SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV (French)

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suitte du plaisir. Le monde faict au rebours, et ne pense rien vtile, qui ne soit penible. La facilité luy est suspecte, =III=, 642.

Sinon l’allegresse, aumoins la contenance rassise des assistans, est propre, pres d’vn sage malade. Pour se voir en vn estat contraire, il n’entre point en querelle auec la santé. Il luy plaist de la contempler en autruy, forte et entiere; et en iouyr au moins par compagnie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne reiecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuit les entretiens communs, =III=, 442.

Les maladies se coniurent mieux par courtoisie, que par brauerie. Il faut souffrir doucement les loix de nostre condition. Nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute MARIAGE.

Le mariage, outre ce que c’est vn marché qui n’a que l’entree libre, de duree contrainte et forcee, dependant d’ailleurs que de nostre vouloir: il y suruient mille fusees estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d’vne viue affection, =I=, 302.

Il n’est plus temps de regimber quand on s’est laissé entrauer. Il faut prudemment mesnager sa liberté: mais depuis qu’on s’est submis à l’obligation, il s’y faut tenir soubs les loix du debuoir commun, Vn mariage plein d’accord et de bonne conuenance, peut ne pas tousiours presenter beaucoup de loyauté: il n’est pas impossible de se rendre aux efforts de l’amour, et ce neantmoins reseruer quelque deuoir enuers le mariage: on le peut blesser, sans le rompre tout à faict, =II=, 202.

La beauté, l’oportunité, la destinee (car la destinee y met aussi la main) l’ont attachée à vn estranger: non pas si entiere peut estre, qu’il ne luy puisse rester quelque liaison par où elle tient encore à son mary, =III=, 202.

On ne se marie pas pour soy, quoy qu’on die: on se marie autant ou plus, pour sa posterité, pour sa famille. L’vsage et l’interest du mariage touche nostre race, bien loing par delà nous. Pourtant me plaist cette façon, qu’on le conduise plustost par main tierce, que par les propres: et par le sens d’autruy, que par le sien. Tout cecy, combien à l’opposite des conuentions amoureuses? =III=, 194.

Ie trouue peu d’aduancement à vn homme de qui les affaires se portent bien, d’aller chercher vne femme qui le charge d’vn grand dot; il n’est point de debte estrangere qui apporte plus de ruyne aux maisons, =II=, 40.

C’est vne religieuse liaison et deuote que le mariage: voyla pourquoy le plaisir qu’on en tire, ce doit estre vn plaisir retenu, serieux et meslé à quelque seuerité: ce doit estre vne volupté aucunement prudente et consciencieuse, =I=, 346.

Confessons le vray, il n’en est guere d’entre nous, qui ne craigne plus la honte, qui luy vient des vices de sa femme, que des siens: qui ne se soigne plus (esmerueillable charité) de la conscience de sa bonne espouse, que de la sienne propre: qui n’aymast mieux estre voleur et sacrilege, et que sa femme fust meurtriere et heretique, que si elle n’estoit plus chaste que son mary. Inique estimation de vices, =III=, 216.

Celuy là s’y entendoit, ce me semble, qui dit qu’vn bon mariage se dressoit d’vne femme aueugle, auec vn mary sourd, =III=, 236.

Les aigreurs comme les douceurs du mariage se tiennent secrettes par les sages, =III=, 234.

Bonne femme et bon mariage, se dit, non de qui l’est, mais duquel on se taist, =II=, 234.

I’ay auec despit, veu des maris hayr leurs femmes, de ce seulement, qu’ils leur font tort. Aumoins ne les faut il pas moins aymer, de nostre faute: par repentance et compassion aumoins, elles nous en deuroient estre plus cheres, =III=, 204.

Le mariage est vn marché plein de tant d’espineuses circonstances, qu’il est malaisé que la volonté d’vne femme, s’y maintienne entiere long temps. Les hommes, quoy qu’ils y soyent auec vn peu meilleure condition, y ont trop affaire. La touche d’vn bon mariage, et sa vraye preuue, regarde le temps que la societé dure; si elle a esté constamment douce, loyalle, et commode, =II=, 662.

Ce qu’il s’en voit si peu de bons, est signe de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n’est point de plus belle piece en notre societé. Nous ne nous en pouuons passer, et l’allons auillissant. Il en aduient ce qui se voit aux cages, les oyseaux qui en sont dehors, desesperent d’y entrer; et d’vn pareil soing en sortir, ceux qui sont au dedans, =III=, 200.

Socrates, enquis, qui estoit plus commode, prendre, ou ne prendre point de femme: Lequel des deux, dit-il, on face, on s’en repentira, =III=, 200.

Ie ne voy point de mariages qui faillent plustost, et se troublent que ceux qui s’acheminent par la beauté, et desirs amoureux. Il y faut des fondemens plus solides, et plus constans, et y marcher d’aguet: cette boüillante allegresse n’y vaut rien, =III=, 196.

Peu de gens ont espousé des amies qui ne s’en soient repentis, =III=, 202.

I’ay veu de mon temps en quelque bon lieu, guerir honteusement et deshonnestement, l’amour, par le mariage: les considerations sont trop autres, =III=, 202.

Le mariage est vn nom d’honneur et dignité, non de folastre et lasciue Il faut, dit Aristote, toucher sa femme prudemment et seuerement, de peur qu’en la chatouillant trop lasciuement, le plaisir ne la face sortir hors des gons de raison, =III=, 196.

Les plaisirs mesmes des maris à l’accointance de leurs femmes, sont reprouuez, si la moderation n’y est obseruée: il y a dequoy faillir en licence et desbordement en ce subiect là, comme en vn subiect illegitime. Ces encheriments deshontez, que la chaleur premiere nous suggere en ce ieu, sont non indecemment seulement, mais dommageablement employez enuers noz femmes. Qu’elles apprennent l’impudence au moins d’vne autre main. Elles sont tousiours assez esueillées pour nostre besoing, =I=, 346.

Les mariez, le temps estant tout leur, ne doiuent ny presser ny taster leur entreprinse, s’ils ne sont prests. Et vault mieux faillir indecemment, à estreiner la couche nuptiale, pleine d’agitation et de fieure, attendant vne et vne autre commodité plus priuée et moins allarmée, que de tomber en vne perpetuelle misere, pour s’estre estonné et desesperé du premier refus, =I=, 142.

La liberalité des dames est trop profuse au mariage, et esmousse la poincte de l’affection et du desir, =III=, 204.

Vne trop continuelle assistance, et l’assiduité blesse: chacun sent par experience, que la continuation de se voir, ne peut representer le plaisir que lon sent à se desprendre, et reprendre à secousses, =III=, 434.

L’amitié a les bras assez longs, pour se tenir et se ioindre, d’vn coin de monde à l’autre: et specialement celle de mari à femme, où il y a vne continuelle communication d’offices, qui en reueillent l’obligation et la souuenance, =III=, 434.

Le mariage a pour sa part, l’vtilité, la iustice, l’honneur, et la constance: vn plaisir plat, mais plus vniuersel. L’amour se fonde au seul plaisir: et l’a de vray plus chatouilleux, plus vif, et plus aigu: vn plaisir attizé par la difficulté: il y faut de la piqueure et de la cuison. Ce n’est plus amour, s’il est sans fleches et sans feu, =III=, 204.

Vn bon mariage, s’il en est, refuse la compagnie et conditions de l’amour: il tasche à representer celles de l’amitié. C’est vne douce societé de vie, pleine de constance, de fiance, et d’vn nombre infiny d’vtiles et solides offices, et obligations mutuelles. Aucune femme qui en sauoure le goust, ne voudroit tenir lieu de maistresse à son mary. Si elle est logee en son affection, comme femme, elle y est bien plus honorablement et seurement logee. Quand il fera l’esmeu ailleurs, et l’empressé, qu’on luy demande pourtant lors, à qui il aymeroit mieux arriuer vne honte, ou à sa femme ou à sa maistresse, de qui la desfortune l’affligeroit le plus, à qui il desire plus de grandeur: ces demandes n’ont aucun doubte en vn mariage sain, =III=, 198.

L’amour hait qu’on se tienne par ailleurs que par luy, et se mesle laschement aux accointances qui sont dressees et entretenues soubs autre titre: comme est le mariage, =III=, 194.

Ie me mariay à trente trois ans, et louë l’opinion de trente cinq, qu’on dit estre d’Aristote. Platon ne veut pas qu’on se marie auant les trente, =II=, 26.

MÉDECIN, MÉDECINE (MAUX, MALADIE).

Il y auoit en Ægypte vne loy plus iuste, par laquelle le medecin prenoit son patient en charge les trois premiers iours, aux perils et fortunes du patient: mais les trois iours passez, c’estoit aux siens propres, =III=, 42.

L’experience est proprement sur son fumier au subiect de la medecine, où la raison luy quitte la place. Tybère disoit, que quiconque auoit vescu vingt ans, se deuoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles ou salutaires, et se sçauoir conduire sans medecine. Et le pouuoit auoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples soigneusement, et comme vn tres principal estude, l’estude de leur santé, adioustoit, qu’il estoit malaisé, qu’vn homme d’entendement, prenant garde à ses exercices, à son boire et à son manger, ne discernast mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauuais, =III=, 628.

C’est de mal’heur que la science la plus importante qui soit en nostre vsage, comme celle qui a charge de nostre conseruation et santé, soit la plus incertaine, la plus trouble, et agitée de plus de changemens, =III=, 46.

Les Ægyptiens auoient raison de reiecter ce general mestier de medecin, et descoupper cette profession à chaque maladie, à chasque partie du corps son œuurier. Cette partie en estoit bien plus proprement et moins confusement traictée, de ce qu’on ne regardoit qu’à elle specialement.

Les nostres ne s’aduisent pas, que, qui pouruoid à tout, ne pouruoid à rien: que la totale police de ce petit monde, leur est indigestible, =III=, 54.

L’art de medecine, n’est pas si resolue, que nous soyons sans authorité, quoy que nous facions. Elle change selon les climats, et selon les Lunes: selon Fernel et selon l’Escale. Si vostre medecin ne trouue bon, que vous dormez, que vous vsez de vin, ou de telle viande: ne vous chaille: ie vous en trouueray vn autre qui ne sera pas de son aduis. La diuersité des arguments et opinions medicinales, embrasse toute sorte de formes, =III=, 644.

Qui vid iamais medecin se seruir de la recepte de son compagnon, sans y retrancher ou adiouster quelque chose? Ils trahissent assez par là leur art: et nous font voir qu’ils y considerent plus leur reputation, et par consequent leur profit, que l’interest de leurs patiens. Celuy là de leurs docteurs est plus sage, qui leur a anciennement prescript, qu’vn seul se mesle de traicter vn malade: car s’il ne fait rien qui vaille, le reproche à l’art de la medecine, n’en sera pas fort grand pour la faute d’vn homme seul: et au rebours, la gloire en sera grande, s’il vient à bien rencontrer: là où quand ils sont beaucoup, ils descrient à tous les coups le mestier: d’autant qu’il leur aduient de faire plus souuent mal que bien, =III=, 46.

Platon auoit raison de dire, que pour estre vray medecin, il seroit necessaire que celuy qui l’entreprendroit, eust passé par toutes les maladies, qu’il veut guerir, et par tous les accidens et circonstances dequoy il doit iuger. C’est raison qu’ils prennent la verole, s’ils la veulent sçauoir penser. Vrayment ie m’en fierois à celuy là. Car les autres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant assis, sur sa table, et y faict promener le modele d’vn nauire en toute seurté. Iettez-le à l’effect, il ne sçait par où C’est vne bonne regle en leur art, qu’il faut que la foy du patient, preoccupe par bonne esperance et asseurance, leur effect et operation.

Laquelle regle ils tiennent iusques là, que le plus ignorant et grossier medecin, ils le trouuent plus propre à celuy qui a fiance en luy, que le plus experimenté, et incognu, =III=, 44.

Les medecins ployent ordinairement auec vtilité, leurs regles, à la violence des enuies aspres, qui suruiennent aux malades. Ce grand desir ne se peut imaginer, si estranger et vicieux, que Nature ne s’y applique. Et puis, combien est-ce de contenter la fantasie? =III=, 642.

Il n’appartient qu’aux medecins de mentir en toute liberté, puis que notre salut despend de la vanité, et fauceté de leurs promesses, =III=, 42.

Nous ne receuons pas aisément la medecine que nous entendons; non plus que la drogue que nous cueillons. Si les nations, desquelles nous retirons le gayac, la salseperille, et le bois d’esquine, ont des medecins, combien pensons nous par cette mesme recommendation de l’estrangeté, la rareté, et la cherté, qu’ils façent feste de noz choulx, et de nostre persil? car qui oseroit mespriser les choses recherchées de si loing, au hazard d’vne si longue peregrination et si C’est la crainte de la mort et de la douleur, l’impatience du mal, vne furieuse et indiscrete soif de la guerison, qui nous aueugle. C’est pure lascheté qui rend croyance à la medecine si molle et maniable. La plus part pourtant ne croyent pas tant, comme ils endurent et laissent faire, =III=, 66.

On se doit adonner aux meilleures regles, mais non pas s’y asseruir: si seruitude soit vtile. Il n’est rien, où les malades se puissent mettre mieux en seurté, qu’en se tenant coy, dans le train de vie, où ils sont esleuez et nourris. Le changement, quel qu’il soit, estonne et blesse.

Estendons nostre possession iusques aux derniers moyens. Le plus souuent on s’y durcit, en s’opiniastrant, et corrige lon sa complexion, =III=, 640.

MÉDITATION.

Le mediter est vn puissant estude et plein à qui sçait se taster et employer vigoureusement. I’aime mieux forger mon ame, que la meubler.

Il n’est point d’occupation ny plus foible, ny plus forte, que celle MÉMOIRE.

C’est vn outil de merueilleux seruice, que la memoire, et sans lequel le iugement fait bien à peine son office, =II=, 496.

C’est le receptacle et l’estuy de la science, =II=, 500.

La memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui luy plaist. Il n’est rien qui imprime si viuement quelque chose en nostre souuenance, que le desir de l’oublier. C’est vne bonne maniere de donner en garde, et d’empreindre en nostre ame quelque chose, que de la solliciter de la perdre, =II=, 216.

Ce n’est pas sans raison qu’on dit, que qui ne se sent point assez ferme de memoire, ne se doit pas mesler d’estre menteur, =I=, 62.

Le manque de memoire est vn mal duquel principallement i’ay tiré la raison de corriger vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir est l’ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s’empestre des negotiations du monde, =I=, 60.

MÉNAGE (FEMME, MARIAGE).

La plus vtile et honnorable science et occupation à vne mere de famille, c’est la science du mesnage. I’en vois quelqu’vne auare; de mesnagere, fort peu. C’est sa maistresse qualité, et qu’on doibt chercher, auant toute autre: comme le seul douaire qui sert à ruyner ou sauuer nos maisons, =III=, 432.

Il est ridicule et iniuste, que l’oysiueté de nos femmes, soit entretenuë de nostre sueur et trauail. Ie vois auec despit en plusieurs mesnages, monsieur reuenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, enuiron midy, que madame est encore apres à se coiffer et attiffer, en son cabinet, =III=, 432.

Les inconuenients ordinaires ne sont iamais legers. Ils sont continuels et irreparables, quand ils naissent des membres du mesnage, continuels et inseparables, =III=, 386.

A mesure que ces espines domestiques sont drues et desliees, elles nous mordent plus aigu, et sans menace, nous surprenant facilement à Il y a quelque commodité à commander, fust ce dans vne grange, et à estre obey des siens. Mais c’est vn plaisir trop vniforme et languissant. Et puis il est par necessité meslé de plusieurs pensements Ie suis chez moy, respondant de tout ce qui va mal, =III=, 394.

Il y a tousiours quelque piece qui va de trauers. Les negoces, tantost d’vne maison, tantost d’vne autre, vous tirassent. Vous esclairez toutes choses de trop pres. Votre perspicacité vous nuict icy comme si fait elle assez ailleurs. Ie me desrobe aux occasions de me fascher: et me destourne de la cognoissance des choses, qui vont mal. Et si ne puis tant faire, qu’à toute heure ie ne heurte chez moy, en quelque rencontre, qui me desplaise. Et les fripponneries, qu’on me cache le plus, sont celles que ie sçay le mieux. Il en est que pour faire moins mal, il faut ayder soy mesme à cacher. Vaines pointures: vaines par fois, mais tousiours pointures. Les plus menus et graisles empeschemens, sont les plus persans, =III=, 384.

C’est pitié, d’estre en lieu où tout ce que vous voyez, vous embesongne, et vous concerne, =III=, 186.

La plus sotte contenance d’vn Gentilhomme en sa maison, c’est lors de la visitation et assemblee de ses amis, de le voir empesché du train de sa police: parler à l’oreille d’vn valet, en menacer vn autre des yeux.

Elle devroit couler insensiblement, et representer vn cours ordinaire, =III=, 394.

MENSONGE.

En verité le mentir est vn maudit vice. Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les vns aux autres que par la parole, =I=, 64.

C’est vn vilain vice, c’est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de craindre les hommes. Car que peut on imaginer plus vilain, que d’estre couart à l’endroit des hommes, et braue à l’endroit de Dieu? =II=, 526.

Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parolle, celuy qui la fauce, trahit la societé publique. C’est le seul vtil, par le moyen duquel se communiquent noz volontez et noz pensées: c’est le truchement de nostre ame: s’il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons plus. S’il nous trompe, il rompt tout nostre commerce, et dissoult toutes les liaisons de nostre police, =II=, 526.

La menterie seule, et vn peu au dessous, l’opiniastreté, me semblent estre celles desquelles on deuroit à toute instance combattre la naissance et le progrez, elles croissent quand et eux: et depuis qu’on a donné ce faux train à la langue, c’est merueille combien il est impossible de l’en retirer, =I=, 64.

Le premier traict de la corruption des mœurs, c’est le bannissement de la verité; l’estre veritable, est le commencement d’vne grande vertu, =II=, 526.

C’est office de magnanimité, hayr et aymer à descouuert: iuger, parler auec toute franchise: et au prix de la verité, ne faire cas de Nostre verité de maintenant, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autruy: comme nous appellons monnoye, non celle qui est loyalle seulement, mais la fauce aussi, qui a mise, =II=, 526.

Ie ne sçay quelle commodité ils attendent de se faindre et contrefaire sans cesse: si ce n’est, de n’en estre pas creus, lors mesmes qu’ils disent verité. Cela peut tromper vne fois ou deux et tient advertis ceux qui ont à les pratiquer, que ce n’est que piperie et mensonge Il ne faut pas tousiours dire tout, car ce seroit sottise. Mais ce qu’on dit, il faut qu’il soit tel qu’on le pense: autrement, c’est Celui qui dit vray, par ce qu’il y est d’ailleurs obligé, et par ce qu’il sert: et qui ne craind point à dire mensonge, quand il n’importe à personne, il n’est pas veritable suffisamment, =II=, 492.

La verité n’a qu’vn visage, le reuers de la verité a cent mille figures, et vn champ indefiny; le bien est certain et finy, le mal infiny et incertain; mille routtes desuoyent du blanc: vne y va, =I=, 64.

Ie me fay plus d’iniure en mentant, que ie n’en fay à celuy, de qui ie mens, =II=, 514.

Nous sommes mieux en la compagnie d’vn chien cognu, qu’en celle d’vn homme, duquel le langage nous est inconnu; combien est le langage faux moins sociable que le silence? =I=, 64.

MIRACLES (CRÉDULITÉ, CROYANCES).

Si nous appelons monstres ou miracles, ce où nostre raison ne peut aller, combien s’en presente il continuellement à nostre veuë, =I=, 290.

Les miracles sont, selon l’ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon l’estre de la nature, =I=, 162.

Nous n’auons que faire d’aller trier des miracles et des difficultez estrangeres: il me semble que parmy les choses que nous voyons ordinairement, il y a des estrangetez si incomprehensibles, qu’elles surpassent toute la difficulté des miracles, =III=, 40.

I’ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu’ils s’estouffent en naissant, nous ne laissons pas de preuoir le train qu’ils eussent pris, s’ils eussent vescu leur aage. Car il n’est que de trouuer le bout du fil, on en desuide tant qu’on veut. Et y a plus loing, de rien, à la plus petite chose du monde, qu’il y a de celle là, iusques à la plus grande, =III=, 528.

On est pardonnable, de mescroire vne merueille, autant au moins qu’on peut en destourner et elider la verification, par voye non merueilleuse: et il vaut mieux pancher vers le doute, que vers l’asseurance, és choses de difficile preuue, et dangereuse creance, =III=, 538.

MODÉRATION.

La moderation est vertu bien plus affaireuse, que n’est la souffrance, =II=, 646.

Au mesnage, à l’estude, à la chasse, et tout autre exercice, il faut donner iusques aux derniers limites du plaisir; et garder de s’engager plus auant, ou la peine commence à se mesler parmy, =I=, 426.

La temperance est moderatrice, non aduersaire des voluptés, =III=, 698.

Mon mestier et mon art, c’est viure, =I=, 680.

I’ayme la vie, et la cultiue, telle qu’il a pleu à Dieu nous Pour me sentir engagé à vne forme, ie n’y oblige pas le monde, comme chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie: et au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la ressemblance en nous, =I=, 198.

Ie m’attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m’eslongne guere du port, =II=, 490.

Où ma volonté se prend auec trop d’appetits, ie me penche à l’opposite de son inclination. Comme ie la voy se plonger et enyurer de son vin, ie fuis à nourrir son plaisir si auant, que ie ne l’en puisse plus r’auoir sans perte sanglante, =III=, 506.

Pour moy, ie louë vne vie glissante, sombre et muette, =III=, 520.

M’aymerois à l’auanture mieux, deuxiesme ou troisiesme à Perigueux, que premier à Paris: au moins sans mentir, mieux troisiesme à Paris, que premier en charge, =III=, 322.

Les passions, me sont autant aisées à euiter, comme elles me sont Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes. I’arresterois bien vn trouble, sans me troubler, et chastierois vn desordre sans alteration. Ay-ie besoing de cholere, et d’inflammation? ie l’emprunte, Le bon heur m’est vn singulier aiguillon, à la moderation, et modestie.

La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me ploye, la crainte me roydit, =III=, 380.

Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires estrangeres, i’ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye; de m’en charger, non de les incorporer: de m’en soigner, ouy; de m’en passionner, nullement: i’y regarde, mais ie ne les couue point, =III=, 484.

I’ay peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy, de la largeur d’vne ongle, et me donner à autruy sans m’oster à moy, =III=, 492.

Le Maire et Montaigne ont tousiours esté deux, d’vne separation bien claire.

Mon pere auoit ouy dire, qu’il se falloit oublier pour le prochain; que le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general.

La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l’vsage de la societé publique. Ils ont pensé faire vn bel effect, de nous destourner et distraire de nous; presupposans que nous n’y tinsions que trop, et d’vne attache trop naturelle; et n’ont espargné rien à dire pour cette fin. Car il n’est pas nouueau aux sages, de prescher les choses comme elles seruent, non comme elles sont, =III=, 490.

Sauf la santé et la vie, il n’est chose pourquoy ie vueille ronger mes ongles, et que ie vueill’ acheter, au prix du tourment d’esprit et de la contrainte, =II=, 484.

L’absence de memoire est vn mal duquel principallement i’ay tiré la raison de corriger vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir est l’ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s’empestre des negotiations du monde, =I=, 60.

Les Princes me donnent prou, s’ils ne m’ostent rien: et me font assez de bien, quand ils ne me font point de mal: c’est tout ce que i’en Ie ne veux estre tenu seruiteur, ni si affectionné ny si loyal, qu’on me treuue bon à trahir personne. Qui est infidelle à soy-mesme, l’est excusablement à son maistre, =III=, 88.

Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m’est donné: et ce pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude. Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Ie crois bien. Pour ceux-cy, ie ne donne que de l’argent: pour les autres, ie me donne moy-mesme, =III=, 416.

Ce qui a esté fié à mon silence, ie le cele religieusement: mais ie prens à celer le moins que ie puis. C’est vne importune garde, du secret des autres, à qui n’en a que faire, =III=, 86.

Ie ne dis rien à l’vn, que ie ne puisse dire à l’autre, à son heure, l’accent seulement vn peu changé: et ne rapporte que les choses ou indifferentes, ou cogneuës, ou qui seruent en commun, =III=, 88.

Ie ne hay pas seulement à piper, mais ie hay aussi qu’on se pipe en moy: ie n’y veux pas seulement fournir de matiere et d’occasion, =III=, 80.

Ie sçay bien dire: Il faict meschamment cela, et vertueusement cecy, =III=, 502.

Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la ciuilité et la raison me prohiboient de reprendre à descouuert, m’en suis-ie desgorgé, non, sans dessein de publique instruction en ces verges poëtiques qui s’impriment encore mieux en papier, qu’en la chair viue, =III=, 524.

Quand pour sa droiture ie ne suyurois le droit chemin, ie le suyurois pour auoir trouué par experience, qu’au bout du compte, c’est communement le plus heureux, et le plus vtile, =III=, 452.

I’aymeroy bien plus cher, rompre la prison d’vne muraille, et des loix, que de ma parole, =III=, 416.

Ie promets volontiers vn peu moins de ce que ie puis, et de ce que Ie me contente de iouïr le monde, sans m’en empresser: de viure vne vie, seulement excusable: et qui seulement ne poise, ny à moy, ny à autruy, =III=, 390.

Ma forme essentielle, est propre à la communication, et à la production: ie suis tout au dehors et en euidence, nay à la societé et Les hommes, de la societé et familiarité desquels ie suis en queste, sont ceux qu’on appelle honnestes et habiles hommes, =III=, 146.

Ie cherche à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment, que de ceux qui me craignent. C’est vn plaisir fade et nuisible, d’auoir affaire à gens qui nous admirent et facent place, =III=, 338.

I’ayme entre les galans hommes, qu’on s’exprime courageusement: que les mots aillent où va la pensee. Il nous faut fortifier l’ouye, et la durcir, contre cette tendreur du son ceremonieux des parolles. I’ayme vne societé, et familiarité forte, et virile: vne amitié, qui se flatte en l’aspreté et vigueur de son commerce: comme l’amour, és morsures et esgratigneures sanglantes, =III=, 336.

Aux propos que ie ne puis traicter sans interest, et sans emotion, ie ne m’y mesle, si le deuoir ne m’y force, =III=, 506.

On a dequoy couler plus incurieusement, en la pauureté, qu’en L’immoderation vers le bien mesme, si elle ne m’offense, elle L’archer qui outrepasse le blanc, faut comme celuy, qui n’y arriue pas, =I=, 344.

Les yeux me troublent à monter à coup, vers vne grande lumiere Celuy qui se porte plus moderément enuers le gain, et la perte, il est tousiours chez soy. Moins il se pique et passionne au ieu, il le conduit d’autant plus auantageusement et seurement, =III=, 494.

Il est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects Ie vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu’en vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l’attrempance, et la fuite de la nouuelleté et de l’estrangeté. Toutes les voyes extrauagantes me faschent, =II=, 322.

MODES.

Nos Roys peuuent tout en telles reformations externes: leur inclination y sert de loy. Le reste de la France prend pour regle la regle de la Cour, =I=, 498.

Ie me plains de la particuliere indiscretion, de notre peuple, de se laisser si fort piper et aueugler à l’authorité de l’vsage present, qu’il soit capable de changer d’opinion et d’aduis tous les mois, s’il plaist à la coustume: et qu’il iuge si diuersement de soy-mesme, =I=, 544.

MŒURS.

La moins dedeignable condition de gents, me semble estre, celle qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir vn commerce plus reglé.

Les mœurs et les propos des paysans, ie les trouue communement plus ordonnez selon la prescription de la vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes, =II=, 518.

Ceux qui ont essaié de r’auiser les mœurs du monde, de mon temps, par nouuelles opinions, reforment les vices de l’apparence, ceux de l’essence ils les laissent là, s’ils ne les augmentent. Et Toute estrangeté et particularité en noz mœurs et conditions est euitable, comme ennemie de societé, =I=, 268.

On dict bien vray, qu’vn honneste homme, c’est vn homme meslé, =III=, 454.

Entre nous, ce sont choses en ce monde que i’ay tousiours veuës de singulier accord: les opinions supercelestes, et les mœurs MONDE.

Si nous voyions autant du monde, comme nous n’en voyons pas, nous apperceurions, comme il est à croire, vne perpetuelle multiplication et vicissitude de formes. Il n’y a rien de seul et de rare, eu esgard à Nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance, =III=, 304.

Quand tout ce qui est venu par rapport du passé, iusques à nous, seroit vray, et seroit sçeu par quelqu’vn, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré, =III=, 304.

MONTAIGNE (MÉNAGE, MORT, ETC.).

Si ma fortune m’eust faict naistre pour tenir quelque rang entre les hommes, i’eusse esté ambitieux de me faire aymer: non de me faire craindre ou admirer, =III=, 424.

Les Princes n’ayment guere les discours fermes, ny moy à faire des comptes, =II=, 476.

Il n’y a point d’vtilité, pour laquelle ie me permette de mentir, =III=, 86.

Ceux qui ont merité de moy, de l’amitié et de la recognoissance, ne l’ont iamais perdue pour n’y estre plus: ie les ay mieux payez, et plus soigneusement, absens et ignorans. Ie parle plus affectueusement de mes amis, quand il n’y a plus de moyen qu’ils le sçachent, =III=, 474.

Ie sçay bien ce que ie fuis, mais non pas ce que ie cherche, =III=, 426.

La medecine se forme par exemples et experience: aussi fait mon opinion, =III=, 32.

Ie hay la pauureté à pair de la douleur, =III=, 392.

Ie fay peu de part à ma prudence, de ma conduite: ie me laisse volontiers mener à l’ordre public du monde, =II=, 508.

I’ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy, ce qui estoit fortune; et estimer aduantage de courage et de patience, ce qui estoit aduantage de iugement et opinion; et m’attribuer vn tiltre pour autre; tantost à mon gain, tantost à ma perte, =II=, 94.

Ma consultation esbauche vn peu la matiere, et la considere legerement par ses premiers visages: le fort et principal de la besogne, i’ay accoustumé de le resigner au ciel, =III=, 356.

Ie pense auoir les opinions bonnes et saines, mais qui n’en croit autant des siennes? =II=, 510.

Ie n’ay point cette erreur commune, de iuger d’vn autre selon que ie suis. I’en croy aysément des choses diuerses à moy, =I=, 398.

Ie suis diuers à cette façon commune: et me deffie plus de la suffisance quand ie la vois accompagnée de grandeur de fortune, et de recommandation populaire, =III=, 358.

Ie ne presume les vices qu’apres que ie les aye veuz: et m’en fie plus aux ieunes, que i’estime moins gastez par mauuais exemple, =III=, 390.

Ie demande en general les liures qui vsent des sciences, non ceux qui les dressent, =I=, 74.

Les paroles redites, ont comme autre son, autre sens. Aussi ne hay-ie Ie ne cherche aux liures qu’à m’y donner du plaisir par vn honneste amusement: ou si i’estudie, ie n’y cherche que la science, qui traicte de la connoissance de moy-mesmes, et qui m’instruise à bien mourir et à bien viure, =II=, 62.

I’ayme l’ordre et la netteté, au prix de l’abondance: et regarde chez moy exactement à la necessité, peu à la parade, =III=, 394.

Ie treuue laid, qu’on entretienne ses hostes, du traictement qu’on leur Les voyages ne me blessent que par la despence, qui est grande, et outre mes forces, =III=, 384.

Qui desirera du bien à son païs comme moy, sans s’en vlcerer ou maigrir, il sera desplaisant, non pas transi, de le voir menassant, ou sa ruine, ou vne durée non moins ruineuse, =III=, 510.

Absent, ie me despouille de tous tels pensemens: et sentirois moins lors la ruyne d’vne tour, que ie ne fais present, la cheute d’vne ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence, elle souffre, comme celle d’vn vigneron. Vne rene de trauers à mon cheual, vn bout d’estriuiere qui batte ma iambe, me tiendront tout vn iour en eschec. I’esleue assez mon courage à l’encontre des inconueniens, les yeux, ie ne puis, =III=, 392.

Mon election est d’eschapper, et me desrober à cette tempeste. Qu’il faille se cacher, ou suyure le vent: ce que i’estime loisible, quand la raison ne guide plus, =III=, 470.

I’eschappe. Mais il me desplaist que ce soit plus par fortune: voire, et par ma prudence, que par iustice: et me desplaist d’estre hors la protection des loix, et soubs autre sauuegarde que la leur, =III=, 414.

Non sans quelque excez, i’estime tous les hommes mes compatriotes: et embrasse vn Polonois comme vn François, postposant cette lyaison nationale, à l’vniuerselle et commune. Ie ne suis guere feru de la douceur d’vn air naturel, =III=, 428.

Socrates estimoit vne sentence d’exil pire, qu’vne sentence de mort contre soy: ie ne seray, iamais ny si cassé, ny si estroittement habitué en mon païs, que ie le feisse, =III=, 428.

Mon iugement m’empesche bien de regimber et gronder contre les inconuenients que Nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de les sentir. Ie courrois d’vn bout du monde à l’autre, chercher vn bon an de tranquillité plaisante et eniouee, moy, qui n’ay autre fin que viure et me resiouïr, =III=, 184.

Tout au commencement de mes fieures, et des maladies qui m’atterrent, entier encores, et voisin de la santé, ie me reconcilie à Dieu, par les derniers offices Chrestiens. Et m’en trouue plus libre, et deschargé; me semblant en auoir d’autant meilleure raison de la maladie, =III=, 446.

Il ne me faut rien d’extraordinaire, quand ie suis malade. Ce que Nature ne peut en moy, ie ne veux pas qu’vn bolus le face, =III=, 446.

De notaire et de conseil, il m’en faut moins que de medecins. Ce que ie