FÉDÉRALISME, SOCIALISME et ANTITHÉOLOGISME PROPOSITION MOTIVÉE au Comité Central de la Ligue de la Paix et de la Liberté par M. BAKOUNINE Genève.
Messieurs, L’œuvre qui nous incombe aujourd’hui, c’est d’organiser et de consolider définitivement la Ligue de la Paix et de la Liberté, en prenant pour base les principes qui ont été formulés par le comité directeur précédent et votés par le premier Congrès. Ces principes constituent désormais notre charte, la base obligatoire de tous nos travaux postérieurs. Il ne nous est plus permis d’en retrancher la moindre partie; mais nous avons le droit et même le devoir de les développer.
Il nous paraît d’autant plus urgent de remplir aujourd’hui ce devoir, que ces principes, comme tout le monde le sait ici, ont été formulés à la hâte, sous la pression de la lourde hospitalité genevoise… Nous les avons ébauchés pour ainsi dire entre deux orages, forcés que nous étions d’en amoindrir l’expression, pour éviter un grand scandale qui aurait pu aboutir à la destruction complète de notre œuvre.
Aujourd’hui que, grâce à l’hospitalité plus sincère et plus large de la ville de Berne, nous sommes libres de toute pression locale, extérieure, nous devons rétablir ces principes dans leur intégrité, rejetant de côté les équivoques comme indignes de nous, indignes de la grande œuvre que nous avons mission de fonder. Les réticences, les demi-vérités, les pensées châtrées, les complaisantes atténuations et concessions d’une lâche diplomatie, ne sont pas les éléments dont se forment les grandes choses: elles ne se font qu’avec des cœurs haut placés, un esprit juste et ferme, un but clairement déterminé et un grand courage. Nous avons entrepris une bien grande chose, messieurs, élevons-nous à la hauteur de notre entreprise: grande ou ridicule, il n’y a point de milieu, et pour qu’elle soit grande, il faut au moins que par notre audace et par notre sincérité nous devenions grands aussi.
Ce que nous vous proposons n’est point une discussion académique de principes. Nous n’ignorons pas que nous nous sommes réunis ici principalement pour concerter les moyens et les mesures politiques nécessaires à la réalisation de notre œuvre. Mais nous savons aussi qu’en politique il n’est point de pratique honnête et utile possible, sans une théorie et sans un but clairement déterminés. Autrement, tout inspirés que nous sommes des sentiments les plus larges et les plus libéraux, nous pourrions aboutir à une réalité diamétralement opposée à ces sentiments: nous pourrions commencer avec des convictions républicaines, démocratiques, socialistes, — et finir comme des Bismarckiens ou comme des Bonapartistes.
Nous devons faire trois choses aujourd’hui: 1 Établir les conditions et préparer les éléments d’un nouveau Congrès; 2 Organiser notre Ligue, autant que faire se pourra, dans tous les pays de l’Europe, l’étendre même en Amérique, ce qui nous paraît essentiel, et instituer dans chaque pays des comités nationaux et des sous-comités provinciaux, en laissant à chacun d’eux toute l’autonomie légitime, nécessaire, et en les subordonnant tous hiérarchiquement au Comité central de Berne. Donner à ces comités les pleins pouvoirs et les instructions nécessaires pour la propagande et pour la réception de nouveaux membres.
3 En vue de cette propagande, fonder un journal.
N’est-il pas évident que pour bien faire ces trois choses, nous devons préalablement établir les principes qui, en déterminant de manière à ne plus laisser de place à aucune équivoque, la nature et le but de la Ligue, inspireront et dirigeront d’un côté toute notre propagande tant verbale qu’écrite, et de l’autre, serviront de conditions et de base à la réception de nouveaux adhérents. Ce dernier point, messieurs, nous paraît excessivement important. Car tout l’avenir de notre Ligue dépendra des dispositions, des idées et des tendances tant politiques que sociales, tant économiques que morales, de cette foule de nouveaux-venus auxquels nous allons ouvrir nos rangs. Formant une institution éminemment démocratique, nous ne prétendrons pas gouverner notre peuple, c’est-à-dire, la masse de nos adhérents, de haut en bas; et du moment que nous nous serons bien constitués, nous ne nous permettrons jamais de leur imposer d’autorité nos idées. Nous voulons au contraire que tous nos sous-comités provinciaux et comités nationaux, jusqu’au comité central ou international lui-même, élus de bas en haut par le suffrage des adhérents de tous les pays, deviennent la fidèle et obéissante expression de leurs sentiments, de leurs idées et de leur volonté. Mais aujourd’hui, précisément parce que nous sommes résolus de nous soumettre en tout ce qui aura rapport à l’œuvre commune de la Ligue, aux vœux de la majorité, aujourd’hui que nous sommes encore un petit nombre, si nous voulons que notre Ligue ne dévie jamais de la première pensée et de la direction que lui ont imprimées ses initiateurs, ne devons-nous pas prendre des mesures pour qu’aucun ne puisse y entrer avec des tendances contraires à cette pensée et à cette direction? Ne devons-nous pas nous organiser de manière à ce que la grande majorité de nos adhérents reste toujours fidèle aux sentiments qui nous inspirent aujourd’hui, et établir des règles d’admission telles que, lors même que le personnel de nos comités serait changé, l’esprit de la Ligue ne change jamais.
Nous ne pourrons atteindre ce but qu’en établissant et en déterminant si clairement nos principes, qu’aucun des individus qui y seraient d’une manière ou d’une autre contraire, ne puisse jamais prendre place parmi nous.
Il n’y a pas de doute que, si nous évitons de bien préciser notre caractère réel, le nombre de nos adhérents pourra devenir depuis plus fort. Nous pourrions même dans ce cas, comme nous l’a proposé le délégué de Bâle, M. Schmidlin, accueillir dans nos rangs beaucoup de sabreurs et de prêtres, pourquoi pas des gendarmes? — ou comme vient de le faire la Ligue de la Paix, fondée à Paris sous la haute protection impériale, par MM. Michel Chevalier et Frédéric Passy, supplier quelques illustres princesses de Prusse, de Russie ou d’Autriche, de vouloir bien accepter le titre de membres honoraires de notre association. Mais, dit le proverbe, qui trop embrasse, mal étreint: nous achèterions toutes ces précieuses adhésions au prix de notre annihilation complète, et parmi tant d’équivoques et de phrases qui empoisonnent aujourd’hui l’opinion publique de l’Europe, nous ne serions qu’une mauvaise plaisanterie de plus.
Il est évident, d’un autre côté, que si nous proclamons hautement nos principes, le nombre de nos adhérents sera plus restreint; mais ce seront du moins des adhérents sérieux, sur lesquels il nous sera permis de compter, — et notre propagande sincère, intelligente et sérieuse n’empoisonnera pas, — elle moralisera le public.
Voyons donc quels sont les principes de notre nouvelle association? Elle s’appelle Ligue de la Paix et de la Liberté. C’est déjà beaucoup; par là nous nous distinguons de tous ceux qui veulent et qui cherchent la paix à tout prix, même au prix de la liberté et de l’humaine dignité. Nous nous distinguons aussi de la société anglaise de la paix qui, faisant abstraction de toute politique, s’imagine qu’avec l’organisation actuelle des États en Europe la paix est possible. Contrairement à ces tendances ultra-pacifiques des sociétés parisienne et anglaise, notre Ligue proclame qu’elle ne croit pas à la paix et qu’elle ne la désire que sous la condition suprême de la liberté.
La liberté est un mot sublime qui désigne une bien grande chose et qui ne manquera jamais d’électriser les cœurs de tous les hommes vivants, mais qui néanmoins demande à être bien déterminée, sans quoi nous n’échapperons pas à l’équivoque, et nous pourrions voir des bureaucrates partisans de la liberté civile, des monarchistes constitutionnels, des aristocrates et des bourgeois libéraux, tous plus ou moins partisans du privilège et ennemis naturels de la démocratie, venir se placer dans nos rangs et constituer une majorité parmi nous sous le prétexte, qu’eux aussi aiment la liberté.
Pour éviter les conséquences d’un si fâcheux mésentendu, le Congrès de Genève a proclamé qu’il désire « fonder la paix sur la démocratie et sur la liberté », d’où il suit que, pour devenir membre de notre Ligue, il faut être démocrate. Donc en sont exclus tous les aristocrates, tous les partisans de quelque privilège, de quelque monopole ou de quelque exclusion politique que ce soit, ce mot de démocratie ne voulant dire autre chose que le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, en comprenant sous cette dernière dénomination toute la masse des citoyens, — et aujourd’hui il faudrait ajouter, des citoyennes aussi, — qui forment une nation.
Dans ce sens nous sommes certainement tous démocrates.
Mais nous devons en même temps reconnaître, que ce terme: démocratie ne suffit pas pour bien déterminer le caractère de notre Ligue, et que, comme celui de liberté, considéré à part, il peut prêter à l’équivoque. N’avons-nous pas vu, dès le commencement de ce siècle, en Amérique, les planteurs, les esclavagistes du Sud et tous leurs partisans des États-Unis du Nord s’intituler des démocrates? Le césarisme moderne avec ses hideuses conséquences, suspendu comme une horrible menace sur tout ce qui s’appelle humanité en Europe, ne se dit-il point également démocrate? Et même l’impérialisme moscovite et saint-pétersbourgeois, l’État sans phrases, cet idéal de toutes les puissances militaires et bureaucratiques centralisées, n’est-ce pas au nom de la démocratie qu’il a écrasé dernièrement la Pologne?
Il est évident que la démocratie sans liberté ne peut nous servir de drapeau. Mais qu’est-ce que la démocratie fondée sur la liberté si ce n’est la République? L’alliance de la liberté avec le privilège crée le régime monarchique constitutionnel, mais son alliance avec la démocratie ne peut se réaliser que dans la République. Par mesure de prudence, que nous n’approuvons pas, le Congrès de Genève, dans ses résolutions, a cru devoir s’abstenir de prononcer le mot de république. Mais en proclamant son désir « de fonder la paix sur la démocratie et sur la liberté », il s’est implicitement posé comme républicain. Donc notre Ligue doit être démocratique et républicaine en même temps.
Et nous pensons, messieurs, que nous sommes ici tous républicains dans ce sens, que poussés par les conséquences d’une inexorable logique, avertis par les leçons à la fois si salutaires et si dures de l’histoire, par toutes les expériences du passé, et surtout éclairés par les événements qui ont attristé l’Europe depuis 1848, aussi bien que par les dangers qui la menacent aujourd’hui, nous sommes tous également arrivés à cette conviction: que les institutions monarchiques sont incompatibles avec le règne de la paix, de la justice et de la liberté.
Quant à nous, messieurs, comme socialistes russes et comme slaves, nous croyons devoir franchement déclarer, que, pour nous, ce mot de république n’a d’autre valeur que cette valeur toute négative: celle d’être le renversement ou l’élimination de la monarchie; et que non seulement il n’est pas capable de nous exalter, mais qu’au contraire, toutes les fois qu’on nous représente la république comme une solution positive et sérieuse de toutes les questions du jour, comme le but suprême vers lequel doivent tendre tous nos efforts, — nous éprouvons le besoin de protester.
Nous détestons la monarchie de tout notre cœur; nous ne demandons pas mieux que de la voir renversée sur toute la surface de l’Europe et du monde, et nous sommes convaincus, comme vous, que son abolition est une condition sine qua non de l’émancipation de l’humanité. À ce point de vue, nous sommes franchement républicains. Mais nous ne pensons pas qu’il suffise de renverser la monarchie pour émanciper les peuples et leur donner la justice et la paix. Nous sommes fermement persuadés au contraire, qu’une grande république militaire, bureaucratique et politiquement centralisée peut devenir et nécessairement deviendra une puissance conquérante au dehors, oppressive à l’intérieur, et qu’elle sera incapable d’assurer à ses sujets, lors même qu’ils s’appelleraient des citoyens, le bien-être et la liberté. N’avons-nous pas vu la grande nation française se constituer deux fois en république démocratique, et deux fois perdre sa liberté et se laisser entraîner à des guerres de conquête?
Attribuerons-nous, comme le font beaucoup d’autres, ces rechutes déplorables au tempérament léger et aux habitudes disciplinaires historiques du peuple français qui, prétendent ses détracteurs, est bien capable de conquérir la liberté par un élan spontané, orageux, mais non d’en jouir et de la pratiquer?
Il nous est impossible, messieurs, de nous associer à cette condamnation d’un peuple entier, l’un des plus intelligents de l’Europe. Nous sommes donc convaincus que si, à deux reprises différentes, la France a perdu sa liberté et a vu sa république démocratique se transformer en dictature et en démocratie militaires, la faute n’en est pas au caractère de son peuple, mais à sa centralisation politique qui, préparée de longue main par ses rois et ses hommes d’État, personnifiée plus tard dans celui que la rhétorique complaisante des cours a appelé le Grand Roi, puis poussée dans l’abîme par les désordres honteux d’une monarchie décrépite, aurait péri certainement dans la boue, si la Révolution ne l’avait relevée de ses mains puissantes. Oui, chose étrange, cette grande révolution qui, pour la première fois dans l’histoire, avait proclamé la liberté non plus du citoyen seulement, mais de l’homme, — se faisant l’héritière de la monarchie qu’elle tuait, avait ressuscité en même temps cette négation de toute liberté: la centralisation et l’omnipotence de l’État.
Reconstruite de nouveau par la Constituante, combattue, il est vrai, mais avec peu de succès par les Girondins, cette centralisation fut achevée par la Convention Nationale. Robespierre et Saint-Just en furent les vrais restaurateurs: rien ne manqua à la nouvelle machine gouvernementale, pas même l’Être suprême avec le culte de l’État. Elle n’attendait plus qu’un habile machiniste pour montrer au monde étonné toutes les puissances d’oppression dont elle avait été munie par ses imprudents constructeurs… et Napoléon I se trouva. Donc cette Révolution, qui n’avait été d’abord inspirée que par l’amour de la liberté et de l’humanité, par cela seul qu’elle avait cru pouvoir les concilier avec la centralisation de l’État, se suicidait elle-même, les tuait, n’enfantant rien à leur place que la dictature militaire, le Césarisme.
N’est-il pas évident, messieurs, que pour sauver la liberté et la paix en Europe, nous devons opposer à cette monstrueuse et oppressive centralisation des États militaires, bureaucratiques, despotiques, monarchiques constitutionnels ou même républicains, le grand, le salutaire principe du Fédéralisme, — principe dont les derniers événements dans les États-Unis de l’Amérique du Nord nous ont donné d’ailleurs une démonstration triomphante.
Désormais il doit être clair pour tous ceux qui veulent réellement l’émancipation de l’Europe, que tout en conservant nos sympathies pour les grandes idées socialistes et humanitaires énoncées par la Révolution française, nous devons rejeter sa politique d’État et adopter résolument la politique de la liberté des Américains du Nord.
I LE FÉDÉRALISME Nous sommes heureux de pouvoir déclarer que ce principe a été unanimement acclamé par le Congrès de Genève. La Suisse même, qui, d’ailleurs, le pratique aujourd’hui avec tant de bonheur, y a adhéré sans restriction aucune et l’a accepté dans toute la largeur de ses conséquences. Malheureusement, dans les résolutions du congrès, ce principe a été très mal formulé et ne se trouve même qu’indirectement mentionné, d’abord à l’occasion de la Ligue que nous devons établir, et plus bas, en rapport avec le journal que nous devons rédiger sous le nom « d’États-Unis de l’Europe », tandis qu’il aurait dû, selon nous, occuper la première place dans notre déclaration de principes.
C’est une lacune très fâcheuse et que nous devons nous empresser de combler. Conformément au sentiment unanime du Congrès de Genève, nous devons proclamer: 1 Que pour faire triompher la liberté, la justice et la paix dans les rapports internationaux de l’Europe, pour rendre impossible la guerre civile entre les différents peuples qui composent la famille européenne, il n’est qu’un seul moyen: c’est de constituer les États-Unis de l’Europe.
2 Que les États de l’Europe ne pourront jamais se former avec les États tels qu’ils sont aujourd’hui constitués, vu l’inégalité monstrueuse qui existe entre leurs forces respectives.
3 Que l’exemple de la défunte Confédération germanique a prouvé d’une façon péremptoire, qu’une confédération de monarchies est une dérision; qu’elle est impuissante à garantir soit la paix, soit la liberté des populations.
4 Qu’aucun État centralisé, bureaucratique et par là même militaire, s’appela-t-il même république, ne pourra entrer sérieusement et sincèrement dans une confédération internationale. Par sa constitution, qui sera toujours une négation ouverte ou masquée de la liberté à l’intérieur, il serait nécessairement une déclaration de guerre permanente, une menace contre l’existence des pays voisins. Fondé essentiellement sur un acte ultérieur de violence, la conquête, ou ce que dans la vie privée on appelle le vol avec effraction, — acte béni par l’Église d’une religion quelconque, consacré par le temps et par là même transformé en droit historique, — et s’appuyant sur cette divine consécration de la violence triomphante comme sur un droit exclusif et suprême, chaque État centraliste se pose par là même comme une négation absolue du droit de tous les autres États, ne les reconnaissant jamais, dans les traités qu’il conclut avec eux, que dans un intérêt politique ou par impuissance.
5 Que tous les adhérents de la Ligue devront par conséquent tendre par tous leurs efforts à reconstituer leurs patries respectives, afin d’y remplacer l’ancienne organisation fondée, de haut en bas, sur la violence et sur le principe d’autorité, par une organisation nouvelle n’ayant d’autre base que les intérêts, les besoins et les attractions naturelles des populations, ni d’autre principe que la fédération libre des individus dans les communes, des communes dans les provinces, des provinces dans les nations, enfin de celles-ci dans les États-Unis de l’Europe d’abord et plus tard du monde entier.
6 Conséquemment, abandon absolu de tout ce qui s’appelle droit historique des États; toutes les questions relatives aux frontières naturelles, politiques, stratégiques, commerciales, devront être considérées désormais comme appartenant à l’histoire ancienne et repoussées avec énergie par tous les adhérents de la Ligue.
7 Reconnaissance du droit absolu de chaque nation, grande ou petite, de chaque peuple, faible ou fort, de chaque province, de chaque commune à une complète autonomie, pourvu que sa constitution intérieure ne soit pas une menace et un danger pour l’autonomie et la liberté des pays voisins.
8° De ce qu’un pays a fait partie d’un État, s’y fût-il même adjoint librement, il ne s’ensuit nullement pour lui l’obligation d’y rester toujours attaché. Aucune obligation perpétuelle ne saurait être acceptée par la justice humaine, la seule qui puisse faire autorité parmi nous, et nous ne reconnaîtrons jamais d’autres droits, ni d’autres devoirs que ceux qui se fondent sur la liberté. Le droit de la libre réunion et de la sécession également libre est le premier, le plus important de tous les droits politiques; celui sans lequel la confédération ne serait jamais qu’une centralisation masquée.
9° Il résulte de tout ce qui précède que la Ligue doit franchement proscrire toute alliance de telle ou telle fraction nationale de la démocratie européenne avec les États monarchiques, quand même cette alliance aurait pour but de reconquérir l’indépendance ou la liberté d’un pays opprimé; — une telle alliance, ne pouvant amener qu’à des déceptions, serait en même temps une trahison contre la révolution.
10° Par contre la Ligue, précisément parce qu’elle est la Ligue de la paix et parce qu’elle est convaincue que la paix ne pourra être conquise et fondée que sur la plus intime et complète solidarité des peuples dans la justice et dans la liberté, doit proclamer hautement ses sympathies pour toute insurrection nationale contre toute oppression, soit étrangère, soit indigène, pourvu que cette insurrection se fasse au nom de nos principes et dans l’intérêt tant politique qu’économique des masses populaires, mais non avec l’intention ambitieuse de fonder un puissant État.
11 La Ligue fera une guerre à outrance à tout ce qui s’appelle gloire, grandeur et puissance des États. À toutes ces fausses et malfaisantes idoles auxquelles ont été immolés des millions de victimes humaines, nous opposerons les gloires de l’humaine intelligence se manifestant dans la science et d’une prospérité universelle fondée sur le travail, sur la justice et sur la liberté.
12 La Ligue reconnaîtra la nationalité comme un fait naturel, ayant incontestablement droit à une existence et à un développement libres, mais non comme un principe, — tout principe devant porter le caractère de l’universalité et la nationalité n’étant au contraire qu’un fait exclusif, séparé. Ce soi-disant principe de nationalité, tel qu’il a été posé de nos jours par les gouvernements de la France, de la Russie et de la Prusse et même par beaucoup de patriotes allemands, polonais, italiens et hongrois, n’est qu’un dérivatif opposé par la réaction à l’esprit de la révolution: éminemment aristocratique au fond, jusqu’à faire mépriser les dialectes des populations non lettrées, niant implicitement la liberté des provinces et l’autonomie réelle des communes, et soutenu dans tous les pays non par les masses populaires, dont il sacrifie systématiquement les intérêts réels à un soi-disant bien public, qui n’est jamais que celui des classes privilégiées, — ce principe n’exprime rien que les prétendus droits historiques et l’ambition des États. Le droit de nationalité ne pourra donc jamais être considéré par la Ligue que comme une conséquence naturelle du principe suprême de la liberté, cessant d’être un droit du moment qu’il se pose soit contre la liberté, soit même seulement en dehors de la liberté.
13 L’unité est le but, vers lequel tend irrésistiblement l’humanité. Mais elle devient fatale, destructive de l’intelligence, de la dignité, de la prospérité des individus et des peuples, toutes les fois qu’elle se forme en dehors de la liberté, soit par la violence, soit sous l’autorité d’une idée théologique, métaphysique, politique ou même économique quelconque. Le patriotisme qui tend à l’unité en dehors de la liberté, est un patriotisme mauvais, toujours funeste aux intérêts populaires et réels du pays qu’il prétend exalter et servir, ami, souvent sans le vouloir, de la réaction — ennemi de la révolution, c’est-à-dire de l’émancipation des nations et des hommes. La Ligue ne pourra reconnaître qu’une seule unité: celle qui se constituera librement par la fédération des parties autonomes dans le tout, de sorte que celui-ci, cessant d’être la négation des droits et des intérêts particuliers, cessant d’être le cimetière où viennent forcément s’enterrer toutes les prospérités locales, deviendra au contraire la confirmation et la source de toutes ces autonomies et de toutes ces prospérités. La Ligue attaquera donc vigoureusement toute organisation religieuse, politique, économique et sociale, qui ne sera pas absolument pénétrée par ce grand principe de la liberté: sans lui, point d’intelligence, point de justice, point de prospérité, point d’humanité.
Tels sont, messieurs, selon nous et sans doute aussi selon vous, les développements et les conséquences nécessaires de ce grand principe du Fédéralisme que le Congrès de Genève a hautement proclamé. Telles sont les conditions absolues de la paix et de la liberté.
Absolues, oui — mais sont-elles les seules? — Nous ne le pensons pas.
Les États du Sud, dans la grande confédération républicaine de l’Amérique du Nord, ont été, depuis l’acte d’indépendance des États républicains, démocrates par excellence et fédéralistes jusqu’à vouloir la scission. Et pourtant ils se sont dernièrement attiré la réprobation de tous les partisans de la liberté et de l’humanité dans le monde, et ont manqué, par la guerre inique et sacrilège qu’ils ont fomentée contre les États républicains du Nord, de renverser et de détruire la plus belle organisation politique qui ait jamais existé dans l’histoire. Quelle peut être la cause d’un fait si étrange? Était-ce une cause politique? Non, elle était toute sociale. L’organisation politique intérieure des États du Sud a été même, sous plusieurs rapports, plus parfaite, plus complètement libre que celle des États du Nord. Seulement, dans cette organisation magnifique, il s’est trouvé un point noir comme dans les républiques de l’antiquité; la liberté des citoyens a été fondée sur le travail forcé des esclaves. — Ce point noir suffit pour renverser toute l’existence politique de ces États.
Citoyens et esclaves, — tel a été l’antagonisme dans le monde antique, comme dans les États à esclaves du nouveau monde. — Citoyens et esclaves, c’est-à-dire, travailleurs forcés, esclaves, non de droit mais de fait — tel est l’antagonisme du monde moderne. ─ Et comme les États antiques ont péri par l’esclavage, de même les États modernes périront par le prolétariat.
C’est en vain qu’on s’efforcerait de se consoler par l’idée, que c’est un antagonisme plutôt fictif que réel, ou qu’il est impossible d’établir une ligne de démarcation entre les classes possédantes et les classes dépossédées, ces deux classes se confondant l’une avec l’autre par une quantité de nuances intermédiaires et insaisissables. Dans le monde naturel ces lignes de démarcation n’existent pas non plus; dans la série ascendante des êtres, il est impossible de montrer par exemple le point où finit le règne végétal et où commence le règne animal, où cesse la bestialité et où commence l’humanité. Il n’en existe pas moins une différence très réelle entre la plante et l’animal, entre celui-ci et l’homme. De même dans l’humaine société, malgré les positions intermédiaires qui forment une transition insensible d’une existence politique et sociale à une autre, la différence des classes est néanmoins très marquée, et tout le monde saura distinguer l’aristocratie nobiliaire de l’aristocratie financière, la haute bourgeoisie de la petite bourgeoisie, et celle-ci des prolétaires des fabriques et des villes; aussi bien que le grand propriétaire de la terre, le rentier, le paysan propriétaire qui cultive lui-même la terre, le fermier du simple prolétaire de campagne.
Toutes ces différentes existences politiques et sociales se laissent aujourd’hui réduire à deux principales catégories, diamétralement opposées l’une à l’autre, et ennemies naturelles l’une de l’autre: les classes politiques, composées de tous les privilégiés tant de la terre que du capital, ou même seulement de l’éducation bourgeoise, — et les classes ouvrières déshéritées aussi bien du capital que de la terre, et privées de toute éducation et de toute instruction.
Il faudrait être un sophiste ou un aveugle pour nier l’existence de l’abîme qui sépare aujourd’hui ces deux classes. Comme dans le monde antique, notre civilisation moderne, comprenant une minorité comparativement fort restreinte de citoyens privilégiés, a pour base le travail forcé (par la faim) de l’immense majorité des populations, vouées fatalement à l’ignorance et à la brutalité.
C’est en vain aussi qu’on s’efforcerait de se persuader que cet abîme pourra être comblé par la simple diffusion des lumières dans les masses populaires. Il est très bien de fonder des écoles pour le peuple; encore faut-il se demander, si l’homme du peuple, vivant du jour au jour et nourrissant sa famille du travail de ses bras, privé lui-même d’instruction et de loisir, et forcé à se laisser assommer et abrutir par le travail pour assurer aux siens le pain du lendemain, — il faut se demander, s’il a seulement la pensée, le désir et même la possibilité d’envoyer ses enfants à l’école et de les entretenir pendant tout le temps de leur instruction? N’aura-t-il pas besoin du concours de leurs faibles bras, de leur travail enfantin, pour subvenir à tous les besoins de sa famille? Ce sera beaucoup s’il pousse le sacrifice jusqu’à les faire étudier, un an ou deux, leur laissant à peine le temps nécessaire pour apprendre à lire, à écrire, à compter et à se laisser empoisonner l’intelligence et le cœur par le catéchisme chrétien, qu’on distribue sciemment et avec une si large profusion dans les écoles populaires officielles de tous les pays. Ce peu d’instruction sera-t-il jamais en état d’élever les masses ouvrières au niveau de l’intelligence bourgeoise? L’abîme sera-t-il comblé?
Il est évident que la question si importante de l’instruction et de l’éducation populaires dépend de la solution de cette autre question bien autrement difficile d’une réforme radicale dans les conditions économiques actuelles des classes ouvrières. — Relevez les conditions du travail, rendez au travail tout ce qui d’après la justice revient au travail, et par cela même donnez au peuple la sécurité, l’aisance, le loisir, et alors, croyez-le bien, il s’instruira, il créera une civilisation plus large, plus saine, plus élevée que la vôtre.
C’est en vain aussi qu’on se dirait avec les économistes que l’amélioration de la situation économique des classes ouvrières dépend du progrès général de l’industrie et du commerce dans chaque pays et de leur complète émancipation de la tutelle et de la protection des États. La liberté de l’industrie et du commerce est certainement une bien grande chose et l’un des fondements essentiels de la future alliance internationale de tous les peuples du monde. Amis de la liberté quand même, de toutes les libertés, nous devons l’être également de celles-ci. Mais d’un autre côté nous devons reconnaître que tant qu’existeront les États actuels et tant que le travail continuera d’être le serf de la propriété et du capital, cette liberté, en enrichissant une minime portion de la bourgeoisie au détriment de l’immense majorité des populations, ne produira qu’un seul bien: celui d’énerver et de démoraliser plus complètement le petit nombre des privilégiés, d’augmenter la misère, les griefs et la juste indignation des masses ouvrières, et par là même de rapprocher l’heure de la destruction des États.
L’Angleterre, la Belgique, la France, l’Allemagne sont certainement les pays de l’Europe où le commerce et l’industrie jouissent comparativement de la plus grande liberté, ont atteint le plus haut degré de développement. Et précisément ce sont aussi les pays où le paupérisme se sent de la manière la plus cruelle, où l’abîme entre les capitalistes et les propriétaires d’un côté et les classes ouvrières de l’autre semble s’être élargi à un point inconnu dans d’autres pays. En Russie, dans les pays Scandinaves, en Italie, en Espagne, où le commerce et l’industrie sont peu développés, à moins de quelque catastrophe extraordinaire, on meurt rarement de faim. En Angleterre, la mort par la faim est un fait journalier. Et ce ne sont pas seulement des individus isolés, ce sont des milliers, des dizaines, des centaines de milliers qui en meurent. N’est-il pas évident que, dans l’état économique qui prévaut actuellement dans tout le monde civilisé, — la liberté et le développement du commerce et de l’industrie, les applications merveilleuses de la science à la production, les machines mêmes qui ont pour mission d’émanciper le travailleur, en allégeant le travail humain, — que toutes ces inventions, ce progrès, dont s’enorgueillit à juste titre l’homme civilisé, loin d’améliorer la situation des classes ouvrières ne font que l’empirer et la rendre plus insupportable encore.