SigPhi · Mikhail Bakunin

Fédéralisme, socialisme et antithéologisme

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Ce changement progressif dans l’opinion de la petite bourgeoisie en Europe est un fait aussi consolant qu’incontestable. Mais nous ne devons pas nous faire illusion: l’initiative du nouveau développement n’appartiendra pas à elle, mais au peuple; à l’occident — aux ouvriers des fabriques et des villes; chez nous, en Russie, en Pologne, et dans la majorité des pays slaves: — aux paysans. La petite bourgeoisie est devenue trop peureuse, trop timide, trop sceptique pour prendre d’elle-même une initiative quelconque; elle se laissera bien entraîner, mais elle n’entraînera personne; car en même temps qu’elle est pauvre d’idées, la foi et la passion lui manquent. Cette passion qui brise les obstacles et qui crée des mondes nouveaux se trouve exclusivement dans le peuple. Donc au peuple appartiendra, sans contestation aucune, l’initiative du mouvement nouveau. Et nous ferions abstraction du peuple! et nous ne parlerions pas du socialisme qui est la nouvelle religion du peuple!

Mais le socialisme, dit-on, se montre enclin à conclure une alliance avec le césarisme. D’abord c’est une calomnie, c’est au contraire le césarisme qui voyant poindre à l’horizon la puissance menaçante du socialisme, en recherche les sympathies pour les exploiter à sa façon. Mais n’est-ce pas une raison de plus, pour nous, de nous en occuper, afin de pouvoir empêcher cette alliance monstrueuse, dont la conclusion serait sans doute le plus grand malheur qui puisse menacer la liberté du monde?

Nous devons nous en occuper en dehors même de toutes ces considérations pratiques, parce que le socialisme, c’est la justice. Lorsque nous parlons de justice, nous n’entendons pas celle qui nous est donnée dans les codes et par la jurisprudence romaine, fondées en grande partie sur des faits de violence accomplis par la force, consacrés par le temps et par les bénédictions d’une église quelconque, chrétienne ou païenne, et comme tels acceptés comme des principes absolus, dont le reste n’est que la déduction très logique — nous parlons de la justice qui se fonde uniquement sur la conscience des hommes, que vous retrouverez dans celle de tout homme, même dans la conscience des enfants, et qui se traduit en simple équation.

Cette justice si universelle et qui pourtant, grâce aux envahissements de la force et aux influences religieuses, n’a jamais encore prévalu, ni dans le monde politique, ni dans le monde juridique, ni dans le monde économique, doit servir de base au monde nouveau. Sans elle point de liberté, point de république, point de prospérité, point de paix! Elle doit donc présider à toutes nos résolutions, afin que nous puissions efficacement concourir à l’établissement de la paix.

Cette justice nous commande de prendre en nos mains la cause du peuple, jusqu’à cette heure si horriblement maltraité, et de revendiquer pour lui, avec la liberté politique, l’émancipation économique et sociale.

Nous ne vous proposons pas, messieurs, tel ou tel système socialiste. Ce que nous vous demandons, c’est de proclamer de nouveau ce grand principe de la Révolution française: que tout homme doit avoir les moyens matériels et moraux de développer toute son humanité, principe qui se traduit, selon nous, dans le problème suivant: Organiser la société de telle sorte que tout individu, homme ou femme, venant à la vie, trouve des moyens à peu près égaux pour le développement de ses différentes facultés et pour leur utilisation par son travail; organiser une société qui, rendant à tout individu, quel qu’il soit, l’exploitation du travail d’autrui impossible, ne laisse chacun participer à la jouissance des richesses sociales, qui ne sont en réalité jamais produites que par le travail, qu’autant qu’il aura directement contribué à les produire par le sien.

La réalisation complète de ce problème sera sans doute l’œuvre des siècles. Mais l’histoire l’a posé et nous ne saurions désormais en faire abstraction, sans nous condamner nous-mêmes à une impuissance complète.

Nous nous hâtons d’ajouter, que nous repoussons énergiquement toute tentative d’organisation sociale qui, étrangère à la plus complète liberté tant des individus que des associations, exigerait l’établissement d’une autorité réglementaire de quelque nature que ce fût, et qu’au nom de cette liberté que nous reconnaissons comme l’unique fondement et comme l’unique créateur légitime de toute organisation, tant économique que politique, nous protesterons toujours contre tout ce qui ressemblera, de près ou de loin, au communisme et au socialisme d’État.

L’unique chose que, selon nous, l’État pourra et devra faire, ce sera de modifier d’abord peu à peu le droit d’héritage, pour arriver aussitôt que possible à son abolition complète. Le droit d’héritage, étant une pure création de l’État, l’une des conditions essentielles de l’existence même de l’État autoritaire et divin, il peut et doit être aboli par la liberté dans l’État, — ce qui revient à dire que l’État lui-même doit se dissoudre dans la société organisée librement selon la justice. Ce droit devra être nécessairement aboli, selon nous, parce que tant que l’héritage existera, il y aura inégalité économique héréditaire, non l’inégalité naturelle des individus, mais l’inégalité artificielle des classes, — et que celle-ci se traduira nécessairement toujours par l’inégalité héréditaire du développement et de la culture des intelligences et continuera d’être la source et la consécration de toutes les inégalités politiques et sociales. L’égalité du point de départ au commencement de la vie pour chacun, autant que cette égalité dépendra de l’organisation économique et politique de la société, et afin que chacun, abstraction faite des natures différentes, ne soit proprement que le fils de ses œuvres — tel est le problème de la justice. Selon nous, le fond public d’éducation et d’instruction de tous les enfants des deux sexes, y comprenant leur entretien depuis leur naissance jusqu’à l’âge de la majorité, devra seul hériter de tous les mourants. Nous ajoutons en qualité de Slaves et de Russes, que chez nous, l’idée sociale, fondée sur l’instinct général et traditionnel de nos populations, est que la terre, propriété de tout le peuple, ne doit être possédée que par ceux qui la cultivent de leurs bras.

Nous sommes convaincus, messieurs, que ce principe est juste, qu’il est une condition essentielle et inévitable de toute réforme sociale sérieuse et que, par conséquent, l’Europe occidentale à son tour, ne pourra manquer de l’accepter et de le reconnaître, malgré toutes les difficultés que sa réalisation pourra rencontrer dans certains pays, comme la France par exemple, où la majorité des paysans jouit déjà de la propriété de la terre, mais où par contre aussi la plus grande partie de ces mêmes paysans arrivera bientôt à ne rien posséder par suite du morcellement qui est la conséquence inévitable du système politico-économique qui prévaut aujourd’hui dans ce pays. Nous ne faisons aucune proposition à ce sujet, comme en général nous nous abstenons de toute proposition, par rapport à tel ou tel problème de la science et de la politique sociales, convaincus que toutes ces questions doivent devenir dans notre journal l’objet d’une discussion sérieuse et profonde. — Nous nous bornerons donc aujourd’hui à vous proposer de faire la déclaration suivante: « Convaincue que la réalisation sérieuse de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde sera impossible, tant que l’immense majorité des populations restera dépossédée de tout bien, privée d’instruction et condamnée à la nullité politique et sociale et à un esclavage de fait, sinon de droit, par la misère aussi bien que par la nécessité dans laquelle elle se trouve de travailler sans répit ni loisir, produisant toutes les richesses dont le monde se glorifie aujourd’hui et n’en retirant qu’une si petite partie qu’à peine elle suffit pour lui assurer le pain du lendemain; » Convaincue que pour toutes ces populations, jusqu’ici si horriblement maltraitées par les siècles, la question du pain est celle de l’émancipation intellectuelle, de la liberté et de l’humanité; » Que la liberté sans le socialisme, c’est le privilège, l’injustice; et que le socialisme sans liberté, c’est l’esclavage et la brutalité; » La Ligue proclame hautement la nécessité d’une réforme sociale et économique radicale, ayant pour but la délivrance du travail populaire du joug du capital et des propriétaires, fondée sur la plus stricte justice, non juridique, ni théologique, ni métaphysique, mais simplement humaine, sur la science positive et sur la plus absolue liberté.

» Elle décide en même temps, que son Journal ouvrira largement ses colonnes à toutes les discussions sérieuses sur les questions économiques et sociales, lorsqu’elles seront sincèrement inspirées par le désir de la plus large émancipation populaire, tant sous le rapport matériel, qu’au point de vue politique et intellectuel. » Après avoir exposé nos idées sur le Fédéralisme et le Socialisme, nous croyons devoir, messieurs, vous entretenir d’une troisième question, que nous croyons indissolublement liée aux deux premières, c’est-à-dire sur la question religieuse, et nous vous demandons la permission de résumer toutes nos idées à ce sujet par un seul mot. Qui vous paraîtra peut-être barbare: III L’ANTITHÉOLOGISME.

Messieurs, nous sommes convaincus qu’aucune grande transformation politique et sociale ne s’est faite dans le monde sans qu’elle n’ait été accompagnée et souvent précédée par un mouvement analogue dans les idées philosophiques et religieuses qui dirigent la conscience tant des individus que de la Société.

Toutes les religions avec leurs Dieux n’ayant jamais été rien que la création de la fantaisie croyante et crédule de l’homme non encore à la hauteur de la réflexion pure et de la pensée libre appuyée sur la science, le ciel religieux n’a été qu’un mirage où l’homme exalté par la foi a si longtemps retrouvé sa propre image, mais agrandie et renversée, c’est-à-dire divinisée.

L’histoire des religions, celle de la grandeur et de la décadence des Dieux qui se sont succédé, n’est donc rien que l’histoire du développement de l’intelligence et de la conscience collective des hommes. À mesure qu’ils découvraient soit en eux, soit en dehors d’eux-mêmes, une force, une capacité, une qualité quelconques, ils l’attribuaient à leurs dieux, après l’avoir agrandie, élargie, outre toute mesure, comme font ordinairement les enfants, par un acte de fantaisie religieuse. De sorte que, grâce à cette modestie et à cette générosité des hommes, le ciel s’est enrichi des dépouilles de la terre, et par une conséquence naturelle, plus le ciel devenait riche, plus l’humanité devenait misérable. Une fois la divinité installée, elle fut naturellement proclamée la maîtresse, la source, la dispensatrice de toutes choses: le monde réel ne fut plus rien que par elle et l’homme, après l’avoir créée à son insu, s’agenouilla devant elle et se déclara sa créature, son esclave.

Le Christianisme est précisément la religion par excellence parce qu’il expose et manifeste la nature même et l’essence de toute religion, qui sont: l’appauvrissement, l’anéantissement et l’asservissement systématiques, absolus, de l’humanité au profit de la divinité, — principe suprême non seulement de toute religion, mais encore de toute métaphysique soit théiste, soit même panthéiste. Dieu étant tout, le monde réel et l’homme ne sont rien. Dieu étant la vérité, la justice et la vie infinie, l’homme est le mensonge, l’iniquité et la mort. Dieu étant le maître, l’homme est esclave. Incapable de trouver par lui-même le chemin de la justice et de la vérité, il doit les recevoir comme une révélation d’en-haut, par l’intermédiaire des envoyés et des élus de la grâce divine. Qui dit révélation dit révélateurs, dit prophètes, dit prêtres, et ceux-ci une fois reconnus comme les représentants de la divinité sur la terre, comme les instructeurs et les initiateurs de l’humanité à la vie éternelle, reçoivent par là même la mission de la diriger, de la gouverner et de lui commander ici-bas. Tous les hommes leur doivent une foi et une obéissance absolue; esclaves de Dieu, ils doivent l’être aussi de l’Église et de l’État en tant que celui-ci est béni par l’Église. C’est ce que de toutes les religions qui existent ou qui ont existé, le Christianisme a seul parfaitement compris, et, ce que, parmi toutes les sectes chrétiennes, le catholicisme romain a seul proclamé et réalisé avec une conséquence rigoureuse. Voilà pourquoi le Christianisme est la religion absolue, la dernière religion, et pourquoi l’Église apostolique et romaine est la seule conséquente, légitime et divine.

N’en déplaise donc à tous les demi-philosophes, à tous les soi-disant penseurs religieux: L’existence de Dieu implique l’abdication de la raison et de la justice humaines, elle est la négation de l’humaine liberté et aboutit nécessairement à un esclavage non seulement théorique mais pratique.

À moins donc de vouloir l’esclavage, nous ne pouvons, ni ne devons faire la moindre concession à la théologie, car dans cet alphabet mystique et rigoureusement conséquent, qui commence par A devra fatalement arriver à Z, et qui veut adorer Dieu devra renoncer à sa liberté et à sa dignité d’homme: Dieu est, donc l’homme est esclave.

L’homme est intelligent, juste, libre, — donc Dieu n’existe pas.

Nous défions qui que ce soit de sortir de ce cercle, et maintenant qu’on choisisse.

D’ailleurs l’histoire nous démontre que les prêtres de toutes les religions, moins ceux des églises persécutées, ont été les alliés de la tyrannie. Et ces derniers même, tout en combattant et en maudissant les pouvoirs qui les opprimaient, ne disciplinaient-ils pas en même temps leurs propres croyants, et par là même n’ont-ils pas toujours préparé les éléments d’une tyrannie nouvelle? L’esclavage intellectuel de quelque nature qu’il soit, aura toujours pour conséquence naturelle l’esclavage politique et social. — Aujourd’hui le Christianisme sous toutes ses formes différentes, et avec lui la métaphysique doctrinaire et déiste, issue de lui, et qui n’est au fond qu’une théologie masquée, font sans aucun doute le plus formidable obstacle à l’émancipation de la société; et pour preuve, c’est que les gouvernements, tous les hommes d’État de l’Europe qui ne sont, eux, ni métaphysiciens, ni théologiens, ni déistes, et qui, dans le fond de leurs cœurs ne croient ni à Dieu ni à Diable, protègent avec passion, avec acharnement la métaphysique, aussi bien que la religion, quelque religion que ce soit, pourvu qu’elle enseigne, comme toutes le font du reste, la patience, la résignation, la soumission.

Cet acharnement qu’ils mettent à les défendre, nous prouve combien il est pour nous nécessaire de les combattre et de les renverser.

Est-il besoin de vous rappeler, messieurs, jusqu’à quel point les influences religieuses démoralisent et corrompent les peuples? Elles tuent en eux la raison, le principal instrument de l’émancipation humaine, et les réduisent à l’imbécillité, fondement principal de tout esclavage, en remplissant leur esprit de divines absurdités. Elles tuent en eux l’énergie du travail, qui est leur gloire et leur salut: le travail étant l’acte par lequel l’homme, devenant créateur, forme son monde, les bases et les conditions de son humaine existence et conquiert en même temps sa liberté et son humanité. La religion tue en eux cette puissance productive, en leur faisant mépriser la vie terrestre, en vue d’une céleste béatitude, et en leur représentant le travail comme une malédiction ou comme un châtiment mérité, et le désœuvrement comme un divin privilège. — Elle tue en eux la justice, cette gardienne sévère de la fraternité et cette condition souveraine de la paix, en faisant toujours pencher la balance en faveur des plus forts, objets privilégiés de la sollicitude, de la grâce et de la bénédiction divines. Enfin elle tue en eux l’humanité, en la remplaçant dans leurs cœurs par la divine cruauté.

Toute religion est fondée sur le sang, car toutes, comme on sait, reposent essentiellement sur l’idée du sacrifice, c’est-à-dire sur l’immolation perpétuelle de l’humanité à l’inextinguible vengeance de la Divinité. Dans ce sanglant mystère, l’homme est toujours la victime, et le prêtre, homme aussi, mais homme privilégié par la grâce, est le divin bourreau. Cela nous explique pourquoi les prêtres de toutes les religions, les meilleurs, les plus humains, les plus doux, ont presque toujours dans le fond de leur cœur et sinon dans leur cœur, au moins dans leur esprit et dans leur imagination, — et on sait l’influence que l’un et l’autre exercent sur le cœur, — quelque chose de cruel et de sanguinaire: et pourquoi, lorsqu’on avait partout agité la question de l’abolition de la peine de mort, prêtres catholiques romains, orthodoxes Moscovites et Grecs, Protestants — tous se sont unanimement déclarés pour son maintien!

La religion chrétienne plus que toute autre fut fondée sur le sang et historiquement baptisée dans le sang. Qu’on compte les millions de victimes que cette religion de l’amour et du pardon a immolées à la vengeance cruelle de son Dieu. Qu’on se rappelle les tortures qu’elle a inventées et qu’elle a infligées. Est-elle devenue plus douce et plus humaine aujourd’hui? Non, ébranlée par l’indifférence et par le scepticisme, elle est devenue seulement impuissante, ou plutôt beaucoup moins puissante, car malheureusement la puissance du mal ne lui manque pas encore, même aujourd’hui. Et regardez dans les pays où, galvanisée par des passions réactionnaires, elle se donne l’air de revivre: son premier mot n’est-il pas toujours la vengeance et le sang, son second mot l’abdication de la raison humaine, et sa conclusion l’esclavage? Tant que le christianisme et les prêtres chrétiens, tant que quelque religion divine que ce soit, continueront d’exercer la moindre influence sur les masses populaires, la raison, la liberté, l’humanité, la justice ne triompheront pas sur la terre; parce que tant que les masses populaires resteront plongées dans la superstition religieuse, elles serviront toujours d’instrument à tous les despotismes coalisés contre l’émancipation de l’humanité.

Il nous importe donc beaucoup de délivrer les masses de la superstition religieuse, pas seulement par amour d’elles, mais encore par amour de nous-mêmes, pour sauver notre liberté et notre sécurité. Mais nous ne pouvons atteindre ce but que par deux moyens: la science rationnelle et la propagande du socialisme.

Nous entendons par science rationnelle celle qui, s’étant délivrée de tous les fantômes de la métaphysique et de la religion, se distingue des sciences purement expérimentales et critiques, d’abord en ce qu’elle ne restreint pas ses investigations à tel ou tel objet déterminé, mais s’efforce d’embrasser l’univers tout entier, en tant que connu, car elle n’a rien à faire avec l’inconnu; et ensuite en ce qu’elle ne se sert pas, comme les sciences ci-dessus mentionnées, exclusivement et seulement de la méthode analytique, mais se permet aussi de recourir à la synthèse, procédant assez souvent par analogie et par déduction, tout en ayant soin de ne jamais prêter à ces synthèses qu’une valeur hypothétique, jusqu’à ce qu’elles n’aient été entièrement confirmées par la plus sévère analyse expérimentale ou critique.

Les hypothèses de la science rationnelle se distinguent de celles de la métaphysique, en ce que cette dernière, déduisant les siennes comme des conséquences logiques d’un système absolu, prétend forcer la nature à les accepter; tandis que les hypothèses de la science rationnelle, issues non d’un système transcendant, mais d’une synthèse qui n’est jamais elle-même que le résumé ou l’expression générale d’une quantité de faits démontrés par l’expérience, ne peuvent jamais avoir ce caractère impératif et obligatoire, étant au contraire toujours présentées de manière à ce qu’on puisse les retirer aussitôt qu’elles se trouvent démenties pas de nouvelles expériences.

La philosophie rationnelle ou science universelle ne procède pas aristocratiquement, ni autoritairement comme feu-dame métaphysique. Celle-ci s’organisant toujours de haut en bas, par voie de déduction et de synthèse, prétendait bien reconnaître aussi l’autonomie et la liberté des sciences particulières, mais dans le fait elle les gênait horriblement, jusqu’au point de leur imposer des lois et même des faits qu’il était souvent impossible de retrouver dans la nature, et de les empêcher de se livrer à des expériences dont les résultats auraient pu réduire toutes ses spéculations au néant. — La métaphysique comme on voit, agissait selon la méthode des États centralisés.

La philosophie rationnelle au contraire est une science toute démocratique. Elle s’organise de bas en haut librement, et a pour fondement unique l’expérience. Rien de ce qui n’a été réellement analysé et confirmé par l’expérience ou par la plus sévère critique ne peut être par elle accepté. Par conséquent, Dieu, l’Infini, l’Absolu, tous ces objets tant aimés de la métaphysique, sont absolument éliminés de son sein. Elle s’en détourne avec indifférence, les regardant comme autant de mirages ou de fantômes. Mais comme les mirages et les fantômes font une partie essentielle du développement de l’esprit humain, puisque l’homme n’arrive ordinairement à la connaissance de la vérité simple qu’après avoir imaginé, épuisé toutes les illusions possibles, et comme le développement de l’esprit humain est un objet réel de la science, — la philosophie naturelle leur assigne leur vraie place, ne s’en occupant qu’au point de vue de l’histoire et s’efforce de nous montrer en même temps les causes tant physiologiques qu’historiques qui expliquent la naissance, le développement et la décadence des idées religieuses et métaphysiques aussi bien que leur nécessité relative et transitoire dans les évolutions de l’esprit humain. De cette manière, elle leur rend toute la justice à laquelle elles ont droit, puis s’en détourne pour toujours.

Son objet c’est le monde réel et connu. Aux yeux du philosophe rationnel il n’est qu’un être au monde et une science. Par conséquent il tient à embrasser et à coordonner toutes les sciences particulières en un seul système. Cette coordonnance de toutes les sciences positives en un seul savoir humain constitue la Philosophie positive ou la science universelle. Héritière et en même temps négation absolue de la religion et de la métaphysique, cette philosophie, pressentie et préparée dès longtemps par les plus nobles esprits, fut conçue pour la première fois comme un système complet, par un grand penseur français, Auguste Comte, qui en traça le premier plan d’une main savante et hardie.

La coordonnance qu’établit la philosophie positive n’est point une simple juxtaposition, c’est une sorte d’enchaînement organique par lequel, commençant par la science la plus abstraite, celle qui a pour objet l’ordre des faits les plus simples, les mathématiques, on s’élève de degré en degré aux sciences comparativement plus concrètes qui ont pour objet des faits de plus en plus composés. Ainsi des mathématiques pures on s’élève à la mécanique, à l’astronomie, puis à la physique, à la chimie, à la géologie et à la biologie (y comprenant la classification, l’anatomie et la physiologie comparées des plantes d’abord, puis du règne animal), et on finit par la sociologie qui embrasse toute l’humaine histoire en tant que développement de l’Être humain collectif et individuel dans la vie politique, économique, sociale, religieuse, artistique et scientifique. Il n’y a entre toutes ces sciences, qui se suivent, depuis les mathématiques jusqu’à la sociologie inclusivement, aucune solution de continuité. Un seul Être, un seul savoir, et au fond, toujours la même méthode, mais qui se complique nécessairement à mesure que les faits qui se présentent à elle deviennent plus compliqués; chaque science qui suit s’appuie largement et absolument sur la science précédente, et, autant que l’état actuel de nos connaissances réelles le permet, se présente comme son développement nécessaire.

Il est curieux d’observer que l’ordre des sciences établi par Auguste Comte, est à quelque chose près le même que celui de l’Encyclopédie de Hegel, le plus grand métaphysicien des temps présents et passés et qui a eu le bonheur et la gloire d’avoir conduit le développement de la philosophie spéculative à son point culminant, ce qui fit que, poussée désormais par sa dialectique propre, elle devait se détruire elle-même. Mais il y a entre Auguste Comte et Hegel une énorme différence. Tandis que ce dernier, en vrai métaphysicien qu’il était, avait spiritualisé la matière et la nature, en les faisant procéder de la logique, c’est-à-dire de l’esprit, — Auguste Comte a tout au contraire matérialisé l’esprit, en le fondant uniquement sur la matière. — C’est en cela que consiste sa gloire immense.

Ainsi la Psychologie, cette science si importante, qui constituait la base même de la métaphysique, et que la philosophie spéculative considérait comme un monde quasi absolu, spontané et indépendant de toute influence matérielle, n’a plus, dans le système d’Auguste Comte, d’autre base que la physiologie, et n’est autre chose que le développement de celle-ci; de sorte que ce que nous appelons intelligence, imagination, mémoire, sentiment, sensation et volonté, ne sont plus rien à nos yeux que les différentes facultés, fonctions ou activités du corps humain.

Considérés à ce point de vue, le monde humain, son développement, son histoire, — que nous avions envisagé jusque-là comme une manifestation d’une idée théologique, métaphysique et juridico-politique, et dont aujourd’hui nous devons recommencer l’étude, en prenant pour point de départ toute la nature et pour fil directeur la propre physiologie de l’homme, nous apparaîtront sous un jour tout nouveau, plus naturel, plus large, plus humain et plus fécond en enseignements pour l’avenir.

C’est ainsi que l’on pressent déjà dans cette voie l’avènement d’une science nouvelle: la sociologie, — c’est-à-dire la science de lois générales qui président à tous les développements de la société humaine. Elle sera le dernier terme et le couronnement de la philosophie positive. L’histoire et la statistique nous prouvent que le corps social comme tout autre corps naturel, obéit dans ses évolutions et transmutations à des lois générales et qui paraissent être tout aussi nécessaires que celles du monde physique. Dégager ces lois des événements passés et de la masse des faits présents, tel doit être l’objet de cette science. En dehors de l’immense intérêt qu’elle présente déjà à l’esprit, elle nous promet dans l’avenir une grande utilité pratique; car de même que nous ne pouvons dominer la nature et la transformer selon nos besoins progressifs que grâce à la connaissance que nous avons acquise de ses lois, nous ne pourrons réaliser notre liberté et notre prospérité dans le milieu social qu’en tenant compte des lois naturelles et permanentes qui le gouvernent. Et du moment que nous avons reconnu que l’abîme qui dans l’imagination des théologiens et des métaphysiciens, était censé séparer l’esprit de la nature, n’existe pas du tout, nous devons considérer la société humaine comme un corps sans doute beaucoup plus complexe que les autres, mais tout aussi naturel, et obéissant aux mêmes lois, plus celles qui lui sont exclusivement propres. Une fois ceci admis, il devient clair que la connaissance et la stricte observation de ces lois devient indispensable, pour que les transformations sociales que nous entreprendrons soient viables.

Mais d’un autre côté, nous savons que la sociologie est une science à peine née, qu’elle est encore à la recherche de ses éléments, et si nous jugeons de cette science, la plus difficile de toutes, d’après l’exemple des autres, nous devons reconnaître qu’il lui faudra des siècles, un siècle au moins, pour se constituer définitivement et pour devenir une science sérieuse, quelque peu suffisante et complète. Comment faire alors? Faudra-t-il que l’humanité souffrante, pour se délivrer de toutes les misères qui l’oppriment, attende encore un siècle et plus, jusqu’au moment où la sociologie positive, définitivement constituée, viendra lui déclarer qu’elle est enfin en état de lui donner les indications et les instructions que réclame sa transformation rationnelle?

Non, mille fois non! D’abord, pour attendre quelques siècles encore, il faudrait avoir la patience… cédant à une vieille habitude, nous allions dire la patience des Allemands, mais nous avons été arrêtés par cette réflexion, que dans l’exercice de cette vertu d’autres peuples ont aujourd’hui surpassé les Allemands. Et ensuite, supposant même que nous eussions la possibilité et la patience d’attendre, que serait une société qui ne nous présenterait rien que la traduction en pratique ou l’application d’une science, lors même que cette science serait la plus parfaite et la plus complète du monde? une misère. Imaginez-vous un univers qui ne contiendrait rien que ce que l’esprit humain a jusqu’ici aperçu, reconnu et compris, — ne serait-ce pas une misérable bicoque à côté de l’univers qui existe?

Nous sommes pleins de respect pour la science et nous la considérons comme un des plus précieux trésors, comme une des gloires les plus pures de l’humanité. Par elle l’homme se distingue de l’animal, aujourd’hui son frère cadet, jadis son ancêtre, et devient capable de liberté. Pourtant il est nécessaire de reconnaître aussi les limites de la science et de lui rappeler qu’elle n’est pas le tout, qu’elle n’en est seulement qu’une partie, et que le tout c’est la vie: la vie universelle des mondes, ou pour ne pas nous perdre dans l’inconnu et dans l’indéfini: celle de notre système solaire ou même seulement de notre globe terrestre, enfin nous restreignant encore davantage: le monde humain, — le mouvement, le développement, la vie de l’humaine société sur la terre. Tout cela est infiniment plus étendu, plus large, plus profond et plus riche que la science, et ne sera jamais par elle épuisé.

La vie, prise dans ce sens universel, n’est point l’application de telle théorie humaine ou divine que ce soit, c’est une création, aurions-nous dit volontiers, si nous n’avions crainte de donner lieu à un mésentendu par ce mot; et comparant les peuples, créateurs de leur propre histoire à des artistes, nous aurions demandé si les grands poètes ont jamais attendu que la science découvrît les lois de la création poétique pour créer leurs chefs-d’œuvre? Eschyle et Sophocle n’ont-ils pas fait leurs magnifiques tragédies bien avant qu’Aristote eût calqué sur leurs œuvres mêmes la première esthétique? Shakespeare s’est-il laissé jamais inspirer par aucune théorie, et Beethoven n’a-t-il point élargi les bases du contre-point par la création de ses symphonies? Et que serait une œuvre d’art produite selon les préceptes de la plus belle esthétique du monde? Encore une fois, une chose misérable. Mais les peuples qui créent leur histoire ne sont probablement pas ni moins riches d’instinct ni moins puissants créateurs, ni plus dépendants de MM. les savants que les artistes!