sur moy pasmé: i'ay tousiours eslancé du fonds des entrailles, les premieres paroles Latines: Nature se sourdant et s'exprimant à force, à l'encontre d'vn si long vsage: et cet exemple se dit d'assez d'autres. Ceux qui ont essaié de r'auiser les mœurs du monde, de mon temps, par nouuelles opinions, reforment les vices de l'apparence, ceux de l'essence ils les laissent là, s'ils ne les augmentent.
Et l'augmentation y est à craindre. On se seiourne volontiers de tout autre bien faire, sur ces reformations externes, de moindre coust et de plus grand merite: et satisfait-on à bon marché par là, les autres vices naturels consubstantiels et intestins. Regardez vn peu, comment s'en porte nostre experience. Il n'est personne, s'il s'escoute, qui ne descouure en soy, vne forme sienne, vne forme maistresse, qui lucte contre l'institution: et contre la tempeste des passions, qui luy sont contraires. De moy, ie ne me sens gueres agiter par secousse: ie me trouue quasi tousiours en ma place, comme font les corps lourds et poisans. Si ie ne suis chez moy, i'en suis tousiours bien pres: mes desbauches ne m'emportent pas fort loing: il n'y a rien d'extreme et d'estrange: et si ay des rauisemens sains et vigoureux. La vraye condamnation, et qui touche la commune façon de nos hommes, c'est, que leur retraicte mesme est pleine de corruption, et d'ordure: l'idée de leur amendement chafourree, leur penitence malade, et en coulpe, autant à peu pres que leur peché. Aucuns, ou pour estre collez au vice d'vne attache naturelle, ou par longue accoustumance, n'en trouuent plus la laideur.
A d'autres, duquel regiment ie suis, le vice poise, mais ils le contrebalancent auec le plaisir, ou autre occasion: et le souffrent et s'y prestent, à certain prix. Vitieusement pourtant, et laschement.
Si se pourroit-il à l'aduanture imaginer, si esloignee disproportion de mesure, où auec iustice, le plaisir excuseroit le peché, comme nous disons de l'vtilité. Non seulement s'il estoit accidental, et hors du peché, comme au larrecin, mais en l'exercice mesme d'iceluy, comme en l'accointance des femmes, où l'incitation est violente, et, dit-on, par fois inuincible. En la terre d'vn mien parent, l'autre iour que i'estois en Armaignac, ie vis vn paisant, que chacun surnomme le Larron. Il faisoit ainsi le conte de sa vie: Qu'estant nay mendiant, et trouuant, qu'à gaigner son pain au trauail de ses mains, il n'arriueroit iamais à se fortifier assez contre l'indigence, il s'aduisa de se faire larron: et auoit employé à ce mestier toute sa ieunesse, en seureté, par le moyen de sa force corporelle: car il moissonnoit et vendangeoit des terres d'autruy: mais c'estoit au loing, et à si gros monceaux, qu'il estoit inimaginable qu'vn homme en eust tant emporté en vne nuict sur ses espaules: et auoit soing outre cela, d'egaler, et disperser le dommage qu'il faisoit, si que la foule estoit moins importable à chaque particulier. Il se trouue à cette heure en sa vieillesse, riche pour vn homme de sa condition, mercy à cette trafique: de laquelle il se confesse ouuertement. Et pour s'accommoder auec Dieu, de ses acquests, il dit, estre tous les iours apres à satisfaire par bien-faicts, aux successeurs de ceux qu'il a desrobez: et s'il n'acheue (car d'y pouruoir tout à la fois, il ne peut) qu'il en chargera ses heritiers, à la raison de la science qu'il a luy seul, du mal qu'il a faict à chacun. Par cette description, soit vraye ou fauce, cettuy-cy regarde le larrecin, comme action des-honneste, et le hayt, mais moins que l'indigence: s'en repent bien simplement, mais en tant qu'elle estoit ainsi contrebalancee et compensee, il ne s'en repent pas. Cela, ce n'est pas cette habitude, qui nous incorpore au vice, et y conforme nostre entendement mesme: ny n'est ce vent impetueux qui va troublant et aueuglant à secousses nostre ame, et nous precipite pour l'heure, iugement et tout, en la puissance du vice. Ie fay coustumierement entier ce que ie fay, et marche tout d'vne piece: ie n'ay guere de mouuement qui se cache et desrobe à ma raison, et qui ne se conduise à peu pres, par le consentement de toutes mes parties: sans diuision, sans sedition intestine: mon iugement en a la coulpe, ou la louange entiere: et la coulpe qu'il a vne fois, il l'a tousiours: car quasi dés sa naissance il est vn, mesme inclination, mesme routte, mesme force. Et en matiere d'opinions vniuerselles, dés l'enfance, ie me logeay au poinct où i'auois à me tenir. Il y a des pechez impetueux, prompts et subits, laissons les à part: mais en ces autres pechez, à tant de fois reprins, deliberez, et consultez, ou pechez de complexion, ou pechez de profession et de vacation: ie ne puis pas conceuoir, qu'ils soient plantez si long temps en vn mesme courage, sans que la raison et la conscience de celuy qui les possede, le vueille constamment, et l'entende ainsin. Et le repentir qu'il se vante luy en venir à certain instant prescript, m'est vn peu dur à imaginer et former. Ie ne suy pas la secte de Pythagoras, que les hommes prennent vne ame nouuelle, quand ils approchent des simulacres des Dieux, pour recueillir leurs oracles. Sinon qu'il voulust dire cela mesme, qu'il faut bien qu'elle soit estrangere, nouuelle, et prestee pour le temps: la nostre montrant si peu de signe de purification et netteté condigne à cet office. Ils font tout à l'opposite des preceptes Stoiques: qui nous ordonnent bien, de corriger les imperfections et vices que nous recognoissons en nous, mais nous defendent d'en alterer le repos de nostre ame. Ceux-cy nous font à croire, qu'ils en ont grande desplaisance, et remors au dedans, mais d'amendement et correction ny d'interruption, ils ne nous en font rien apparoir.
Si n'est-ce pas guerison, si on ne se descharge du mal. Si la repentance pesoit sur le plat de la balance, elle emporteroit le peché. Ie ne trouue aucune qualité si aysee à contrefaire, que la deuotion, si on n'y conforme les mœurs et la vie: son essence est abstruse et occulte, les apparences faciles et pompeuses. Quant à moy, ie puis desirer en general estre autre: ie puis condamner et me desplaire de ma forme vniuerselle, et supplier Dieu pour mon entiere reformation, et pour l'excuse de ma foiblesse naturelle: mais cela, ie ne le doibs nommer repentir, ce me semble, non plus que le desplaisir de n'estre ny Ange ny Caton. Mes actions sont reglees, et conformes à ce que ie suis, et à ma condition. Ie ne puis faire mieux: et le repentir ne touche pas proprement les choses qui ne sont pas en nostre force: ouy bien le regret. I'imagine infinies natures plus hautes et plus reglees que la mienne. Ie n'amende pourtant mes facultez: comme ny mon bras, ny mon esprit, ne deuiennent plus vigoureux, pour en conceuoir vn autre qui le soit. Si l'imaginer et desirer vn agir plus noble que le nostre, produisoit la repentance du nostre, nous aurions à nous repentir de nos operations plus innocentes: d'autant que nous iugeons bien qu'en la nature plus excellente, elles auroyent esté conduictes d'vne plus grande perfection et dignité: et voudrions faire de mesme.
Lors que ie consulte des deportemens de ma ieunesse auec ma vieillesse, ie trouue que ie les ay communement conduits auec ordre, selon moy. C'est tout ce que peut ma resistance. Ie ne me flatte pas: à circonstances pareilles, ie seroy tousiours tel. Ce n'est pas macheure, c'est plustost vne teinture vniuerselle qui me tache. Ie ne cognoy pas de repentance superficielle, moyenne, et de ceremonie.
Il faut qu'elle me touche de toutes parts, auant que ie la nomme ainsin: et qu'elle pinse mes entrailles, et les afflige autant profondement, que Dieu me voit, et autant vniuersellement.
Quand aux negoces, il m'est eschappé plusieurs bonnes auantures, à faute d'heureuse conduitte: mes conseils ont pourtant bien choisi, selon les occurrences qu'on leur presentoit. Leur façon est de prendre tousiours le plus facile et seur party. Ie trouue qu'en mes deliberations passees, i'ay, selon ma regle, sagement procedé, pour l'estat du subiect qu'on me proposoit: et en ferois autant d'icy à mille ans, en pareilles occasions. Ie ne regarde pas, quel il est à cette heure, mais quel il estoit, quand i'en consultois. La force de tout conseil gist au temps: les occasions et les matieres roulent et changent sans cesse. I'ay encouru quelques lourdes erreurs en ma vie, et importantes: non par faute de bon aduis, mais par faute de bon heur. Il y a des parties secrettes aux obiects, qu'on manie, et indiuinables: signamment en la nature des hommes: des conditions muettes, sans montre, incognues par fois du possesseur mesme: qui se produisent et esueillent par des occasions suruenantes. Si ma prudence ne les a peu penetrer et profetizer, ie ne luy en sçay nul mauuais gré: sa charge se contient en ses limites. Si l'euenement me bat, et s'il fauorise le party que i'ay refusé: il n'y a remede, ie ne m'en prens pas à moy, i'accuse ma fortune, non pas mon ouurage: cela ne s'appelle pas repentir.
Phocion auoit donné aux Atheniens certain aduis, qui ne fut pas suiuy: l'affaire pourtant se passant contre son opinion, auec prosperité, quelqu'vn luy dit: Et bien Phocion, es tu content que la chose aille si bien? Bien suis-ie content, fit-il, qu'il soit aduenu cecy, mais ie ne me repens point d'auoir conseillé cela. Quand mes amis s'adressent à moy, pour estre conseillez, ie le fay librement et clairement, sans m'arrester comme faict quasi tout le monde, à ce que la chose estant hazardeuse, il peut aduenir au rebours de mon sens, par où ils ayent à me faire reproche de mon conseil: dequoy il ne me chaut. Car ils auront tort, et ie n'ay deu leur refuser cet office. Ie n'ay guere à me prendre de mes fautes ou infortunes, à autre qu'à moy. Car en effect, ie me sers rarement des aduis d'autruy, si ce n'est par honneur de ceremonie: sauf où i'ay besoing d'instruction de science, ou de la cognoissance du faict. Mais és choses où ie n'ay à employer que le iugement: les raisons estrangeres peuuent seruir à m'appuyer, mais peu à me destourner.
Ie les escoute fauorablement et decemment toutes. Mais, qu'il m'en souuienne, ie n'en ay creu iusqu'à cette heure que les miennes.
Selon moy, ce ne sont que mousches et atomes, qui promeinent ma volonté. Ie prise peu mes opinions: mais ie prise aussi peu celles des autres, fortune me paye dignement. Si ie ne reçoy pas de conseil, i'en donne aussi peu. I'en suis peu enquis, et encore moins creu: et ne sache nulle entreprinse publique ny priuee, que mon aduis aye redressee et ramenee. Ceux mesmes que la fortune y auoit aucunement attachez, se sont laissez plus volontiers manier à toute autre ceruelle qu'à la mienne. Comme cil qui suis bien autant ialoux des droits de mon repos, que des droits de mon auctorité, ie l'ayme mieux ainsi. Me laissant là, on fait selon ma profession, qui est, de m'establir et contenir tout en moy. Ce m'est plaisir, d'estre desinteressé des affaires d'autruy, et desgagé de leur gariement. En tous affaires quand ils sont passés, comment que ce soit, i'ay peu de regret: car cette imagination me met hors de peine, qu'ils deuoyent ainsi passer: les voyla dans le grand cours de l'vniuers, et dans l'encheineure des causes Stoïques. Vostre fantasie n'en peut, par souhait et imagination, remuer vn poinct, que tout l'ordre des choses ne renuerse et le passé et l'aduenir.
Au demeurant, ie hay cet accidental repentir que l'aage apporte.
Celuy qui disoit anciennement, estre obligé aux annees, dequoy elles l'auoyent deffait de la volupté, auoit autre opinion que la mienne. Ie ne sçauray iamais bon gré à l'impuissance, de bien qu'elle me face. _Nec tam auersa vnquam videbitur ab opere suo prouidentia, vt debilitas inter optima inuenta sit._ Nos appetits sont rares en la vieillesse: vne profonde satieté nous saisit apres le coup. En cela ie ne voy rien de conscience. Le chagrin, et la foiblesse nous impriment vne vertu lasche, et caterreuse. Il ne nous faut pas laisser emporter si entiers, aux alterations naturelles, que d'en abastardir notre iugement. La ieunesse et le plaisir n'ont pas faict autrefois que i'aye mescogneu le visage du vice en la volupté: ny ne fait à cette heure, le degoust que les ans m'apportent, que ie mescognoisse celuy de la volupté au vice. Ores que ie n'y suis plus, i'en iuge comme si i'y estoy. Moy qui la secouë viuement et attentiuement, trouue que ma raison est celle mesme que i'auoy en affoiblie et empiree, en vieillissant. Et trouue que ce qu'elle refuse de m'enfourner à ce plaisir, en consideration de l'interest de ma santé corporelle, elle ne le feroit non plus qu'autrefois, pour la santé spirituelle. Pour la voir hors de combat, ie ne l'estime pas plus valeureuse. Mes tentations sont si cassees et mortifiees, qu'elles ne valent pas qu'elle s'y oppose: tendant seulement les mains au deuant, ie les coniure. Qu'on luy remette en presence, cette ancienne concupiscence, ie crains qu'elle auroit moins de force à la soustenir, qu'elle n'auoit autrefois. Ie ne luy voy rien iuger à part soy, que lors elle ne iugeast, ny aucune nouuelle clarté. Parquoy s'il y a conualescence, c'est vne conualescence maleficiee. Miserable sorte de remede, deuoir à la maladie sa santé. Ce n'est pas à nostre malheur de faire cet office: c'est au bon heur de nostre iugement. On ne me fait rien faire par les offenses et afflictions, que les maudire. C'est aux gents, qui ne s'esueillent qu'à coups de fouët. Ma raison a bien son cours plus deliure en la prosperité: elle est bien plus distraitte et occupee à digerer les maux, que les plaisirs. Ie voy bien plus clair en temps serain. La santé m'aduertit, comme plus alaigrement, aussi plus vtilement, que la maladie. Ie me suis auancé le plus que i'ay peu, vers ma reparation et reglement, lors que i'auoy à en iouïr. Ie seroy honteux et enuieux, que la misere et l'infortune de ma vieillesse eust à se preferer à mes bonnes annees, saines, esueillees, vigoureuses. Et qu'on eust à m'estimer, non par où i'ay esté, mais par où i'ay cesse d'estre. A mon aduis, c'est le viure heureusement, non, comme disoit Antisthenes, le mourir heureusement, qui fait l'humaine felicité. Ie ne me suis pas attendu d'attacher monstrueusement la queuë d'vn philosophe à la teste et au corps d'vn homme perdu: ny que ce chetif bout eust à desaduoüer et desmentir la plus belle, entiere et longue partie de ma vie. Ie me veux presenter et faire veoir par tout vniformément. Si i'auois à reuiure, ie reuiurois comme i'ay vescu.
Ny ie ne pleins le passé, ny ie ne crains l'aduenir: et si ie ne me deçoy, il est allé du dedans enuiron comme du dehors. C'est vne des principales obligations, que i'aye à ma fortune, que le cours de mon estat corporel ayt esté conduit, chasque chose en sa saison, i'en ay veu l'herbe, et les fleurs, et le fruit: et en voy la secheresse.
Heureusement, puisque c'est naturellement. Ie porte bien plus doucement les maux que i'ay, d'autant qu'ils sont en leur poinct: et qu'ils me font aussi plus fauorablement souuenir de la longue felicité de ma vie passee. Pareillement, ma sagesse peut bien estre de mesme taille, en l'vn et en l'autre temps: mais elle estoit bien de plus d'exploit, et de meilleure grace, verte, gaye, naïue, qu'elle n'est à present, cassee, grondeuse, laborieuse. Ie renonce donc à ces reformations casuelles et douloureuses. Il faut que Dieu nous touche le courage: il faut que nostre conscience s'amende d'elle mesme, par renforcement de nostre raison, non par l'affoiblissement de nos appetits. La volupté n'en est en soy, ny pasle, ny descoulouree, pour estre apperceuë par des yeux chassieux et troubles.
On doibt aymer la temperance par elle mesme, et pour le respect de Dieu qui nous l'a ordonnee, et la chasteté: celle que les caterres nous prestent, et que ie doibs au benefice de ma cholique, ce n'est ny chasteté, ny temperance. On ne peut se vanter de mespriser et combatre la volupté, si on ne la voit, si on l'ignore, et ses graces, et ses forces, et sa beauté plus attrayante. Ie cognoy l'vne et l'autre, c'est à moy de le dire. Mais il me semble qu'en la vieillesse, nos ames sont subiectes à des maladies et imperfections plus importunes, qu'en la ieunesse. Ie le disois estant ieune, lors on me donnoit de mon menton par le nez: ie le dis encore à cette heure, que mon poil gris m'en donne le credit. Nous appellons sagesse, la difficulté de nos humeurs, le desgoust des choses presentes: mais à la verité, nous ne quittons pas tant les vices, comme nous les changeons: et, à mon opinion, en pis. Outre vne sotte et caduque fierté, vn babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et inassociables, et la superstition, et vn soin ridicule des richesses, lors que l'vsage en est perdu, i'y trouue plus d'enuie, d'iniustice et de malignité.
Elle nous attache plus de rides en l'esprit qu'au visage: et ne se void point d'ames, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l'aigre et le moisi. L'homme marche entier, vers son croist et vers son décroist. A voir la sagesse de Socrates, et plusieurs circonstances de sa condamnation, i'oseroy croire, qu'il s'y presta aucunement luy mesme, par preuarication, à dessein: ayant de si prés, aagé de soixante et dix ans, à souffrir l'engourdissement des riches allures de son esprit, et l'esblouïssement de sa clairté accoustumée.
Quelles metamorphoses luy voy-ie faire tous les iours, en plusieurs de mes cognoissans? c'est vne puissante maladie, et qui se coule naturellement et imperceptiblement: il y faut grande prouision d'estude, et grande precaution, pour euiter les imperfections qu'elle nous charge: ou aumoins affoiblir leur progrez. Ie sens que nonobstant tous mes retranchemens, elle gaigne pied à pied sur moy. Ie soustien tant que ie puis, mais ie ne sçay en fin, où elle me menera moy-mesme. A toutes auantures, ie suis content qu'on sçache d'où ie seray tombé.
CHAPITRE III.
IL ne faut pas se cloüer si fort à ses humeurs et complexions.
Nostre principalle suffisance, c'est, sçauoir s'appliquer à diuers vsages. C'est estre, mais ce n'est pas viure que se tenir attaché et obligé par necessité, à vn seul train. Les plus belles ames sont celles qui ont plus de varieté et de souplesse. Voyla vn honorable tesmoignage du vieil Caton: _Huic versatile ingenium sic pariter ad omnia fuit, vt natum ad id vnum diceres, quodcumque ageret._ Si c'estoit à moy à me dresser à ma mode, il n'est aucune si bonne façon, où ie voulusse estre fiché, pour ne m'en sçauoir desprendre.
La vie est vn mouuement inegal, irregulier, et multiforme. Ce n'est pas estre amy de soy, et moins encore maistre; c'est en estre esclaue, de se suiure incessamment: et estre si pris à ses inclinations, qu'on n'en puisse fouruoyer, qu'on ne les puisse tordre. Ie le dy à cette heure, pour ne me pouuoir facilement despestrer de l'importunité de mon ame, en ce qu'elle ne sçait communément s'amuser, sinon où elle s'empesche, ny s'employer, que bandee et entiere.
Pour leger subiect qu'on luy donne, elle le grossit volontiers, et l'estire, iusques au poinct où elle ayt à s'y embesongner de toute sa force. Son oysiueté m'est à cette cause vne penible occupation, et qui offense ma santé. La plus part des esprits ont besoing de matiere estrangere, pour se desgourdir et exercer: le mien en a besoing, pour se rassoir plustost et seiourner, _vitia otij negotio discutienda sunt_. Car son plus laborieux et principal estude, c'est, s'estudier soy. Les liures sont, pour luy, du genre des occupations, qui le desbauchent de son estude. Aux premieres pensees qui luy viennent, il s'agite, et fait preuue de sa vigueur à tout sens: exerce son maniement tantost vers la force, tantost vers l'ordre et la grace, se range, modere, et fortifie. Il a dequoy esueiller ses facultez par luy mesme. Nature luy a donné comme à tous, assez de matiere sienne, pour son vtilité, et des subiects propres assez, où inuenter et iuger. Le mediter est vn puissant estude et plein, à qui sçait se taster et employer vigoureusement. I'ayme mieux forger mon ame, que la meubler. Il n'est point d'occupation ny plus foible, ny plus forte, que celle d'entretenir ses pensees, selon l'ame que c'est. Les plus grandes en font leur vacation, _quibus viuere est cogitare_. Aussi l'a nature fauorisee de ce priuilege, qu'il n'y a rien, que nous puissions faire si long temps: ny action à laquelle nous nous addonnions plus ordinairement et facilement. C'est la besongne des Dieux, dit Aristote, de laquelle naist et leur beatitude et la nostre. La lecture me sert specialement à esueiller par diuers obiects mon discours: à embesongner mon iugement, non ma memoyre.
Peu d'entretiens doncq m'arrestent sans vigueur et sans effort. Il est vray que la gentillesse et la beauté me remplissent et occupent, autant ou plus, que le pois et la profondeur. Et d'autant que ie sommeille en toute autre communication, et que ie n'y preste que l'escorce de mon attention, il m'aduient souuent, en telle sorte de propos abatus et lasches, propos de contenance, de dire et respondre des songes et bestises, indignes d'vn enfant, et ridicules: ou de me tenir obstiné en silence, plus ineptement encore et inciuilement.
I'ay vne façon resueuse, qui me retire à moy: et d'autre part vne lourde ignorance et puerile, de plusieurs choses communes.
Par ces deux qualitez, i'ay gaigné, qu'on puisse faire au vray, cinq ou six contes de moy, aussi niais que d'autre quel qu'il soit.
Or suyuant mon propos, cette complexion difficile me rend delicat à la pratique des hommes: il me les faut trier sur le volet: et me rend incommode aux actions communes. Nous viuons, et negotions auec le peuple: si sa conuersation nous importune, si nous desdaignons à nous appliquer aux ames basses et vulgaires: et les basses et vulgaires sont souuent aussi reglees que les plus déliees: et toute sapience est insipide qui ne s'accommode à l'insipience commune: il ne nous faut plus entremettre ny de nos propres affaires, ny de ceux d'autruy: et les publiques et les priuez se demeslent auec ces gens là. Les moins tendues et plus naturelles alleures de nostre ame, sont les plus belles: les meilleures occupations, les moins efforcees. Mon Dieu, que la sagesse faict vn bon office à ceux, de qui elle renge les desirs à leur puissance! Il n'est point de plus vtile science. Selon qu'on peut: c'estoit le refrain et le mot fauory de Socrates. Mot de grande substance: il faut adresser et arrester nos desirs, aux choses les plus aysees et voysines.
Ne m'est-ce pas vne sotte humeur, de disconuenir auec vn milier à qui ma fortune me ioint, de qui ie ne me puis passer, pour me tenir à vn ou deux, qui sont hors de mon commerce: ou plustost à vn desir fantastique, de chose que ie ne puis recouurer? Mes mœurs molles, ennemies de toute aigreur et aspreté, peuuent aysement m'auoir deschargé d'enuies et d'inimitiez. D'estre aymé, ie ne dy, mais de n'estre point hay, iamais homme n'en donna plus d'occasion.
Mais la froideur de ma conuersation, m'a desrobé auec raison, la bien-vueillance de plusieurs, qui sont excusables de l'interpreter à autre, et pire sens. Ie suis tres-capable d'acquerir et maintenir des amitiez rares et exquises. D'autant que ie me harpe auec si grande faim aux accointances qui reuiennent à mon goust, ie m'y produis, ie m'y iette si auidement, que ie ne faux pas aysement de m'y attacher, et de faire impression où ie donne: j'en ay faict souuent heureuse preuue. Aux amitiez communes, ie suis aucunement sterile et froid: car mon aller n'est pas naturel, s'il n'est à pleine voyle. Outre ce, que ma fortune m'ayant duit et affriandé de ieunesse, à vne amitié seule et parfaicte, m'a à la verité aucunement desgousté des autres: et trop imprimé en la fantasie, qu'elle est beste de compagnie, non pas de troupe, comme disoit cet ancien.
Aussi, que i'ay naturellement peine à me communiquer à demy: et auec modification, et cette seruile prudence et soupçonneuse, qu'on nous ordonne, en la conuersation de ces amitiez nombreuses, et imparfaictes. Et nous l'ordonne lon principalement en ce temps, qu'il ne se peut parler du monde, que dangereusement, ou faucement. Si voy-ie bien pourtant, que qui a comme moy, pour sa fin, les commoditez de sa vie, ie dy les commoditez essentielles, doibt fuyr comme la peste, ces difficultez et delicatesse d'humeur. Ie louerois vn' ame à diuers estages, qui sçache et se tendre et se desmonter: qui soit bien par tout où sa fortune la porte: qui puisse deuiser auec son voisin, de son bastiment, de sa chasse et de sa querelle: entretenir auec plaisir vn charpentier et vn iardinier. I'enuie ceux, qui sçauent s'apriuoiser au moindre de leur suitte, et dresser de l'entretien en leur propre train. Et le conseil de Platon ne me plaist pas, de parler tousiours d'vn langage maistral à ses seruiteurs, sans ieu, sans familiarité: soit enuers les masles, soit enuers les femelles. Car outre ma raison, il est inhumain et iniuste, de faire tant valoir cette telle quelle prerogatiue de la fortune: et les polices, où il se souffre moins de disparité entre les valets et les maistres, me semblent les plus equitables.
Les autres s'estudient à eslancer et guinder leur esprit: moy à le baisser et coucher: il n'est vicieux qu'en extention.
_Narras et genus Æaci, Et pugnata sacro bella sub Ilio: Quo Chium pretio cadum Mercemur, quis aquam temperet ignibus, Quo præbente domum, et quota Pelignis caream frigoribus, taces._ Ainsi comme la vaillance Lacedemonienne auoit besoing de moderation, et du son doux et gratieux du ieu des flustes, pour la flatter en la guerre, de peur qu'elle ne se iettast à la temerité, et à la furie: là où toutes autres nations ordinairement employent des sons et des voix aigues et fortes, qui esmeuuent et qui eschauffent à outrance le courage des soldats: il me semble de mesme, contre la forme ordinaire, qu'en l'vsage de nostre esprit, nous auons pour la plus part, plus besoing de plomb, que d'ailes: de froideur et de repos, que d'ardeur et d'agitation. Sur tout, c'est à mon gré bien faire le sot, que de faire l'entendu, entre ceux qui ne le sont pas: parler tousjours bandé, _fauellar in punta di forchetta_. Il faut se desmettre au train de ceux auec qui vous estes, et par fois affecter l'ignorance. Mettez à part la force et la subtilité: en l'vsage commun, c'est assez d'y reseruer l'ordre: trainez vous au demeurant à terre, s'ils veulent. Les sçauans chopent volontiers à cette pierre: ils font tousiours parade de leur magistere, et sement leurs liures par tout. Ils en ont en ce temps entonné si fort les cabinets et oreilles des dames, que si elles n'en ont retenu la substance, au moins elles en ont la mine. A toute sorte de propos, et matiere, pour basse et populaire qu'elle soit, elles se seruent d'vne façon de parler et d'escrire, nouuelle et sçauante.
_Hoc sermone pauent, hoc iram, gaudia, curas, Hoc cuncta effundunt animi secreta, quid vltrà?
Concumbunt doctè._ Et alleguent Platon et sainct Thomas, aux choses ausquelles le premier rencontré, seruiroit aussi bien de tesmoing. La doctrine qui ne leur a peu arriuer en l'ame, leur est demeuree en la langue. Si les bien-nees me croient, elles se contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses. Elles cachent et couurent leurs beautez, soubs des beautez estrangeres: c'est grande simplesse, d'estouffer sa clarté pour luire d'vne lumiere empruntee. Elles sont enterrees et enseuelies soubs l'art de _Capsula totæ_. C'est qu'elles ne se cognoissent point assez: le monde n'a rien de plus beau: c'est à elles d'honnorer les arts, et de farder le fard. Que leur faut-il, que viure aymees et honnorees? Elles n'ont, et ne sçauent que trop, pour cela. Il ne faut qu'esueiller vn peu, et reschauffer les facultez qui sont en elles. Quand ie les voy attachees à la rhetorique, à la iudiciaire, à la logique, et semblables drogueries, si vaines et inutiles à leur besoing: i'entre en crainte, que les hommes qui le leur conseillent, le facent pour auoir loy de les regenter soubs ce tiltre. Car quelle autre excuse leur trouuerois-ie? Baste, qu'elles peuuent sans nous, renger la grace de leurs yeux, à la gayeté, à la seuerité, et à la douceur: assaisonner vn nenny, de rudesse, de doubte, et de faueur: et qu'elles ne cherchent point d'interprete aux discours qu'on faict pour leur seruice. Auec cette science, elles commandent à baguette, et regentent les regents et l'escole. Si toutesfois il leur fasche de nous ceder en quoy que ce soit, et veulent par curiosité auoir part aux liures: la poësie est vn amusement propre à leur besoin: c'est vn art follastre, et subtil, desguisé, parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles.
Elles tireront aussi diuerses commoditez de l'histoire. En la philosophie, de la part qui sert à la vie, elles prendront les discours qui les dressent à iuger de nos humeurs et conditions, à se deffendre de nos trahisons: à regler la temerité de leurs propres desirs: à mesnager leur liberté: allonger les plaisirs de la vie, et à porter humainement l'inconstance d'vn seruiteur, la rudesse d'vn mary, et l'importunité des ans, et des rides, et choses semblables. Voyla pour le plus, la part que ie leur assignerois aux sciences. Il y a des naturels particuliers, retirez et internes. Ma forme essentielle, est propre à la communication, et à la production: ie suis tout au dehors et en euidence, nay à la societé et à l'amitié. La solitude que i'ayme, et que ie presche, ce n'est principallement, que ramener à moy mes affections, et mes pensees: restreindre et resserrer, non mes pas, ains mes desirs et mon soucy, resignant la solicitude estrangere, et fuyant mortellement la seruitude, et l'obligation: et non tant la foule des hommes, que la foule des affaires. La solitude locale, à dire verité, m'estend plustost, et m'eslargit au dehors: ie me iette aux affaires d'estat, et à l'vniuers, plus volontiers quand ie suis seul. Au Louure et en la presse, ie me resserre et contraints en ma peau. La foule me repousse à moy. Et ne m'entretiens iamais si folement, si licentieusement et particulierement, qu'aux lieux de respect, et de prudence ceremonieuse. Nos folies ne me font pas rire, ce sont nos sapiences. De ma complexion, ie ne suis pas ennemy de l'agitation des cours: i'y ay passé partie de la vie: et suis faict à me porter allaigrement aux grandes compagnies: pourueu que ce soit par interualles, et à mon poinct. Mais cette mollesse de iugement, dequoy ie parle, m'attache par force à la solitude. Voire chez moy, au milieu d'vne famille peuplee, et maison des plus frequentees, i'y voy des gens assez, mais rarement ceux, auecq qui i'ayme à communiquer. Et ie reserue là, et pour moy, et pour les autres, vne liberté inusitee. Il s'y faict trefue de ceremonie, d'assistance, et conuoiemens, et telles autres ordonnances penibles de nostre courtoisie (ô la seruile et importune vsance) chacun s'y gouuerne à sa mode, y entretient qui veut ses pensees: ie m'y tiens muet, resueur, et enfermé, sans offence de mes hostes. Les hommes, de la societé et familiarité desquels ie suis en queste, sont ceux qu'on appelle honnestes et habiles hommes: l'image de ceux icy me degouste des autres. C'est à le bien prendre, de nos formes, la plus rare: et forme qui se doit principallement à la nature. La fin de ce commerce, c'est simplement la priuauté, frequentation, et conference: l'exercice des ames, sans autre fruit. En nos propos, tous subiects me sont égaux: il ne me chaut qu'il y ayt ny poix, ny profondeur: la grace et la pertinence y sont tousiours: tout y est teinct d'vn iugement meur et constant, et meslé de bonté, de franchise, de gayeté et d'amitié. Ce n'est pas au subiect des substitutions seulement, que nostre esprit montre sa beauté et sa force, et aux affaires des Roys: il la montre autant aux confabulations priuees. Ie congnois mes gens au silence mesme, et à leur soubsrire, et les descouure mieux à l'aduanture à table, qu'au conseil.
Hippomachus disoit bien qu'il congnoissoit les bons lucteurs, à les voir simplement marcher par vne ruë. S'il plaist à la doctrine de se mesler à nos deuis, elle n'en sera point refusee: non magistrale, imperieuse, et importune, comme de coustume, mais suffragante et docile elle mesme. Nous n'y cherchons qu'à passer le temps: à l'heure d'estre instruicts et preschez, nous l'irons trouuer en son throsne. Qu'elle se demette à nous pour ce coup s'il lui plaist: car toute vtile et desirable qu'elle est, ie presuppose, qu'encore au besoing nous en pourrions nous bien du tout passer, et faire nostre effect sans elle. Vne ame bien nee, et exercee à la practique des hommes, se rend plainement aggreable d'elle mesme.
L'art n'est autre chose que le contrerolle, et le registre des productions de telles ames. C'est aussi pour moy vn doux commerce, que celuy des belles et honnestes femmes: _nam nos quoque oculos eruditos habemus._ Si l'ame n'y a pas tant à iouyr qu'au premier, les sens corporels qui participent aussi plus à cettuy-cy, le ramenent à vne proportion voisine de l'autre: quoy que selon moy, non pas esgalle. Mais c'est vn commerce où il se faut tenir vn peu sur ses gardes: et notamment ceux en qui le corps peut beaucoup, comme en moy. Ie m'y eschauday en mon enfance: et y souffris toutes les rages, que les poëtes disent aduenir à ceux qui s'y laissent aller sans ordre et sans iugement. Il est vray que ce coup de fouët m'a seruy depuis d'instruction.
_Quicumque Argolica de classe Capharea fugit, Semper ab Euboicis vela retorquet aquis._ C'est folie d'y attacher toutes ses pensees, et s'y engager d'vne affection furieuse et indiscrete. Mais d'autre part, de s'y mesler sans amour, et sans obligation de volonté, en forme de comediens, pour iouer vn rolle commun, de l'aage et de la coustume, et n'y mettre du sien que les parolles: c'est de vray pouruoir à sa seureté: mais bien laschement, comme celuy qui abandonneroit son honneur ou