SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV (French)

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Ie connoy par moi, dit S. Bernard, combien Dieu est incomprehensible, puis que les pieces de mon estre propre, ie ne les puis comprendre, =II=, 306.

Nostre arrogance nous remet tousiours en auant cette blasphemeuse Qu’est-il plus vain, que de vouloir deuiner Dieu par nos analogies et coniectures: le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix?

et nous seruir aux despens de la diuinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu’il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition? et par ce que nous ne pouuons estendre nostre veuë iusques en son glorieux siege, l’auoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres?

=II=, 250.

Quand nous disons que l’infinité des siecles tant passez qu’auenir n’est à Dieu qu’vn instant: que sa bonté, sapience, puissance sont mesme chose auecques son essence; nostre parole le dit, mais nostre intelligence ne l’apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance veut faire passer la diuinité par nostre estamine. Et de là s’engendrent toutes les resueries et erreurs, desquelles le monde se trouue saisi, ramenant et poisant à sa balance, chose si esloignée de son poix, =II=, 278.

De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble auoir eu plus de vray-semblance et plus d’excuse, qui recognoissoit Dieu comme vne puissance incomprehensible, origine et conseruatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, receuant et prenant en bonne part l’honneur et la reuerence, que les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque maniere que ce fust, =II=, 250.

Pythagoras adombra la verité de plus pres: iugeant que la cognoissance de cette cause premiere, et estre des estres, deuoit estre indefinie, sans prescription, sans declaration: que ce n’estoit autre chose, que l’extreme effort de nostre imagination, vers la perfection: chacun en amplifiant l’idée selon sa capacité. Mais l’esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant en cet infini de pensées informes: il les luy faut compiler à certaine image à son modelle. La majesté diuine s’est ainsi pour nous aucunement laissé circonscrire aux limites A chaque chose, il n’est rien plus cher, et plus estimable que son estre et chacune rapporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez. Lesquelles nous pouuons bien estendre et racourcir, mais c’est tout; car hors de ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diuiner autre, et est impossible qu’elle sorte de là, et qu’elle passe au delà. D’où naissent ces anciennes conclusions. De toutes les formes, la plus belle est celle de l’homme: Dieu donc est de cette forme. Nulle raison ne peut loger ailleurs qu’en l’humaine figure: Dieu est donc reuestu de Cette attribution à la diuinité d’vne forme corporelle est cause de ce qui nous aduient tous les iours, d’attribuer à Dieu, les euenements d’importance, d’vne particuliere assignation. Par ce qu’ils nous poisent, il semble qu’ils luy poisent aussi, et qu’il y regarde plus entier et plus attentif, qu’aux euenements qui nous sont legers, ou d’vne suitte ordinaire. Nostre arrogance nous remet tousiours en auant cette blasphemeuse appariation, =II=, 278.

Les hommes, dit sainct Paul, sont deuenus fols cuidans estre sages, et ont mué la gloire de Dieu incorruptible, en l’image de l’homme DIEUX.

Il est bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que de la nature des hommes: par ce que l’ignorance des auditeurs preste vne belle et large carriere, et toute liberté, au maniement d’vne matiere cachee. Il aduient de là, qu’il n’est rien creu si ferme, =I=, 376.

Il est impossible d’establir quelque chose de certain, de l’immortelle nature, par la mortelle, =II=, 262.

L’homme ne peut estre que ce qu’il est, ny imaginer que selon sa portée. C’est grande presomption, dit Plutarque, à ceux qui ne sont qu’hommes, d’entreprendre de parler et discourir des Dieux, presumant comprendre par quelque legere coniecture, des effects qui sont hors de sa cognoissance, =II=, 264.

Sur quel fondement de leur iustice les Dieux peuuent ils recognoistre et recompenser à l’homme apres sa mort ses actions bonnes et vertueuses: puis que ce sont eux mesmes, qui les ont acheminées et produites en luy? Et pourquoy s’offencent ils et vengent sur luy les vitieuses, puis qu’ils l’ont eux-mesmes produict en cette condition fautiue, et que d’vn seul clin de leur volonté, ils le peuuent empescher de faillir? =II=, 262.

Platon en ses loix fait trois sortes d’iniurieuse creance des Dieux, Qu’il n’y en ayt point, Qu’ils ne se meslent pas de noz affaires, Qu’ils ne refusent rien à noz vœux, offrandes et sacrifices. La premiere erreur, selon son aduis, ne dura iamais immuable en homme, depuis son enfance, iusques à sa vieillesse. Les deux suiuantes peuuent souffrir de la constance, =I=, 580.

De toutes les religions, que Sainct Paul trouua en credit à Athenes, celle qu’ils auoyent dediée à vne diuinité cachée et incognue, luy sembla la plus excusable, =II=, 250.

DIRE ET FAIRE.

Le dire est autre chose que le faire, il faut considerer le presche à part, et le prescheur à part. C’est sans doubte vne belle harmonie, quand le faire, et le dire vont ensemble: et ie ne veux pas nier, que le dire, lors que les actions suyuent, ne soit de plus d’authorité et efficace: mais vn homme de bonnes mœurs, peut auoir des opinions faulces, et vn meschant peut prescher verité, voire celuy qui ne la croit pas, =II=, 610.

Apprenons non à bien dire, mais à bien faire, =I=, 436.

DISSIMULATION.

Ie hay capitalement cette nouuelle vertu de faintise et dissimulation, qui est à cett’heure si fort en credit: et de tous les vices, ie n’en trouue aucun qui tesmoigne tant de lascheté et bassesse de cœur, =II=, 492.

DIVERS.

Tout abbregé sur vn bon liure est vn sot abbregé, =III=, 368.

L’accoustumance, n’est pas chose de peu, =I=, 158.

L’accoustumance est vne seconde nature, et non moins puissante, =III=, 496.

L’accoustumance à porter le trauail, est accoustumance à porter la douleur, =I=, 244.

Tu as bien largement affaire chez toy, ne t’esloigne pas, =III=, 486.

Il ne faut pas se precipiter esperduement apres nos affections et L’affirmation et l’opiniastreté, sont signes exprez de bestise, =III=, 620.

A combien de sottes ames sert vne mine froide et taciturne, de tiltre de prudence et de capacité? =III=, 352.

Nostre appetit est irresolu et incertain: il ne sçait rien tenir, ny rien iouyr de bonne façon, =I=, 566.

Il mesprise et outrepasse ce qui luy est en main, pour courir apres ce Bien apprentis sont ceux qui syndiquent leur liberté, =I=, 346.

O le vilain et sot estude d’estudier son argent, se plaire à le manier et recomter! c’est par là, que l’auarice faict ses approches, =III=, 392.

Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé, et l’ame en santé, nous promettent beaucoup: mais aussi n’en est-il point, qui tiennent moins ce qu’elles promettent, =III=, 628.

L’auarice et la profusion ont pareil desir d’attirer et d’acquerir, =I=, 570.

Les Barbares ne nous sont de rien plus merueilleux que nous sommes à eux: ny auec plus d’occasion, =I=, 162.

La bestise et la sagesse se rencontrent en mesme poinct de sentiment et de resolution à la souffrance des accidens humains: les sages gourmandent et commandent le mal, et les autres l’ignorent, =I=, 570.

On dit: Il ne sçauroit estre bon, puis qu’il n’est pas mauuais aux meschans. Ou bien ainsi: Il faut bien qu’il soit bon, puis qu’il l’est aux meschants mesme, =III=, 598.

Chacun en sa chacuniere, =I=, 390.

Quand nous voyons vn homme mal chaussé, nous disons que ce n’est pas merueille, s’il est chaussetier, =I=, 218.

Rien ne chatouille, qui ne pince, =III=, 564.

La plus grande chose du monde c’est de sçauoir estre à soy, =I=, 418.

La maladie se sent, la santé, peu ou point: ny les choses qui nous oignent, au prix de celles qui nous poignent, =III=, 520.

Toutes choses ont leur saison, les bonnes et tout. Et ie puis dire mon patenostre hors de propos, =II=, 586.

Nous admirons et poisons mieux les choses estrangeres que les La difficulté donne prix aux choses, =II=, 434.

L’application aux legeres choses nous retire des iustes, =III=, 270.

La plus part des choses du monde se font par elles mesmes, =III=, 358.

Toutes choses tombent en discretion et modification, =III=, 458.

On me faict haïr les choses vray-semblables, quand on me les plante pour infaillibles, =III=, 534.

Les choses se guerissent par leurs contraires: le mal guerit le mal, =I=, 350.

Il n’est chose, en quoy le monde soit si diuers qu’en coustumes et loix. Telle chose est icy abominable, qui apporte recommandation On commence ordinairement ainsi: Comment est-ce que cela se fait? mais, se fait-il? faudroit il dire, =III=, 528.

Qui ne peut venir à bout du commencement, ne viendra pas à bout de la fin. Ny n’en soustiendra la cheute, qui n’en a peu soustenir Il y a beaucoup de commodité à n’estre pas si aduisé, =II=, 218.

L’issuë authorise souuent vne tres-inepte conduite, =III=, 354.

La confession genereuse et libre, enerue le reproche, et desarme Ie croy des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l’inconstance, =I=, 602.

Pour mesurer la constance, il faut necessairement sçauoir la Tous les iours la sotte contenance d’vn autre, m’aduertit et m’aduise, =III=, 332.

Nous nous corrigeons aussi sottement souuent, comme nous corrigeons les autres, =III=, 412.

Comme si nous auions l’attouchement infect, nous corrompons par nostre maniement les choses qui d’elles mesmes sont belles et bonnes, =I=, 344.

Il ne faut pas croire à chacun, par ce que chacun peut dire toutes choses, =II=, 358.

Encore faut-il du courage à craindre, =III=, 288.

Ie n’ay point l’authorité d’estre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal instruit pour instruire autruy, =I=, 232.

I’ay peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité, que nous n’auons de capacité, =I=, 354.

La curiosité de cognoistre les choses, a esté donnée aux hommes pour fleau, dit la saincte Escriture, =II=, 470.

La defense attire l’entreprise, et la deffiance l’offense, =II=, 438.

Nous defendre quelque chose, c’est nous en donner enuie. Nous l’abandonner tout à faict, c’est nous en engendrer mespris, =II=, 434.

Il ne faut rien designer de si longue haleine, ou au moins auec telle intention de se passionner pour en voir la fin, =I=, 120.

Nostre desir s’accroist par la malaisance, =II=, 432.

Au pis aller, courez tousiours par retranchement de despence, deuant la Qui est desloyal enuers la verité, l’est aussi enuers le mensonge, =II=, 494.

Il fait bien piteux, et hazardeux, despendre d’vn autre, =III=, 420.

Nous ne prestons volontiers à la deuotion que les offices, qui flattent noz passions, =II=, 120.

Les dieux s’esbatent de nous à la pelote, et nous agitent à toutes mains, =III=, 404.

La difficulté donne prix aux choses, =II=, 434.

Qui establit son discours par brauerie et commandement, montre que la raison y est foible, =III=, 536.

Il y a encore plus de discours à instruire autruy qu’à estre instruit, =III=, 160.

Le vray miroir de nos discours, est le cours de nos vies, =I=, 272.

La dissimilitude s’ingere d’elle-mesme en nos ouurages, nul art peut arriuer à la similitude, =III=, 600.

Il ne nous faut guere de doctrine, pour viure à nostre aise, =III=, 550.

Comme le donner est qualité ambitieuse, et de prerogatiue, aussi est l’accepter qualité de summission, =III=, 422.

La douleur a quelque chose de non euitable, en son tendre commencement: et la volupté quelque chose d’euitable en sa fin excessiue, =III=, 692.

Platon veut plus de mal à l’excés du dormir, qu’à l’excés du boire, =III=, 662.

Les effectz nous touchent, mais les moyens, nullement, =III=, 528.

L’eloquence faict iniure aux choses, qui nous destourne à soy, =I=, 278.

Nous embrassons tout, mais nous n’estreignons que du vent, =I=, 354.

Enfant, tu és venu au monde pour endurer: endure, souffre et tais toy, =III=, 648.

L’enfance et la decrepitude se rencontrent en imbecillité de cerueau, =I=, 570.

Nous ne faisons que nous entregloser. Tout fourmille de commentaires: d’autheurs, il en est grand cherté, =III=, 606.

Les esprits hauts, ne sont de guere moins aptes aux choses basses, que les bas esprits aux hautes, =III=, 466.

On s’appriuoise à toute estrangeté par l’vsage et le temps, =III=, 532.

Où cuidez-vous pouuoir estre sans empeschement et sans destourbier?

=III=, 458.

Estant peu apprins par les bons exemples, ie me sers des mauuais: desquels la leçon est ordinaire, =III=, 322.

Ny vne estuue ny vne leçon, n’est d’aucun fruict si elle ne nettoye et ne decrasse, =III=, 460.

Les euenemens, sont maigres tesmoings, de nostre prix et capacité, =III=, 356.

Autant se fache le cheuelu comme le chauue, qu’on luy arrache le poil, =I=, 470.

Il y a moyen de faillir en la solitude, comme en la compagnie, =I=, 428.

Tout ce qui peut estre faict vn autre iour, le peut estre auiourd’huy, =I=, 118.

Ie ne me mesle pas de dire ce qu’il faut au monde: d’autres assés s’en meslent: mais ce que i’y fay, =I=, 214.

Toute femme estrangere nous semble honneste femme, =III=, 434.

Les femmes qui communiquent tant qu’on veut leurs pieces à garçonner: à medeciner, la honte le deffend, =I=, 346.

La fortune a meilleur aduis que nous, =I=, 386.

La fortune se rencontre souuent au train de la raison, =I=, 384.

Plaisante foy, qui ne croid ce qu’elle croid, que pour n’auoir le courage de le descroireII, 124.

La gloire et la curiosité, sont les fleaux de nostre ame. Cette cy nous conduit à mettre le nez par tout, et celle là nous defend de rien laisser irresolu et indecis, =I=, 296.

Le goust des biens et des maux despend en bonne partie de l’opinion que nous en auons, =I=, 440.

La hastiueté se donne elle mesme la iambe, s’entraue et s’arreste, =III=, 494.

L’homme qui presume de son sçauoir, ne sçait pas encore que c’est que sçauoir, =II=, 132.

L’homme n’est non plus instruit de la cognoissance de soy, en la partie corporelle, qu’en la spirituelle, =II=, 330.

L’homme forge mille plaisantes societez entre Dieu et luy, =II=, 290.

L’honneur, c’est vn priuilege qui tire sa principale essence de la rareté: et la vertu mesme, =II=, 12.

Qui veut guerir de l’ignorance, il faut la confesser, =III=, 534.

Combien en a rendu de malades la seule force de l’imagination, =II=, 208.

Nous sommes plus ialoux de nostre interest, que de celuy de nostre Ie ne fay qu’aller et venir: mon iugement ne tire pas tousiours auant, il flotte, il vague, =II=, 348.

C’est iniustice de se douloir qu’il soit aduenu à quelqu’vn, ce qui peut aduenir à chacun, =III=, 648.

L’extreme espece d’iniustice, c’est que, ce qui est iniuste, soit tenu pour iuste, =III=, 558.

Il est force de faire tort en detail, qui veut faire droict en gros; et iniustice en petites choses, qui veut venir à chef de faire iustice és L’innocence ciuile, se mesure selon les lieux et saisons, =III=, 468.

Les ieunes se doiuent faire instruire; les hommes s’exercer à bien faire: les vieux se retirer de toute occupation ciuile et militaire, viuants à leur discretion, sans obligation à certain office, =I=, 418.

Il ne faut pas iuger les conseils par les euenemens, =III=, 358.

C’est vne mauuaise prouision de païs, que iurisconsultes, et medecins, =III=, 602.

Nostre licence nous porte tousiours au delà de ce qui nous est loisible, et permis, =III=, 462.

La licence des iugements, est vn grand destourbier aux grands affaires, =II=, 454.

Quiconque combat les loix, menace les gents de bien d’escourgées et de la corde, =I=, 244.

On est assez à temps à sentir le mal, sans l’allonger par le mal de la peur, =III=, 660.

La tourbe des menus maux, offence plus, que la violence d’vn, pour Seruons nous pour consolation des maux presens, de la souuenance des biens passez, et appelons à nostre secours vn contentement esuanouy, pour l’opposer à ce qui nous presse, =II=, 214.

De nos maladies la plus sauuage, c’est mespriser nostre estre, =III=, 692.

Il n’est pas marchant qui tousiours gaigne, =III=, 366.

La maturité a ses deffaux, comme la verdeur, et pires, =III=, 586.

La meschanceté fabrique des tourmens contre soy, =I=, 660.

Ny les Dieux, ny les gens de bien, dict Platon, n’acceptent le present Chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebure On se doibt moderer, entre la haine de la douleur, et l’amour de la Le monde n’est que varieté et dissemblance, =I=, 612.

Qui se faict mort viuant, est subiect d’estre tenu pour vif mourant, =III=, 442.

Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout, =I=, 116.

L’estre mort ne fasche pas, mais ouy bien le mourir, =II=, 426.

La moins premeditee mort, est la plus heureuse, et plus deschargee, =II=, 576.

Les plus mortes morts sont les plus saines, =I=, 120.

La plus volontaire mort, c’est la plus belle, =I=, 630.

Les morts ie ne les plains guere, et les enuierois plustost; mais ie plains bien fort les mourans, =II=, 100.

Vne mort courte, est le souuerain heur de la vie humaine, =II=, 424.

Le soing des morts nous est en recommandation, =III=, 474.

A celuy qui disoit à Socrates: Les trente tyrans t’ont condamné à la mort: Et nature eux, respondit-il, =I=, 142.

Nature peut tout, et fait tout, =I=, 218.

La vie despend de la volonté d’autruy, la mort de la nostre, =I=, 630.

Nature nous a mis au monde libres et desliez, nous nous emprisonnons en certains destroits, =III=, 428.

Les loix de Nature nous apprennent ce que iustement il nous faut, =III=, 494.

Tout ce qui vient au reuers du cours de nature, peut estre fascheux: mais ce, qui vient selon elle, doibt estre tousiours plaint, =III=, 674.

La necessité compose les hommes et les assemble. Cette cousture fortuite se forme apres en loix, =III=, 398.

Il fait bon auoir bon nom, c’est à dire credit et reputation, =I=, 508.

Le meilleur pretexte de nouuelleté est tres-dangereux, =I=, 178.

De l’obeyr et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider, tout peché, =II=, 204.

L’offence a ses droits outre la iustice, =III=, 442.

L’offence a sans mesure plus d’aigreur, que n’a la perte, =III=, 562.

L’ordre est vne vertu morne et sombre, =III=, 116.

L’orgueil gist en la pensée: la langue n’y peut auoir qu’vne bien legere part, =I=, 682.

Est l’opiniastreté sœur de la constance, au moins en vigueur et fermeté, =II=, 628.

L’opiniastreté est plus excusable, que la pusillanimité, =III=, 516.

Toute opinion est assez forte, pour se faire espouser au prix de la vie, =I=, 446.

Il est impossible de voir deux opinions semblables exactement: non seulement en diuers hommes, mais en mesme homme, à diuerses heures, =III=, 604.

Il faut refuser l’opportunité à toute action importune, =II=, 28.

Il y a prou de loy de parler par tout, et pour et contre, =I=, 518.

Le n’oser parler rondement de soy, accuse quelque faute de cœur, =III=, 372.

Qui n’arreste le partir, n’a garde d’arrester la course, =III=, 510.

La passion nous commande bien plus viuement que la raison, =II=, 660.

La pauureté des biens, est aisée à guerir; la pauureté de l’ame, Chacun poise sur le peché de son compagnon, et esleue le sien, =I=, 612.

La peur extreme, et l’extreme ardeur de courage troublent également le ventre, et le laschent, =I=, 568.

Qui a sa pensee à prendre, ne l’a plus à ce qu’il a prins. La conuoitise n’a rien si propre que d’estre ingrate, =III=, 298.

Qui ne peut d’ailleurs, si se paye de sa bourse, =III=, 522.

Ce qui poincte, touche et esueille mieux, que ce qui plaist, =III=, 332.

Tout ce qui plaist, ne paist pas, =III=, 552.

C’est vne sotte presomption, aller desdeignant et condamnant pour faux, ce qui ne nous semble pas vray-semblable, =I=, 290.

Il se faut prester à autruy, et ne se donner qu’à soy-mesme, =III=, 484.

La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me ploye, la crainte me roydit, =III=, 380.

La prudence et l’amour ne peuuent ensemble, =III=, 276.

La prudence si tendre et circonspecte, est mortelle ennemye des hautes La raison nous ordonne bien d’aller tousiours mesme chemin, mais non toutesfois mesme train, =I=, 500.

La raison va tousiours torte, boiteuse, et deshanchée: et auec le mensonge comme auec la verité. Par ainsin, il est malaisé de descouurir son mescompte, et desreglement, =II=, 346.

Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest, =I=, 240.

Nostre religion est faite pour extirper les vices: elle les couure, les nourrit, les incite, =II=, 122.

La ressemblance ne faict pas tant, vn, comme la difference faict, autre. Nature s’est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust Ie veux estre riche par moy, non par emprunt, =II=, 454.

Rien de noble ne se faict sans hazard, =I=, 196.

Rien n’est extreme, qui a son pareil, =I=, 314.

Il en est sur qui les belles robes pleurent, =III=, 294.

Nostre sagesse n’est que folie deuant Dieu: et de toutes les vanitez la En beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir, =II=, 218.

Ce n’est pas sagesse d’escrire à l’enuy de celuy, qui peut proscrire, =III=, 330.

Il n’est science si arduë que de bien sçauoir viure cette vie, =III=, 692.

La plus belle science qui soit, c’est la science d’obeir et de L’estude des sciences amollit et effemine les courages, plus qu’il ne les fermit et aguerrit, =I=, 224.

Combien ay-ie veu de mon temps, d’hommes abestis, par temeraire auidité de science, =I=, 264.

A quoy la science, à qui n’a plus de teste? =III=, 498.

Toute cognoissance s’achemine en nous par les sens, ce sont nos On se met souuent sottement en pourpoinct, pour ne sauter pas mieux D’apprendre qu’on a dit ou fait vne sottise, ce n’est rien que cela. Il faut apprendre, qu’on n’est qu’vn sot. Instruction bien plus ample, et Qui craint de souffrir, il souffre desia de ce qu’il craint, =III=, 660.

C’est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance, =I=, 288.

Il est bien plus aisé et plus plaisant de suiure, que de guider, =I=, 488.

Le temps me laisse: sans luy rien ne se possede, =III=, 498.

L’achat donne tiltre au diamant, la difficulté à la vertu, la douleur à la deuotion, l’aspreté à la medecine, =I=, 464.

Chaque vsage a sa raison, =III=, 454.

L’vsage nous faict veoir, vne distinction enorme, entre la deuotion et la conscience, =III=, 592.

La verité et le mensonge ont leurs visages conformes, le port, le goust, et les alleures pareilles: nous les regardons de mesme œil, =III=, 528.

La vertu est qualité plaisante et gaye, =III=, 186.

La vertu n’est pas plus grande, pour estre plus longue: la verité, pour estre plus vieille, n’est pas plus sage, =II=, 632.

Tel a la veuë claire, qui ne l’a pas droitte: et par consequent void le bien, et ne le suit pas: et void la science, et ne s’en sert pas, =I=, 218.

Le vice, n’est que des-reglement et faute de mesure; et par consequent, il est impossible d’y attacher la constance, =I=, 602.

C’est nostre vice, que nous voyons plus ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est dessoubs, =III=, 402.

C’est chose tendre que la vie, et aysee à troubler, =III=, 386.

La deffaillance d’vne vie, est le passage à mille autres vies. Prenons, sur tout les vieillards: le premier temps opportun qui nous vient, =III=, 582.

On peut continuer à tout temps l’estude, non pas l’escholage. La sotte chose, qu’vn vieillard abecedaire, =II=, 588.

La laideur d’vne vieillesse aduouee, est moins vieille, et moins laide à mon gré, qu’vne autre peinte et lissee, =III=, 282.

Qui abandonne en son propre, le sainement et gayement viure pour en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé party, =III=, 492.

Le viure, c’est seruir, si la liberté de mourir en est à dire, =I=, 630.

Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy, =III=, 490.

DIVERSION.

Peu de chose nous diuertit et destourne: car peu de chose nous tient.

Nous ne regardons gueres les subiects en gros et seuls: ce sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui nous frappent: et des vaines escorces qui reiallissent des subiects, =III=, 172.

DOULEUR.

La douleur ne tient qu’autant de place en nous, que nous luy en faisons, =I=, 456.

Tout ainsi que l’ennemy se rend plus aspre à nostre fuite, aussi s’enorgueillit la douleur, à nous voir trembler soubs elle. Elle se rendra de bien meilleure composition, à qui luy fera teste: il se faut opposer et bander contre, =I=, 456.

D’auantage cela nous doit consoler, que naturellement, si la douleur est violente, elle est courte: si elle est longue, elle est legere, =I=, 454.

Mon iugement m’empesche bien de regimber et gronder contre les inconuenients que Nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de les sentir, =III=, 184.

I’ay tousiours trouué ce precepte ceremonieux, qui ordonne si exactement de tenir bonne contenance et vn maintien desdaigneux, et posé, à la souffrance des maux. Pourquoi la philosophie se va elle amusant à ces apparences externes? Qu’elle laisse ce soing aux farceurs et maistres de rhetorique, qui font tant d’estat de nos gestes. Qu’elle condone hardiment au mal, cette lascheté voyelle, si elle n’est ny cordiale, ny stomacale: et preste ses pleintes volontaires au genre des souspirs, sanglots, palpitations, pallissements, que nature a mis hors de nostre puissance. Pourueu que le courage soit sans effroy, les parolles sans desespoir, qu’elle se contente. Qu’importe que nous tordions nos bras, pourueu que nous ne tordions nos pensées? Si le corps se soulage en se plaignant, qu’il le face: se tracasse à sa fantasie, qu’il crie tout à faict, =III=, 26.

Ce que nous deuons craindre principalement en la mort, c’est la douleur son auant-coureuse coustumiere. Toutesfois ny ce qui va deuant, ny ce qui vient apres, n’est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. C’est plustost l’impatience de l’imagination de la mort, qui nous rend impatiens de la douleur: nous la sentons doublement grieue, de ce qu’elle nous menace de mourir, =I=, 452.

DUEL (ESCRIME).

Qu’est-il plus farouche que de voir vne nation, où par legitime coustume il y ayt doubles loix, celles de l’honneur, et celles de la iustice, en plusieurs choses fort contraires: aussi rigoureusement condamnent celles-là vn demanti souffert, comme celles icy vn demanti reuanché: par le deuoir des armes, celuy-là soit degradé d’honneur qui souffre vn’iniure, et par le deuoir ciuil, celuy qui s’en venge encoure vne peine capitale? qui s’adresse aux loix pour auoir raison d’vne offense faicte à son honneur, il se deshonnore: et qui ne s’y adresse, il en est puny et chastié par les loix, =I=, 174.

L’escrime est vn art vtile à sa fin. Mais ce n’est pas proprement vertu, puis qu’elle tire son appuy de l’addresse, et qu’elle prend autre fondement que de soy-mesme. L’honneur des combats consiste en la ialousie du courage, non de la science, =II=, 576.

C’est aussi vne espece de lascheté, qui a introduit en nos combats singuliers, cet vsage, de nous accompagner de seconds, et tiers, et quarts. La solitude faisoit peur aux premiers qui l’inuenterent: car naturellement quelque compagnie que ce soit, apporte confort, et soulagement au danger. On se seruoit anciennement de personnes tierces, pour garder qu’il ne s’y fist desordre et desloyauté, et pour tesmoigner de la fortune du combat. Mais depuis qu’on a pris ce train, qu’ils s’engagent eux mesmes, quiconque y est conuié, ne peut honnestement s’y tenir comme spectateur, de peur qu’on ne luy attribue, que ce soit faute ou d’affection, ou de cœur. Outre l’iniustice d’vne telle action, et vilenie, d’engager à la protection de vostre honneur, autre valeur et force que la vostre, ie trouue du desaduantage à vn homme de bien, et qui pleinement se fie de soy, d’aller mesler la fortune, à celle d’vn second: chacun court assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour vn autre: et a assez à faire à s’asseurer en sa propre vertu, pour la deffence de sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car s’il n’a esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c’est vne partie liée. Si vostre second est à terre, vous en auez deux sus les bras, =II=, 572.

Nos peres se contentoyent de reuencher vne iniure par vn démenti, vn démenti par vn coup, et ainsi par ordre. Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur aduersaire, viuant, et outragé. Nous tremblons de frayeur, tant que nous le voyons en pieds, =II=, 572.

ÉCONOMIE.

Ie vis du iour à la iournée, et me contente d’auoir dequoy suffire aux besoings presens et ordinaires: aux extraordinaires toutes les prouisions du monde n’y sçauroyent suffire. Et est follie de s’attendre que fortune elle mesmes nous arme iamais suffisamment contre soy. C’est de noz armes qu’il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du faict, =I=, 472.

Mal aysément peut-on establir bornes certaines au desir d’amasser et arrester vn poinct à l’espargne: on va tousiours grossissant cet amas, iusques à se priuer vilainement de la iouyssance de ses propres biens: et l’establir toute en la garde, et n’en vser point, =I=, 470.

Tout homme pecunieux est auaricieux à mon gré, =I=, 470.

ÉDUCATION.

La plus grande difficulté et importance de l’humaine science semble estre en cet endroit, où il se traitte de la nourriture et institution des enfans, =I=, 232.

Ce n’est pas raison de nourrir vn enfant au giron de ses parens. Cette amour naturelle les attendrit trop, et relasche, voire les plus sages, =I=, 242.

Ne prenez iamais, et donnez encore moins à vos femmes, la charge de leur nourriture: laissez les former à la fortune, souz des loix populaires et naturelles: laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à l’austerité; qu’ils ayent plustot à descendre de Noz plus grands vices prennent leur ply dés nostre plus tendre enfance, et nostre principal gouuernement est entre les mains des nourrices.

C’est passetemps aux meres de veoir vn enfant tordre le col à vn poulet, et s’esbatre à blesser vn chien et vn chat. Et tel pere est si sot, de prendre à bon augure d’vne ame martiale, quand il voit son fils gourmer iniurieusement vn païsant, ou vn laquay, qui ne se defend point: et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté, et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahyson. Elles se germent là, et s’esleuent apres gaillardement, et profittent à force entre les mains de la coustume. Et est vne tres-dangereuse institution, d’excuser ces villaines inclinations, par la foiblesse de l’aage, et legereté du subiect, =I=, 158.

La laideur de la piperie ne depend pas de la difference des escutz aux espingles: elle depend de soy. Ie trouue bien plus iuste de conclurre ainsi: Pourquoy ne tromperoit il aux escutz, puisqu’il trompe aux espingles? que, ce n’est qu’aux espingles: il n’auroit garde de le faire aux escutz, =I=, 158.

Les ieux des enfants ne sont pas ieux: et les faut iuger en eux, comme leurs plus serieuses actions, =I=, 158.

Les meres ont raison de tancer leurs enfans, quand ils contrefont les borgnes, les boiteux, et les bicles, et tels autres defauts de la personne: car outre ce que le corps ainsi tendre en peut receuoir vn mauuais ply, il semble que la Fortune se ioüe à nous prendre au mot: et i’ay ouy reciter plusieurs exemples de gens deuenus malades ayant dessigné de feindre l’estre, =II=, 564.

Ce nous est grande simplesse d’abandonner les enfans au gouuernement et à la charge de leurs peres, au lieu d’en commettre aux loix la discipline, tout en vn Estat despendant de leur education et A vn enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gaing ny tant pour les commoditez externes, que pour les sienes propres, et pour s’en enrichir et parer au dedans, ayant plustost enuie d’en reussir habil’homme, qu’homme sçauant, ie voudrois qu’on fust soigneux de luy choisir vn conducteur, qui eust plustot la teste bien faicte, que bien pleine: et qu’on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science, =I=, 236.

A son eleue, il dira ce que c’est que scauoir et ignorer, qui doit estre le but de l’estude: que c’est que vaillance, temperance, et iustice: ce qu’il y a à dire entre l’ambition et l’auarice: la seruitude et la subiection, la licence et la liberté: à quelles marques on congnoit le vray et solide contentement: iusques où il faut craindre la mort, la douleur et la honte. Quels ressors nous meuuent, et le moyen de tant diuers branles en nous. Car il me semble que les premiers discours, dequoy on luy doit abreuuer l’entendement, ce doiuent estre ceux, qui reglent ses mœurs et son sens, qui luy apprendront à se cognoistre, et à sçauoir bien mourir et bien viure, =I=, 254.

Puis que la Philosophie est ce qui instruict à viure, et que l’enfance y a sa leçon, comme les autres aages, pourquoy ne la luy communique lon? On nous apprend à viure, quand la vie est passée. Cent escoliers ont pris la verolle auant que d’estre arriuez à leur leçon d’Aristote de la temperance, =I=, 262.

Vn enfant en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d’apprendre à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes, comme pour la decrepitude, =I=, 262.

Les Perses apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les autres nations font les lettres, =I=, 220.

On demandoit à Agesilaus ce qu’il seroit d’aduis, que les enfans apprinsent: Ce qu’ils doiuent faire estans hommes, respondit-il, =I=, 222.

C’est vne grande simplesse d’aprendre à nos enfans, la science des astres et le mouuement de la huictiesme sphere, auant que les leurs propres, =I=, 254.

On ne cesse de criailler à leurs oreilles comme qui verseroit dans vn antonnoir; et leur charge ce n’est que redire ce qu’on leur a dit. Ie voudrois que nostre gouuerneur corrigeast cette partie; et que de belle arriuee, selon la portee de l’ame, qu’il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir, et discerner d’elle mesme. Quelquefois luy ouurant le chemin, quelquefois le luy laissant ouurir. Ie ne veux pas qu’il inuente, et parle seul: ie veux qu’il escoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils Qu’il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu’il iuge du profit qu’il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder à autant de diuers subiects, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien faict sien, =I=, 238.

Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel qui est tout leur; ce n’est plus thin, ny mariolaine. Ainsi les