SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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jeu des tragédies dont se compose la vie humaine; de même nous nous plaisons, en raison de leur rareté et malgré le chagrin que nous en éprouvons, à être témoins de ces tristes événements. Nous ne sommes chatouillés que par ce qui nous irrite; c'est ainsi que les bons historiens fuient, à l'égal de l'eau dormante et d'une mer morte, les périodes de calme, et s'en dédommagent en racontant les séditions, les guerres par lesquelles ils savent qu'ils nous intéressent davantage.

Je doute que je puisse honnêtement avouer à quel prix honteux j'ai passé ma vie dans le repos et la tranquillité, quoique pendant plus de la moitié de mon existence mon pays courût à sa perte. J'apporte un peu trop d'indifférence à supporter les accidents qui ne me touchent pas directement; et pour apprécier vis-à-vis de moi-même dans quelle mesure je suis à plaindre, je ne considère pas tant ce qu'on m'a enlevé, que ce qui m'est laissé intact en fait de liberté et de biens. Il y a quelque consolation à esquiver tantôt un mal, tantôt un autre de ceux qui nous menacent d'une façon immédiate et vont s'abattre ailleurs autour de nous. Ce qui contribue encore à ce que je me résigne, c'est qu'en ce qui a trait à l'intérêt public, plus mon affection a à s'exercer sur une plus grande étendue, plus elle est faible, d'autant qu'il est bien à moitié vrai que «_nous ne sentons des maux publics que ce qui nous touche_ (_Tite Live_)», et que l'état de santé qui a précédé les désordres actuels était tel, qu'il est une atténuation aux regrets que nous devrions en éprouver.--Ce n'était du reste la santé que comparé aux troubles qui l'ont suivi; et, de fait, nous ne sommes pas tombés de bien haut. La corruption et le brigandage qui règnent chez ceux qui détiennent les dignités et les charges, me semblent plus insupportables que chez n'importe quels autres; être volé dans un bois offense moins que de l'être là où on devrait se trouver en sûreté. La classe élevée n'était qu'un assemblage composé uniquement de membres tarés chacun en son particulier, et tous plus les uns que les autres; la plupart étaient affligés d'ulcères invétérés qu'on ne traitait plus et dont on ne demandait même pas la guérison.

Cet effondrement m'intéressa donc en vérité plus qu'il ne m'atterra, grâce à ma conscience qui non seulement était tranquille, mais dont j'étais fier, ne trouvant aucun reproche à me faire. En outre, comme Dieu ne nous envoie jamais les maux, pas plus que les biens, sans atténuation, ma santé, contre son ordinaire, ne laissa, durant ce temps, rien à désirer; et si sans elle je ne suis bon à rien, avec elle il est peu de choses dont je ne sois capable. Elle me donna le moyen de faire appel à toutes mes ressources et de parer en partie avec la main le coup qui m'était porté et qui eût pénétré plus profondément; je constatai de plus que ma force de résistance me permettait, dans une certaine mesure, de tenir bon contre la fortune et que pour me faire vider les étriers il fallait un choc violent. Cela, je ne le dis pas pour la provoquer à me charger plus vigoureusement; je suis entre ses mains, et me soumets à ses exigences, qu'elle fasse donc suivant son bon plaisir; mais dire que je ne suis pas sensible à ses assauts, cela non! Ceux que la tristesse détient et accable se laissent cependant, par intervalles, toucher par certains plaisirs s'offrant à eux, et parfois un sourire leur échappe; je suis de même, j'ai assez d'empire sur moi pour faire qu'à l'ordinaire mon état soit calme et dégagé de pénibles obsessions; pourtant, je me laisse quelquefois surprendre et mordre par ces accès d'humeur noire, qui m'oppressent pendant le temps que je mets à m'armer pour les chasser ou lutter contre eux.

=Pour comble de malheur survint la peste; il fut contraint d'errer à l'aventure avec sa famille six mois durant et, pendant de longues années, la main-d'œuvre fit défaut pour la culture.=--Après ces déboires, m'est survenue par surcroît cette autre calamité: sur ma maison et aux alentours la peste s'est abattue avec une violence qu'on n'avait jamais vue. Les corps les plus sains sont sujets à des maladies plus graves que ceux qui sont débilités, parce qu'ils ne peuvent être terrassés que par elles: il en fut de même de l'air de mon domaine, si salubre que de mémoire d'homme la contagion, bien qu'ayant sévi aux environs, n'y avait jamais pris pied; une fois contaminé, les effets les plus étranges se produisirent: «_Vieillards et jeunes gens s'entassent pêle-mêle dans le tombeau, nul n'échappe à la cruelle Proserpine_ (_Horace_).» Je passai par ce singulier état, que la vue de ma maison m'horripilait; tout ce qui y était, demeurant sans gardien, fut à la merci de qui en eut envie. Moi, si hospitalier, j'eus beaucoup de mal à trouver un refuge pour ma famille qui, devenue errante, était un objet de frayeur pour ses amis et pour elle-même; on la repoussait avec horreur partout où elle se présentait; il lui fallait changer d'asile dès que quelqu'un des siens commençait à se plaindre, fut-ce d'une douleur ressentie au petit doigt, car toutes les maladies étaient considérées alors comme étant la peste, et on ne se donnait pas la peine d'approfondir. Ce qu'il y a de plus fort, c'est que d'après les règles de l'art, quand on est exposé au fléau, pendant quarante jours on a à craindre d'en être atteint, et pendant tout ce temps l'imagination, vous tourmentant à sa façon, enfièvre jusqu'à votre santé.--Tout cela m'eût beaucoup moins touché, si je n'avais eu à me préoccuper des misères des autres et si je n'avais dû pendant six mois servir, dans des conditions aussi pénibles, de guide à cette caravane; car pour moi-même, je portais avec moi mes préservatifs, savoir la résolution et la résignation. Je n'avais pas grand'peur, ce qui est particulièrement à redouter dans ce mal; mais cependant si je m'étais trouvé seul et que j'eusse voulu prendre la fuite, je me fusse mis bien plus promptement à grande distance. Cette mort n'est pas de celles que je redouterais le plus: d'ordinaire, elle est prompte, on perd vite connaissance, on ne souffre pas, on se console par ce fait que tout le monde en est menacé; elle exclut toute cérémonie, tout deuil, la foule ne se presse pas autour de vous. Dans la contrée, un centième des gens périt: «_Vous eussiez vu les campagnes désertes, les bois vides jusque dans leurs plus extrêmes profondeurs_ (_Virgile_).» Les terres que j'y possède composent la partie la plus importante de mes revenus; leur produit dépend essentiellement de la main-d'œuvre qu'on y emploie; une centaine d'ouvriers y travaillaient, de longtemps la culture n'en put être reprise.

=Résignation des gens du peuple dans ce désastre général.=--Quels exemples de résolution ne vîmes-nous pas, à ce moment, chez tous ces gens du peuple si simples! Généralement, nul ne prenait plus soin de la vie. Les raisins, principale richesse du pays, demeurèrent suspendus aux ceps. Tous, indifférents à la mort, s'y préparaient et l'attendaient soit pour le soir, soit pour le lendemain, avec une contenance et une voix si peu effrayées, qu'il semblait que ce fût une nécessité qu'ils acceptaient, comme conséquence d'une condamnation s'étendant à tous et à laquelle nul ne pouvait se soustraire. La mort est toujours inévitable; mais combien peu l'attendent avec résolution; une différence de quelques heures qui nous sépare du moment fatal, la compagnie en laquelle nous allons le franchir, diversifient la manière dont nous l'envisageons. Voyez ceux-ci: quoique enfants, jeunes gens et vieillards meurent tous dans l'espace d'un mois, personne parmi eux ne s'en étonne, ni ne pleure. J'en ai vu qui redoutaient d'être épargnés et de demeurer seuls comme dans une horrible solitude; j'en ai connu qui n'avaient d'autre souci que des sépultures et se tourmentaient de voir les corps demeurer épars au milieu des champs, exposés à être dévorés par les bêtes fauves, qui ne tardèrent pas à se multiplier. Que les idées humaines affectent donc de formes diverses! Les Néorites, nation que subjugua Alexandre, déposent les corps des morts au plus profond de leurs forêts pour qu'ils y soient mangés; c'est la seule sépulture qu'ils tiennent pour honorable. Parmi nos gens, il y en eut qui, par avance, creusèrent leur fosse; d'autres s'y couchaient, étant encore vivants; un de mes manœuvres y expira même, attirant la terre à lui avec ses mains et ses pieds pour s'en recouvrir. Cet effort pour se créer un abri afin de s'y endormir plus à l'aise, n'est-il pas à hauteur de ce que firent d'analogue ces soldats romains qu'on trouva, après la bataille de Cannes, la tête enfouie dans des trous qu'ils avaient eux-mêmes creusés, puis comblés de leurs propres mains, en s'y étouffant? En somme, tout un pays en arriva subitement à s'élever par ses actes à une grandeur d'âme qui ne le cède en rien en énergie à aucune résolution concertée de propos délibéré.

=Les enseignements de la science dans les grands événements de la vie, ne font que porter atteinte à notre force de résistance; à quoi bon appeler notre attention sur les maux auxquels nous sommes exposés? ne vaut-il pas mieux les ignorer jusqu'au moment où ils nous frappent?=--La plupart des enseignements par lesquels la science nous encourage, ont plus d'apparence que de force; ils ornent plus qu'ils ne portent fruit. Nous avons abandonné la nature et voulons lui faire la leçon, à elle qui nous menait si heureusement et si sûrement; et cependant, le peu qui demeure de ce qu'elle nous a appris et dont, grâce à leur ignorance, la vie des foules à l'esprit rustique et inculte garde l'empreinte, la science est tous les jours contrainte de le lui emprunter, pour fournir ses disciples de modèles de constance, d'innocence et de tranquillité. Il est étrange de voir ses adeptes, qui sont bourrés de si belles connaissances, être réduits à imiter cette sotte simplicité, lorsqu'ils veulent mettre en pratique les principes les plus élémentaires de la vertu; et que notre sagesse doive apprendre des bêtes elles-mêmes les enseignements les plus utiles aux actes les plus grands et les plus indispensables de l'existence: comment il faut vivre et mourir, ménager ce que nous possédons, aimer et élever les enfants, pratiquer la justice. C'est là un singulier témoignage de la faiblesse humaine; et il est étrange que la raison, que nous dirigeons comme nous l'entendons, qui toujours imagine quelque diversité ou nouveauté, ne laisse subsister en nous aucune trace apparente de la nature. De celle-ci, les hommes ont fait ce que les parfumeurs font de l'huile: ils l'ont tellement sophistiquée par leurs arguments et leurs raisonnements auxquels elle n'avait rien à voir, qu'elle revêt maintenant un caractère essentiellement variable, particulier à chacun, et a perdu celui qui lui était propre et s'appliquait à tous; maintenant, pour la retrouver, il faut en appeler au témoignage des bêtes, chez lesquelles elle est restée inaccessible à la faveur, à la corruption, à la versatilité d'opinions. Il est vrai que les bêtes elles-mêmes ne suivent pas toujours exactement la route tracée par la nature, mais elles s'en écartent si peu que les ornières en sont toujours visibles; ainsi font les chevaux qu'on mène en main: ils se livrent bien à des bonds et à des escapades, mais toujours dans la limite où leur longe le leur permet; et ils suivent quand même celui qui les conduit; pareillement l'oiseau qu'on dresse: lorsqu'il prend son vol, il ne s'éloigne jamais plus que de la longueur de la ficelle qui le retient.--«_Méditez l'exil, les tourments, la guerre, les maladies, les naufrages, pour qu'aucun malheur ne vous surprenne_ (_Sénèque_).» A quoi nous sert cette curiosité qui nous fait nous préoccuper de toutes les misères auxquelles est sujette la nature humaine, et de nous préparer avec tant de peine, même contre celles dont nous ne courons pas risque d'être atteints? «_L'appréhension de la douleur fait souffrir autant que la douleur elle-même_ (_Sénèque_)»; non seulement le coup, mais encore le souffle et le bruit du trait dirigé contre nous, nous frappent. Agir ainsi, c'est faire comme si nous avions le délire, car ce ne peut être que sous l'effet du délire, que vous alliez dès maintenant vous faire donner le fouet parce qu'il peut arriver qu'un jour la fortune vous expose à le recevoir, et prendre dès la Saint-Jean vos robes fourrées parce que vous en aurez besoin à Noël! Faites l'épreuve de tous les maux qui peuvent vous arriver, nous dit-on, et en particulier des plus extrêmes: Il serait au contraire plus facile et plus naturel d'en écarter jusqu'à la pensée. On dirait vraiment qu'ils ne viendront pas assez tôt et qu'ils ne nous dureront pas assez; on veut encore que notre esprit les étende et les allonge, et qu'avant qu'ils ne nous tiennent, il se les incorpore et s'en repaisse, comme s'ils ne pesaient pas déjà suffisamment sur nos sens: «Ils nous seront assez à charge quand ils s'appesantiront sur nous, dit un de ces maîtres, qui appartient non à l'une des sectes philosophiques les plus tendres, mais à celle dont les principes sont le plus rigoureux; en attendant, sois agréable à toi-même et reporte ta pensée sur ce que tu aimes le mieux. A quoi te sert d'aller au-devant de l'infortune et, lui faisant accueil, gâter le présent par crainte de l'avenir, te faire malheureux dès maintenant parce que tu dois, avec le temps, le devenir? Ce sont ses propres paroles. Peut-être est-ce quand elle nous instruit bien exactement de l'étendue de nos maux, «_éclairant les mortels par une triste prévoyance_ (_Virgile_)», que la science nous rend service; ne serait-il pas en effet bien dommage que partie de notre mal échappe à notre connaissance et que nous n'en ayons pas l'appréhension?

=L'expérience qu'elle prétend nous donner est déjà un tourment; laissons faire la nature, elle se charge au moment voulu de suppléer à tout ce que nous ne savons pas.=--Il est certain qu'à la plupart des hommes la préparation à la mort a causé plus de tourments que le passage de vie à trépas ne leur a causé de souffrance; un auteur judicieux a fort exactement dit jadis: «_La souffrance que nous ressentons par l'effet d'un mal, frappe moins les sens que l'imagination_ (_Quintilien_).» Le sentiment d'une mort imminente provoque parfois subitement en nous la résolution de ne plus éviter une chose absolument inévitable. On a vu, dans les temps passés, des gladiateurs, après s'être lâchement conduits dans le combat, recevoir courageusement la mort, présentant leur gorge au fer de l'adversaire et le conviant à les frapper. La perspective d'une mort encore éloignée comporte une fermeté de plus longue durée, par suite plus difficile à entretenir. Si vous ne savez pas mourir, ne vous en tourmentez pas: la nature vous renseignera sur le moment même d'une façon complète et suffisante; elle fera parfaitement cette besogne à votre place, n'en prenez pas souci: «_En vain, mortels, vous cherchez à connaître l'heure incertaine de vos funérailles et le chemin par lequel la mort doit venir_ (_Properce_).--_Il est moins douloureux de supporter un grand malheur auquel nous ne pouvons échapper et qui nous arrive subitement, que de vivre longtemps dans la crainte_ (_Pseudo-Gallus_).» Nous troublons la vie par le souci de la mort, et la mort par le souci de la vie; l'une nous ennuie, l'autre nous effraie. Ce n'est pas contre la mort que nous nous préparons, c'est une chose trop momentanée; un quart d'heure de souffrance, qui est sans conséquence, qui n'a pas de suite nuisible, ne mérite pas de préceptes particuliers; à dire vrai, nous nous préparons contre les préparations à la mort. La philosophie nous ordonne de l'avoir toujours devant les yeux, de la prévoir, de l'envisager avant le temps; puis elle nous donne les règles à suivre, les précautions à prendre pour faire que cette prévoyance et cette pensée continue ne nous blessent pas. Les médecins ne procèdent pas autrement: ils nous accablent de maladies pour avoir occasion d'employer leur art et leurs drogues. Si nous n'avons pas su vivre, c'est bien à tort qu'on veut nous apprendre à mourir et donner à notre vie une fin qui ne soit pas conforme à son ensemble; si, au contraire, nous avons su vivre avec calme et fermeté, nous saurons bien mourir de même. Les philosophes peuvent se vanter tant qu'ils voudront de ce que «_toute leur vie a été une méditation sur la mort_ (_Cicéron_)», m'est avis que la mort n'est que le bout et non le but de la vie; elle en est la fin, l'extrémité, mais non l'objet. Ce que la vie doit avoir en vue, ce qu'elle doit se proposer, c'est elle-même; c'est à se régler, à se conduire, à se souffrir qu'elle doit exclusivement s'appliquer. Parmi les tâches qui lui incombent et que comprend le chapitre du savoir-vivre, qui est capital et s'étend à tout, il est sur le savoir-mourir un paragraphe qui serait des moins importants, si nos craintes n'ajoutaient à son importance.

A en juger par leur utilité et par la vérité qui en forme le fond, les leçons de la simplicité ne le cèdent guère à celles que nous prêchent les doctrines philosophiques, au contraire. Les hommes ne se ressemblent ni par leur façon de sentir ni par leur force morale; pour leur faire du bien, il faut agir suivant le tempérament de chacun et, pour cela, suivre des voies diverses: «_Sur quelque rivage que la tempête me jette, j'aborde_ (_Horace_).» Je n'ai jamais vu de paysan, d'entre mes voisins, qui se soit pris à réfléchir sur la contenance et l'assurance qu'il aurait à tenir à son heure dernière; la nature ne l'invite à songer à la mort que lorsqu'il meurt, et, à ce moment, il a meilleure grâce qu'Aristote, sur lequel la mort pèse doublement, et par elle-même et par les longues méditations qu'il lui a consacrées.

C'était l'opinion de César, qui estimait que celle dont on a eu le moins à se préoccuper, est la plus heureuse et la moins pénible: de la mort n'est déplaisante que par le fait de notre curiosité; c'est ainsi que toujours nous nous faisons tort, en voulant devancer et régenter ce que fait la nature. Que les docteurs, quand ils sont bien portants, s'en fassent du mauvais sang et qu'elle les porte à la mélancolie, passe encore; mais le commun des mortels n'a, sur ce point, besoin ni de remède ni de consolation, sauf lorsque le coup le frappe, et il n'y songe qu'au moment même où il en souffre. C'est la confirmation de ce que nous disions que la stupidité et le défaut de crainte chez l'homme du peuple, lui donnent la résignation aux maux présents et une profonde indifférence pour ceux que lui réserve l'avenir; c'est parce qu'elle est plus grossière et plus obtuse, que son âme est moins pénétrable et moins sujette à s'agiter. Pour Dieu! s'il en est ainsi, tenons dorénavant école de bêtise: c'est la conclusion finale que la science nous fait entrevoir; c'est aussi à cela que, tout doucement, elle achemine ses disciples.

=Socrate, par ses discours et ses exemples, nous enseigne à suivre purement et simplement la nature.--Sa défense devant ses juges.=--Nous ne manquerons pas de bons professeurs pour nous enseigner la simplicité naturelle. Socrate en sera; car, autant qu'il m'en souvient, c'est à peu près dans ce sens, qu'il parle aux juges qui vont délibérer sur sa vie: «Je crains, Messieurs, si je vous prie de ne pas me condamner à mort, de prêter le flanc aux imputations que portent contre moi mes accusateurs, qui me reprochent de prétendre être plus entendu que tous autres, parce que j'aurais une connaissance qu'ils n'ont pas, des choses qui sont au-dessus et au-dessous de nous. Je sais que je n'ai ni fréquenté ni connu la mort, ni vu personne qui en ait constaté les avantages et les inconvénients, de manière à pouvoir m'en instruire.

Ceux qui la craignent, présupposent la connaître; pour moi, j'ignore ce qu'elle est et ce qui se passe dans l'autre monde. Peut-être n'apporte-t-elle ni bien ni mal, peut-être est-elle désirable. Il est à croire pourtant qu'il y a avantage, si c'est un passage d'un lieu dans un autre, à aller vivre avec tant de grands personnages qui ne sont plus et d'être exempt d'avoir affaire désormais à des juges iniques et corrompus. Si c'est un anéantissement complet de notre être, il y a encore avantage à entrer dans une nuit longue et paisible: nous n'avons rien en effet dans la vie qui soit plus doux qu'un repos et un sommeil tranquille et profond, que les songes ne troublent pas. Les choses que je sais être mauvaises, telles qu'offenser son prochain, désobéir à son supérieur qu'il soit dieu ou homme, je les évite avec soin; quant à celles que je ne sais être bonnes ou mauvaises, je ne saurais les redouter.--Si vous me faites mourir et que je vous laisse vivants, les dieux seuls savent qui de vous ou de moi sera le mieux partagé; c'est pourquoi, en ce qui me touche, vous déciderez ce qu'il vous plaira.

Mais, si j'ai un conseil à vous donner, comme j'ai l'habitude de ne conseiller que des choses justes et utiles, je vous dis bien nettement que, pour votre conscience, ce que vous pouvez faire de mieux, c'est de me rendre la liberté, si vous ne voyez dans ma cause autre chose que ma personnalité. Et, puisque vous voilà juges de mes faits et gestes, tant publics que privés, accomplis jusqu'ici; du but que je me proposais; du profit que tant de citoyens, jeunes et vieux, retirent tous les jours de mes entretiens; du bien qui en résulte pour tous; vous ne pouvez vous acquitter convenablement des services que j'ai rendus, qu'en ordonnant que, vu ma pauvreté, je sois nourri au Prytanée, aux frais du trésor public, ainsi que souvent je vous l'ai vu, avec moins de raison, accorder à d'autres.--Ne prenez pas pour de l'obstination ou du dédain que je ne me mette pas, suivant la coutume, à vous supplier et chercher à émouvoir votre commisération. N'ayant pas plus que les autres été engendré, comme dit Homère, ni d'un bloc de bois, ni d'un bloc de pierre, j'ai des amis et des parents qui pourraient se présenter à vous en larmes et en deuil; j'ai trois enfants éplorés, c'est là de quoi éveiller votre pitié; mais ce serait une honte pour notre ville, qu'à mon âge, avec une réputation de sagesse telle, qu'elle est cause de ma mise en accusation, j'aille m'abaisser à une semblable attitude. Que dirait-on des autres Athéniens? J'ai toujours adjuré ceux qui m'ont entendu parler, de ne pas racheter leur vie par une action qui serait déshonnête. Dans les guerres que nous avons faites, à Potidée, à Délie et autres où je me suis trouvé, j'ai montré par mes actes combien j'étais loin de pourvoir à ma sûreté au prix de la honte; ce serait faire pis, que de vous détourner de votre devoir, en vous conviant à quelque chose de laid; car ce ne sont pas mes prières qui doivent vous persuader, mais les raisons pures et solides de la justice. Vous avez fait serment aux dieux de vous y tenir. Il semblerait, en vous suppliant, que je vous soupçonne et vous reproche de ne pas croire à leur existence, et, du même coup je témoignerais contre moi-même que je ne crois pas en eux comme je le dois; que je me défie de leur conduite, au lieu de remettre purement mon affaire entre leurs mains. J'ai toute confiance en eux, et tiens pour certain qu'ils feront en ceci selon qu'il conviendra le mieux pour vous et pour moi; les gens de bien, qu'ils soient vivants ou morts, n'ont rien à craindre des dieux.»

=Naïveté, et aussi hauteur de sentiments, de ce plaidoyer si digne de ce philosophe.=--N'est-ce pas là un plaidoyer tel qu'il viendrait à l'idée d'un enfant? Quelle élévation d'âme inimaginable, * quelle franchise! combien vrai et juste, et en quelle pressante nécessité!

Socrate a eu vraiment bien raison de le préférer à celui que le grand orateur Lysias avait écrit pour lui et qui, parfaitement conforme au style judiciaire, était indigne d'un si noble criminel. Eût-on compris des supplications dans la bouche de Socrate? sa magnifique vertu eût faibli, alors que plus que jamais c'était le moment de se montrer. Se pouvait-il que sa riche et puissante nature s'adressât à l'art pour se défendre, et que dans la circonstance où elle pouvait s'élever plus haut que dans toute autre, il renonçât à la vérité et à la simplicité qui constituaient le plus bel ornement de sa parole, pour se parer du fard des figures de rhétorique et des artifices d'un discours appris par cœur? Il agit très sagement et demeura conséquent avec lui-même, en n'altérant pas cette existence incorruptible qu'il avait toujours menée, cette image si parfaite de l'humanité qui s'incarne en lui, pour allonger d'une année son état de décrépitude et trahir le souvenir immortel de sa fin glorieuse. Il devait sa vie non à lui-même, mais au monde pour lui servir d'exemple; et, c'eût été un dommage public qu'il l'eût terminée dans l'oisiveté et l'obscurité. Certes une telle indifférence et un aussi faible souci de la mort qui l'attendait, méritaient que la postérité lui rendît d'autant plus justice que lui-même ne se l'était pas rendue en faisant si peu cas de la vie.

C'est ce qui est arrivé; et rien n'est plus juste que ce que fit la fortune pour honorer sa mémoire: les Athéniens conçurent une telle horreur contre ceux qui avaient été cause de cette mort, qu'on les fuyait comme des excommuniés; on tenait pour souillé tout ce qu'ils avaient touché; personne n'entrait au bain avec eux, personne ne les saluait, ni ne les approchait, si bien que ne pouvant plus se voir un sujet de haine pour tous, ils se pendirent.

=La mort y est présentée comme un simple incident de la vie; pourquoi en effet la nature nous ferait-elle prendre en horreur ce passage de vie à trépas, indispensable à l'accomplissement de son œuvre.=--Si quelqu'un estime que parmi tant d'autres exemples tirés de la vie de Socrate, que je pouvais citer à l'appui de ma thèse, j'ai eu tort de choisir celui-ci, parce que le discours qu'y tient ce philosophe est bien au-dessus de ce qui peut venir à l'idée de la généralité des hommes, je répondrai que je l'ai choisi exprès, parce que j'en pense autrement et considère que, par sa naïveté, il est à ranger bien en arrière et bien plus bas que ceux qu'on peut entendre émettre communément. Par sa hardiesse dépouillée d'artifice, par la confiance enfantine qu'il révèle, il représente bien l'impression première que fait naître la nature dans son ignorance et sa pureté; car il y a lieu de croire que c'est la douleur qui accompagne la mort que nous sommes naturellement portés à craindre et non la mort elle-même; celle-ci fait partie intégrante de notre être au même degré que la vie. Pourquoi la nature nous aurait-elle inspiré de la haine et de l'horreur pour elle, qui joue un rôle si essentiel en permettant la succession et le renouvellement de ses œuvres? Dans ce concert universel, elle sert plus à la naissance et à l'accroissement des créatures qu'à leur perte ou à leur ruine: «_Ainsi se renouvellent toutes choses_ (_Lucrèce_);--_une vie qui finit procure l'existence à mille autres_ (_Ovide_).»--La nature a inspiré aux bêtes le soin d'elles-mêmes et de leur propre conservation; elles vont même jusqu'à redouter ce qui peut leur nuire, tel que se heurter, se blesser, que nous les maîtrisions, que nous les battions et autres accidents qu'elles peuvent concevoir ou que l'expérience leur apprend; mais que nous les tuions, elles ne peuvent le craindre, parce qu'elles n'ont pas la faculté d'imaginer ce que peut être la mort et de s'en rendre compte; on en voit même, dit-on, qui non seulement la souffrent gaîment (les chevaux pour la plupart hennissent en mourant et les cygnes chantent à son approche), mais la recherchent comme un besoin qu'elles éprouvent, ainsi qu'on est porté à le penser, par ce qui a été constaté chez certains éléphants.

Indépendamment de cela, la façon dont argumente Socrate n'est-elle pas admirable par sa simplicité et son énergie? Il est incontestable qu'il est bien plus malaisé de parler et de vivre comme lui, que de parler comme Aristote et de vivre comme César; c'est le comble de la perfection et de la difficulté, et l'art n'y peut atteindre. Nos facultés ne sont pas dressées à cet effet; nous n'en faisons pas l'essai, et ne connaissons pas ce dont elles sont capables; nous avons recours à celles d'autrui et laissons les nôtres inactives, tout comme on pourrait dire de moi, que je ne fais que composer ici un amas de fleurs étrangères, ne fournissant de mon propre cru que le fil qui sert à les attacher.

=Montaigne s'excuse d'avoir introduit peu à peu quantité de citations dans son ouvrage; il y a été entraîné par l'occasion que cela lui procurait d'utiliser ses loisirs.=--J'ai fait il est vrai, à l'opinion publique, la concession de me parer de ces enjolivements que j'ai empruntés; mais je n'entends ni qu'ils me couvrent, ni qu'ils me cachent; ce serait le rebours de ce que je me propose; je ne veux faire montre que de ce qui est à moi et qui vient de moi du fait même de la nature; si le hasard m'eût fait suivre ma première inspiration, j'eusse été seul à prendre la parole. Malgré ce que je m'étais proposé et la manière dont j'ai commencé, je multiplie de plus en plus, tous les jours, mes citations; j'y suis amené parce que c'est le goût du siècle, et aussi par les loisirs dont je dispose. Peut-être eût-il été mieux de n'en rien faire, je le crois; n'importe, cela peut être utile à d'autres.--Il y a des gens qui mettent en avant Platon et Homère, qu'ils n'ont jamais lus; moi aussi, je donne bien des passages d'auteurs que j'ai pris ailleurs qu'à leur source. Comme j'ai un millier de livres autour de moi là où j'écris, sans me donner de peine et sans grand savoir je puis emprunter, séance tenante, si cela me plaît, à une douzaine de ravaudeurs de cette espèce, écrivains que je ne feuillette guère, de quoi émailler tout le présent chapitre sur la Physionomie; à elle seule, l'introduction qui précède n'importe quel ouvrage d'un auteur allemand suffirait pour me permettre de combler le dit chapitre de citations. Et c'est ainsi que nous arrivons à capter cette gloire dont nous sommes si friands, et à tromper les sots de ce monde! Cet amalgame de lieux communs, dont tant de gens font leur étude, ne s'applique guère qu'à des sujets communs; ils servent à faire de l'étalage, non à nous conduire: c'est là un ridicule résultat de la science; Socrate le critique très plaisamment chez Euthydème. J'ai vu faire des livres traitant de choses qui n'avaient jamais été étudiées par leur auteur, et dont il n'avait même pas entendu parler; il avait chargé plusieurs savants de ses amis des recherches à faire sur telle et telle matière à y traiter et s'était, pour sa part, contenté d'en avoir conçu le projet et d'employer son talent à mettre en fagot ces documents auxquels il ne connaissait rien; l'encre et le papier employés étaient seuls de lui. C'est là, * en conscience, acheter ou emprunter un livre mais non le composer; c'est apprendre aux hommes non qu'on sait faire un ouvrage mais, ce sur quoi ils pouvaient avoir des doutes, qu'on ne le sait pas faire. Un président de parlement se vantait, devant moi, d'avoir amoncelé, dans un de ses arrêts, deux cents et tant de considérants tirés de jugements rendus par d'autres que par lui; en le publiant, il amoindrissait la gloire en laquelle on pouvait le tenir pour un pareil chef-d'œuvre: c'était là, à mon sens, une vantardise pusillanime et absurde en raison du sujet et de la part d'un tel personnage. Je procède inversement et, parmi tant d'emprunts que je fais, suis bien aise d'en pouvoir dérober quelques-uns que je déguise et transforme pour l'usage nouveau auquel je les fais servir; au risque de faire dire que je n'en ai pas compris le véritable sens, je leur donne une tournure particulière de ma façon, de telle sorte que le plagiat soit moins apparent. Les autres avouent leurs larcins et en font parade, aussi leur pardonne-t-on plus qu'à moi; nous, dans notre naïveté, estimons qu'à inventer, il y a un mérite incomparablement plus grand qu'à simplement reproduire.

=Il est dangereux de se mettre à écrire sur le tard, l'esprit a perdu de sa verdeur; lui-même aurait dû s'y prendre plus tôt, mais, voulant peindre sa vie, il a dû attendre le moment où elle se déroulait tout entière à ses yeux.=--Si j'avais voulu faire de la science, je m'y serais pris plus tôt; j'aurais écrit dans un temps plus rapproché de mes études, alors que j'avais plus d'esprit et de mémoire. Pour faire métier d'écrire, mieux eût valu m'y livrer à cet âge où j'avais toute ma vigueur, qu'à celui que j'ai actuellement; peut-être eussé-je rencontré alors, en une saison plus propice, cette faveur si gracieuse que du fait de mon ouvrage la fortune m'a octroyée en ces derniers temps et que, tout à la fois, je suis heureux de posséder et sur le point de perdre! Deux de mes connaissances, très bien doués sous le rapport de la littérature, ont, à mon avis, perdu la moitié de leur valeur, pour s'être refusé d'écrire à quarante ans, et avoir attendu pour le faire, qu'ils en aient soixante. La maturité a ses défauts tout comme ce qui est encore vert, ils sont même pires; quant à la vieillesse, elle est aussi impropre à ce travail qu'à tout autre chose, et quiconque met sous presse sa décrépitude, fait une folie, s'il espère en faire sortir des idées qui ne sentent pas le disgracié, le rêveur, l'assoupi; notre esprit se resserre et s'épaissit en vieillissant. J'étale avec pompe et abondance mon ignorance, ma science n'apparaît que maigre et piteuse; celle-ci n'est qu'accessoire et accidentelle, celle-là constitue en moi l'essentiel et le principal. Je ne traite de rien à point nommé, si ce n'est de bagatelles, et ne parle de science que pour donner à constater que je ne sais rien. J'ai choisi pour peindre ma vie l'époque où je l'ai tout entière sous les yeux; ce qui en reste appartient plutôt à la mort, et quand celle-ci viendra, s'il m'est donné de pouvoir, comme d'autres l'ont fait, en traduire les impressions, volontiers en quittant ce monde j'en ferai part au public.

=Montaigne regrette que chez Socrate une belle âme se soit trouvée dans un corps si disgracié.=--Socrate fut un modèle parfait de toutes les grandes qualités. Je regrette que, d'après ce que l'on en dit, * par sa laideur, son visage ait été si peu en rapport avec la beauté de son âme; la nature, à cet égard, a été injuste envers lui qui était si passionnément épris de la beauté. Il n'y a rien de plus vraisemblable que la corrélation entre les formes du corps et les qualités de l'esprit. «_Il importe beaucoup à l'âme dans quel corps elle est logée, car plusieurs qualités corporelles aiguisent l'esprit, plusieurs autres l'émoussent_»; mais en parlant ainsi Cicéron n'a en vue que la laideur hors nature occasionnée par une difformité des membres.--Nous, nous appelons aussi laideur, cette mauvaise impression que nous éprouvons au premier coup d'œil, principalement lorsqu'il se porte sur un visage