SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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Bien plus, faites-vous indiquer, un jour, par curiosité, les idées et les agréments que conçoit dans son imagination celui qui repousse la pensée d'un bon repas et se reproche le temps qu'il emploie à se nourrir, et vous verrez que parmi tous les mets de votre table il n'y en a pas d'aussi insipide que ce bel état dans lequel il entretient son âme (le plus souvent, mieux vaudrait que nous dormions complètement, que de demeurer éveillés, étant donnée la cause qui nous fait veiller), et vous trouverez que ses raisons et ce qu'il se propose d'obtenir, ne valent pas votre ragoût. Cet état serait-il même amené par les ravissements en lesquels tombait Archimède, qu'ils ne l'excuseraient pas.--Je ne vise pas ici (ne les confondant pas avec ce tas de marmots que sont les hommes comme nous, pas plus que je ne leur attribue les désirs et les pensées en lesquels notre vanité se complaît) ces âmes vénérables que l'ardeur religieuse et la dévotion portent à une constante et consciencieuse méditation des choses divines, qui, tout aux efforts que leur inspire l'espérance vive et profonde d'arriver à gagner cette félicité éternelle, but final et dernière étape auxquels tendent les aspirations de tous les chrétiens, seul plaisir continu et incorruptible, dédaignent de prêter attention à ces nécessités qui nous sont aussi des satisfactions, mais passagères et ambiguës, et renoncent si facilement à s'occuper de leur corps, lui refusant l'usage de ce qui, dans cette vie, est l'apanage des sens; c'est là une poursuite de l'idéal qui constitue un cas tout à fait privilégié.--Entre nous, ce sont choses que j'ai toujours vues en singulier accord, que des idées visant à s'élever au-dessus du ciel et des mœurs avilissant plus bas que terre.

=En somme, dans tous les états de la vie, il faut jouir loyalement de ce que l'on est, et c'est folie de vouloir s'élever au-dessus de soi-même.=--Ce grand homme qu'était Ésope, voyant son maître uriner en se promenant, s'écriait: «Hé quoi! nous faudra-t-il donc soulager de même notre ventre en courant?» Ménageons le temps, quoiqu'il nous en reste beaucoup que nous passons dans l'oisiveté, ou employons mal; notre âme, pour la tâche qui lui incombe, ne dispose pas d'assez d'heures autres que celles qui font besoin au corps, pour se séparer de lui durant le peu de temps qui lui est de toute nécessité. Les gens que hante cette idée de sacrifier le corps à l'âme, de devenir autres qu'ils ne sont et cesser de n'être que des hommes, sont fous; ce n'est pas en anges qu'ils se transforment, c'est en bêtes; au lieu de s'élever, ils se rabaissent.--Ces humeurs transcendantes m'effraient, comme font les sites élevés et inaccessibles, et je ne regrette rien tant dans la vie de Socrate que ses extases et ce génie familier auquel il attribuait ses inspirations. Rien, chez Platon, ne tient tant à l'humanité que ce qui passe pour lui avoir valu l'appellation de divin; et, parmi nos sciences, celles qui traitent des questions supérieures sont celles qui me semblent toucher le plus à la terre et être de moindre importance.--Je ne trouve non plus rien, dans la vie d'Alexandre, de si humble et qui témoigne davantage qu'il est du nombre des mortels, que ses prétentions chimériques à l'immortalité, qui lui valurent cette spirituelle raillerie de Philotas. Il lui avait fait part, dans une lettre, en le conviant à s'en réjouir avec lui, de l'oracle de Jupiter Ammon qui l'avait mis au rang des dieux: «J'en suis bien aise, lui répondit Philotas, en raison de la considération qui t'en revient; mais combien sont à plaindre les hommes appelés à vivre avec un homme qui dépasse à tel point et que ne contente pas la mesure de l'homme, et qui ont à lui obéir!»--«_C'est parce que tu te soumets aux dieux, que tu commandes aux hommes_ (_Horace_).»--La gracieuse inscription dont les Athéniens avaient décoré leur ville, en l'honneur de la venue de Pompée, rentre dans ma façon de penser: «_Tu es d'autant plus dieu, que tu te reconnais n'être qu'un homme_ (_Plutarque_).»

«Savoir loyalement jouir de ce que l'on est», est la perfection absolue et pour ainsi dire divine. Nous ne recherchons d'autres conditions que les nôtres, que parce que nous ne savons pas faire usage de celles en lesquelles nous nous trouvons; nous ne sortons de nous-mêmes, que faute de savoir tirer parti de ce qui est en nous. Mais nous avons beau monter sur des échasses, sur ces échasses il nous faut quand même marcher avec nos jambes, et sur le trône le plus élevé du monde nous ne sommes assis que sur notre derrière. Les plus belles existences sont, à mon sens, celles qui rentrent dans le modèle général de la vie humaine, qui sont bien ordonnées, et d'où surtout sont exclus le miracle et l'extravagance.--Quant à la vieillesse, elle a un peu besoin d'être traitée avec quelque tendresse; c'est pourquoi je termine en recommandant la mienne à ce dieu protecteur de la santé et de la sagesse, de la sagesse gaie et sociable: «_O fils de Latone!

accorde-moi de jouir en paix du fruit de mes labeurs; donne-moi une âme saine dans un corps sain; et, je t'en prie, préserve-moi d'une vieillesse languissante, fermée au commerce des Muses_ (_Horace_).»

FIN DS ESSAIS. (TRADUCTION) TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.

LIVRE SECOND.

(Suite.)

Pages.

CHAPITRE XXXVI.--=Des plus excellens hommes.=--A quels hommes, entre tous, donner la prééminence. 10 CHAPITRE XXXVII.--=De la ressemblance des enfans aux pères.= 22 LIVRE TROISIÈME.

CHAPITRE III.--=De trois commerces.=--De la société des hommes, des femmes et de celle des livres. 136 CHAPITRE V.--=Sur des Vers de Virgile.= 178 CHAPITRE VII.--=De l'incommodité de la grandeur.=--Des inconvénients des grandeurs. 320 CHAPITRE VIII.--=Sur l'art de conferer.=--De la conversation. 330 CHAPITRE X.--=De mesnager sa volonté.=--En toutes choses, il faut se modérer et savoir contenir sa volonté. 484 ERRATA DU TROISIÈME VOLUME.

semble».

«_disserendum_».

Pour ce qui est des astérisques (*) insérés dans la traduction, se reporter au =Nota= de la page 15 du premier volume.

* * * ADDITION AUX ERRATA DU SECOND VOLUME.

Pour ce qui est des astérisques (*) insérés dans la traduction, se reporter au =Nota= de la page 15 du premier volume.

ADDITION AUX ERRATA DU PREMIER VOLUME.

* * * * * Liste des modifications: Texte original: Page 18: «portants antant» remplacés par «portant autant» (et portant autant de tesmoignage) Page 20: «mesme» par «mesmes» (Et son humanité à l'endroit des ennemis mesmes) Page 22: «seu» par «sçeu» (car ils ne m'en eussent sçeu faire) Page 24: «qu'il» par «qui» (qui n'eust mieux aymé estre) Page 30: «micles» par «miracles» (Nous n'auons que faire d'aller trier des miracles) Page 62: «insques» par «iusques» (qui estoit vne science iusques lors) Page 64: «en» par «eu» (d'auoir eu recours) Page 94: «eharges» par «charges» (des charges poisantes) Page 104: «diffidio» par «dissidio» (etiam in dissidio publicorum) Page 130: «l'impuissanee» par «l'impuissance» (Ie ne sçauray iamais bon gré à l'impuissance) Page 132: «Le» par «La» (La santé m'aduertit) Page 150: «elle» par «elles» (elles ne valent pas d'acquerir vn mary) Page 154: «doulenr» par «douleur» (il emousse les pointures de la douleur) Page 160: «garir» par «guarir» (ie n'essayay pas de le guarir) Page 178: «subiets» par «subiects» (...sont subiects graues) Page 186: «vicia» par «vitia» (Quare vitia sua nemo confitetur?)

Page 202: «à à» par «à» (sans le rompre tout à faict?)

Page 204: ajout de «son» (changeant de compagnie selon son besoing et son goust) Page 220: ajout de «se» (chacun se repent et se desment) Page 228: «imaination» par «imagination» (Si nous ne pouuons contenir leur imagination) Page 252: «enfantemeut» par «enfantement» (et tout enfantement ensemble) Page 256: «suitte» par «fuitte» (Pour arrester sa fuitte) Page 264: «incertine» par «incertaine» (rare et incertaine) Page 268: «ros» par «rosa» (Alba rosa) Page 272: «chois» par « choisi» (que i'ay choisi cette sorte de parler) Page 282: «inspide» par «insipide» (O la sotte composition et insipide) Page 306: «cepit» par «cœpit» (neque pridem exordia cœpit) Page 320: «mondres» par «moindres» (Ils ne bastissoient point de moindres pierres) Page 330: «qui» par «quis» (Perdere quis velit) Page 340: «suitte» par «fuitte» (modeste fuitte de contention) Page 372: «qn'il» par «qu'il» (la matiere qu'il nous montre) Page 386: «diducimus» par «diducimur» (Tum verò in curas animum diducimur omnes) Page 408: «quelque» par «quelques» (il prononça quelques paroles) Page 410: «piece» par «pieces» (la distribution des pieces de son oraison) : «prendre» par «perdre» (ie crains de perdre au change) Page 426: «qne» par «que» (que la bonté est plus belle) Page 434: «Qnoy» par «Quoy» (Quoy, à dix lieuës est-ce loing) Page 452: «l'ayat» par «l'ayant» (l'ayant logée en tel poinct) Page 454: «ponr» par «pour» (qui les ont recognuës, pour en mesdire) Page 464: «degouté» par «dedgouté» (qu'il fust desgouté de moy) Page 476: «pleindre» par «plaindre» (ie ne sçaurois auoir le cœur de le plaindre.)

Page 486: «sont» par «font» (ils le font par tout) Page 492: «serait» par «seroit» (ce seroit vn sot) Page 576: «hurt» par «heurt» (ny de remede ny de consolation, qu'au heurt) Page 608: «sçauant» par «sçauants» (est-ce pas sçauoir entendre les sçauants?)

Page 624: «font» par «sont» (comme ils sont, de cette canaille de gens) Page 632: «souueut» par «souuent» (Ie dis souuent) Page 672: «lon» par «long» (i'ayme à me reposer long temps) Page 698: «coufondüe» par «confondüe» (nous l'auons confondüe) Page 700: «l'essort» par «l'effort» (l'effort d'vne viue et vehemente esperance) Traduction: Page 64: «des des remplacés par «des» (la pureté des institutions.)

Page 123: «surmon» par «surnom» (qu'on désigne par ce surnom) Page 135: «si si» par «si» (si on ne la voit) Page 143: «téméritât» par « témérité» (qu'elle ne tourne à la témérité) Page 199: «fusssent» par «fussent» (si expérimentés que fussent ceux-ci dans la partie) Page 249: «égament» par «également» (que la nature nous procure également) Page 273: «en en» par «en» (et, en vérité,) Page 325: «hnmilité» par «humilité» (que je reconnaisse hardiment son humilité) Page 393: «m'émeuvrait» par «m'émouvrait» (et la chute d'une tour m'émouvrait) Page 401: «voyens» par «voyons» (Nous voyons par mille exemples) Page 411: «changement» par «changements» (les changements qu'il pourrait y introduire) Page 429: «but» par «butte» (qu'elle soit en butte aux factions) Page 435: ajout de «a» (où il y a un continuel échange de services) Page 465: «avons avons» par «avons» (les règles que nous avons nous-mêmes établies) Page 513: «effrondrement» par «effondrement» (Quel effondrement que celui du dernier) Page 533: «pas» par «par» (on perd trace des vraies qui nous échappent par leur petitesse) Page 589: «singlièrement» par «singulièrement» (il estime singulièrement la beauté)