La seule Amérique du Nord fait encore en grande partie exception à cette règle. Mais loin de la renverser, cette exception même la confirme. Si les ouvriers y sont mieux rétribués qu’en Europe et si personne n’y meurt de faim, si, en même temps, l’antagonisme des classes n’y existe encore presque pas, si tous les travailleurs sont citoyens et si la masse des citoyens y constitue proprement un seul corps, enfin si une forte instruction primaire et même secondaire y est largement répandue dans les masses, il faut l’attribuer sans doute en bonne partie à cet esprit traditionnel de liberté que les premiers colonistes ont importé d’Angleterre: suscité, éprouvé, raffermi dans les grandes luttes religieuses, ce principe de l’indépendance individuelle et du selfgovernment communal et provincial, se trouve encore favorisé par cette rare circonstance, que transplanté dans un désert, délivré pour ainsi dire des obsessions du passé, il put créer un monde nouveau — le monde de la liberté. Et la liberté est une si grande magicienne, elle est douée d’une productivité tellement merveilleuse, que se laissant inspirer par elle seule, en moins d’un siècle, l’Amérique du Nord a pu atteindre, et on pourrait dire aujourd’hui, même dépasser la civilisation de l’Europe. Mais il ne faut pas s’y tromper, ces progrès merveilleux et cette prospérité si enviable sont dus en grande partie et surtout à un important avantage que l’Amérique a de commun avec la Russie: nous voulons parler de l’immense quantité de terres fertiles et qui faute de bras restent encore aujourd’hui sans culture. Jusqu’à présent du moins, cette grande richesse territoriale a été presque perdue pour la Russie, parce que nous n’avons jamais eu de liberté. Il en a été autrement dans l’Amérique du Nord, qui par une liberté telle qu’elle n’existe nulle autre part attire chaque année des centaines de milliers de colons énergiques, industrieux et intelligents, et qui, grâce à cette richesse, peut les recevoir dans son sein. Elle en éloigne en même temps le paupérisme et retarde le moment où sera posée la question sociale: un ouvrier qui ne trouve pas de travail, ou qui est mécontent du salaire que lui offre le capital, peut à la rigueur toujours émigrer au far west pour y défricher quelque terre sauvage et inoccupée.
Cette possibilité restant toujours ouverte comme un pis-aller à tous les ouvriers d’Amérique, y maintient naturellement le salaire à une hauteur et donne à chacun une indépendance inconnues en Europe. Tel est l’avantage, mais voici le désavantage: le bon marché des produits de l’industrie s’obtenant en grande partie par le bon marché du travail, les fabricants américains, dans la plupart des occasions, ne sont pas en état de lutter avec les fabricants de l’Europe, — d’où résulte, pour l’industrie des États du Nord, la nécessité d’un tarif protectionniste. Mais celui-ci a pour résultat d’abord de créer une foule d’industries artificielles et surtout d’opprimer et de ruiner les États non manufacturiers du Sud et de leur faire désirer la sécession; enfin d’agglomérer dans les villes comme New-York, Philadelphie, Boston et tant d’autres des masses ouvrières prolétaires qui peu à peu commencent à se trouver déjà dans une situation analogue à celle des ouvriers dans les grands États manufacturiers de l’Europe. — Et nous voyons en effet la question sociale se poser déjà dans les États du Nord, comme elle s’est posée bien avant chez nous.
Ainsi en règle générale, force nous est bien de reconnaître que dans notre monde moderne sinon tout à fait, comme dans le monde antique, la civilisation d’un petit nombre est néanmoins encore fondée sur le travail forcé et sur la barbarie relative du grand nombre. Il serait injuste de dire que cette classe privilégiée soit étrangère au travail; au contraire, de nos jours on y travaille beaucoup, le nombre des absolument désœuvrés diminue d’une manière sensible, on commence à y tenir en honneur le travail; car les plus heureux comprennent aujourd’hui que pour rester à la hauteur de la civilisation actuelle, pour savoir profiter même de leurs privilèges et pour pouvoir les garder, il faut travailler beaucoup. Mais il y a cette différence entre le travail des classes aisées et celui des classes ouvrières, que le premier étant rétribué dans une proportion infiniment plus forte que le second, il laisse à ses privilégiés le loisir, cette condition suprême de tout humain développement, tant intellectuel que moral — condition qui ne s’est jamais réalisée pour les classes ouvrières. Ensuite, le travail qui se fait dans ce monde des privilégiés, est presque exclusivement un travail nerveux — c’est-à-dire celui de l’imagination, de la mémoire et de la pensée; — tandis que le travail des millions de prolétaires est un travail musculaire, et souvent, comme dans toutes les fabriques, par exemple, un travail qui n’exerce pas tout le système musculaire de l’homme à la fois, mais en développe seulement une partie au détriment de toutes les autres, et se fait en général dans des conditions nuisibles à la santé du corps et contraires à son développement harmonique. Sous ce rapport, le travailleur de la terre est beaucoup plus heureux: sa nature, non viciée par l’atmosphère étouffante et souvent empoisonnée des usines et des fabriques, ni contrefaite par le développement anormal d’une de ses forces aux dépens des autres, reste plus vigoureuse, plus complète, — mais en revanche, son intelligence est presque toujours plus stationnaire, plus lourde et beaucoup moins développée que celle des ouvriers des fabriques et des villes.
Somme toute, travailleurs de métiers et d’usines et travailleurs de la terre forment ensemble une seule et même catégorie, représentant le travail des muscles et opposée aux représentants privilégiés du travail nerveux. Quelle est la conséquence de cette division non fictive, mais très réelle et qui constitue le fond même de la situation actuelle tant politique que sociale.
Aux représentants privilégiés du travail nerveux — qui par parenthèse, dans l’organisation actuelle de la société, sont appelés à le représenter non parce qu’ils seraient les plus intelligents, mais seulement parce qu’ils sont nés au milieu de la classe privilégiée — à eux tous les bienfaits, mais aussi toutes les corruptions de la civilisation actuelle, la richesse, le luxe, le confort, le bien-être, les douceurs de la famille, la liberté politique exclusive avec la faculté d’exploiter le travail des millions d’ouvriers et de les gouverner à leur guise et dans leur intérêt propre — toutes les créations, tous les raffinements de l’imagination et de la pensée… et avec le pouvoir de devenir des hommes complets, tous les poisons de l’humanité pervertie par le privilège.
Aux représentants du travail musculaire, à ces innombrables millions de prolétaires ou même de petits propriétaires de la terre, que reste-t-il? une misère sans issue, pas même les joies de la famille, car la famille pour le pauvre devient vite un fardeau, l’ignorance, une barbarie et nous dirions presque une bestialité forcée avec la consolation qu’ils servent de piédestal à la civilisation, à la liberté et à la corruption d’un petit nombre. — Par contre ils ont conservé une fraîcheur d’esprit et de cœur. Moralisés par le travail même forcé, ils ont gardé un sens de justice bien autrement juste que la justice des jurisconsultes et des codes; misérables eux-mêmes, ils compatissent à toutes misères, ils ont conservé un bon sens non corrompu par les sophismes de la science doctrinaire ou par les mensonges de la politique — et comme ils n’ont pas encore abusé, ni même usé de la vie, ils ont foi dans la vie.
Mais, dira-t-on, ce contraste, cet abîme entre le petit nombre de privilégiés et l’immense nombre de déshérités a toujours existé, il existe encore: qu’y a-t-il donc de changé? Il y a ceci de changé, que jadis cet abîme a été comblé par les nuages de la religion, de sorte que les masses populaires ne le voyaient pas, et aujourd’hui, depuis que la grande Révolution a commencé à dissiper ces nuages, elles commencent, elles aussi, à le voir et à en demander la raison. Ceci est immense.
Depuis que la Révolution a fait tomber dans les masses son Évangile, non mystique mais rationnel, non céleste mais terrestre, non divin mais humain — son Évangile des droits de l’homme; depuis qu’elle a proclamé que tous les hommes sont égaux, tous également appelés à la liberté et à l’humanité, — les masses populaires dans toute l’Europe, dans tout le monde civilisé, se réveillant peu à peu du sommeil qui les avait tenues enchaînées depuis que le Christianisme les avait endormies de ses pavots, commencent à se demander si elles aussi n’ont pas droit à l’égalité, à la liberté et à l’humanité?
Du moment que cette question fut posée, le peuple partout dirigé par son bon sens admirable aussi bien que par son instinct, a compris, que la première condition de son émancipation réelle, ou si vous voulez me permettre ce mot, de son humanisation, c’était avant tout une réforme radicale de ses conditions économiques. La question du pain est pour lui à juste titre la première question, car Aristote l’a déjà remarqué: l’homme, pour penser, pour sentir librement, pour devenir un homme, doit être libre des préoccupations de la vie matérielle. — D’ailleurs les bourgeois qui crient si fort contre le matérialisme du peuple, et qui lui prêchent les abstinences de l’idéalisme, le savent très bien, car ils prêchent de paroles, non d’exemple. — La seconde question pour le peuple est celle de loisir après le travail, condition sine qua non de l’humanité; mais pain et loisir ne peuvent jamais être pour lui obtenus que par une transformation radicale de l’organisation actuelle de la société, ce qui explique pourquoi la Révolution poussée par une conséquence logique de son propre principe, a donné naissance au socialisme.
II LE SOCIALISME.
La Révolution française ayant proclamé le droit et le devoir de tout individu humain de devenir un homme, a abouti par ses dernières conséquences au Babouvisme. Babeuf, l’un des derniers citoyens énergiques et purs que la Révolution avait créés et puis tués en si grand nombre, et qui eut le bonheur d’avoir compté parmi ses amis des hommes comme Buonarotti, avait réuni, dans une conception singulière, les traditions politiques de la patrie antique avec les idées toutes modernes d’une révolution sociale. Voyant la Révolution dépérir, faute d’un changement radical et alors très probablement impossible dans l’organisation économique de la société, fidèle d’ailleurs à l’esprit de cette Révolution, qui avait fini par substituer l’action omnipotente de l’État à toute initiative individuelle, il avait conçu un système politique et social, conformément auquel la république, expression de la volonté collective des citoyens, après avoir confisqué toutes les propriétés individuelles, les administrerait dans l’intérêt de tous, répartissant à portions égales à chacun: l’éducation, l’instruction, les moyens d’existence, les plaisirs, et forçant tous sans exception, selon la mesure de forces et de capacité de chacun, au travail tant musculaire que nerveux. La conspiration de Babeuf échoua, il fut guillotiné avec plusieurs de ses amis. Mais son idéal d’une république socialiste ne mourut point avec lui. Recueillie par son ami Buonarotti, le plus grand conspirateur de ce siècle, cette idée fut transmise par lui comme un dépôt sacré aux générations nouvelles, et grâce aux sociétés secrètes qu’il fonda en Belgique et en France, les idées communistes germèrent dans l’imagination populaire. — Elles trouvèrent depuis 1830 jusqu’à 1848 d’habiles interprètes dans Cabet et M. Louis Blanc, qui établirent définitivement le socialisme révolutionnaire. Un autre courant socialiste, parti de la même source révolutionnaire, convergeant au même but, mais par des moyens absolument différents, et que nous appellerions volontiers le socialisme doctrinaire, fut créé par deux hommes éminents: Saint-Simon et Fourier. Le Saint-Simonisme fut commenté, développé, transformé et établi comme système quasi-pratique, comme église, par le père Enfantin, avec beaucoup d’amis dont la plupart sont devenus aujourd’hui des financiers et des hommes d’État, singulièrement dévoués à l’Empire. — Le Fouriérisme trouva son commentateur dans la « Démocratie pacifique » rédigée jusqu’au 2 décembre par M. Victor Considérant.
Le mérite de ces deux systèmes socialistes, d’ailleurs différents sous beaucoup de rapports, consiste principalement dans la critique profonde, scientifique, sévère, qu’ils ont faite de l’organisation actuelle de la société, dont ils ont dévoilé hardiment les contradictions monstrueuses; — ensuite dans ce fait important d’avoir fortement attaqué et ébranlé le Christianisme, au nom de la réhabilitation de la matière et des humaines passions, calomniées et en même temps si bien pratiquées par les prêtres chrétiens. Au Christianisme, les Saint-Simoniens ont voulu substituer une religion nouvelle, basée sur le culte mystique de la chair, avec une hiérarchie nouvelle de prêtres, nouveaux exploiteurs de la foule par le privilège du génie, de l’habilité et du talent. Les Fouriéristes, beaucoup plus et on peut dire même sincèrement démocrates, imaginèrent leurs phalanstères gouvernés et administrés par des chefs, élus par le suffrage universel, et où chacun, pensaient-ils, trouverait de lui-même son travail et sa place, selon la nature de ses passions. — Les fautes des Saint-Simoniens sont trop visibles pour qu’il soit nécessaire d’en parler. Le double tort des Fouriéristes consista d’abord en ce qu’ils crurent sincèrement que par la seule force de leur persuasion et de leur propagande pacifique, ils parviendraient à toucher les cœurs des riches, au point que ceux-ci finiraient par venir d’eux-mêmes déposer le surplus de leur richesse aux portes de leurs phalanstères; et en second lieu, en ce qu’ils s’imaginèrent, qu’on pouvait théoriquement, à priori, construire un paradis social, où l’on pourrait coucher toute l’humanité à venir. Ils n’avaient pas compris que nous pouvons bien énoncer les grands principes de son développement futur, mais que nous devons laisser aux expériences de l’avenir la réalisation pratique de ces principes.
En général, la réglementation a été la passion commune de tous les socialistes d’avant 1848, moins un seul: Cabet, Louis Blanc, Fouriéristes, Saint-Simoniens, tous avaient la passion d’endoctriner et d’organiser l’avenir, tous ont été plus ou moins autoritaires.
Mais voici que Proudhon parut: fils d’un paysan, et dans le fait et d’instinct cent fois plus révolutionnaire que tous ces socialistes doctrinaires et bourgeois, il s’arma d’une critique aussi profonde et pénétrante qu’impitoyable, pour détruire tous leurs systèmes. Opposant la liberté à l’autorité, contre ces socialistes d’État, il se proclama hardiment anarchiste, et à la barbe de leur déisme ou de leur panthéisme, il eut le courage de se dire simplement athée, ou plutôt avec Auguste Comte positiviste.
Son socialisme à lui, fondé sur la liberté tant individuelle que collective, et sur l’action spontanée des associations libres, n’obéissant à d’autres lois qu’aux lois générales de l’économie sociale, découvertes ou qui sont à découvrir par la science, en dehors de toute réglementation gouvernementale et de toute protection de l’État, subordonnant d’ailleurs la politique aux intérêts économiques, intellectuels et moraux de la société, devait plus tard et par une conséquence nécessaire aboutir au fédéralisme.
Tel fut l’état de la science sociale avant 1848. La polémique des journaux, des feuilles volantes et des brochures socialistes porta une masse de nouvelles idées au sein des classes ouvrières; elles en étaient saturées, et lorsque la révolution de 1848 éclata, le socialisme se manifesta comme une puissance.
Le socialisme, avons-nous dit, fut le dernier enfant de la grande révolution; mais avant de l’avoir enfanté, elle avait donné le jour à un héritier plus direct, son aîné, l’enfant bien-aimé des Robespierre et des Saint-Just: le républicanisme pur, sans mélange d’idées socialistes, renouvelé de l’antiquité et s’inspirant aux traditions héroïques des grands citoyens de la Grèce et de Rome. Beaucoup moins humanitaire que le socialisme, il ne connaît presque pas l’homme et ne reconnaît que le citoyen; et tandis que le socialisme cherche à fonder une république d’hommes, lui, il ne veut qu’une république de citoyens, dussent ces citoyens, comme dans les constitutions qui succédèrent, comme conséquence naturelle et nécessaire, à la constitution de 1793 (du moment que celle-ci, après avoir hésité un instant, finit par ignorer sciemment la question sociale), — dussent-ils à titre de citoyens actifs, pour nous servir d’une expression de la Constituante, fonder leur privilège civique sur l’exploitation du travail des citoyens passifs. Le républicain politique, d’ailleurs, n’est point ou du moins est censé n’être pas égoïste pour lui-même, mais il doit l’être pour la patrie qu’il doit placer dans son cœur libre au-dessus de lui-même, de tous les individus, de toutes les nations du monde et de l’humanité tout entière. Par conséquent il ignorera toujours la justice internationale; dans tous les débats, que sa patrie ait tort ou raison, il lui donnera toujours le pas sur les autres, il voudra qu’elle domine toujours et qu’elle écrase toutes les nations étrangères par sa puissance et sa gloire. Il deviendra par une pente naturelle conquérant, — malgré que l’expérience des siècles lui ait bien démontré que les triomphes militaires doivent fatalement aboutir au césarisme. Le républicain socialiste déteste la grandeur, la puissance et la gloire militaire de l’État, — il leur préfère la liberté et le bien-être. Fédéraliste à l’intérieur, il veut la confédération internationale, d’abord par l’esprit de justice, ensuite parce qu’il est convaincu que la révolution économique et sociale, dépassant les bornes artificielles et funestes des États, ne pourra se réaliser, au moins en partie, que par l’action solidaire sinon de toutes, au moins de la plus grande partie des nations qui constituent aujourd’hui le monde civilisé, et que toutes, tôt ou tard, devront finir par s’y rallier. — Le républicain exclusivement politique est un stoïcien; il ne se reconnaît point de droits, seulement de devoirs, ou comme dans la république de Mazzini, il n’admet qu’un seul droit: celui de se dévouer et de se sacrifier toujours pour la patrie, ne vivant que pour la servir et mourant pour elle avec joie, comme dit la chanson dont M. Alexandre Dumas a gratuitement doté les Girondins: « Mourir pour la patrie, c’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie. » Le socialiste, au contraire, s’appuie sur ses droits positifs à la vie et à toutes les jouissances tant intellectuelles et morales que physiques de la vie. Il aime la vie, et il veut en jouir pleinement. Ses convictions faisant partie de lui-même, et ses devoirs envers la société étant indissolublement liés à ses droits, pour rester fidèle aux unes et aux autres, il saura vivre selon la justice, comme Proudhon, et au besoin mourir comme Babeuf; mais il ne dira jamais que la vie de l’humanité doive être un sacrifice, ni que la mort soit le sort le plus doux. La liberté pour le républicain politique n’est qu’un vain mot: c’est la liberté d’être esclave volontaire, la victime dévouée de l’État; toujours prêt à lui sacrifier la sienne, il lui sacrifiera volontiers celle des autres. Le républicanisme politique aboutit donc nécessairement au despotisme. La liberté unie au bien-être et produisant l’humanité de tous par l’humanité de chacun, est pour le républicain socialiste tout, tandis que l’État n’est à ses yeux qu’un instrument, un serviteur de son bien-être et de la liberté de chacun. Le socialiste se distingue du bourgeois par la justice, ne réclamant pour lui-même que le fruit réel de son propre travail; et il se distingue du républicain exclusif par son franc et humain égoïsme, vivant ouvertement et sans phrases pour lui-même, et sachant qu’en le faisant selon la justice, il sert la société tout entière, et qu’en la servant, il fait ses propres affaires. Le républicain est rigide, et souvent par patriotisme — comme le prêtre par religion — cruel. Le socialiste est naturel, modérément patriote, mais, par contre, toujours très humain. — En un mot, entre le socialiste républicain et le républicain politique il y a un abîme: l’un, comme une création semi-religieuse, appartient au passé; à l’autre, positiviste ou athée, appartient l’avenir.
Cet antagonisme se fit pleinement jour en 1848. Dès les premières heures de la révolution, ils ne s’entendirent plus du tout: leurs idéals, tous leurs instincts les entraînaient dans des sens diamétralement opposés. Tout le temps qui s’écoula depuis février jusqu’en juin, se passa dans des tiraillements qui, implantant la guerre civile dans le camp des révolutionnaires, paralysant leurs forces, durent naturellement donner gain de cause à la coalition, d’ailleurs devenue formidable, de toutes les nuances de la réaction, réunies et confondues désormais en un seul parti par la peur. En juin, les républicains se coalisèrent à leur tour avec la réaction pour écraser les socialistes. Ils crurent avoir remporté la victoire et ils avaient poussé dans l’abîme leur république bien-aimée. Le général Cavaignac, le représentant de l’honneur du drapeau contre la révolution, fut le précurseur de Napoléon III. Tout le monde le comprit alors, sinon en France, du moins partout ailleurs, car cette funeste victoire des républicains contre les ouvriers de Paris, fut célébrée comme un grand triomphe par toutes les cours de l’Europe et les officiers des gardes prussiennes, leurs généraux en tête, s’empressèrent d’envoyer une adresse de félicitations fraternelles au général Cavaignac.
Épouvantée par le fantôme rouge, la bourgeoisie de l’Europe se laissa tomber dans une servilité absolue. Frondeuse et libérale par nature, elle n’adore pas le régime militaire, mais elle opta pour lui en présence des dangers menaçants d’une émancipation populaire. Ayant sacrifié sa dignité avec toutes ses glorieuses conquêtes du XVIII et du commencement de ce siècle, elle crut au moins avoir acheté la paix et la tranquillité nécessaires pour le succès de ses transactions commerciales et industrielles: « Nous vous sacrifions notre liberté, semblait-elle dire aux puissances militaires qui s’élevèrent de nouveau sur les ruines de cette troisième révolution, — laissez-nous en retour exploiter tranquillement le travail des masses populaires, et protégez-nous contre leurs prétentions, qui peuvent paraître légitimes en théorie, mais qui, au point de vue de nos intérêts, sont détestables. On lui promit tout, on lui tint même parole. Pourquoi donc la bourgeoisie, toute la bourgeoisie de l’Europe, est-elle généralement mécontente aujourd’hui?
Elle n’avait point calculé que le régime militaire coûte cher, que déjà par sa seule organisation intérieure, il paralyse, il inquiète, il ruine les nations, et que, de plus, obéissant à une logique qui lui est propre et qui ne s’est jamais démentie, il a pour conséquence infaillible la guerre; guerres dynastiques, guerres de point d’honneur, guerres de conquête ou de frontières naturelles, guerres d’équilibre — destruction et engloutissement permanent des États par les États, fleuves de sang humain, incendies des campagnes, villes ruinées, dévastations de provinces entières — et tout pour satisfaire à l’ambition des princes et de leurs favoris, pour les enrichir, pour occuper, pour discipliner les populations et pour remplir l’histoire.
Maintenant la bourgeoisie le comprend, et c’est pourquoi elle est mécontente du régime qu’elle a si fortement contribué à créer. Elle en est lasse; mais que mettra-t-elle à la place de ce qui est?
La monarchie constitutionnelle a fait son temps, et d’ailleurs elle n’a jamais prodigieusement prospéré sur le continent de l’Europe; voire même en Angleterre, ce berceau historique du constitutionalisme moderne, battue en brèche aujourd’hui par la démocratie qui s’élève, elle est ébranlée, elle chancelle et ne sera bientôt plus en état de contenir le flot montant des passions et des exigences populaires.
La république? Mais quelle république? Politique seulement, ou démocratique et sociale? Les peuples sont-ils encore socialistes? Oui, plus que jamais.
Ce qui a succombé en Juin 1848, ce n’est pas le socialisme en général, c’est seulement le socialisme d’État, le socialisme autoritaire et réglementaire, celui qui avait cru, espéré, que pleine satisfaction aux besoins et aux légitimes aspirations des classes ouvrières allait être donnée par l’État et que celui-ci, armé de sa plénipotence, voulait et pouvait inaugurer un ordre social nouveau. Ce ne fut donc pas le socialisme qui mourut en juin, ce fut au contraire l’État qui se déclara banqueroute par devant le socialisme et qui, se proclamant incapable de lui payer la dette qu’il avait contractée envers lui, essaya de le tuer pour se délivrer de la manière la plus facile de cette dette. Il ne parvint pas à le tuer, mais il tua la foi que le socialisme avait eue en lui et il anéantit en même temps toutes les théories du socialisme autoritaire ou doctrinaire, dont les unes, comme « l’Icarie » de Cabet et comme « l’Organisation du travail » de M. Louis Blanc, avaient conseillé au peuple de s’en reposer en toutes choses sur l’État, — dont les autres avaient démontré leur néant par une série d’expériences ridicules. Même la banque de Proudhon, qui dans des conditions plus heureuses aurait pu prospérer, écrasée par l’animadversion et par l’hostilité générale des bourgeois, — succomba.
Le socialisme perdit cette première bataille par une raison toute simple: il était riche d’instincts et d’idées théoriques négatives, qui lui donnaient mille fois raison contre le privilège; mais il manquait encore absolument d’idées positives et pratiques, qui eussent été nécessaires pour qu’il pût édifier, sur les ruines du système bourgeois, un système nouveau: celui de la justice populaire. Les ouvriers qui combattaient en juin pour l’émancipation du peuple, étaient unis d’instinct, non d’idées — et les idées confuses qu’ils avaient, formaient une tour de Babel, un chaos, dont il ne pouvait sortir rien. Telle fut la principale cause de leur défaite. Faut-il pour cela douter de l’avenir et de la force présente du socialisme? Le christianisme qui s’était donné pour objet la fondation du règne de la justice dans le ciel, a eu besoin de plusieurs siècles pour triompher en Europe. Faut-il s’étonner après cela que le socialisme qui s’est posé un problème bien autrement difficile, celui du règne de la justice sur la terre, n’ait pas triomphé en quelques années?
Est-il besoin, messieurs, de prouver que le socialisme n’est pas mort? Pour s’en assurer, il n’y a qu’à jeter les yeux sur ce qui se passe aujourd’hui dans toute l’Europe. Derrière tous les cancans diplomatiques et tous ces bruits de guerre qui remplissent l’Europe depuis 1852, quelle question sérieuse s’est posée dans tous les pays, qui ne soit pas la question sociale? C’est la grande inconnue dont tout le monde sent l’approche, qui fait trembler chacun et dont personne n’ose parler… Mais elle parle pour elle-même et toujours plus haut; les associations coopératives ouvrières, ces banques de secours mutuels et de crédit au travail, ces trade-unions, et cette ligue internationale des ouvriers de tous les pays, tout ce mouvement ascendant des travailleurs en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie et en Suisse, ne prouve-t-il pas, qu’ils n’ont point renoncé à leur but, ni perdu foi en leur émancipation prochaine, et qu’en même temps ils ont compris que pour rapprocher l’heure de leur délivrance, ils ne doivent plus compter sur les États, ni sur le concours toujours plus ou moins hypocrite des classes privilégiées, — mais sur eux-mêmes et sur leurs associations indépendantes tout à fait spontanées?
Dans la plupart des pays de l’Europe ce mouvement, en apparence du moins étranger à la politique, garde encore un caractère exclusivement économique et, pour ainsi dire, privé. Mais en Angleterre, il s’est déjà posé carrément sur le terrain brûlant de la politique et, organisé en une ligue formidable, la « Ligue de la Réforme », il a déjà remporté une grande victoire contre le privilège politiquement organisé de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Avec une patience et une conséquence pratiques tout anglaises, la Reform League s’est tracé un plan de campagne, elle ne se dégoûte de rien et ne se laisse effrayer, ni arrêter par aucun obstacle. « Dans dix ans, au plus tard, disent-ils, en supposant les plus grands empêchements, nous aurons le suffrage universel, et alors… » alors ils feront la révolution sociale!
En France, comme en Allemagne, tout en procédant silencieusement par la voie des associations économiques privées, le socialisme est déjà arrivé à un si haut degré de puissance au sein des classes ouvrières, que Napoléon III d’un côté, et le comte de Bismarck de l’autre, commencent à rechercher son alliance… Bientôt en Italie et en Espagne, après le fiasco déplorable de tous les partis politiques, et vu la misère horrible où l’une et l’autre se trouvent plongées, toute autre question va bientôt se perdre dans la question économique et sociale. — En Russie et en Pologne y a-t-il au fond une autre question? C’est elle qui vient de ruiner les dernières espérances de la vieille Pologne nobiliaire, historique; — c’est elle qui menace et qui ruinera l’existence déjà si fortement ébranlée de cet affreux Empire de toutes les Russies. En Amérique même, le socialisme ne s’est-il pas fait complètement jour dans la proposition d’un homme éminent, M. Charles Sumner, sénateur de Boston, de distribuer des terres aux nègres émancipés des États du Sud?
Vous voyez bien, messieurs, que le socialisme est partout, et que, malgré sa défaite en juin, par un travail souterrain, qui l’a fait lentement pénétrer dans les profondeurs de la vie politique de tous les pays, il est arrivé au point de se faire sentir partout, comme la puissance latente du siècle. Encore quelques années, et il se manifestera comme une puissance active, formidable.
À très peu d’exceptions près, tous les peuples de l’Europe, plusieurs sans connaître même le mot de socialisme, sont aujourd’hui socialistes, ne connaissent d’autre drapeau que celui qui leur annonce leur émancipation économique avant tout, et renonceraient mille fois à toute autre question plutôt qu’à celle-ci. Ce n’est donc que par le socialisme qu’on pourra les entraîner à faire de la politique et de la bonne politique.
N’est-ce pas assez dire, messieurs, qu’il ne nous est pas permis de faire abstraction du socialisme dans notre programme, et que nous ne saurions nous en abstenir sans frapper notre œuvre entière d’impuissance? Par notre programme, en nous déclarant républicains fédéralistes, nous nous sommes montrés assez révolutionnaires, pour écarter de nous une bonne partie de la bourgeoisie: toute celle qui spécule sur la misère et sur les malheurs des peuples et qui trouve à gagner jusque dans les grandes catastrophes qui, aujourd’hui plus que jamais, viennent frapper les nations. Si nous laissons de côté cette portion active, remuante, intrigante, spéculative de la bourgeoisie, il nous restera bien encore la majorité des bourgeois tranquilles, industrieux, faisant quelquefois le mal, plutôt par nécessité que par volonté et par goût, et qui ne demanderaient pas mieux que de se voir délivrés de cette fatale nécessité, qui les met en hostilité permanente avec les populations ouvrières, et qui les ruine en même temps. Il faut bien le dire, la petite bourgeoisie, le petit commerce et la petite industrie commencent à souffrir aujourd’hui presque autant que les classes ouvrières et si les choses marchent du même pas, cette majorité bourgeoise respectable pourrait bien, par sa position économique, se confondre bientôt avec le prolétariat. Le grand commerce, la grande industrie et surtout la grande et malhonnête spéculation l’écrasent, la dévorent et la poussent dans l’abîme. La situation de la petite bourgeoisie devient donc de plus en plus révolutionnaire, et ses idées trop longtemps réactionnaires, s’éclaircissant aujourd’hui grâce à de terribles leçons, devront nécessairement prendre une direction opposée. Les plus intelligents commencent à comprendre qu’il ne reste d’autre salut, pour l’honnête bourgeoisie, que dans l’alliance avec le peuple — et que la question sociale l’intéresse aussi bien et de la même manière que le peuple.