SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV (French)

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Il n’est passion plus pressante, que cette cy, à laquelle nous voulons qu’elles resistent seules: non simplement, comme à vn vice de sa mesure: mais comme à l’abomination plus qu’à l’irreligion et au parricide: et nous nous y rendons cependant sans coulpe et reproche, =III=, 206.

On les leurre en somme, et acharne, par tous moyens. Nous eschauffons et incitons leur imagination sans cesse, et puis nous crions au ventre, =III=, 216.

Nous les traictons inconsiderément en cecy, apres que nous auons cogneu, qu’elles sont sans comparaison plus capables et ardentes aux effects de l’amour que nous, =III=, 204.

De la trahison commune et ordinaire des hommes d’auiourd’huy, il aduient, ce que nous montre l’experience: c’est qu’elles se r’allient et reiettent à elles mesmes, ou entre elles, pour nous fuyr: ou bien qu’elles se rengent aussi de leur costé, à cet exemple que nous leur donnons: qu’elles iouent leur part de la farce, et se prestent à cette negociation, sans passion, sans soing et sans amour, =III=, 150.

Il en est, qui ayment mieux prester cela, que leur coche: et qui ne se communiquent, que par là, =III=, 260.

Les masles et femelles, sont iettez en mesme moule, sauf l’institution et l’vsage, la difference n’y est pas grande. Il n’y a pas de distinction entre leur vertu et la nostre. Il est bien plus aisé FERMETÉ (COURAGE).

La loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous deuions couurir, autant qu’il est en nostre puissance, des maux et inconueniens qui nous menassent, ny par consequent d’auoir peur qu’ils nous surpreignent. Au rebours, tous moyens honnestes de se garentir des maux, sont non seulement permis, mais louables. Et le ieu de la constance se iouë principalement à porter de pied ferme, les inconueniens où il n’y a point de remede, =I=, 78.

FESTIN.

En vn festin il ne faut pas tant regarder ce qu’on mange, qu’auec qui on mange. Il n’est point de si doux apprest, ny de sauce si appetissante, que celle qui se tire de la societé, =III=, 676.

Varro demande cecy au conuiue: l’assemblée de personnes belles de presence, et aggreables de conuersation, qui ne soyent ny muets ny bauards: netteté et delicatesse aux viures, et au lieu: et le temps serein, =III=, 684.

FLATTERIE.

C’est vn plaisir fade et nuisible, d’auoir affaire à gens qui nous admirent et facent place, =III=, 338.

FOLIE.

On a raison d’appeller folie tout eslancement, tant loüable soit-il, qui surpasse nostre propre iugement et discours. D’autant que la sagesse est vn maniment reglé de nostre ame, et qu’elle conduit auec mesure et proportion, et s’en respond, =I=, 628.

Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d’entre la folie auec les gaillardes eleuations d’vn esprit libre; et les effects d’vne vertu supreme et extraordinaire, =II=, 210.

Dequoy se fait la plus subtile folie que de la plus subtile sagesse?

Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez, des santez vigoreuses les mortelles maladies: ainsi des rares et vifues agitations de noz ames, les plus excellentes manies, et plus detraquées: il n’y a I’ay quelque opinion de l’enuers de cette sentence, que qui aura esté vne fois bien fol, ne sera nulle autre fois bien sage, =III=, 290.

FORTUNE.

La fortune ne nous fait ny bien ny mal: elle nous en offre seulement la matiere et la semence laquelle nostre ame, plus puissante qu’elle, tourne et applique comme il luy plaist: seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse, =I=, 474.

Il est malaisé és actions humaines, de donner regle si iuste par discours de raison, que la Fortune n’y maintienne son droict, =I=, 656.

Et de vray en toutes republiques on a tousiours laissé bonne part Les biens de la fortune tous tels qu’ils sont, encores faut il auoir le sentiment propre à les sauourer. C’est le iouïr, non le posseder, qui nous rend heureux, =I=, 486.

L’inconstance du bransle diuers de la fortune, fait qu’elle nous doiue presenter toute espece de visages, =I=, 384.

On s’apperçoit ordinairement aux actions du monde, que la fortune, pour nous apprendre, combien elle peut en toutes choses: et qui prent plaisir à rabattre nostre presomption: n’ayant peu faire les mal-habiles sages, elle les fait heureux: à l’enuy de la vertu. Et se mesle volontiers à fauoriser les executions, où la trame est plus purement sienne, =III=, 358.

Il semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier iour de nostre vie, pour montrer sa puissance, de renuerser en vn moment ce qu’elle auoit basty en longues années, =I=, 104.

C’est iniure et deffaueur de Fortune, de nous offrir des presents, qui nous remplissent d’vn iuste despit de nous auoir failly en leur saison, =III=, 498.

Plus nous amplifions nostre besoing et possession, d’autant plus nous engageons nous aux coups de la Fortune, et des aduersitez, =III=, 498.

L’heur et le mal’heur sont à mon gré deux souueraines puissances. C’est imprudence, d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rolle de la fortune. Et vaine est l’entreprise de celuy, qui presume d’embrasser et causes et consequences, et mener par la main, le progrez de son faict, =III=, 356.

C’est chose vaine et friuole que l’humaine prudence: et au trauers de tous nos proiects, de nos conseils et precautions, la fortune maintient tousiours la possession des euenements, =I=, 190.

Les euenemens et issuës dependent, notamment en la guerre, pour la plus part, de la fortune: laquelle ne se veut pas renger et assuiettir à nostre discours et prudence. Mais à le bien prendre, nos conseils et deliberations en despendent bien autant; et la fortune engage en son trouble et incertitude, aussi nos discours, =I=, 528.

I’ay veu de mon temps mill’ hommes soupples, mestis, ambigus, et que nul ne doubtoit plus prudens mondains que moy, se perdre où ie me suis sauué, =II=, 454.

Qu’on regarde qui sont les plus puissans aux villes, et qui font mieux leurs besongnes: on trouuera ordinairement, que ce sont les moins habiles. Il est aduenu aux femmelettes, aux enfans, et aux insensez, de commander de grands estats, à l’esgal des plus suffisans Princes. Et y rencontrent, plus ordinairement les grossiers que les subtils. Nous attribuons les effects de leur bonne fortune à leur prudence, =III=, 356.

Ie suis homme, qui me commets volontiers à la Fortune, et me laisse aller à corps perdu, entre ses bras. Dequoy iusques à cette heure i’ay eu plus d’occasion de me louër, que de me plaindre. Et l’ay trouuée et plus auisée, et plus amie de mes affaires, que ie ne suis. Il y a quelques actions en ma vie, desquelles on peut iustement nommer la conduite difficile; ou, qui voudra, prudente. De celles-là posez, que la tierce partie soit du mien, certes les deux tierces sont richement à elle. Nous faillons, ce me semble, en ce que nous ne nous fions pas assez au ciel de nous. Et pretendons plus de nostre conduite, qu’il ne nous appartient. Pourtant fouruoyent si souuent nos desseins. Il est enuieux de l’estenduë, que nous attribuons aux droicts de l’humaine prudence, au preiudice des siens. Et nous les racourcit d’autant plus, que nous les amplifions, =III=, 594.

Ie trouue l’effort bien difficile à la souffrance des maux, mais au contentement d’vne mediocre mesure de fortune, et fuite de la grandeur, FOULE.

La contagion est tres-dangereuse en la presse, =I=, 410.

Il y a infinis exemples de conclusions populaires, qui semblent plus aspres, d’autant que l’effect en est plus vniuersel. Elles le sont moins que separées. Ce que le discours ne seroit en chacun, il le fait en tous: l’ardeur de la societé rauissant les particuliers iugements, =I=, 648.

Il n’est rien moins esperable de ce monstre ainsin agité, que l’humanité et la douceur, il receura bien plustost la reuerance et la crainte, =I=, 198.

FRANÇAIS.

I’ay honte de voir nos hommes, enyurez de cette sotte humeur, de s’effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble estre hors de leur element, quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent les estrangeres.

Pourquoy non barbares, puis qu’elles ne sont Françoises? La pluspart ne prennent l’aller que pour le venir. Ils voyagent couuerts et resserrez, d’vne prudence taciturne et incommunicable, se defendans de la contagion, d’vn air incogneu, =III=, 454.

FUNÉRAILLES.

S’il estoit besoin d’en ordonner, ie seroy d’aduis, quant aux funerailles, comme en toutes actions de la vie, que chascun en rapportast la regle, au degré de sa fortune, de ne les faire ny superflues ny mechaniques; et lairrois purement la coustume ordonner de cette ceremonie, et m’en remettray à la discretion des premiers à qui ie tomberay en charge, =I=, 36.

GENS DE LETTRES.

Ie ne sçay comment il aduient, et il aduient sans doubte, qu’il se trouue autant de vanité et de foiblesse d’entendement, en ceux qui font profession d’auoir plus de suffisance, qui se meslent de vacations lettrées, et de charges qui despendent des liures, qu’en nulle autre sorte de gens, =II=, 514.

GLOIRE (RÉPUTATION).

De toutes les resueries du monde, la plus receuë et plus vniuerselle, est le soing de la reputation et de la gloire, que nous espousons iusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectuels et substantiaux, pour suyure cette vaine image, cette simple voix, qui n’a ny corps ny prise, =I=, 476.

C’est à Dieu seul, à qui gloire et honneur appartient. Et n’est rien si esloigné de raison, que de nous en mettre en queste pour nous, =II=, 442.

Toute la gloire du monde ne merite pas qu’vn homme d’entendement estende seulement le doigt pour l’acquerir, =II=, 442.

Toutes autres choses tombent en commerce. Nous prestons nos biens et nos vies au besoin de nos amis: mais de communiquer son honneur et d’estrener autruy de sa gloire, il ne se voit gueres, =I=, 478.

Combien auons nous veu d’hommes vertueux, suruiure à leur propre reputation, qui ont veu et souffert esteindre en leur presence, l’honneur et la gloire tres-iustement acquise en leurs ieunes ans?

=II=, 460.

C’est le sort qui nous applique la gloire, selon sa temerité. Ie l’ay veuë fort souuent outrepasser le merite d’vne longue mesure.

Comme l’ombre, elle va quelque fois deuant son corps: et quelque fois l’excede de beaucoup en longueur, =II=, 448.

Nous appellons aggrandir nostre nom, l’estendre et semer en plusieurs bouches: nous voulons qu’il y soit receu en bonne part et que cette sienne accroissance luy vienne à profit: voyla ce qu’il y peut auoir de plus excusable en ce dessein. Mais l’exces de cette maladie en va iusques là, que plusieurs cherchent de faire parler d’eux en quelque façon que ce soit, plus desireux de grande que de bonne réputation.

Ce vice est ordinaire. Nous nous soignons plus qu’on parle de nous, que comment on en parle: et nous est assez que nostre nom coure par la bouche des hommes, en quelque condition qu’il y coure, =II=, 456.

Qui ne contrechange volontiers la santé, le repos, et la vie, à la reputation et à la gloire? la plus inutile, vaine et fauce monnoye, qui soit en nostre vsage, =I=, 416.

De ceux mesme, que nous voyons bien faire: trois mois, ou trois ans apres, il ne s’en parle non plus que s’ils n’eussent iamais esté, =II=, 460.

Infinies belles actions se doiuent perdre sans tesmoignage, auant qu’il en vienne vne à profit. Et si on prend garde, on trouuera, à mon aduis, qu’il aduient par experience, que les moins esclattantes sont les plus dangereuses: et qu’aux guerres, qui se sont passées de notre temps, il s’est perdu plus de gens de bien, aux occasions legeres et peu importantes, et à la contestation de quelque bicoque, qu’és lieux dignes et honnorables, =II=, 450.

Tuer vn homme, ou deux, ou dix, se presenter courageusement à la mort, c’est à verité quelque chose à chacun de nous, car il y va de tout: mais pour le monde, ce sont choses si ordinaires, il s’en voit tant tous les iours, et en faut tant de pareilles pour produire vn effect notable, que nous n’en pouuons attendre aucune particuliere Au demeurant, en toute vne bataille où dix mill’ hommes sont stropiez ou tuez, il n’en est pas quinze dequoy lon parle. De tant de miliasses de vaillans hommes qui sont morts depuis quinze cens ans en France, les armes en la main, il n’y en a pas cent, qui soyent venus à nostre cognoissance. La memoire non des chefs seulement, mais des battailles et victoires est enseuelie, =II=, 458.

Il faut trier de toute vne nation, vne douzaine d’hommes, pour iuger d’vn arpent de terre, et le iugement de nos inclinations, et de nos actions, la plus difficile matiere, et la plus importante qui soit, nous la remettons à la voix de la commune et de la tourbe, mere d’ignorance, d’iniustice, et d’inconstance. Est-ce raison de faire dependre la vie d’un sage, du iugement des fols? =II=, 452.

Entre toutes les voluptez, il n’y en a point de plus dangereuse, ny plus à fuir que celle qui nous vient de l’approbation d’autruy. Il n’est chose qui empoisonne tant que la flatterie, rien par où les meschans gaignent plus aiséement credit: ny maquerelage si propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paistre et entretenir de leurs loüanges, =II=, 442.

Celuy qui fait tout pour l’honneur et pour la gloire, que pense-il gaigner, en se produisant au monde en masque, desrobant son vray estre à la cognoissance du peuple? Louez un bossu de sa belle taille, il le doit receuoir à iniure: si vous estes couard, et qu’on vous honnore pour vn vaillant homme, est-ce de vous qu’on parle? On vous prend pour vn autre, =III=, 190.

La gloire est pour elle mesme desirable: mais il faut éviter comme deux extremes vicieux, l’immoderation, et à la rechercher, et à la fuyr, =II=, 446.

La vertu elle mesme est chose bien vaine et friuole, si elle tire sa recommendation de la gloire, =II=, 448.

Les actions de la vertu sont trop nobles d’elles mesmes, pour rechercher autre loyer, que de leur propre valeur: et notamment pour la chercher en la vanité des iugemens humains, =II=, 460.

Qui n’est homme de bien que par ce qu’on le sçaura, et par ce qu’on l’en estimera mieux, apres l’auoir sçeu, qui ne veut bien faire qu’en condition que sa vertu vienne à la cognoissance des hommes, celuy-là n’est pas personne de qui on puisse tirer beaucoup de seruice, =II=, 450.

Toute la gloire, que ie pretens de ma vie, c’est de l’auoir vescue tranquille, et tranquille selon moy, =II=, 448.

GUERRE CIVILE (TROUBLES INTÉRIEURS).

Monstrueuse guerre. Les autres agissent au dehors, ceste-cy encore contre soy: se ronge et se defaict, par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse, qu’elle se ruine quand et quand le reste: et se deschire et despece de rage. Nous la voyons plus souuent, se dissoudre par elle mesme, que par disette d’aucune chose necessaire, ou par la force ennemie. Toute discipline la fuït. Elle vient guerir la sedition, et en est pleine. Veut chastier la desobeissance, et en montre l’exemple: et employee à la deffence des loix, faict sa part de rebellion à l’encontre des siennes propres. Où en sommes nous?

Nostre medecine porte infection.--En ces maladies populaires, on peut distinguer sur le commencement, les sains des malades: mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s’en sent, et la teste et les talons: aucune partie n’est exempte de corruption. Car il n’est air, qui se hume si gouluement: qui s’espande et penetre, comme faict la licence. Nos armees ne se lient et tiennent plus que par simant estranger: des François on ne sçait plus faire vn corps d’armee, constant et reglé. Quelle honte! Il n’y a qu’autant de discipline, que nous en font voir des soldats empruntez. Quant à nous, nous nous conduisons à discretion, et non pas du chef; chacun selon la sienne: il a plus affaire au dedans qu’au dehors. C’est au commandement de suiure, courtizer, et plier: à luy seul d’obeïr: tout le reste est libre et dissolu. Il me plaist de voir, combien il y a de lascheté et de pusillanimité en l’ambition: par combien d’abiection et de seruitude, il luy faut arriuer à son but. Mais cecy me deplaist de voir, des natures debonnaires et capables de iustice, se corrompre tous les iours, au maniement et commandement de cette confusion. La longue souffrance, engendre la coustume; la coustume, le consentement et l’imitation. Nous auions assez d’ames mal nées, sans gaster les bonnes et genereuses, =III=, 354.

Les guerres ciuiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en echauguette en sa propre maison. C’est grande extremité, d’estre pressé iusques dans son mesnage, et repos En ces temps, on battisoit les vices publiques de mots nouueaux plus doux pour leur excuse, abastardissant et amollissant leurs vrais titres, =I=, 178.

Ce qui fait voir tant de cruautez inouies aux guerres populaires, c’est que cette canaille de vulgaire s’aguerrit, et se gendarme, à s’ensanglanter iusques aux coudes, et deschiqueter vn corps à ses pieds, n’ayant resentiment d’autre vaillance. Comme les chiens coüards, qui deschirent en la maison, et mordent les peaux des bestes sauuages, qu’ils n’ont osé attaquer aux champs, =II=, 570.

La cause des loix, et defence de l’ancien estat, a tousiours cela, que ceux mesmes qui pour leur dessein particulier le troublent, en excusent les defenseurs, s’ils ne les honorent, =III=, 86.

Mais il ne faut pas appeler deuoir, vne aigreur et vne intestine aspreté, qui naist de l’interest et passion priuee, ny courage, vne conduitte traistresse et malitieuse. Ils nomment zele, leur propension vers la malignité, et violence. Ce n’est pas la cause qui les eschauffe, c’est leur interest. Ils attisent la guerre, non par ce qu’elle est iuste: mais par ce que c’est guerre, =III=, 86.

Sur tout il se faut garder qui peut, de tomber entre les mains d’vn Iuge ennemy, victorieux et armé, =I=, 88.

Confessons la verité, qui trieroit de l’armée mesme legitime, ceux qui y marchent par le seul zele d’vne affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection des loix de leur pays, ou seruice du Prince, il n’en sçauroit bastir vne compagnie de gens-darmes complete. D’où vient cela, qu’il s’en trouue si peu, qui ayent maintenu mesme volonté et mesme progrez en nos mouuemens publiques, et que nous les voyons tantost n’aller que le pas, tantost y courir à bride aualée? et mesmes hommes, tantost gaster nos affaires par leur violence et aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur; si ce n’est qu’ils y sont poussez par des considerations particulieres et casuelles, selon la diuersité desquelles ils se remuent? =II=, 120.

HABITUDES (COUTUMES, USAGES).

L’accoustumance nous peut duire non seulement à telle forme qu’il luy plaist, mais aussi au changement et à la variation: qui est le plus noble, et le plus vtile de ses apprentissages, =III=, 636.

Les gueux ont leurs magnificences, et leurs voluptez, comme les riches: ce sont effects de l’accoustumance, =III=, 636.

HISTOIRE.

Les historiens sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez: et quant et quant l’homme en general, de qui ie cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu’en nul autre lieu: la varieté et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la diuersité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent, =II=, 76.

C’est la matiere à laquelle nos esprits s’appliquent de plus diuerse façon. I’ay leu en Tite Liue cent choses que tel n’y a pas leu.

Plutarche y en a leu cent; outre ce que i’y ay sçeu lire: et à l’aduenture outre ce que l’autheur y auoit mis, =I=, 248.

I’ayme les historiens, ou fort simples, ou excellens. Les simples, qui n’ont point dequoy y mesler quelque chose du leur, et qui n’y apportent que le soin, et la diligence de r’amasser tout ce qui vient à leur notice, et d’enregistrer à la bonne foy toutes choses, sans chois et sans triage, nous laissent le iugement entier pour la cognoissance de la verité, =II=, 78.

Les bien excellens ont la suffisance de choisir ce qui est digne d’estre sçeu, peuuent trier de deux rapports celuy qui est plus Ceux d’entre-deux, qui est la plus commune façon, nous gastent tout: ils veulent nous mascher les morceaux; ils se donnent loy de iuger et par consequent d’incliner l’Histoire à leur fantasie: car depuis que le iugement pend d’vn costé, on ne se peut garder de contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprennent de choisir les choses dignes d’estre sçeuës, et nous cachent souuent telle parole, telle action priuée, qui nous instruiroit mieux: obmettent pour choses incroyables Les seules bonnes Histoires sont celles, qui ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires ou qui estoient participans à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d’en conduire d’autres de mesme sorte, =II=, 80.

Que peut on esperer d’vn medecin traictant de la guerre, ou d’vn escholier traictant les desseins des Princes? =II=, 80.

Ie voudroye que chacun escriuist ce qu’il sçait, et autant qu’il en sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subiects, =I=, 358.

Un homme simple et grossier, est en condition propre à rendre veritable tesmoignage; les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent, et pour faire valoir leur interpretation, et la persuader, ils ne se peuuent garder d’alterer vn Ie tien moins hazardeux d’escrire les choses passées, que presentes: d’autant que l’escriuain n’a à rendre compte que d’vne verité HOMME.

Certes c’est vn subiect merueilleusement vain, diuers, et ondoyant, que l’homme: il est malaisé d’y fonder iugement constant et vniforme, =I=, 20.

Moy à cette heure, et moy tantost, sommes deux. Quand meilleur, ie n’en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que Ie connoy des hommes assez, qui ont diuerses parties belles: qui l’esprit, qui le cœur, qui l’adresse, qui la conscience, qui le langage, qui vne science, qui vn’ autre: mais de grand homme en general, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou vne, en tel degré d’excellence, qu’on le doiue admirer, ou le comparer à ceux que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m’en a faict voir nul, =II=, 514.

Il semble que considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d’escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n’en deuroit pas faire si grande part à la naissance, à l’oisiueté et à l’apprentissage, =I=, 598.

Les hommes sont diuers en sentiment et en force: il les faut mener à leur bien, selon eux: et par routes diuerses, =III=, 576.

Nous sommes tous de lopins, et d’vne contexture si informe et diuerse, que chaque piece, chaque moment, faict son ieu. Et se trouue autant de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy, =I=, 610.

A nous autant d’actions, autant faut-il de iugemens particuliers. Le plus seur, à mon opinion, seroit de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclurre autre consequence, =I=, 604.

Si par experience nous touchons à la main que la forme de notre estre despend de l’air, du climat, et du terroir où nous naissons: non seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez de l’ame: que deuiennent toutes ces belles prerogatiues de quoy nous nous allons flattans? =II=, 366.

Pourquoy n’estimons nous vn homme par ce qui est sien? Il a vn grand train, vn beau palais, tant de credit, tant de rente: tout cela est autour de luy, non en luy, =I=, 482.

Pourquoy estimant vn homme l’estimez vous tout enueloppé et empacqueté?

C’est le prix de l’espée que vous cerchez, non de la guaine. Il le faut iuger par luy mesme, non par ses atours. Et comme dit tres-plaisamment vn ancien: Sçauez vous pourquoy vous l’estimez grand? vous y comptez la hauteur de ses patins. La base n’est pas de la statue. Mesurez le sans ses eschaces. Qu’il mette à part ses richesses et honneurs, qu’il se presente en chemise. A il le corps propre à ses functions, sain et allegre? Quelle ame a il? Est elle belle, capable, et heureusement pourueue de toutes ses pieces? Est elle riche du sien, ou de l’autruy?

La fortune n’y a elle que voir? Si les yeux ouuerts elle attend les espées traites: s’il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la bouche, ou par le gosier: si elle est rassise, equable et contente: Plutarque dit qu’il ne trouue point si grande distance de beste à beste, comme il trouue d’homme à homme. Il parle de la suffisance de l’ame et qualitez internes. I’encherirois volontiers: et dirois qu’il y a plus de distance de tel à tel homme, qu’il n’y a de tel homme à telle beste, =I=, 480.

Là où, si nous considerons vn paisan et vn Roy, vn noble et vn villain, vn magistrat et vn homme priué, vn riche et vn pauure, il se presente soudain à nos yeux vn’ extreme disparité, qui ne sont differents par maniere de dire qu’en leurs chausses. Ce ne sont pourtant que peintures, qui ne font aucune dissemblance essentielle. Car comme les ioüeurs de comedie, vous les voyez sur l’eschaffaut faire vne mine de Duc et d’Empereur, mais tantost apres, les voyla deuenuz valets et crocheteurs miserables, qui est leur nayfue et originelle condition, =I=, 484.

Si nous nous amusions par fois à nous considerer, et le temps que nous mettons à contreroller autruy, et à connoistre les choses qui sont hors de nous, que nous l’employissions à nous sonder nous mesmes, nous sentirions aisément combien toute cette nostre contexture est bastie de pieces foibles et defaillantes, =I=, 564.

Ie croy des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l’inconstance. Qui en iugeroit en detail et distinctement, piece à piece, rencontreroit plus souuent à dire vray, =I=, 602.

Il y a quelque apparence de faire iugement d’vn homme, par les plus communs traicts de sa vie; mais veu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m’a semblé souuent que les bons autheurs mesmes ont tort de s’opiniastrer à former de nous vne constante et solide contexture. Ils choisissent vn air vniuersel, et suyuant cette image, vont rengeant et interpretant toutes les actions d’vn personnage, et s’ils ne les peuuent assez tordre, les renuoyent à la dissimulation, =I=, 600.

Pour iuger d’vn homme, il faut suiure longuement et curieusement sa trace: si la constance ne s’y maintient de son seul fondement, si la varieté des occurrences luy faict changer de pas, (ie dy de voye: car le pas s’en peut ou haster, ou appesantir) laissez le courre: celuy là s’en va auau le vent, =I=, 610.

Sauf l’ordre, la moderation, et la constance, i’estime que toutes choses soient faisables par vn homme bien manque et deffaillant en gros. A cette cause, il faut pour iuger bien à poinct d’vn homme, principalement contreroller ses actions communes, et le surprendre en son à tous les iours, =II=, 590.

Ce n’est pas tour de rassis entendement, de nous iuger simplement par nos actions de dehors: il faut sonder iusqu’au dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle, =I=, 612.

Chaque parcelle, chasque occupation de l’homme, l’accuse, et le montre La sagesse ne force pas nos conditions naturelles. Tant sage qu’il voudra, c’est vn homme: qu’est il plus caduque, plus miserable, et plus de neant? Il faut qu’il sille les yeux au coup qui le menasse: il faut qu’il fremisse planté au bord d’vn precipice, comme vn enfant: Nature ayant voulu se reseruer ces legeres marques de son authorité, inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique: pour luy apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit à la honte, il gemit à la colique, sinon d’une voix desesperée et esclatante, au moins d’vne voix cassée et enroüée, =I=, 624.

Comme si la bonne fortune estoit incompatible auec la bonne conscience: les hommes ne se rendent gents de bien, qu’en la mauuaise, =III=, 380.

L’homme en tout et par tout, n’est que rappiessement et bigarrure, =II=, 540.

Nostre estre est simenté de qualitez maladiues: l’ambition, la ialousie, l’enuie, la vengeance, la superstition, le desespoir, logent en nous, d’vne si naturelle possession, que l’image s’en recognoist aussi aux bestes. Desquelles qualitez, qui osteroit les semences en l’homme, destruiroit les fondamentales conditions de nostre vie, =III=, 80.

La peste de l’homme c’est l’opinion de sçauoir, =II=, 204.

Voulez vous vn homme sain, le voulez vous reglé, et en ferme et seure posture? affublez le de tenebres d’oisiueté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous assagir: et nous esblouir, pour nous guider, =II=, 212.

Parmy les conditions humaines, cette-cy est assez commune, de nous plaire plus des choses estrangeres que des nostres, et d’aymer le remuement et le changement, =III=, 380.

En aucune chose l’homme ne sçait s’arrester au poinct de son besoing.

De volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu’il n’en peut estreindre. Son auidité est incapable de moderation, =III=, 550.

Les hommes sont si formez à l’agitation et ostentation, que la bonté, la moderation, l’equabilité, la constance, et telles qualitez quietes et obscures, ne se sentent plus, =III=, 520.

La saincte Parole declare miserables ceux d’entre nous, qui s’estiment: Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu’as-tu à te glorifier? =II=, 222.

Ie ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous, comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sotise: nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d’inanité: nous ne sommes pas si miserables, comme nous sommes vils, =I=, 556.

Il suffit à l’homme de brider et moderer ses inclinations: car de les emporter, il n’est pas en luy, =I=, 624.

Nous faisons trop de cas de nous, il semble que l’vniuersité des choses souffre aucunement de nostre aneantissement, =II=, 420.

Dieu a faict l’homme semblable à l’ombre, de laquelle qui iugera, quand par l’esloignement de la lumiere elle sera esuanouye? =II=, 222.

Les hommes vont ainsin. On laisse les loix, et preceptes suiure leur voye, nous en tenons vne autre, =III=, 460.

Il n’y a point de beste au monde tant à craindre à l’homme, que l’homme, =II=, 536.

I’ay veu des coquins, pour garantir leur vie, accepter de pendre leurs amis et consorts, ie les ay tenus de pire condition que les pendus, =III=, 98.

Il n’est rien si beau et legitime, que de faire bien l’homme et Le pire estat de l’homme, c’est où il pert la connoissance et gouuernement de soy, =I=, 644.

HONNÊTETÉ.

Vn cœur genereux ne doit point desmentir ses pensées: il se veut faire voir iusques au dedans: tout y est bon, ou aumoins, tout y est humain, =II=, 492.

On argumente mal l’honneur et la beauté d’vne action, par son vtilité: et conclud-on mal, d’estimer que chacun y soit obligé, et qu’elle soit honeste à chacun, si elle est vtile, =III=, 106.

Ne craignons point d’estimer qu’il y a quelque chose illicite contre les ennemys mesmes: que l’interest commun ne doibt pas tout requerir de tous, contre l’interest priué: et que toutes choses ne sont pas loisibles à vn homme de bien, pour le seruice de son Roy, ny de la cause generale et des loix, =III=, 104.

Voyla pourquoy en cette incertitude et perplexité, que nous apporte l’impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode, pour les difficultez que les diuers accidens et circonstances de chaque chose tirent: le plus seur, quand autre consideration ne nous y conuieroit, est à mon aduis de se rejetter au party, où il y a plus d’honnesteté et de iustice: et puis qu’on est en doute du plus court chemin, tenir tousiours le droit, =I=, 194.

Il est loysible à vn homme d’honneur, de parler ainsi que les Lacedemoniens, deffaicts par Antipater, sur le poinct de leurs accords: Vous nous pouuez commander des charges poisantes et dommageables autant qu’il vous plaira: mais de honteuses, et deshonnestes, vous perdrez vostre temps de nous en commander. Chacun doit auoir iuré à soy mesme, ce que les Roys d’Ægypte faisoient solennellement iurer à leurs iuges, qu’ils ne se desuoyeroient de leur conscience, pour quelque commandement qu’eux mesmes leur en fissent. A telles commissions il y a note euidente d’ignominie, et condemnation, =III=, 92.

IGNORANCE.

L’ignorance qui se sçait, qui se iuge, et qui se condamne, ce n’est pas vne entiere ignorance. Pour l’estre, il faut qu’elle s’ignore Ce n’est pas sans raison, que nous attribuons à simplesse et ignorance, la facilité de croire et de se laisser persuader, =I=, 288.

IMAGINATION.

La iouyssance, et la possession, appartiennent principalement à l’imagination. Elle embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu’elle va querir, que ce que nous touchons, =III=, 434.

Nostre discours est capable d’estoffer cent autres mondes, et d’en trouuer les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze. Laissez le courre: il bastit aussi bien sur le vide que sur le plain, et de l’inanité que de matiere, =III=, 528.

Que de choses nous semblent plus grandes par imagination, que par effect, =I=, 668.

Nous embrassons et ceux qui ont esté, et ceux qui ne sont point encore, non que les absens, =III=, 436.

Nous tressuons, nous tremblons, nous pallissons, et rougissons aux secousses de nos imaginations. Chacun en est heurté, aucuns en sont Nous auons raison de faire valoir les forces de nostre imagination: car tous nos biens ne sont qu’en songe, =II=, 204.

Les bestes mesmes se voyent comme nous, subiectes à la force de IMMORTALITÉ DE L’AME.

Sans l’immortalité des ames, il n’y auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est vne consideration de merueilleux credit au monde: et c’est vne tres-vtile impression, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l’humaine iustice, demeurent tousiours en butte à la diuine, qui les poursuyura, voire apres la mort des coupables, =II=, 322.

Le fruict de l’immortalité, consiste en la iouyssance de la beatitude eternelle. Confessons ingenuement, que Dieu seul nous l’a dict, et la foy: car leçon n’est-ce pas de Nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce priuilege diuin: qui verra l’homme, sans le flatter, il n’y verra ny efficace, ny faculté, qui sente autre chose que la mort et la terre, =II=, 324.

IMPOSTURE.

Le vray champ et subiect de l’imposture, sont les choses inconnües: l’estrangeté mesme donne credit, =I=, 376.

Il n’est rien creu si fermement, que ce qu’on sçait le moins, ny gens si asseurez, que ceux qui nous content des fables, =I=, 376.

INDÉPENDANCE.

I’essaye à auoir expres besoing de nul, =III=, 420.

Ie hay les morceaux que la necessité me taille. Toute commodité me tiendroit à la gorge, de laquelle seule i’aurois à despendre, =III=, 460.

On iouyt bien plus librement, et plus gayement, des biens empruntez: quand ce n’est pas vne iouyssance obligee et contrainte par le besoing: et qu’on a, et en sa volonté, et en sa fortune, la force et les moyens Ie fuis à me submettre à toute sorte d’obligation. Mais sur tout, à celle qui m’attache, par deuoir d’honneur. Ie ne trouue rien si cher,