ne produise deux effects contraires à nostre fin: à sçauoir, qu'elle aiguise les poursuyuants, et face les femmes plus faciles à se rendre.
Car quant au premier point, montant le prix de la place, nous montons le prix et le desir de la conqueste. Seroit-ce pas Venus mesme, qui eust ainsi finement haussé le cheuet à sa marchandise, par le maquerelage des loix: cognoissant combien c'est vn sot desduit, qui ne le feroit valoir par fantasie et par cherté? En fin c'est toute chair de porc, que la sauce diuersifie, comme disoit l'hoste de Flaminius. Cupidon est vn Dieu felon. Il fait son ieu, à luitter la deuotion et la iustice. C'est sa gloire, que sa puissance chocque tout' autre puissance, et que toutes autres regles cedent aux siennes.
_Materiam culpæ prosequitúrque suæ._ Et quant au second poinct: serions nous pas moins coqus, si nous craignions moins de l'estre? suyuant la complexion des femmes: car la deffence les incite et conuie.
_Vbi velis nolunt, vbi nolis volunt vltrò: Concessa pudet ire via._ Quelle meilleure interpretation trouuerions nous au faict de Messalina?
Elle fit au commencement son mary coqu à cachetes, comme il se faict: mais conduisant ses parties trop aysément, par la stupidité qui estoit en luy, elle desdaigna soudain cet vsage: la voyla à faire l'amour à la descouuerte, aduoüer des seruiteurs, les entretenir et les fauoriser à la veüe d'vn chacun. Elle vouloit qu'il s'en ressentist. Cet animal ne se pouuant esueiller pour tout cela, et luy rendant ses plaisirs mols et fades, par cette trop lasche facilité, par laquelle il sembloit qu'il les authorisast et legitimast: que fit elle? Femme d'vn Empereur sain et viuant, et à Rome, au theatre du monde, en plein midy, en feste et ceremonie publique, et auec Silius, duquel elle iouyssoit long temps deuant, elle se marie vn iour que son mary estoit hors de la ville. Semble-il pas qu'elle s'acheminast à deuenir chaste, par la nonchallance de son mary?
Ou qu'elle cherchast vn autre mary, qui luy aiguisast l'appetit par sa ialousie, et qui en luy insistant, l'incitast? Mais la premiere difficulté qu'elle rencontra, fut aussi la derniere. Cette beste s'esueilla en sursaut. On a souuent pire marché de ces sourdaux endormis.
I'ay veu par experience, que cette extreme souffrance, quand elle vient à se desnoüer, produit des vengeances plus aspres. Car prenant feu tout à coup, la cholere et la fureur s'emmoncelant en vn, esclatte tous ses efforts à la premiere charge.
_Irarúmque omnes effundit habenas._ Il la fit mourir, et grand nombre de ceux de son intelligence: iusques à tel qui n'en pouuoit mais, et qu'elle auoit conuié à son lict à coups d'escourgee. Ce que Virgile dit de Venus et de Vulcan, Lucrece l'auoit dict plus sortablement, d'vne iouyssance desrobee, d'elle et de Mars.
_Belli fera mœnera Mauors Armipotens regit, in gremium qui sæpe tuum se Reiicit, æterno deuinctus vulnere amoris Pascit amore auidos inhians in te, Dea, visus, Eque tuo pendet resupini spiritus ore: Hunc tu, Diua, tuo recubantem corpore sancto Circumfusa super, suaueis ex ore loquelas Funde._ _labefacta_, _pendet_, _percurrit_, et cette noble, _circumfusa_, mere du gentil _infusus_, i'ay desdain de ces menues pointes et allusions verballes, qui nasquirent depuis. A ces bonnes gens, il ne falloit d'aigue et subtile rencontre. Leur langage est tout plein, et gros d'vne vigueur naturelle et constante. Ils sont tout epigramme: non la queuë seulement, mais la teste, l'estomach, et les pieds. Il n'y a rien d'efforcé, rien de trainant: tout y marche d'vne pareille teneur.
_Contextus totus virilis est, non sunt circa flosculos occupati._ Ce n'est pas vne eloquence molle, et seulement sans offence: elle est nerueuse et solide, qui ne plaist pas tant, comme elle remplit et rauit: et rauit le plus, les plus forts esprits. Quand ie voy ces braues formes de s'expliquer, si vifues, si profondes, ie ne dis pas que c'est bien dire, ie dis que c'est bien penser. C'est la gaillardise de l'imagination, qui esleue et enfle les parolles. _Pectus est quod disertum facit._ Nos gens appellent iugement, langage, et beaux mots, les pleines conceptions. Cette peinture est conduitte, non tant par dexterité de la main, comme pour auoir l'obiect plus vifuement empreint en l'ame. Gallus parle simplement, par ce qu'il conçoit simplement. Horace ne se contente point d'vne superficielle expression, elle le trahiroit: il voit plus clair et plus outre dans les choses: son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures, pour se representer: et les luy faut outre l'ordinaire, comme sa conception est outre l'ordinaire. Plutarque dit, qu'il veid le langage Latin par les choses. Icy de mesme: le sens esclaire et produit les parolles: non plus de vent, ains de chair et d'os. Elles signifient, plus qu'elles ne disent. Les imbecilles sentent encores quelque image de cecy. Car en Italie ie disois ce qu'il me plaisoit en deuis communs: mais aux propos roides, ie n'eusse osé me fier à vn idiome, que ie ne pouuois plier ny contourner, outre son alleure commune. I'y veux pouuoir quelque chose du mien. Le maniement et employte des beaux esprits, donne prix à la langue: non pas l'innouant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et diuers seruices, l'estirant et ployant. Ils n'y apportent point des mots: mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur signification et leur vsage: luy apprenent des mouuements inaccoustumés: mais prudemment et ingenieusement. Et combien peu cela soit donné à tous, il se voit par tant d'escriuains François de ce siecle. Ils sont assez hardis et dédaigneux, pour ne suyure la route commune: mais faute d'inuention et de discretion les pert.
Il ne s'y voit qu'vne miserable affectation d'estrangeté: des desguisements froids et absurdes, qui au lieu d'esleuer, abbattent la matiere.
Pourueu qu'ils se gorgiasent en la nouuelleté, il ne leur chaut de l'efficace. Pour saisir vn nouueau mot, ils quittent l'ordinaire, souuent plus fort et plus nerueux. En nostre langage ie trouue assez d'estoffe, mais vn peu faute de façon. Car il n'est rien, qu'on ne fist du iargon de nos chasses, et de nostre guerre, qui est vn genereux terrein à emprunter. Et les formes de parler, comme les herbes, s'amendent et fortifient en les transplantant. Ie le trouue suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoureux suffisamment. Il succombe ordinairement à vne puissante conception.
Si vous allez tendu, vous sentez souuent qu'il languit soubs vous, et fleschit: et qu'à son deffaut le Latin se presente au secours, et le Grec à d'autres. D'aucuns de ces mots que ie viens de trier, nous en apperçeuons plus mal-aysement l'energie, d'autant que l'vsage et la frequence, nous en ont aucunement auily et rendu vulgaire la grace. Comme en nostre commun, il s'y rencontre des frases excellentes, et des metaphores, desquelles la beauté flestrit de vieillesse, et la couleur s'est ternie par maniement trop ordinaire.
Mais cela n'oste rien du goust, à ceux qui ont bon nez: ny ne desroge à la gloire de ces anciens autheurs, qui, comme il est vraysemblable, mirent premierement ces mots en ce lustre. Les sciences traictent les choses trop finement, d'vne mode artificielle, et differente à la commune et naturelle. Mon page fait l'amour, et l'entend: lisez luy Leon Hebreu, et Ficin: on parle de luy, de ses pensees, et de ses actions, et si n'y entend rien. Ie ne recognois chez Aristote, la plus part de mes mouuemens ordinaires. On les a couuers et reuestus d'vne autre robbe, pour l'vsage de l'eschole.
Dieu leur doint bien faire: si i'estois du mestier, ie naturaliserois l'art, autant comme ils artialisent la nature. Laissons là Bembo et Equicola. Quand i'escris, ie me passe bien de la compagnie, et souuenance des liures: de peur qu'ils n'interrompent ma forme.
Aussi qu'à la verité, les bons autheurs m'abbattent par trop, et rompent le courage. Ie fais volontiers le tour de ce peintre, lequel ayant miserablement representé des coqs, deffendoit à ses garçons, qu'ils ne laissassent venir en sa boutique aucun coq naturel. Et auroy plustost besoing, pour me donner vn peu de lustre, de l'inuention du musicien Antinonydes, qui, quand il auoit à faire la musique, mettoit ordre que deuant ou apres luy, son auditoire fust abbreuué de quelques autres mauuais chantres. Mais ie me puis plus malaisément deffaire de Plutarque: il est si vniuersel et si plain, qu'à toutes occasions, et quelque suiect extrauagant que vous ayez pris, il s'ingere à vostre besonge, et vous tend vne main liberale et inespuisable de richesses, et d'embellissemens. Il m'en fait despit, d'estre si fort exposé au pillage de ceux qui le hantent. Ie ne le puis si peu racointer, que ie n'en tire cuisse ou aile. Pour ce mien dessein, il me vient aussi à propos, d'escrire chez moy, en pays sauuage, où personne ne m'aide, ny me releve: où ie ne hante communément homme, qui entende le Latin de son patenostre; et de François vn peu moins. Ie l'eusse faict meilleur ailleurs, mais l'ouurage eust esté moins mien. Et sa fin principale et perfection, c'est d'estre exactement mien. Ie corrigerois bien vne erreur accidentale, dequoy ie suis plein, ainsi que ie cours inaduertemment: mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes, ce seroit trahison de les oster. Quand on m'a dict ou que moy-mesme me suis dict: Tu es trop espais en figures, voyla vn mot du cru de Gascongne: voyla vne phrase dangereuse: (ie n'en refuis aucune de celles qui s'vsent emmy les rues Françoises: ceux qui veulent combatre l'vsage par la grammaire se moquent) voylà vn discours ignorant: voylà vn discours paradoxe, en voylà vn trop fol: tu te ioues souuent, on estimera que tu dies à droit, ce que tu dis à feinte. Oüy, fais-ie, mais ie corrige les fautes d'inaduertence, non celles de coustume. Est-ce pas ainsi que ie parle par tout? me represente-ie pas viuement? suffit. I'ay faict ce que i'ay voulu: tout le monde me recognoist en mon liure, et mon liure en moy. Or i'ay vne condition singeresse et imitatrice. Quand ie me meslois de faire des vers, et n'en fis iamais que des Latins, ils accusoient euidemment le poëte que ie venois dernierement de lire. Et de mes premiers Essays, aucuns puent vn peu l'estranger. A Paris ie parle vn langage aucunement autre qu'à Montaigne. Qui que ie regarde auec attention, m'imprime facilement quelque chose du sien. Ce que ie considere, ie l'vsurpe: vne sotte contenance, vne desplaisante grimace, vne forme de parler ridicule. Les vices plus. D'autant qu'ils me poingnent, ils s'acrochent à moy, et ne s'en vont pas sans secouer. On m'a veu plus souuent iurer par similitude, que par complexion. Imitation meurtriere, comme celle des singes horribles en grandeur et en force, que le Roy Alexandre rencontra en certaine contree des Indes. Desquels il eust esté autrement difficile de venir à bout. Mais ils en presterent le moyen par cette leur inclination à contrefaire tout ce qu'ils voyent faire. Car par là les chasseurs apprindrent de se chausser des souliers à leur veuë, auec force nœuds de liens: de s'affubler d'accoustremens de teste à tout des lacs courants, et oindre par semblant, leurs yeux de glux.
Ainsi mettoyent imprudemment à mal, ces pauures bestes, leur complexion singeresse. Ils s'engluoient, s'encheuestroyent et garrotoyent eux mesmes. Cette autre faculté, de representer ingenieusement les gestes et parolles d'vn autre, par dessein qui apporte souuent plaisir et admiration, n'est en moy, non plus qu'en vne souche. Quand ie iure selon moy, c'est seulement, par Dieu, qui est le plus droit de touts les serments. Ils disent, que Socrates iuroit le chien: Zenon cette mesme interiection, qui sert à cette heure aux Italiens, Cappari: Pythagoras, l'eau et l'air. Ie suis si aisé à receuoir sans y penser ces impressions superficielles, que si i'ay eu en la bouche, Sire ou Altesse, trois iours de suite, huict iours apres ils m'eschappent, pour excellence, ou pour seigneurie. Et ce que i'auray pris à dire en battelant et en me moquant, ie le diray lendemain serieusement. Parquoy, à escrire, i'accepte plus enuis les argumens battus, de peur que ie les traicte aux despens d'autruy.
Tout argument m'est egallement fertile. Ie les prens sur vne mouche.
Et Dieu vueille que celuy que i'ay icy en main, n'ait pas esté pris, par le commandement d'vne volonté autant volage. Que ie commence par celle qu'il me plaira, car les matieres se tiennent toutes enchesnees les vnes aux autres. Mais mon ame me desplaist, de ce qu'elle produit ordinairement ses plus profondes resueries, plus folles, et qui me plaisent le mieux, à l'improuueu, et lors que ie les cherche moins: lesquelles s'esuanouissent soudain, n'ayant sur le champ où les attacher. A cheual, à la table, au lict. Mais plus à cheual, où sont mes plus larges entretiens. I'ay le parler vn peu delicatement ialoux d'attention et de silence, si ie parle de force.
Qui m'interrompt, m'arreste. En voyage, la necessité mesme des chemins couppe les propos. Outre ce, que ie voyage plus souuent sans compagnie, propre à ces entretiens de suite: par où ie prens tout loisir de m'entretenir moy-mesme. Il m'en aduient comme de mes songes: en songeant, ie les recommande à ma memoire, car ie songe volontiers que ie songe, mais le lendemain, ie me represente bien leur couleur, comme elle estoit, ou gaye, ou triste, ou estrange, mais quels ils estoient au reste, plus i'ahane à le trouuer, plus ie l'enfonce en l'oubliance. Aussi des discours fortuites qui me tombent en fantasie, il ne m'en reste en memoire qu'vne vaine image: autant seulement qu'il m'en faut pour me faire ronger, et despiter apres leur queste, inutilement. Or donc, laissant les liures à part, et parlant plus materiellement et simplement: ie trouue apres tout, que l'amour n'est autre chose, que la soif de cette iouyssance en vn subiect desiré: ny Venus autre chose, que le plaisir à descharger ses vases: comme le plaisir que nature nous donne à descharger d'autres parties: qui deuient vicieux ou par immoderation, ou par indiscretion. Pour Socrates, l'amour est appetit de generation par l'entremise de la beauté. Et considerant maintefois la ridicule titillation de ce plaisir, les absurdes mouuemens esceruelez et estourdis, dequoy il agite Zenon et Cratippus: cette rage indiscrete, ce visage enflammé de fureur et de cruauté, au plus doux effect de l'amour: et puis cette morgue graue, seuere, et ecstatique, en vne action si folle, qu'on ayt logé pesle-mesle nos delices et nos ordures ensemble: et que la supreme volupté aye du transy et du plaintif, comme la douleur: ie crois qu'il est vray, ce que dit Platon, que l'homme a esté faict par les Dieux pour leur iouët.
_Quænam ista iocandi Sæuitia?_ Et que c'est par moquerie, que Nature nous a laissé la plus trouble de nos actions, la plus commune: pour nous esgaller par là, et apparier les fols et les sages, et nous et les bestes. Le plus contemplatif, et prudent homme, quand ie l'imagine en cette assiette, ie le tiens pour affronteur, de faire le prudent et le contemplatif. Ce sont les pieds du paon, qui abbatent son orgueil.
_Ridentem dicere verum Quid vetat?_ Ceux qui parmi les ieux, refusent les opinions serieuses, font, dit quelqu'vn, comme celuy qui craint d'adorer la statuë d'vn sainct, si elle est sans deuantiere. Nous mangeons bien et beuuons comme les bestes: mais ce ne sont pas actions qui empeschent les offices de nostre ame. En celles-là, nous gardons nostre auantage sur elles: cette-cy met toute autre pensee soubs le ioug: abrutit et abestit par son imperieuse authorité, toute la theologie et philosophie qui est en Platon: et si ne s'en plaint pas. Par tout ailleurs vous pouuez garder quelque decence: toutes autres operations souffrent des regles d'honnesteté: cette-cy ne se peut pas seulement imaginer, que vicieuse ou ridicule. Trouuez y pour voir vn proceder sage et discret. Alexandre disoit qu'il se connoissoit principallement mortel, par cette action, et par le dormir: le sommeil suffoque et supprime les facultez de nostre ame, la besongne les absorbe et dissipe de mesme. Certes c'est vne marque non seulement de nostre corruption originele: mais aussi de nostre vanité et deformité.
D'vn costé Nature nous y pousse, ayant attaché à ce desir, la plus noble, vtile, et plaisante de toutes ses functions: et la nous laisse d'autre part accuser et fuyr, comme insolente et deshonneste, en rougir et recommander l'abstinence. Sommes nous pas bien bruttes, de nommer brutale l'operation qui nous faict? Les peuples, és religions, se sont rencontrez en plusieurs conuenances: comme sacrifices, luminaires, encensements, ieusnes, offrandes: et entre autres, en la condemnation de cette action. Toutes les opinions y viennent, outre l'vsage si estendu des circoncisions. Nous auons à l'auanture raison, de nous blasmer, de faire vne si sotte production que l'homme: d'appeller l'action honteuse, et honteuses les parties qui y seruent (à cette heure sont les miennes proprement honteuses). Les Esseniens, dequoy parle Pline, se maintenoient sans nourrice, sans maillot, plusieurs siecles: de l'abbord des estrangers, qui, suiuants cette belle humeur, se rengeoient continuellement à eux: ayant toute vne nation, hazardé de s'exterminer plustost, que s'engager à vn embrassement feminin, et de perdre la suitte des hommes plustost, que d'en forger vn. Ils disent que Zenon n'eut affaire à femme, qu'vne fois en sa vie: et que ce fut par ciuilité, pour ne sembler dedaigner trop obstinement le sexe. Chacun fuit à le voir naistre, chacun court à le voir mourir. Pour le destruire, on cerche vn champ spacieux en pleine lumiere: pour le construire, on se musse dans vn creux tenebreux, et le plus contraint qu'il se peut. C'est le deuoir, de se cacher pour le faire, et c'est gloire, et naissent plusieurs vertus, de le sçauoir deffaire.
L'vn est iniure, l'autre est faueur: car Aristote dit, que bonifier quelqu'vn, c'est le tuer, en certaine phrase de son païs. Les Atheniens, pour apparier la deffaueur de ces deux actions, ayants à mundifier l'isle de Delos, et se iustifier enuers Apollo, defendirent au pourpris d'icelle, tout enterrement, et tout enfantement ensemble.
_Nostri nosmet pœnitet._ Il y a des nations qui se couurent en mangeant. Ie sçay vne dame, et des plus grandes, qui a cette mesme opinion, que c'est vne contenance desagreable, de mascher: qui rabat beaucoup de leur grace, et de leur beauté: et ne se presente pas volontiers en public auec appetit. Et sçay vn homme, qui ne peut souffrir de voir manger, ny qu'on le voye: et fuyt toute assistance, plus quand il s'emplit, que s'il se vuide. En l'empire du Turc, il se void grand nombre d'hommes, qui, pour exceller les autres, ne se laissent iamais veoir, quand ils font leur repas; qui n'en font qu'vn la sepmaine: qui se deschiquettent et decoupent la face et les membres: qui ne parlent iamais à personne. Gens fanatiques, qui pensent honnorer leur nature en se desnaturant: qui se prisent de leur mespris, et s'amendent de leur empirement. Quel monstrueux animal, qui se fait horreur à soy-même, à qui ses plaisirs poisent: qui se tient à mal-heur? Il y en a qui cachent leur vie, _Exilióque domos et dulcia limina mutant,_ Et la desrobent de la veuë des autres hommes: qui euitent la santé et l'allegresse, comme qualitez ennemies et dommageables. Non seulement plusieurs sectes, mais plusieurs peuples maudissent leur naissance, et benissent leur mort. Il en est où le soleil est abominé, les tenebres adorees. Nous ne sommes ingenieux qu'à nous mal mener: c'est le vray gibbier de la force de nostre esprit: dangereux vtil en desreglement.
_O miseri quorum gaudia crimen habent!_ Hé pauure homme, tu as assez d'incommoditez necessaires, sans les augmenter par ton inuention: et és assez miserable de condition, sans l'estre par art: tu as des laideurs reelles et essentielles à suffisance, sans en forger d'imaginaires. Trouues tu que tu sois trop à l'aise si la moitié de ton aise ne te fasche? Trouues tu que tu ayes remply tous les offices necessaires, à quoy Nature t'engage, et qu'elle soit oysiue chez toy, si tu ne t'obliges à nouueaux offices?
Tu ne crains point d'offencer ses lois vniuerselles et indubitables, et te piques aux tiennes partisanes et fantastiques. Et d'autant plus qu'elles sont particulieres, incertaines, et plus contredictes, d'autant plus tu fais là ton effort. Les ordonnances positiues de ta paroisse t'attachent: celles du monde ne te touchent point. Cours vn peu par les exemples de cette consideration: ta vie en est toute.
Les vers de ces deux poëtes, traictans ainsi reseruément et discrettement de la lasciueté, comme ils font, me semblent la descouurir et esclairer de plus pres. Les dames couurent leur sein d'vn reseul, les prestres plusieurs choses sacrees, les peintres ombragent leur ouurage, pour luy donner plus de lustre. Et dict-on que le coup du soleil et du vent, est plus poisant par reflexion qu'à droit fil. L'Ægyptien respondit sagement à celuy qui luy demandoit, Que portes-tu là, caché soubs ton manteau? Il est caché soubs mon manteau, affin que tu ne sçaches pas que c'est. Mais il y a certaines autres choses qu'on cache pour les montrer. Oyez cetuy-là plus ouuert, _Et nudam pressi corpus adusque meum._ Il me semble qu'il me chapone. Que Martial retrousse Venus à sa poste, il n'arriue pas à la faire paroistre si entiere. Celuy qui dit tout, il nous saoule et nous desgouste. Celuy qui craint à s'exprimer, nous achemine à en penser plus qu'il n'en y a. Il y a de la trahison en cette sorte de modestie: et notamment nous entr'ouurant comme font ceux cy, vne si belle route à l'imagination. Et l'action et la peinture doiuent sentir leur larrecin. L'amour des Espagnols, et des Italiens, plus respectueuse et craintifue, plus mineuse et couuerte, me plaist. Ie ne sçay qui, anciennement, desiroit le gosier allongé comme le col d'vne gruë, pour sauourer plus long temps ce qu'il aualloit. Ce souhait est mieux à propos en cette volupté, viste et precipiteuse. Mesmes à telles natures comme est la mienne, qui suis vicieux en soudaineté. Pour arrester sa fuitte, et l'estendre en preambules; entre-eux, tout sert de faueur et de recompense: vne œillade, vne inclination, vne parolle, vn signe. Qui se pourroit disner de la fumee du rost, feroit-il pas vne belle espargne? C'est vne passion qui mesle à bien peu d'essence solide, beaucoup plus de vanité et resuerie fieureuse: il la faut payer et seruir de mesme. Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, à nous amuser, et à nous piper. Nous faisons nostre charge extreme la premiere: il y a tousiours de l'impetuosité Françoise.
Faisant filer leurs faueurs, et les estallant en detail: chacun, iusques à la vieillesse miserable, y trouue quelque bout de lisiere, selon son vaillant et son merite. Qui n'a iouyssance, qu'en la iouyssance: qui ne gaigne que du haut poinct: qui n'ayme la chasse qu'en la prise: il ne luy appartient pas de se mesler à nostre escole. Plus il y a de marches et degrez, plus il y a de hauteur et d'honneur au dernier siege. Nous nous deurions plaire d'y estre conduicts, comme il se faict aux palais magnifiques, par diuers portiques, et passages, longues et plaisantes galleries, et plusieurs destours.
Cette dispensation reuiendroit à nostre commodité: nous y arresterions, et nous y aymerions plus long temps. Sans esperance, et sans desir, nous n'allons plus rien qui vaille. Nostre maistrise et entiere possession, leur est infiniement à craindre. Depuis qu'elles sont du tout rendues à la mercy de nostre foy, et constance, elles sont vn peu bien hasardees. Ce sont vertus rares et difficiles: soudain qu'elles sont à nous, nous ne sommes plus à elles.
_Postquam cupidæ mentis satiata libido est, Verba nihil metuere, nihil periuria curant._ Et Thrasonidez ieune homme Grec, fut si amoureux de son amour, qu'il refusa, ayant gaigné le cœur d'vne maistresse, d'en iouyr: pour n'amortir, rassasier et allanguir par la iouyssance cette ardeur inquiete, de laquelle il se glorifioit et se paissoit. La cherté donne goust à la viande. Voyez combien la forme des salutations, qui est particuliere à nostre nation, abastardit par sa facilité, la grace des baisers, lesquels Socrates dit estre si puissans et dangereux à voler nos cœurs. C'est vne desplaisante coustume, et iniurieuse aux dames, d'auoir à prester leurs leures, à quiconque a trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu'il soit, _Cuius liuida naribus caninis, Dependet glacies, rigétque barba: Centum occurrere malo culilingis._ Et nous mesme n'y gaignons guere: car comme le monde se voit party, pour trois belles, il nous en faut baiser cinquante laides. Et à vn estomach tendre, comme sont ceux de mon aage, vn mauuais baiser en surpaie vn bon. Ils font les poursuyuans en Italie, et les transis, de celles mesmes qui sont à vendre: et se defendent ainsi: Qu'il y a des degrez en la iouyssance: et que par seruices ils veulent obtenir pour eux, celle qui est la plus entiere. Elles ne vendent que le corps. La volonté ne peut estre mise en vente, elle est trop libre et trop sienne. Ainsi ceux cy disent, que c'est la volonté qu'ils entreprennent, et ont raison. C'est la volonté qu'il faut seruir et practiquer. I'ay horreur d'imaginer mien, vn corps priué d'affection. Et me semble, que cette forcenerie est voisine à celle de ce garçon, qui alla saillir par amour, la belle image de Venus que Praxiteles auoit faicte. Ou de ce furieux Ægyptien, eschauffé apres la charongne d'vne morte qu'il embaumoit et ensueroit. Lequel donna occasion à la loy, qui fut faicte depuis en Ægypte, que les corps des belles et ieunes femmes, et de celles de bonne maison, seroient gardez trois iours, auant qu'on les mist entre les mains de ceux qui auoient charge de prouuoir à leur enterrement. Periander fit plus merueilleusement: qui estendit l'affection coniugale, plus reglee et legitime, à la iouyssance de Melissa sa femme trespassee.
Ne semble ce pas estre vne humeur lunatique de la Lune, ne pouuant autrement iouyr d'Endymion son mignon, l'aller endormir pour plusieurs mois: et se paistre de la iouyssance d'vn garçon, qui ne se remuoit qu'en songe? Ie dis pareillement, qu'on ayme vn corps sans ame, quand on ayme vn corps sans son consentement, et sans son desir. Toutes iouyssances ne sont pas vnes. Il y a des iouyssances ethiques et languissantes. Mille autres causes que la bien-vueillance, nous peuuent acquerir cet octroy des dames. Ce n'est suffisant tesmoignage d'affection. Il y peut eschoir de la trahison, comme ailleurs: elles n'y vont par fois que d'vne fesse; _Tanquam thura merûmque parent: Absentem marmoreàmue putes._ I'en sçay, qui ayment mieux prester cela, que leur coche: et qui ne se communiquent, que par là. Il faut regarder si vostre compagnie leur plaist pour quelque autre fin encores, ou pour celle là seulement, comme d'vn gros garson d'estable: en quel rang et à quel prix vous y estes logé, _Tibi si datur vni Quo lapide illa diem candidiore notet._ Quoy, si elle mange vostre pain, à la sauce d'vne plus agreable imagination?
_Te tenet, absentes alios suspirat amores._ Comment? auons nous pas veu quelqu'vn en nos iours, s'estre seruy de cette action, à l'vsage d'vne horrible vengeance: pour tuer par là, et empoisonner, comme il fit, vne honneste femme? Ceux qui cognoissent l'Italie, ne trouueront iamais estrange, si pour ce subiect, ie ne cherche ailleurs des exemples. Car cette nation se peut dire regente du reste du monde en cela. Ils ont plus communément des belles femmes, et moins de laydes que nous: mais des rares et excellentes beautez, i'estime que nous allons à pair. Et en iuge autant des esprits: de ceux de la commune façon, ils en ont beaucoup plus, et euidemment. La brutalité y est sans comparaison plus rare: d'ames singulieres et du plus haut estage, nous ne leur en deuons rien. Si i'auois à estendre cette similitude, il me sembleroit pouuoir dire de la vaillance, qu'au rebours, elle est au prix d'eux, populaire chez nous, et naturelle: mais on la voit par fois, en leurs mains, si pleine et si vigoreuse, qu'elle surpasse tous les plus roides exemples que nous en ayons. Les mariages de ce pays là, clochent en cecy. Leur coustume donne communement la loy si rude aux femmes, et si serue, que la plus esloignee accointance auec l'estranger, leur est autant capitalle que la plus voisine.
Cette loy fait, que toutes les approches se rendent necessairement substantieles. Et puis que tout leur reuient à mesme compte, elles ont le choix bien aysé. Et ont elles brisé ces cloisons? Croyez qu'elles font feu: _Luxuria ipsis vinculis, sicut fera bestia, irritata, deinde emissa._ Il leur faut vn peu lascher les resnes.
_Vidi ego nuper equum, contra sua frena tenacem, Ore reluctanti fulminis ire modo._ On alanguit le desir de la compagnie, en luy donnant quelque liberté.
C'est vn bel vsage de nostre nation, qu'aux bonnes maisons, nos enfans soyent receuz, pour y estre nourris et esleuez pages comme en vne escole de noblesse. Et est discourtoisie, dit-on, et iniure, d'en refuser vn Gentil-homme. I'ay apperçeu, car autant de maisons autant de diuers stiles et formes, que les dames qui ont voulu donner aux filles de leur suite, les regles plus austeres, n'y ont pas eu meilleure aduanture. Il y faut de la moderation. Il faut laisser bonne partie de leur conduitte, à leur propre discretion: car ainsi comme ainsi n'y a il discipline qui les sçeut brider de toutes parts. Mais il est bien vray, que celle qui est eschappee bagues sauues, d'vn escolage libre, apporte bien plus de fiance de soy, que celle qui sort saine, d'vne escole seuere et prisonniere.
Nos peres dressoient la contenance de leurs filles à la honte et à la crainte (les courages et les desirs tousiours pareils), nous à l'asseurance: nous n'y entendons rien. C'est à faire aux Sarmates, qui n'ont loy de coucher auec homme, que de leurs mains elles n'en ayent tué vn autre en guerre. A moy qui n'y ay droit que par les oreilles, suffit, si elles me retiennent pour le conseil, suyuant le priuilege de mon aage. Ie leur conseille donc, et à nous aussi, l'abstinence: mais si ce siecle en est trop ennemy, aumoins la discretion et la modestie. Car, comme dit le compte d'Aristippus, parlant à des ieunes hommes, qui rougissoient de le veoir entrer chez vne courtisane: Le vice est, de n'en pas sortir, non pas d'y entrer.
Qui ne veut exempter sa conscience, qu'elle exempte son nom: si le fons n'en vaut guere, que l'apparence tienne bon. Ie loüe la gradation et la longueur, en la dispensation de leurs faueurs. Platon montre, qu'en toute espece d'amour, la facilité et promptitude est interdicte aux tenants. C'est vn traict de gourmandise, laquelle il faut qu'elles couurent de tout leur art, de se rendre ainsi temerairement en gros, et tumultuairement. Se conduisant en leur dispensation, ordonnement et mesurement, elles pipent bien mieux nostre desir, et cachent le leur. Qu'elles fuyent tousiours deuant nous: ie dis celles mesmes qui ont à se laisser attraper. Elles nous battent mieux en fuyant, comme les Scythes. De vray, selon la loy que Nature leur donne, ce n'est pas proprement à elles de vouloir et desirer: leur rolle est souffrir, obeyr, consentir. C'est pourquoy Nature leur a donné vne perpetuelle capacité; à nous, rare et incertaine.
Elles ont tousiours leur heure, afin qu'elles soyent tousiours prestes à la nostre _Pati natæ_. Et où elle a voulu que nos appetis eussent montre et declaration prominante, ell' a faict que les leurs fussent occultes et intestins. Et les a fournies de pieces impropres à l'ostentation: et simplement pour la defensiue. Il faut laisser à la licence Amazonienne pareils traits à cettuy cy. Alexandre passant par l'Hyrcanie, Thalestris Royne des Amazones le vint trouuer auec trois cents gens-darmes de son sexe: bien montez et bien armez: ayant laissé le demeurant d'vne grosse armee, qui la suyuoit, au delà des voisines montaignes. Et luy dit tout haut, et en publiq, que le bruit de ses victoires et de sa valeur, l'auoit menee là, pour le veoir, luy offrir ses moyens et sa puissance au secours de ses entreprinses. Et que le trouuant si beau, ieune, et vigoureux, elle, qui estoit parfaitte en toutes ses qualitez, luy conseilloit qu'ils couchassent ensemble: afin qu'il nasquist de la plus vaillante femme du monde, et du plus vaillant homme, qui fust lors viuant, quelque chose de grand et de rare, pour l'aduenir. Alexandre la remercia du reste: mais pour donner temps à l'accomplissement de sa derniere demande, il arresta treize iours en ce lieu, lesquels il festoya le plus alaigrement qu'il peut, en faueur d'vne si courageuse Princesse.
Nous sommes quasi par tout iniques iuges de leurs actions, comme elles sont des nostres. I'aduoüe la verité lors qu'elle me nuit, de mesme que si elle me sert. C'est vn vilain desreglement, qui les pousse si souuent au change, et les empesche de fermir leur affection en quelque subiect que ce soit: comme on voit de cette Deesse, à qui lon donne tant de changemens et d'amis. Mais si est-il vray, que c'est contre la nature de l'amour, s'il n'est violant, et contre la nature de la violance, s'il est constant. Et ceux qui s'en estonnent, s'en escrient, et cherchent les causes de cette maladie en elles, comme desnaturee et incroyable: que ne voyent ils, combien souuent ils la reçoyuent en eux, sans espouuantement et sans miracle?
Il seroit à l'aduenture plus estrange d'y voir de l'arrest. Ce n'est pas vne passion simplement corporelle. Si on ne trouue point de bout en l'auarice, et en l'ambition, il n'y en a non plus en paillardise.
Elle vit encore apres la satieté: et ne luy peut on prescrire ny satisfaction constante, ny fin: elle va tousiours outre sa possession.
Et si l'inconstance leur est à l'aduenture aucunement plus pardonnable qu'à nous. Elles peuuent alleguer comme nous, l'inclination