SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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si, en empruntant ses arguments à la boutique de Vascosan ou à celle de Plantin, on prouvait davantage qu'en s'appuyant sur ce qui se voit dans son village? ou bien encore de ce que nous n'avons pas assez d'esprit pour analyser et faire ressortir la valeur de ce qui se passe sous nos yeux et l'apprécier assez finement pour en tirer des conclusions? Car dire que l'autorité nous manque pour faire qu'on ajoute foi à notre témoignage, ne se peut admettre; d'autant que, à mon avis, les choses les plus ordinaires, les plus communes, les plus connues pourraient, si nous savions trouver la meilleure manière de nous y prendre, nous mettre en présence des plus grands miracles de la nature, et nous fournir les plus merveilleux exemples, surtout quand nos observations portent sur les actions humaines.

=Exemples de quelques singularités résultant de l'habitude.=--Laissant donc, sur ce sujet, les exemples que je connais par les livres, tels que celui que cite Aristote, d'Andron l'Argien qui traversait sans boire les sables arides de la Libye, j'ai ouï dire, devant moi, à un gentilhomme qui a rempli honorablement plusieurs charges, qu'il était également allé sans boire, de Madrid à Lisbonne, en plein été. C'est un homme très vigoureux pour son âge et qui n'a rien d'extraordinaire dans les habitudes courantes de la vie, si ce n'est de demeurer, m'a-t-il dit, deux ou trois mois, voire même une année, sans boire. Il sent de l'altération, mais il la laisse passer, et dit que c'est un appétit qui se dissipe aisément de soi-même, et que, lorsqu'il boit, c'est plus par caprice que par besoin ou plaisir.

Autres exemples d'autre sorte. Il n'y a pas longtemps, je rencontrai l'un des hommes les plus savants de France, d'entre ceux possédant une grande fortune. Il travaillait dans un des coins d'une salle qu'on lui avait garnie de tapisseries, et, autour de lui, ses valets, sans se gêner, faisaient un grand vacarme. Il me dit, et Sénèque en rapporte autant de lui-même, que ce tintamarre lui allait fort, ce tapage ramenant en quelque sorte sa pensée en lui, comme si, pour échapper au bruit, il était obligé de se replier sur lui-même, de se concentrer, pour pouvoir méditer. En étudiant à Padoue, il avait si longtemps travaillé dans un local où s'entendaient continuellement le roulement des voitures et le tumulte de la place, qu'il s'était habitué non seulement à n'en être pas incommodé, mais à ne pouvoir même s'en passer pour bien travailler.--Socrate répondait à Alcibiade qui s'étonnait de ce qu'il pouvait supporter les criailleries continuelles de sa femme: «Cela me fait comme, à ceux qui y sont habitués, le bruit continu des norias qui servent à puiser l'eau.»--Je suis tout le contraire, j'ai l'esprit impressionnable et facile à distraire; aussi quand je suis mal disposé, le moindre bourdonnement de mouche m'est insupportable.

Sénèque, dans sa jeunesse, s'était fortement appliqué, à l'exemple de Sextius, à ne rien manger qui eût eu vie; cela dura un an et il s'en trouvait bien, nous dit-il. Il y renonça uniquement pour qu'on ne le soupçonnât pas d'être favorable à certaines religions nouvelles, en suivant cette règle qu'elles prônaient. Il s'était également mis, vers le même temps, comme le recommande Attale, à ne plus coucher sur des matelas cédant sous le poids du corps et, jusqu'à la fin de ses jours, il n'en employa que de résistants; ce que l'usage faisait considérer à son époque comme acte d'austérité de sa part, nous le tenons aujourd'hui pour du raffinement.

=Nos goûts sont susceptibles de se modifier quand nous nous y appliquons; il faut faire en sorte, surtout quand on est jeune, de n'en avoir aucun dont nous soyons les esclaves.=--Regardez combien est différente ma manière de vivre de celle de mes valets de ferme; combien les Scythes et les Indiens diffèrent de moi comme force et comme tournure.--J'ai retiré de la mendicité, pour les prendre à mon service, des enfants qui, bientôt après, m'ont quitté, abandonnant ma cuisine et ma livrée, pour revenir à leur existence première; depuis, j'en ai rencontré un qui, pour son dîner, ramassait des moules dans la rue et que ni mes prières, ni mes menaces n'ont pu détourner de la saveur et de la douceur qu'il trouvait à vivre ainsi dans l'indigence. Les gueux ont leurs magnificences et leurs voluptés, tout comme les riches; on dit même qu'ils ont une hiérarchie et des dignitaires tout comme dans l'ordre social.--Ce sont là des effets de l'entraînement, qui peut non seulement nous amener à tel genre de vie qu'il lui plaît (et, disent les sages, il est bon de s'arrêter au meilleur qui, de ce fait, se trouvera facilité), mais aussi nous préparer aux changements et aux variations qui peuvent survenir; et c'est le plus noble et le plus utile des apprentissages que nous puissions faire. Les meilleures des qualités physiques qui me sont propres, c'est de me prêter à tout et que rien ne me soit indispensable; j'ai des penchants qui me sont plus personnels, auxquels je reviens plus fréquemment et qui me sont plus agréables que d'autres, mais avec bien peu d'efforts je m'en détourne, et très aisément j'en adopte qui sont tout le contraire. Un jeune homme doit introduire du trouble dans ce qu'il s'est imposé comme règle, afin que sa vigueur soit toujours en éveil, ne s'altère pas et n'arrive à l'énervement; il n'y a pas de train de vie si sot et si débile, que celui de qui est astreint à une discipline et un règlement constants: «_Veut-il se faire porter jusqu'à la première borne milliaire, l'heure est prise dans son traité d'astrologie; s'est-il frotté le coin de l'œil et lui en cuit-il, le collyre devra être composé d'après son des excès, autrement la moindre débauche l'abat, et il devient gênant et désagréable en société. Ce qu'il y a de plus fâcheux pour un homme du monde, c'est d'être d'une délicatesse l'obligeant à un mode d'existence particulier, et c'est le cas s'il ne peut se plier et s'assujettir à toutes les exigences. Il y a de la honte à ne pas faire par impuissance, ou à ne pas oser ce qu'on voit faire à ses compagnons; les gens de ce tempérament n'ont qu'à rester chez eux et observer leur régime. Nulle part une semblable attitude ne convient; mais, dans la profession des armes, c'est un vice capital qui ne peut s'admettre, parce que l'homme de guerre, ainsi que le disait Philopœmen, doit être accoutumé à toutes les variations et irrégularités de la vie.

=Habitudes qu'avait contractées Montaigne dans sa vieillesse; passer la nuit au grand air l'incommodait, soin qu'il mettait à se tenir le ventre libre.=--Quoique j'aie été dressé, autant qu'on l'a pu, à la liberté et à l'indifférence, je ne m'en suis pas moins, en vieillissant, arrêté davantage par nonchalance à certaines manières de faire (mon âge ne me permet plus de me corriger, je ne peux désormais que chercher à me maintenir dans mon état actuel), et l'habitude a déjà, sans que j'y pense, si bien imprimé en moi son caractère à l'égard de certaines choses, que c'est pour moi faire des excès, que de m'en départir.--Je ne puis sans m'y entraîner: dormir à la belle étoile; manger entre mes repas; me coucher après déjeuner ou souper, sans mettre un assez grand intervalle, comme qui dirait trois * longues heures; m'unir à la femme, si ce n'est avant de m'endormir; entrer en sa possession, en restant debout; demeurer en sueur; boire de l'eau ou du vin purs; rester longtemps la tête découverte; me faire couper les cheveux après dîner; je ne me passerais pas de gants plus malaisément que de chemise; c'est un besoin pour moi de me laver chaque fois au sortir de table et lorsque je me lève; avoir un ciel de lit et des rideaux me semble de première nécessité.--Je dînerais sans nappe, mais il ne me siérait pas de me passer de serviette blanche à chaque repas, comme cela se fait chez les Allemands; je les salis plus qu'ils ne le font, eux et les Italiens, parce que j'ai peu recours aux cuillères et aux fourchettes. Je regrette que l'usage n'ait pas pris de faire comme j'ai vu commencer chez les rois, de changer de serviette, comme d'assiette, à tous les services.--Nous savons que Marius, ce soldat qui a tant peiné, devint, dans sa vieillesse, fort délicat sur la boisson et qu'il ne buvait que dans une coupe affectée à son usage personnel; moi, je préfère également certaine forme de verre, ne bois pas volontiers dans un verre ordinaire, et n'aime pas à être servi par le premier venu; tout verre en métal me déplaît auprès de ceux faits d'une matière claire et transparente: il est besoin que mes yeux, dans la mesure où ils le peuvent, participent à la jouissance qu'éprouve mon palais.--C'est ainsi que je dois à l'usage certaines habitudes efféminées. De son côté, la nature m'a aussi apporté les siennes, telles que de ne pouvoir faire plus de deux repas complets en un jour, sans surcharger mon estomac; non plus que de me passer complètement de l'un d'eux, sans avoir des vents, la bouche desséchée et mon appétit qui proteste.--Je suis incommodé si je demeure longtemps exposé au serein; depuis quelques années lorsque, dans des circonstances de guerre, j'y reste toute la nuit, ce qui est courant, au bout de cinq ou six heures mon estomac commence à s'en trouver mal, j'éprouve de violentes douleurs de tête, n'atteins pas le jour sans vomir, et, quand les autres vont déjeuner, moi je vais dormir et suis ensuite aussi dispos qu'avant. J'avais toujours entendu dire que le serein ne tombe que lorsque vient la nuit; mais un seigneur que je fréquentais assez longuement et intimement en ces dernières années, convaincu que le serein est plus âpre et plus dangereux quand le soleil décline, une heure ou deux avant son coucher, ce qui fait qu'il l'évite à ce moment et ne s'inquiète pas de celui de la nuit, a failli me faire partager non tant son raisonnement que ses sensations. Ainsi le doute même et les recherches auxquelles nous nous livrons pour nous enquérir de ce qui est vrai ou de ce qui ne l'est pas, agissent sur notre imagination et nous changent!--Ceux qui cèdent brusquement à ces opinions diverses, marchent à leur ruine complète; aussi combien je plains quelques gentilshommes qui, par la sottise de leurs médecins, se sont, dans toute la force de leur jeunesse, séquestrés de leur propre mouvement; mieux vaut encore contracter un rhume, que de ne pouvoir plus jamais, parce qu'on en a perdu l'habitude, vivre de la vie commune, dont nous avons à faire si grand usage. Fâcheuse science vraiment que celle qui nous gâte les heures les plus douces de l'existence! Attachons-nous par tous les moyens à ce que nous possédons; le plus souvent on s'affermit dans la possession, en s'y opiniâtrant, et on corrige son tempérament, comme fit César, qui triompha du haut mal à force de le mépriser et de lui résister. On doit adopter les règles qui sont les meilleures mais non s'y assujettir, sauf à celles, s'il en existe, dont l'observation est obligatoire et utile.

Les rois et les philosophes ont journellement à vider leurs intestins; il en est de même des plus grandes dames. Ceux dont la vie se passe en public, se doivent de garder un certain décorum; la mienne est obscure, ne relève que de moi et bénéficie par suite de toutes les libertés qui sont dans la nature; en outre, je suis soldat et gascon, un peu sujets l'un et l'autre à l'indiscrétion; je puis donc dire de cet acte ce que j'en pense. Il faut s'y livrer la nuit, à des heures déterminées; on y arrive par l'habitude en s'y astreignant ainsi que j'y suis parvenu.

Mais il ne faut pas s'asservir, comme je l'ai fait en vieillissant, à avoir besoin de local et de siège spécialement aménagés pour cet usage, ni s'en trouver empêché parce que, par paresse, on aura trop différé; toutefois, on est bien un peu excusable de rechercher du soin et de la propreté là comme ailleurs, même quand il s'agit des choses les plus malpropres: «_l'homme est de sa nature un animal propre et délicat_ (_Sénèque_)». De toutes les fonctions naturelles, c'est celle dans laquelle il m'est le plus pénible d'être interrompu. J'ai vu beaucoup de gens de guerre incommodés par le déréglement de leur ventre; le mien et moi n'avons jamais failli au moment précis, qui est au saut du lit, sauf quand une pressante occupation ou une maladie nous dérangent.

=Ce que les malades ont de mieux à faire, c'est de ne rien changer à leur mode de vie habituel; lui-même ne s'est jamais abstenu de ce qui lui faisait envie; il en a été ainsi des plaisirs de l'amour, qu'il a commencé si jeune à connaître que ses souvenirs ne remontent pas jusque-là.=--Je ne juge donc pas, comme je l'ai dit, que les malades puissent mieux assurer leur rétablissement autrement qu'en s'en tenant au genre de vie dans lequel ils ont été nourris et élevés; tout changement, quel qu'il soit, nous étonne et nous blesse. Pouvez-vous croire que les châtaignes puissent faire mal à un Périgourdin ou à un Lucquois, le lait et le fromage aux gens de la montagne? En les leur interdisant, non seulement vous changez leur mode d'existence, mais vous leur en imposez un contraire au leur; c'est une modification à laquelle même un homme bien portant ne saurait résister. Ordonnez à un Breton qui a soixante-dix ans, de ne boire que de l'eau; enfermez un homme de mer dans une étuve; défendez la promenade à un domestique basque, c'est les priver de mouvement et finalement d'air et de lumière: «_La vie est-elle d'un si grand prix, qu'on nous force à renoncer à cesser de vivre pour prolonger notre existence? car je ne pense pas qu'il faille mettre au nombre des vivants, ceux auxquels on rend incommode l'air qu'ils respirent et la lumière qui les éclaire_ (_Pseudo-Gallus_).» Si les médecins ne font pas d'autre bien, ils font du moins qu'ils préparent de bonne heure les patients à la mort, en sapant peu à peu et réduisant en eux l'usage de ce que nous offre la vie.

Que je fusse bien portant ou malade, je me suis d'ordinaire laissé aller à satisfaire mes appétits; je donne une grande autorité à mes désirs et à mes penchants; je n'aime pas à guérir le mal par le mal, et je hais les remèdes qui m'importunent plus que la maladie. Être sujet à la colique et obligé de m'abstenir du plaisir de manger des huîtres, sont deux maux au lieu d'un; le mal nous tiraille d'un côté, le régime de l'autre. Puisqu'on est exposé à des mécomptes, courons plutôt la chance que ce soit après avoir donné satisfaction à ce qui nous cause du plaisir. Le monde fait les choses au rebours: il s'imagine que rien ne peut être utile, s'il n'est en même temps pénible; ce qui est facile, lui est suspect. Mon appétit, en plusieurs choses, s'est de lui-même assez heureusement accommodé de ce qui convient à la santé de mon estomac; quand j'étais jeune, les sauces piquantes et relevées m'étaient agréables; depuis, mon estomac s'en est fatigué et mon goût a aussitôt fait de même. Le vin nuit aux malades, c'est la première chose dont je me dégoûte et la répugnance que j'en éprouve est insurmontable. Tout ce que je prends de désagréable m'est nuisible; et rien ne me nuit, quand j'en ai envie et que cela me sourit.--Aucun acte qui m'était tout à fait agréable ne m'a causé de dommage; aussi m'est-il arrivé de faire céder à mon plaisir, dans une large mesure, n'importe quelle ordonnance médicale; et, tout jeune, «_alors que couvert d'une robe éclatante, l'Amour voltigeait sans cesse autour de moi_ (_Catulle_)», je me suis prêté aussi licencieusement et inconsidérément qu'un autre aux désirs qui m'étreignaient, «_et ai acquis quelque gloire dans ce genre de combat_ (_Horace_)» plus, toutefois, par la persistance et la durée de mon attachement que par ma vigueur: «_A peine si je me souviens d'y avoir triomphé jusqu'à six fois consécutives_ (_Ovide_).» Il y a certes du malheur et du miracle à confesser combien j'étais jeune quand, pour la première fois, je me rencontrai asservi à ses lois; ce fut bien un effet du hasard, car c'était longtemps avant d'être en âge de pouvoir distinguer et choisir; mes souvenirs sur ce qui me touche ne remontent pas si loin, et mon cas peut marcher de pair avec celui de Quartilla, qui ne se souvenait pas de sa virginité: «_Aussi ai-je eu de bonne heure du poil sous l'aisselle, et ma barbe précoce étonna ma mère_ (_Martial_).»--Les médecins font ployer, le plus souvent avec utilité, leurs prescriptions devant la violence des envies excessives qui se produisent chez leurs malades; nul désir intense ne peut être imaginé si étrange et si pernicieux, que la nature ne le fasse tourner à notre avantage. Et puis, que de contentement dans la satisfaction d'une fantaisie! cela, suivant moi, importe par-dessus tout, ou au moins plus que toute autre considération. Les maux les plus graves et les plus ordinaires sont ceux qui proviennent du fait de notre imagination; et ce dicton espagnol: «_Que Dieu me défende contre moi-même!_» me plaît à divers titres. Je regrette quand je suis malade de ne pas avoir quelque désir que j'aurais plaisir à assouvir, la médecine aurait bien de la peine à m'en détourner; du reste j'en suis maintenant là que, même quand je suis bien portant, je ne fais plus guère que vouloir et espérer; c'est pitié d'être arrivé à cet état de langueur et d'affaiblissement, que l'on ne puisse faire que souhaiter.

=L'incertitude de la médecine autorise toutes nos envies=.--L'art de la médecine n'est pas tellement bien fixé, que nous ne soyons fondés à faire ce qui nous convient; il change suivant les climats et les phases de la lune, selon Fernel et selon l'Escale. Si votre médecin trouve mauvais que vous dormiez, que vous fassiez usage de vin, ou de telle viande, ne vous désolez pas; je vous en trouverai un autre qui ne sera pas de son avis; la variété des arguments et des opinions en matière de médecine, embrasse toutes sortes de formes. J'ai vu un malheureux qui, pour guérir, se laissait torturer par la soif, au point de tomber en pâmoison, et dont se moquait plus tard un autre médecin qui condamnait ce régime, comme nuisible; vraiment c'était avoir bien employé sa peine! Tout récemment, est mort de la pierre un homme de cette profession: pour combattre son mal, il avait recours à une abstinence complète; ses confrères disent que ce jeûne lui était absolument contraire, qu'il l'avait asséché et lui avait cuit le sable dans les rognons.

=Montaigne avait un timbre de voix élevé; dans la vie courante, l'intonation de notre voix est à régler suivant l'idée qu'on veut rendre=.--J'ai constaté que lorsque je suis blessé ou malade, causer m'agite et me nuit autant que tout ce que je puis faire de désordonné; j'ai peine à parler et cela me fatigue, parce que mon timbre de voix est élevé et demande un effort, si bien que, souvent, lorsqu'il m'est arrivé de parler à l'oreille de hauts personnages, les entretenant d'affaires importantes, je les ai mis dans la nécessité de me demander de baisser la voix.

Voici une anecdote plaisante: Quelqu'un, dans une école grecque, parlait sur un ton élevé comme je fais moi-même; le maître de cérémonies lui manda de parler moins haut: «Qu'il m'envoie, répondit-il, le ton sur lequel il veut que je parle.» A quoi, l'autre lui répliqua qu'il prît le ton des oreilles de celui auquel il s'adressait. C'était bien dit, sous condition que cela signifiât: «Parlez suivant ce que vous avez à traiter avec votre auditeur»; si au contraire il avait voulu dire: «Il suffit qu'il vous entende, réglez votre son de voix en conséquence», je ne trouve pas qu'il eût été dans le vrai.--Le ton et le mouvement de la voix concourent en effet à l'expression et à la signification de ce qui se dit; c'est à celui qui parle à la conduire pour lui faire exprimer ce qu'il veut.

Il y a un ton de voix pour instruire, un autre pour flatter, un autre pour tancer; non seulement il faut que la voix parvienne à qui l'on s'adresse, mais il faut parfois qu'elle le frappe, le transperce.

Quand je réprimande mon domestique avec une dureté de ton marquant mon mécontentement, il ferait bon qu'il vînt me dire: «Mon maître, je vous entends parfaitement, parlez plus doucement.» «_Il y a une sorte de voix faite pour l'oreille, non tant par son étendue que par sa propriété_ (_Quintilien_).» La parole appartient moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l'écoute; celui-ci doit se disposer à la recevoir d'après le sens qu'elle exprime, comme au jeu de paume où le joueur qui reçoit la balle, s'apprête et se meut dans un sens ou dans un autre, selon qu'il voit le geste de celui qui l'envoie et suivant la forme du coup.

=Les maladies, comme tout ce qui a vie, ont leurs évolutions dont il faut attendre patiemment la fin; laissons faire la nature, nous luttons en vain; dès notre naissance, nous sommes voués à la souffrance et, arrivés à la vieillesse, l'effondrement est forcé.=--L'expérience m'a encore appris que nous nous perdons par notre peu de patience. Les maux ont leur vie, des limites déterminées, leurs maladies et leur état de santé. La constitution des maladies est formée sur le même modèle que celle des animaux: elles ont leur évolution, leur durée fixées dès leur origine; qui essaie de les abréger en tentant de leur imposer de force sa volonté quand elles nous tiennent, les allonge et les multiplie, les excite au lieu de les apaiser. Je suis de l'avis de Crantor: «Qu'il ne faut pas contrecarrer les maux avec obstination et étourdiment, ni leur laisser prendre le dessus par manque d'énergie; mais qu'il faut leur céder naturellement, suivant l'état qu'ils présentent et celui dans lequel nous sommes.» On doit livrer passage aux maladies, et je trouve qu'elles s'arrêtent moins chez moi, parce que je les laisse faire; j'ai été débarrassé de certaines qui passaient pour opiniâtres et tenaces, elles se sont usées d'elles-mêmes sans que j'y aide, sans que l'art intervienne et même contre ses règles. Laissons un peu faire la nature, elle entend mieux ses affaires que nous. «Mais un tel en est mort!» vous dit-on. C'est vrai et vous ferez de même; si ce n'est de ce mal, ce sera d'un autre. Combien n'y ont pas échappé qui avaient trois médecins à leurs trousses! L'exemple est un miroir où tout se reflète vaguement et sous tous les aspects. Si la médecine qui vous est offerte est agréable, acceptez-la, c'est toujours autant de bien acquis pour le moment présent; je ne m'arrêterai ni au nom ni à la couleur si elle est délicieuse et appétissante, le plaisir est une des principales formes sous lesquelles se manifeste le profit.--J'ai laissé vieillir et mourir en moi, de mort naturelle, des rhumes, des attaques de goutte, des relâchements d'entrailles, des battements de cœur, des migraines et autres accidents qui m'ont abandonné quand j'étais déjà à moitié résigné à leur compagnie; on s'en débarrasse plus en usant de courtoisie, qu'en les bravant. Il faut supporter avec résignation les lois inhérentes à notre condition; nous sommes faits pour vieillir, nous affaiblir, être malades en dépit de toute médecine. C'est la première leçon que les Mexicains font à leurs enfants quand, au sortir du ventre de leur mère, ils les accueillent en disant: «Enfant, tu es venu au monde pour endurer; endure, souffre et tais-toi.» Il n'est pas juste de se plaindre de ce qu'il arrive à quelqu'un, ce qui peut arriver à chacun: «_Plains-toi, mais seulement si l'on applique à toi seul une loi qui soit injuste_ (_Sénèque_).»

Voyez un vieillard qui demande à Dieu de lui maintenir sa santé entière et vigoureuse, autrement dit de lui rendre sa jeunesse; n'est-ce pas folie? son état ne le comporte pas: «_Insensé, pourquoi, dans tes vœux puérils, demander des choses irréalisables_ (_Ovide_)?» La goutte, la gravelle, les indigestions, sont l'apanage d'un âge avancé, comme la chaleur, les pluies, les vents, celui des longs voyages.

Platon ne croit pas qu'Esculape se soit mis en peine de chercher, par les régimes qu'il prescrivait, à faire durer la vie dans un corps gâté et affaibli, inutile à son pays, hors d'état de remplir ses fonctions et de produire des enfants sains et robustes; et il ne trouve pas qu'un pareil rôle puisse convenir à la justice et à la prudence divines, qui doivent tout conduire en vue d'un but utile. Mon bonhomme, c'en est fait; on ne saurait vous redresser; pour le reste, on vous replâtrera, on vous étançonnera un peu, on prolongera même vos misères de quelques heures, «_comme fait celui qui, pour soutenir un bâtiment, l'étaie dans les endroits où il menace ruine; mais un jour vient où tout l'assemblage venant à se rompre, les étais s'écroulent sous l'édifice_ (_Pseudo-Gallus_)». Il faut apprendre à souffrir ce qu'on ne peut éviter. Notre vie est composée, comme l'harmonie des mondes, d'éléments contraires et de tons variés: doux et stridents, aigus et sans sonorité, grêles et graves; le musicien qui aimerait les uns et délaisserait les autres, quel parti pourrait-il en tirer? Il faut qu'il sache user de tous simultanément et les mêler. Nous devons faire de même des biens et des maux, car ils sont parties intégrantes de notre vie; notre être n'est possible qu'avec ce mélange, les uns ne sont pas moins nécessaires que les autres. Essayer de réagir contre cette nécessité, c'est renouveler l'acte de folie de Ctésiphon qui entreprenait de lutter à coups de pied avec sa mule.

Je consulte peu quand je sens que ma santé s'altère, parce que les médecins abusent trop, quand ils nous tiennent à leur merci; ils nous rebattent les oreilles de leurs pronostics. Il m'est arrivé autrefois d'avoir été surpris par eux aux prises avec le mal; ils m'ont outrageusement accablé de leur science et de leurs airs d'importance, me menaçant tantôt de violentes douleurs, tantôt de mort prochaine. Je n'en étais ni abattu, ni décontenancé, mais froissé et excité; et si mon jugement même ne s'en trouvait ni modifié, ni troublé, j'en étais cependant quelque peu gêné; puis, il faut entrer en lutte avec eux, et il en résulte toujours de l'agitation.

=Dans ses maux, Montaigne aimait à flatter son imagination: atteint de gravelle, il s'applaudit que ce soit sous cette forme qu'il ait à payer son tribut inévitable à l'âge; c'est une maladie bien portée, qui ne le prive pas de tenir sa place dans la société et le prépare insensiblement à la mort.=--Je suis aux petits soins avec mon imagination; si je le pouvais, je la déchargerais de toute peine et de toute contestation; il faut la secourir et la flatter, la tromper même, si on le peut. C'est une tâche à laquelle mon esprit s'entend, il n'est pas en peine de trouver de bonnes raisons pour toutes choses, et s'il persuadait comme il prêche, il me serait d'un très heureux secours.

En désirez-vous un exemple? voici le langage qu'il tient: «C'est pour mon plus grand bien que j'ai la gravelle. Des crevasses se produisent naturellement dans les édifices qui ont mon âge; à ce moment, ils sont arrivés au point où ils se disjoignent et perdent leur aplomb; c'est une loi commune, et il n'a pas été fait un nouveau miracle en ma faveur. C'est là une redevance que je paie à la vieillesse et je ne saurais m'en tirer à meilleur compte. L'accident qui m'arrive est celui auquel sont le plus sujets les hommes de mon temps, et cela doit me consoler d'être en compagnie; partout se voient des gens affligés de ce mal, et leur société m'en est d'autant plus honorable qu'il s'attaque plus volontiers aux grands; par essence, il a de la noblesse et de la dignité. Parmi les hommes qui en sont frappés, il en est peu qui s'en tirent à meilleur marché que moi, car il leur en coûte la peine de suivre un régime désagréable et l'ennui de drogues à prendre chaque jour, tandis que je dois à ma bonne fortune, grâce à des dames qui, plus gracieusement que mon mal n'est douloureux, m'avaient offert la moitié de celui dont elles étaient atteintes elles-mêmes, de n'avoir jamais avalé qu'à deux ou trois reprises différentes, quelques-unes de ces infusions de panicaut et de turquette dont l'usage est courant, qui m'ont paru faciles à prendre et ont été du reste sans effet. Mes compagnons de misère ont à acquitter mille vœux qu'ils ont faits à Esculape et à payer autant d'écus à leur médecin, pour obtenir cet écoulement aisé et abondant de sables, dont je suis souvent redevable à la nature. La décence de ma tenue, quand je suis en société, ne s'en ressent même pas; je puis demeurer dix heures sans uriner, aussi longtemps que quelqu'un bien portant.--La crainte de ce mal, ajoute mon esprit, t'effrayait autrefois quand il t'était inconnu; les cris et le désespoir de ceux qui l'exagèrent par leur manque de résignation te le faisaient prendre en horreur. C'est un mal qui frappe les membres par lesquels tu as le plus péché, tu es un homme de conscience: «_Le mal qu'on n'a pas mérité, est le seul dont on ait droit de se plaindre_ (_Ovide_).» Regarde celui-ci comme un châtiment; il est si doux auprès de tant d'autres qui pouvaient t'atteindre, qu'il témoigne d'une faveur toute paternelle; considère combien il est tardif; il n'incommode et n'occupe que l'époque de ta vie qui, d'une manière ou d'une autre, est désormais perdue et stérile; elle remplace, comme si c'était une chose convenue à l'avance, la licence et les plaisirs de la jeunesse. La crainte, la pitié que ce mal inspire communément est pour toi un motif de gloire, faiblesse dont tes amis retrouvent encore quelques traces en toi, bien que ton jugement en fasse fi et que ta raison en soit guérie.

Il y a du plaisir à entendre dire de soi: Quelle énergie! Quelle patience! On te voit épuisé de souffrance, pâlir, rougir, trembler, vomir jusqu'au sang, souffrir de contractions et de convulsions étranges, de grosses larmes tomber parfois de tes yeux, rendre des urines épaisses, noires, effrayantes, ou les avoir arrêtées par quelque pierre aux arêtes aiguës qui labourent et écorchent cruellement le canal de l'urètre; et nonobstant, tu t'entretiens avec les assistants, conservant ta contenance d'habitude, plaisantant par moments avec ceux qui t'entourent, tenant ta place dans une conversation sérieuse, démentant tes douleurs par ta parole et triomphant de tes souffrances!

Te souvient-il de ces gens des temps passés, qui recherchaient les maux avec tant d'avidité, afin de tenir leur vertu en haleine et lui donner sujet de s'exercer? Suppose que ce soit pour te faire prendre place dans les rangs glorieux de cette école, dans laquelle tu ne serais jamais entré de ton plein gré, que la nature t'a mis en cet état.--Si tu me dis que c'est un mal dangereux et mortel, tous autres ne sont-ils pas dans le même cas? car c'est une tromperie de la médecine que d'en excepter qui, d'après elle, ne mènent pas directement à la mort; qu'importe qu'ils y conduisent accidentellement et si, glissant et biaisant, ils gagnent insensiblement mais sûrement la voie qui y mène! Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant; la mort n'a pas besoin de l'intervention de la maladie pour te tuer. Chez certains, les maladies ont éloigné la mort; ils ont vécu plus longtemps, parce qu'il leur semblait sans cesse être mourants; d'autant qu'il en est des maladies comme des plaies, il y en a qui sont des remèdes et sont salutaires. La colique est fréquemment aussi vivace que nous; on voit des hommes chez lesquels elle a persisté depuis leur enfance jusqu'à leur plus extrême vieillesse; et s'ils ne lui eussent faussé compagnie, elle les eût accompagnés plus loin encore; vous la tuez plus souvent qu'elle ne vous tue. Et lors même qu'elle te serait un indice de mort prochaine, ne rendrait-elle pas service à un homme de ton âge, en lui donnant à réfléchir sur sa fin dernière?--Enfin, et c'est ce qu'il y a de pire, rien ne peut plus te guérir. Arrange-toi donc comme tu voudras; au premier jour, la loi commune te réclamera.

Considère avec quel art et combien doucement ta maladie te dégoûte de la vie et te détache du monde, non avec violence et tyrannie, ainsi qu'il arrive de tant d'autres maux que tu vois aux vieillards qu'ils tiennent continuellement entravés par leur faiblesse et leurs douleurs sans leur laisser aucun répit, mais par des avertissements et des enseignements répétés à intervalles entremêlés de longs moments de repos, comme pour te donner le moyen de méditer et de repasser sa leçon à ton aise. Pour te permettre de bien juger et de prendre ton parti en homme de cœur, elle t'expose l'état complet de la situation, en bien comme en mal, et dans un même jour te fait une vie tantôt allègre, tantôt insupportable. Si tu n'étreins pas la mort, du moins tu mets ta main dans la sienne une fois chaque mois, ce qui te donne l'espérance qu'un jour elle t'attrapera sans menace préalable. Tu auras été si souvent conduit jusqu'au port que, confiant qu'il en sera toujours ainsi, vous vous trouverez, toi et ta confiance, avoir passé l'eau sans vous en apercevoir. On n'est pas fondé à se plaindre des maladies qui partagent loyalement le temps avec la santé.»

=Passant habituellement par les mêmes phases, on sait au moins avec elle à quoi s'en tenir; et, si les crises sont particulièrement pénibles, quelle ineffable sensation quand d'un instant à l'autre le bien-être succède à la douleur!=--Je suis reconnaissant à la fortune de ce qu'elle me livre si souvent assaut avec les mêmes armes: elle m'y façonne, m'y dresse par l'usage, m'y endurcit et m'y habitue; je sais à peu près maintenant à quelles conditions j'en suis quitte. Faute de mémoire naturelle, je m'en crée sur le papier; dès qu'il survient dans mon mal quelque symptôme nouveau, je le mets par écrit, de telle sorte qu'à cette heure, étant passé par à peu près tous les cas qui peuvent se produire, si j'ai quelque doute sur ce qui me menace, je consulte, comme des livres sibyllins, ces notes décousues, où je ne manque jamais de trouver dans mon expérience du passé, quelque pronostic favorable qui me console. L'habitude me permet aussi d'espérer mieux pour l'avenir, car ces évacuations se produisent depuis si longtemps déjà, qu'il est à croire que la nature ne modifiera pas la façon dont elles s'opèrent et qu'il ne m'adviendra rien de pire que ce que je ressens. En outre, les effets de cette maladie s'accordent assez avec mon tempérament vif et aimant à en venir promptement au fait. Quand ses attaques sont peu intenses, elle me fait peur, parce qu'alors elles se prolongent; si au contraire, sans que je les aie provoqués, ses accès sont violents et bien francs, elle me secoue de fond en comble, mais ce n'est l'affaire que d'un jour ou deux.--Mes reins sont demeurés quarante ans sans que j'en souffre; depuis tantôt quatorze ans cela a changé. Nous avons nos périodes de maladie, comme il y a des périodes de santé, et peut-être cet accident touche-t-il à sa fin. L'âge a affaibli la chaleur de mon estomac; la digestion s'en trouvant moins bien faite, les matières arrivent aux reins moins bien travaillées; pourquoi ne pourrait-il pas arriver qu'un phénomène venant à affaiblir la chaleur des reins au point qu'ils ne puissent plus produire ces concrétions pierreuses, la nature doive pourvoir à cette purgation par une autre voie? Les ans ont incontestablement tari en moi bien des rhumes; pourquoi ne tariraient-ils pas aussi ces résidus dont se forme