SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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puis, il est des caractères ainsi faits, qui dédaignent ce qu'ils comprennent; ils m'estimeront d'autant plus qu'ils ne sauront ce que je veux dire et concluront de la profondeur de ma pensée par son obscurité, ce qu'à franchement parler, je hais très fort et éviterais si je savais faire autrement. Aristote se vante quelque part de rechercher de parti pris cette obscurité; c'est un grand tort.--Au début, je multipliais les chapitres, mais il m'a paru que cela rompait l'attention avant qu'elle ne fût éveillée et la faisait s'évanouir par le dédain qu'elle éprouvait à se recueillir et à se fixer pour si peu; je me suis mis alors à les faire plus longs, ce qui oblige à apporter à leur lecture une intention bien arrêtée et à y consacrer un temps déterminé. Ne pas donner au moins une heure à une semblable occupation, c'est ne vouloir rien y donner; et ce n'est pas faire, que de ne pas se donner tout entier à ce que l'on fait. De plus, il m'est personnellement commode de ne m'exprimer qu'à moitié, de parler un peu confusément et à tort et à travers; et j'en veux à la raison qui vient y jouer le rôle de trouble-fête. Je trouve qu'elle est fort gênante et se paie trop cher, quand elle s'immisce au nom de la vertu dans les projets extravagants que nous formons au cours de la vie et dans les opinions fantaisistes que nous concevons. Par contre, je m'emploie à tirer parti de la bêtise, de la vanité, si elles peuvent m'être une cause de plaisir, et je m'abandonne à mes penchants naturels sans y regarder de bien près.

=Affection particulière de Montaigne pour la ville de Rome, due aux souvenirs des grands hommes qu'elle a produits; aujourd'hui encore n'est-elle pas la ville universelle et la seule qui ait ce caractère?=--J'ai vu ailleurs, en bien des lieux, des ruines de monuments, des statues, un ciel, des terres autres; l'homme y est toujours le même. Bien que cela soit vrai partout, je ne puis cependant, aussi souvent que je vois les restes de l'ancienne Rome, si grande, si puissante, me défendre de l'admirer et de la révérer.

Le culte des morts nous est recommandé; or, dès mon enfance, j'ai été nourri des souvenirs de ceux-ci. Je savais ce qui se rapportait à cette capitale de l'univers, bien avant d'être initié à mes propres affaires; je connaissais le Capitole et sur quel plan il est construit, avant de connaître le Louvre; je savais ce qu'était le Tibre, avant de connaître la Seine. J'ai été plus occupé, bien qu'ils soient trépassés, du caractère et de la fortune des Lucullus, des Métellus et des Scipions que d'aucuns des nôtres. Mon père, mort aussi, l'est pour moi au même degré qu'eux; il s'est autant éloigné de moi depuis dix-huit ans qu'il n'est plus, qu'eux en seize siècles, et pourtant je ne cesse d'embrasser et de cultiver sa mémoire; son amitié, sa société sont toujours aussi vivement présentes à mon esprit, car il est dans mon tempérament de mieux remplir peut-être mes devoirs envers les morts qu'envers les vivants; ne pouvant s'aider, ils n'en ont, ce me semble, que plus de droits à mon assistance; la gratitude est là, à même de se montrer dans tout son éclat; un bienfait perd de son mérite, lorsqu'on peut s'attendre à être payé de retour. Arcésilas, rendant visite à Ctesibius qui était malade, et le trouvant dénué de ressources, glissa tout doucement sous le chevet de son lit de l'argent dont il lui faisait don, le tenant en outre quitte de lui en savoir gré en le lui laissant ignorer. Ceux qui ont mérité mon amitié et ma reconnaissance, ne les ont pas perdues pour n'être plus; je m'acquitte d'autant mieux et avec plus de soin vis-à-vis d'eux, qu'ils ne sont plus là et qu'ils l'ignorent; je parle encore plus affectueusement de mes amis, quand ils n'ont plus possibilité d'apprendre ce que je dis d'eux. J'ai cent fois entamé des discussions pour la défense de Pompée et la cause de Brutus; la sympathie que je leur porte subsiste toujours; même aux choses présentes, nous ne nous y attachons que par un effet de notre imagination. Reconnaissant mon inutilité en ce siècle, je me rejette sur cet autre, et j'en suis si aveuglément séduit, que ce qui touche cette vieille Rome, à l'époque où elle était libre, juste et florissante (car je n'en aime ni les débuts, ni le déclin), m'intéresse et me passionne; c'est pourquoi, aussi souvent que je revois l'emplacement de ses rues et de ses maisons, ses ruines qui s'enfoncent sous terre jusqu'aux antipodes, c'est toujours avec le plus grand intérêt. Est-ce un effet de la nature ou une erreur d'imagination qui font que la vue des lieux que nous savons avoir été habités et fréquentés par des personnages dont la mémoire s'est conservée, nous émeut peut-être plus que le récit de leurs actes ou la lecture de leurs écrits? «_Tant les lieux sont propres à réveiller en nous des souvenirs! Dans cette ville, tout arrête la pensée; partout où l'on marche, on foule quelque histoire mémorable_ (_Cicéron_).» Je prends plaisir à me figurer leur visage, leur attitude, leurs vêtements; je me répète ces grands noms et les fais retentir à mes oreilles; «_j'honore ces grands hommes et ne prononce jamais leurs noms qu'avec respect_ (_Sénèque_)». Des choses qui sont grandes et admirables en quelques-unes de leurs parties, j'admire jusqu'à ce qu'elles ont d'ordinaire; que j'aurais eu du plaisir à les voir deviser, se promener, souper! Il y aurait ingratitude à mépriser leurs reliques et ce qui nous rappelle tant d'hommes de bien, de si haute valeur, que j'ai vus vivre et mourir et qui, par leur exemple, nous donnent tant de bons enseignements, si nous savions les suivre.

Et puis, cette même Rome telle qu'elle est de nos jours mérite qu'on l'aime. Elle est depuis si longtemps l'alliée, à tant de titres, de notre couronne! C'est la seule ville universelle, elle appartient à tous. Le souverain qui la gouverne a également action sur le reste du monde; elle est la métropole de la Chrétienté; l'Espagnol comme le Français y sont chez eux; pour devenir prince de cet état, il ne faut qu'être chrétien quel que soit le pays qui vous ait vu naître. Il n'est pas de lieu ici-bas, auquel le ciel ait octroyé ses faveurs en si grande abondance et d'une façon aussi continue; sa décadence même est glorieuse et son prestige demeure. «_Plus précieuse encore par ses ruines superbes_ (_Sidoine Apollinaire_)», jusque dans le tombeau elle conserve l'apparence et le caractère de la capitale d'un empire: «_C'est ici surtout qu'on dirait que la nature s'est complu dans son œuvre_ (_Pline_).» On peut se reprocher et se défendre contre soi-même d'être sensible à une aussi vaine satisfaction; ce ne sont cependant pas des sentiments tout à fait frivoles, que ceux qui nous procurent du contentement; et, quels qu'ils soient, lorsqu'un homme de bon sens y trouve constamment sujet d'être satisfait, je n'ai pas le cœur de le plaindre.

=Il doit beaucoup à la fortune pour l'avoir ménagé jusqu'ici. L'avenir est inquiétant, mais que lui importe ce qui adviendra quand il n'y sera plus? il n'a pas d'enfant mâle qui continuera son nom. Au surplus, ne pas avoir d'enfant du tout, ne lui semble pas chose bien regrettable.=--Je dois beaucoup à la fortune qui, jusqu'à présent, ne s'est pas dressée contre moi, au delà du moins * de ce que j'étais à même de supporter; peut-être est-ce là sa façon de laisser en paix ceux qui ne l'importunent pas: «_Plus nous nous privons, plus les dieux nous accordent. Pauvre, je ne me range pas moins du parti de ceux qui ne désirent rien. A qui demande beaucoup, il manque toujours beaucoup_ (_Horace_).» Si elle continue, je quitterai cette terre heureux et satisfait; «_je ne demande rien de plus aux dieux_ (_Horace_)». Mais gare le choc s'il vient à se produire; c'est par milliers que se comptent ceux qui échouent au port!--Je me console aisément de ce qui surviendra ici quand je ne serai plus; le présent m'occupe assez, «_j'abandonne le reste à la fortune_ (_Ovide_)». Il est vrai que je n'ai pas cette cause qui rattache si fort, dit-on, l'homme à l'avenir quand il a des enfants héritiers de son nom et de son honneur; s'il est désirable d'en avoir, la situation critique que nous traversons me porte à elle seule à n'en pas désirer. Je tiens déjà trop par moi-même au monde et à la vie; il me suffit d'être aux prises avec la fortune, dans les circonstances de mon existence où je ne puis l'éviter, sans souhaiter que sous d'autres rapports elle ait encore plus de prise sur moi, et je n'ai jamais estimé que n'avoir pas d'enfants soit un malheur qui rende notre vie incomplète et restreigne notre contentement; la stérilité a bien aussi ses avantages. Les enfants sont du nombre des choses qui ne sont pas fort à désirer, surtout actuellement où il serait difficile qu'ils fussent bons, «_rien de bon ne peut naître, tant les germes sont corrompus_ (_Tertullien_)»; c'est cependant à juste titre qu'on les regrette, quand on les perd après les avoir eus.

=Il laissera après lui son patrimoine tel qu'il l'a reçu, la fortune ne lui ayant jamais octroyé que de légères faveurs sans consistance.=--Celui qui m'a laissé la gestion de ma maison, pronostiquait, en considérant combien j'aime peu à demeurer en place, que je la ruinerais. Il s'est trompé; j'en suis, à cet égard, au même point que lorsque je l'ai eue, si même je ne suis en un peu meilleure situation, sans charge qui la grève, comme sans bénéfice.

Si la fortune ne m'a causé aucun préjudice sérieux qui sorte de l'ordinaire, elle ne m'a pas fait davantage de grâce; tout ce qui est chez nous venant d'elle, y était avant moi et depuis plus de cent ans; je n'ai personnellement aucun bien sérieux et important que je doive à sa libéralité. J'en ai reçu quelques légères faveurs, mais rien de substantiel: des titres, des honneurs qu'à la vérité elle m'a offerts d'elle-même, sans que je les aie demandés; car, Dieu le sait, je suis positif et n'estime que ce qui est réel et, de plus, de gros rapport; si j'osais, j'avouerais que je trouve l'avarice presque aussi excusable que l'ambition, que la douleur est à éviter autant que la honte, la santé aussi désirable que la science, la richesse que la noblesse.

=De ces faveurs, il n'en est pas à laquelle il ait été plus sensible qu'au titre de citoyen romain. Teneur du document par lequel ce titre lui a été conféré; il le reproduit pour ceux que cela intéresse et aussi un peu par vanité.=--Parmi ces faveurs, toutes de vanité, que m'a faites la fortune, il n'y en a pas qui ait autant donné satisfaction au fond de niaiserie qui est en moi qu'une bulle authentique de bourgeoisie romaine qui m'a été conférée dernièrement, alors que j'étais à Rome; elle est pompeusement écrite en lettres d'or et dûment scellée, et m'a été octroyée avec la grâce la plus parfaite. Comme le libellé de ces titres varie et est plus ou moins élogieux, et qu'avant d'en avoir vu, j'aurais été bien aise que l'on m'en montrât la formule, je transcris ici le texte de celui qui m'a été remis pour satisfaire la curiosité de quiconque est possédé de ce même désir: _«Sur le rapport fait au Sénat par Orazio Massimi, Marzo Cecio, Alessandro Muti, Conservateurs de la ville de Rome, touchant le droit de cité romaine à accorder à l'Illustrissime Michel de Montaigne, Chevalier de l'Ordre de Saint-Michel et gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi Très Chrétien, le Sénat et le Peuple romain ont décrété: «Considérant que, par un antique usage, ceux-là ont toujours été adoptés par nous avec ardeur et empressement, qui, distingués en vertu et en noblesse, avaient servi et honoré notre République, ou pouvaient le faire un jour: Nous, pleins de respect pour l'exemple et l'autorité de nos ancêtres, nous croyons devoir imiter et conserver cette louable habitude. A ces causes, l'Illustrissime Michel de Montaigne, Chevalier de l'Ordre de Saint-Michel et gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi Très Chrétien, fort zélé pour le nom Romain, étant, en raison de son rang, de l'éclat de sa famille et de ses qualités personnelles, très digne d'être admis au droit de cité romaine par le suprême jugement et les suffrages du Sénat et du Peuple romain; il a plu au Sénat et au Peuple romain que l'Illustrissime Michel de Montaigne, orné de tous les genres de mérite et très cher à ce noble peuple, fût inscrit comme citoyen romain, tant lui que sa postérité, et appelé à jouir de tous les honneurs et avantages réservés à ceux qui sont nés citoyens ou patriciens de Rome ou le sont devenus au meilleur titre. En quoi le Sénat et le Peuple romain pensent qu'ils accordent moins un droit, qu'ils ne paient une dette; et que c'est moins un service qu'ils rendent, qu'un service qu'ils reçoivent de celui qui, en acceptant le droit de cité, honore et illustre la cité même.

«Les Conservateurs ont fait transcrire ce sénatus-consulte par les secrétaires du Sénat et du Peuple romain pour être déposé dans les archives du Capitole, et ont fait dresser cet acte, muni du sceau ordinaire de la ville. L'an de la fondation de Rome 2331, et de la naissance de Jésus-Christ 1581, le 13 de mars._ _«ORAZIO FOSCO, secrétaire du sacré Sénat et du Peuple romain._ _«VINCENTE MARTOLI, secrétaire du sacré Sénat et du Peuple romain.»_ N'étant bourgeois d'aucune ville, je suis bien aise de l'être de la plus noble qui fut et sera jamais. Si les autres s'examinaient avec attention comme je le fais, ils se trouveraient, comme je me trouve moi-même, vaniteux et frivoles à l'excès. Faire qu'il n'en soit pas ainsi m'est impossible; il faudrait, pour cela, me détruire moi-même.

Nous sommes tous imbus de ce défaut, autant les uns que les autres; il se manifeste un peu moins chez ceux qui s'en rendent compte, et encore n'en suis-je pas certain.

=C'est qu'en effet l'homme est tout vanité; et c'est parce qu'il est déçu par ce qu'il voit en lui, qu'il reporte constamment ses regards partout ailleurs qu'en lui-même.=--Ce sentiment et cette habitude qui existent chez tout le monde, de regarder ailleurs qu'en soi-même, répondent bien à un besoin que nous éprouvons. Nous sommes en effet, à nous-mêmes, un objet dont la vue ne peut que nous remplir de mécontentement; nous n'y voyons que misère et vanité, et il est fort à propos, pour que nous n'en soyons pas découragés, que la nature nous ait fait porter nos regards au dehors. Nous allons de l'avant, nous abandonnant au courant; quant à rebrousser chemin et faire que nos pensées se reportent sur nous, c'est trop pénible; nous en éprouvons ce même trouble, cette même résistance que la mer rejetée sur elle-même.

Chacun dit: Regardez les mouvements des corps célestes; regardez votre prochain: la querelle de celui-ci, le pouls d'un tel, le testament de cet autre; en somme, regardez toujours soit en haut, soit en bas, soit à côté, soit en avant, soit derrière vous. Le commandement que, dans l'antiquité, nous faisait le dieu de Delphes était paradoxal: Regardez sur vous votre esprit et votre volonté que vous appliquez ailleurs; au lieu de vous déverser, de vous répandre, contenez-vous, soutenez-vous, car on vous trahit, on vous réduit à rien, on vous dérobe à vous-même.

Ne vois-tu pas qu'au contraire, tout en ce monde a les regards constamment repliés sur lui-même et n'a d'yeux que pour se contempler soi-même? Toi, que tu regardes en dedans ou en dehors de toi, ta vanité est toujours en jeu; tout au plus est-elle moindre quand elle s'exerce dans des conditions restreintes. Sauf toi, ô homme, disait encore l'oracle, chaque chose commence par s'étudier elle-même et, selon ses propres besoins, limite ses travaux et ses désirs; eh bien, il n'en est pas une seule qui soit aussi dépourvue et que la nécessité presse autant que toi, qui embrasses l'univers: tu es un observateur auquel la science fait défaut, un magistrat sans juridiction, et finalement le bouffon de la comédie.

CHAPITRE X.

_En toutes choses, il faut se modérer et savoir contenir sa volonté._ =Montaigne ne se passionnait pour rien, se gardait de prendre aucun engagement, résistait même à ce à quoi le poussaient ses propres affections pour n'être pas entraîné, parce qu'une fois pris on ne sait plus où l'on va.=--Si je me compare à la généralité des hommes, peu de choses me touchent, ou, pour mieux dire, me captivent; car c'est avec raison qu'elles nous touchent, mais il ne faut pas qu'elles nous accaparent. J'ai grand soin d'augmenter, par l'étude et le raisonnement, ce privilège que j'ai d'être insensible qui, par nature, est fort prononcé chez moi, et a pour conséquence que peu de choses s'imposent à moi et me passionnent. J'ai de la perspicacité, mais je la reporte sur peu d'objets; je suis sensible et facile à émouvoir, mais ai la compréhension et l'application difficiles et concentrées.--Je ne me décide qu'à grand'peine à prendre des engagements; autant que je le puis, je ne m'emploie que pour moi; et, même dans ce cas, je suis porté à tenir en bride et contenir l'affection que je me porte, pour que ce sentiment ne m'envahisse pas complètement, parce qu'il me met à la merci des autres et que le hasard a sur lui plus d'action que moi-même; c'est au point que jusqu'à la santé que j'apprécie tant, je devrais me défendre de la désirer et de m'attacher à sa conservation avec une ardeur telle que j'en arrive à trouver les maladies insupportables.

On doit se garder également de trop de haine de la douleur et de trop d'amour du bien-être; Platon recommande de diriger notre vie en la tenant dans un juste milieu entre ces deux extrêmes.--Quant à ces affections qui me distraient de moi pour m'attacher ailleurs, je leur résiste dans toute la mesure de mes forces. J'estime qu'il faut se prêter à autrui et ne se donner qu'à soi-même. Si ma volonté était facile à s'engager et à entrer en action, je n'y résisterais pas, parce que je suis, par nature, trop impressionnable, et en fait, «_ennemi des affaires et né pour la tranquillité et le repos_ (_Ovide_)». Des débats contradictoires et opiniâtres tournant finalement à l'avantage de mon adversaire, un dénouement qui rendrait ridicules des poursuites ardentes que j'aurais entamées, me feraient cruellement souffrir. Si, comme tant d'autres, je m'y laissais entraîner, mon âme n'aurait jamais la force de supporter les alarmes et les émotions qu'éprouvent ceux qui acceptent une telle existence; elle serait, dès le début, disloquée par cette agitation intestine. Si quelquefois on m'a poussé à participer à la gestion d'affaires autres que les miennes, je n'ai promis que de les prendre en main et non de m'y donner corps et âme; de m'en charger, mais non de m'y incorporer; de m'en occuper, oui, et pas du tout de m'y passionner; je les examine, mais ne les couve pas. J'ai assez à faire pour mettre de l'ordre dans ce qui me touche intimement et intéresse tout mon être, à le régler, sans encore me mêler et me fatiguer de questions qui me sont étrangères; mes propres affaires, qui m'incombent naturellement et au premier chef, m'absorbent assez, sans y en joindre d'autres qui sont en dehors. Ceux qui savent combien ils se doivent à eux-mêmes et à quel point ils ont d'obligations à cet égard, trouvent que la charge que la nature leur a ainsi imposée est suffisamment lourde, et ne constitue pas une sinécure: «Tu as bien assez grandement à faire chez toi, ne t'en éloigne pas.»

=Beaucoup se font les esclaves des autres, se prodiguant pour s'employer à ce qui ne les regarde pas; il ne manque cependant pas sur notre route de mauvais pas dont il nous faut chercher à nous garder nous-mêmes.=--Les hommes se donnent en location; ce n'est pas pour eux-mêmes qu'ils doivent user de leurs facultés, mais pour ceux dont ils se sont faits les esclaves; ce sont ceux auxquels ils se sont loués qui sont en eux, et non eux. Cette disposition d'esprit, qui est fort répandue, ne me plaît pas. Il faut ménager la liberté de notre âme et ne l'engager que dans les circonstances où il est juste de le faire; et ces circonstances sont en petit nombre, si nous en jugeons sainement.--Voyez les gens disposés à se laisser appréhender et accaparer; ils se laissent ainsi faire en toutes choses pour les petites comme pour les grandes, pour ce qui les touche et ce qui ne les touche pas; ils s'ingèrent, sans plus y regarder, partout où il y a à travailler et * des obligations à remplir; ils ne vivent pas s'ils ne s'agitent à outrance: «_Ils ne recherchent la besogne que pour avoir de la besogne_ (_Sénèque_).» Ce n'est pas tant parce qu'ils veulent toujours aller que parce qu'ils ne peuvent se retenir, ni plus ni moins qu'une pierre ébranlée qui se détache et va, ne s'arrêtant dans sa chute que parce qu'elle ne peut rouler davantage. Pour certaines gens, s'occuper c'est faire preuve de capacité et de dignité; leur esprit cherche le repos dans le mouvement, comme font les enfants encore au berceau; ils peuvent se rendre ce témoignage qu'ils sont aussi serviables pour leurs amis, qu'importuns à eux-mêmes. Personne ne distribue son argent à autrui, et chacun lui distribue son temps et sa vie, choses dont nous sommes prodigues plus que de toutes autres et les seules cependant dont il nous serait utile et louable d'être avares. Mon tempérament est essentiellement différent: je m'observe et, d'ordinaire, ne tiens pas outre mesure à ce que je désire et désire peu; je ne m'occupe et ne me crée de travail que dans ces conditions, rarement et sans que cela porte atteinte à ma tranquillité. A tout ce que veulent et entreprennent ces gens qui se prodiguent, ils apportent toute leur volonté et leur impétuosité. Il y a en ce monde tant de mauvais pas, que, même dans les cas présentant le plus de sécurité, il faut poser le pied légèrement et superficiellement, glisser et ne pas appuyer; la volupté elle-même est douloureuse quand on va trop à fond: «_Tu marches sur un feu couvert de cendres perfides_ (_Horace_).»

=Élu maire de Bordeaux, Montaigne n'accepte cette charge qu'à son corps défendant; portrait qu'il fit de lui à Messieurs de Bordeaux.=--Messieurs de Bordeaux m'élurent maire de leur ville, alors que j'étais éloigné de France, et plus éloigné encore de penser que cela pouvait arriver. Je m'en excusai, mais on me démontra que je ne pouvais refuser, à quoi vint s'ajouter un ordre du roi d'accepter.--C'est une charge qui est d'autant plus belle qu'elle n'est ni rétribuée, ni de nature à procurer de bénéfice autre que l'honneur résultant de la façon dont on s'en acquitte. Sa durée est de deux ans, mais elle peut être continuée si on est élu à nouveau, ce qui arrive très rarement: je l'ai été; cela ne s'était produit auparavant que deux fois, il y avait quelques années pour M. de Lansac, et récemment pour M. de Birou, maréchal de France, auquel je succédais; j'ai été remplacé par M. de Matignon, qui était aussi maréchal de France, «_l'un et l'autre habiles administrateurs et braves guerriers_ (_Virgile_)»; je suis fier de m'être trouvé en si noble compagnie. La fortune a largement participé à cet événement et son intervention n'a pas été vaine; mon cas, en effet, a été celui d'Alexandre qui, ayant reçu d'abord avec dédain les ambassadeurs de Corinthe venus pour lui offrir le droit de bourgeoisie de leur ville, accepta ensuite en les remerciant de bonne grâce, quand ils lui eurent appris que Bacchus et Hercule figuraient au nombre de ceux auxquels ce titre avait été concédé.

Dès mon arrivée, je me fis connaître exactement et consciencieusement tel que je me sens être: sans mémoire, sans vigilance, sans expérience et sans énergie, mais aussi sans haine, sans ambition, sans violence, de telle sorte qu'on fût informé et instruit de ce que l'on avait à attendre de moi. Comme je devais mon élection uniquement à ce que l'on avait connu mon père et que c'était pour honorer sa mémoire, j'ajoutai très nettement que je serais fort désolé si une chose, quelle qu'elle fût, venait à occuper ma volonté au même degré que les affaires de la ville avaient jadis accaparé la sienne quand il en avait la gestion, alors qu'il était investi de ces mêmes fonctions auxquelles je venais d'être appelé. Je me souvenais l'avoir vu dans sa vieillesse, alors que j'étais enfant, l'âme cruellement agitée par les tracasseries que lui causaient les affaires publiques, oubliant et le calme dont il jouissait chez lui où les fatigues de l'âge l'avaient longtemps retenu avant ce moment, et son ménage et sa santé; ne comptant en vérité pour rien la vie, qu'il avait failli y perdre, par suite des longs et pénibles voyages auxquels ces intérêts l'obligeaient. Il était ainsi; ce tempérament était un effet de la grande bonté de sa nature; jamais il n'y eut d'âme plus charitable et dévouée au peuple. Ces dispositions que je loue chez les autres, je ne me les approprie pas; et, en cela, je ne suis pas sans excuse.

=On enseigne que nous devons nous oublier et ne travailler qu'au bien d'autrui; est-ce raisonnable? Le vrai sage qui sait bien ce qu'il se doit, trouve par là même ce qu'il doit aux autres.=--Mon père avait ouï dire qu'il faut s'oublier pour son prochain; que l'intérêt particulier n'est pas à prendre en considération, quand l'intérêt général est en jeu.--La plupart des règles et des préceptes de ce monde abondent dans ce sens, tendant à nous pousser hors de nous-mêmes et à y substituer ce qui importe au service de la société. Cela est vraiment bien imaginé de nous détourner et de nous distraire ainsi de ce qui nous intéresse directement, par crainte que nous y trouvant déjà naturellement portés, nous n'y tenions trop; rien n'a été épargné pour en arriver là. Ce n'est du reste pas une nouveauté; les sages ne prêchent-ils pas de n'avoir de considération pour les choses qu'en raison de leur utilité, et non d'après ce qu'elles sont? La vérité nous est souvent une cause d'empêchements, d'incompatibilités; nous devons fréquemment tromper, pour ne pas nous tromper; il nous faut fermer les yeux, imposer silence à notre jugement, pour redresser et corriger les conclusions résultant de ces difficultés qu'elle nous crée: «_Ce sont des ignorants qui jugent, et il faut souvent les tromper pour les empêcher de tomber dans l'erreur_ (_Quintilien_).» Nous ordonner de faire passer avant nous dans notre affection, trois, quatre, cinquante catégories de choses, c'est faire comme les archers qui, pour atteindre le but, visent beaucoup plus haut; pour redresser une baguette infléchie, il faut la courber en sens inverse.

J'estime que dans le culte de Pallas, il y avait, comme nous le voyons dans toutes les religions des mystères apparents destinés à être divulgués au public et d'autres plus secrets et d'ordre plus élevé, auxquels n'étaient initiés que les adeptes. Il est vraisemblable que dans ces derniers, était compris le degré exact d'amitié que chacun se doit à lui-même; non cette amitié de mauvais aloi qui nous fait rechercher d'une façon immodérée la gloire, la science, la richesse, etc., et les mettre au premier rang de notre affection comme parties intégrantes de notre être, ni cette amitié sans consistance et indiscrète comme celle que porte le lierre aux parois auxquelles il s'attache, qu'il pourrit et qu'il ruine; mais une amitié saine et réglée, non moins utile qu'agréable. Qui en connaît les devoirs et les exerce, est véritablement inspiré des Muses; il atteint au sommet de la sagesse humaine et du bonheur; sachant exactement ce qu'il se doit, il trouve que le rôle qui lui est dévolu comporte d'utiliser pour lui-même le concours des autres hommes et du monde et que, pour cela, il lui faut contribuer aux devoirs et aux charges de la société dont il fait partie. Celui qui ne vit en rien pour autrui, ne vit guère non plus pour lui-même: «_L'ami de soi-même est aussi, sachez-le, l'ami des autres_ (_Sénèque_).» La principale charge que nous ayons, c'est de nous conduire; c'est pour cela que nous sommes sur terre. Celui qui oublierait de vivre honnêtement, saintement, et croirait être quitte de son devoir en exhortant et disposant les autres à vivre ainsi, serait un sot; de même celui qui, pour son propre compte, néglige de vivre convenablement et gaîment, se sacrifiant pour faire qu'autrui vive de la sorte, prend à mon gré un parti mauvais et qui n'est pas dans l'ordre de la nature.

=Il faut se dévouer aux charges que l'on occupe, mais il ne faut ni qu'elles nous absorbent ni qu'elles nous passionnent, ce qui nous conduirait à manquer de prudence et d'équité.=--Je ne veux pas qu'on refuse aux charges qu'on accepte son attention, ses pas et démarches, son don de parole, sa fatigue, au besoin même son sang: «_tout prêt moi-même à mourir pour mes amis et ma patrie_ (_Horace_)»; seulement ce ne doit être qu'un prêt momentané et accidentel, l'esprit demeurant toujours au repos et en santé, n'être pas inactif, mais n'agir ni malgré lui ni entraîné par la passion. Agir simplement lui coûte si peu, qu'il agit même en dormant, aussi faut-il ne le mettre en branle qu'avec discrétion; car lorsque le corps que l'on charge, semble pas en être surchargé, l'esprit s'imagine qu'il peut plus encore et, n'écoutant que lui-même, donne parfois à ses exigences une extension et une augmentation souvent préjudiciables. Une même chose demande parfois des efforts physiques différents et une force de volonté qui n'est pas toujours la même, l'un va fort bien sans l'autre. Combien de gens se hasardent tous les jours dans des guerres qui leur sont indifférentes, et affrontent le danger dans des batailles dont la perte, s'ils viennent à être battus, ne troublera pas leur sommeil durant la nuit qui vient; tel autre, au contraire, demeuré chez lui à l'abri de dangers auxquels il n'ose même pas penser, est plus passionné pour l'issue de cette guerre, et en a l'âme plus obsédée que le soldat qui y expose son sang et sa vie. Je ne suis guère disposé à me mêler des affaires publiques s'il doit m'en coûter si peu que ce soit, ni à me donner aux autres en m'arrachant à moi-même.--Apporter de l'âpreté et de la violence pour obtenir la réalisation de ses désirs, nuit plus que cela ne sert au résultat que l'on poursuit; nous devenons impatients si les événements sont contraires ou se font attendre; nous sommes aigris et le soupçon nous gagne contre ceux avec lesquels nous sommes en affaire. Nous ne conduisons jamais bien une chose qui nous possède et nous mène: «_la passion est un mauvais guide_ (_Stace_)». Celui qui n'y emploie que son jugement et son adresse, agit avec plus d'à propos: il dissimule, cède, diffère à son aise, selon que les circonstances le comportent; s'il échoue, c'est sans en éprouver ni tourment ni affliction; il est tout prêt à renouveler sa tentative, il marche toujours maître de lui. Chez celui qu'enivre la violence et qui veut quand même, la nécessité l'amène à commettre beaucoup d'imprudences et d'injustices; l'impétuosité de son désir l'emporte, il devient téméraire; et si la fortune ne lui vient beaucoup en aide, ce qu'il obtient est peu de chose.--La philosophie veut que nous bannissions la colère quand nous punissons ceux qui nous ont offensés; non pour que notre vengeance soit moindre, mais pour qu'au contraire elle n'en porte que mieux et frappe davantage, ce à quoi, lui semble-t-il, la violence met obstacle. Non seulement la colère nous trouble mais, par elle-même, elle lasse le bras qui châtie; c'est un feu qui nous étourdit et épuise notre force, comme dans la précipitation où la hâte se donne à elle-même un croc-en-jambe qui l'entrave et l'arrête: «_Trop se hâter est une cause de retard; la précipitation retarde plus qu'elle n'avance_ (_Quinte Curce_).» Comme exemple de ce que nous en voyons journellement, l'avarice n'a pas de plus grand empêchement qu'elle-même; plus elle est rapace et intransigeante, moins elle rapporte; d'ordinaire, elle attire à elle plus rapidement le bien d'autrui, quand elle agit sous le masque de la libéralité.

=Supériorité d'un prince qui savait se mettre au-dessus des accidents de la fortune. Même au jeu, il faut être modéré; nous le serions plus, si nous savions combien peu nous est nécessaire.=--Un gentilhomme de mes amis, très honnête homme, faillit compromettre sa raison pour avoir pris trop à cœur les affaires d'un prince son maître et y avoir apporté une attention trop passionnée. Ce prince s'est lui-même peint ainsi qu'il suit: «Tout comme un autre, il ressent le poids des accidents; pour ceux auxquels il n'y a pas de remède, il se résout immédiatement à en supporter les conséquences; pour les autres, après avoir ordonné les précautions nécessaires pour y parer, ce que, grâce à la vivacité de son esprit, il peut faire promptement, il attend avec calme ce qui peut s'ensuivre.» De fait, je l'ai vu à l'œuvre, conservant une grande indifférence, toute sa liberté d'action et la plus complète impassibilité dans des situations de très haute importance et bien difficiles; je le tiens pour plus grand et plus capable dans la mauvaise fortune que dans la bonne; ses défaites sont plus glorieuses que ses victoires, ses insuccès que ses triomphes.

Même dans ce qui est vain et frivole, comme au jeu d'échecs, de paume et autres, apporter de l'âpreté et de l'ardeur au service d'un violent désir de l'emporter, fait qu'aussitôt notre esprit et nos membres ne se dirigent plus et que leurs mouvements deviennent désordonnés; on s'éblouit, on s'embarrasse soi-même. Celui qui envisage avec plus de modération le gain et la perte, est toujours maître de lui; moins on se pique, moins on se passionne au jeu, plus on le conduit avantageusement et plus on augmente ses chances.

Nous empêchons l'âme de prendre et de conserver, quand nous lui donnons trop à saisir; pour certaines choses il suffit de les lui présenter, pour d'autres de les lui attacher, d'autres sont à lui incorporer. Elle peut tout voir et sentir, mais ce n'est que d'elle-même qu'elle doit se sustenter; et, pour cela, il faut qu'elle ait été instruite de ce qui l'intéresse particulièrement, lui convient et qu'elle peut s'assimiler.

Les lois de la nature nous donnent justement cet enseignement. D'après la nature, disent les sages, personne n'est indigent (d'après nous, nous le sommes tous), et ils vont distinguant les désirs qu'elle nous inspire de ceux qui nous viennent du déréglement de notre imagination: ceux qui peuvent se réaliser viennent d'elle, ceux qui fuient devant nous, sans que nous puissions jamais les satisfaire, sont de nous; la pauvreté de biens est aisée à guérir, la pauvreté de l'âme impossible: «_Si l'homme se contentait de ce qui lui suffit, je serais assez riche; mais comme il n'en est rien, quelles richesses pourraient jamais me satisfaire_ (_Lucilius_)?»--Socrate voyant transporter en grande pompe, à travers la ville, des richesses en quantité: joyaux, meubles de prix, etc., dit: «Que de choses il y a là, que je ne désire pas!»--Douze onces d'aliment par jour suffisaient pour vivre à Métrodore; Épicure se suffisait avec moins encore; Métroclès dormait en hiver avec les moutons, en été dans les cloîtres des temples: «_La nature pourvoit à ce qu'elle exige_ (_Sénèque_)»; Cléanthe vivait du travail de ses mains