me demeurent accrochés et ils ne s'en vont qu'à force que je les secoue. On m'a vu plus souvent jurer, sous l'influence du milieu où je me trouvais, que par tempérament, imitation désastreuse comme celle de ces singes horribles par leur taille et leur force, que le roi Alexandre rencontra dans certaines contrées de l'Inde, et dont il eût été difficile de venir à bout, s'ils n'en avaient fourni eux-mêmes le moyen par leur disposition à contrefaire tout ce qu'ils voyaient faire, ce qui amena ceux qui les chassaient à leur apprendre, en le faisant eux-mêmes devant eux, à chausser des souliers en nouant force cordons, à s'affubler la tête d'accoutrements avec nœuds coulants,