SigPhi · Mikhail Bakunin

Fédéralisme, socialisme et antithéologisme

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On répondra que l’État, représentant du salut public ou de l’intérêt commun de tous, ne retranche une partie de la liberté de chacun, que pour lui en assurer tout le reste. Mais ce reste, c’est la sécurité, si vous voulez, ce n’est jamais la liberté. La liberté est indivisible: on ne peut en retrancher une partie sans la tuer tout entière. Cette petite partie que vous retranchez, c’est l’essence même de ma liberté, c’est le tout. Par un mouvement naturel, nécessaire et irrésistible, toute ma liberté se concentre précisément dans la partie, si petite qu’elle soit, que vous en retranchez. C’est l’histoire de la femme de Barbe-Bleue, qui eut tout un palais à sa disposition avec la liberté pleine et entière de pénétrer partout, de voir et de toucher tout, excepté une mauvaise petite chambre, que la volonté souveraine de son terrible mari lui avait défendu d’ouvrir sous peine de mort. Eh bien, se détournant de toutes les magnificences du palais, son âme se concentra tout entière sur cette mauvaise petite chambre: elle l’ouvrit, et elle eut raison de l’ouvrir, car ce fut un acte nécessaire de sa liberté, tandis que la défense d’y entrer était une violation flagrante de cette même liberté. C’est encore l’histoire du péché d’Adam et d’Ève: la défense de goûter du fruit de l’arbre de la science, sans autre raison que telle était la volonté du Seigneur, était de la part du bon Dieu un acte d’affreux despotisme; et si nos premiers parents avaient obéi, toute la race humaine resterait plongée dans le plus humiliant esclavage. Leur désobéissance au contraire nous a émancipés et sauvés. Ce fut, mythiquement parlant, le premier acte de l’humaine liberté.

Mais l’État, dira-t-on, l’État démocratique, basé sur le libre suffrage de tous les citoyens, ne saurait être la négation de leur liberté? Et pourquoi pas? Cela dépendra absolument de la mission et du pouvoir que les citoyens abandonneront à l’État. Un État républicain, basé sur le suffrage universel, pourra être très despotique, plus despotique même que l’État monarchique, lorsque sous le prétexte qu’il représente la volonté de tout le monde, il pèsera sur la volonté et sur le mouvement libre de chacun de ses membres de tout le poids de son pouvoir collectif.

Mais l’État, dira-t-on encore, ne restreint la liberté de ses membres qu’autant seulement qu’elle est portée vers l’injustice, vers le mal. Il les empêche de s’entre-tuer, de se piller et de s’offenser mutuellement, et en général de faire le mal, leur laissant au contraire liberté pleine et entière pour le bien. C’est toujours la même histoire de Barbe-Bleue ou celle du fruit défendu: qu’est-ce que le mal, qu’est-ce que le bien?

Au point de vue du système que nous examinons, la distinction du bien et du mal n’existait pas avant la conclusion du contrat, alors que chaque individu restait plongé dans l’isolement de sa liberté ou de son droit absolu, n’ayant aucune considération à garder vis-à-vis de tous les autres, que celles que lui conseillaient sa faiblesse ou sa force relatives — c’est-à-dire sa prudence et son intérêt propres. Alors l’égoïsme, toujours selon cette même théorie, était la loi suprême, le seul droit: le bien était déterminé par le succès, le mal par la seule défaite et la justice n’était que la consécration du fait accompli, quelque horrible, cruel ou infâme qu’il fût — tout à fait comme dans la morale politique qui prévaut aujourd’hui en Europe.

La distinction du bien et du mal ne commence, selon ce système, qu’avec la conclusion du contrat social. Alors tout ce qui fut reconnu comme constituant l’intérêt commun, fut proclamé le bien, et tout ce qui lui fut contraire, le mal. Les membres contractants, devenus citoyens, s’étant liés par un engagement plus ou moins solennel, assumèrent par là même un devoir: celui de subordonner leurs intérêts privés au salut commun, à l’intérêt inséparable de tous, et leurs droits séparés du droit public, dont le représentant unique, l’État, fut par là même investi du pouvoir de réprimer toutes les révoltes de l’égoïsme individuel, mais avec le devoir de protéger chacun de ses membres dans l’exercice de ses droits, tant que ces derniers n’étaient pas contraires au droit commun.

Nous allons examiner maintenant ce que doit être l’État ainsi constitué, tant vis-à-vis des autres États, ses pareils, que vis-à-vis des populations qu’il gouverne. Cet examen nous paraît d’autant plus intéressant et utile, que l’État tel qu’il est défini ici, est précisément l’État moderne, en tant qu’il s’est séparé de l’idée religieuse: l’État laïque ou athée, proclamé par les publicistes modernes. Voyons donc, en quoi consiste sa morale? — C’est l’État moderne, avons-nous dit, au moment où il s’est délivré du joug de l’église, et où, par conséquent, il a secoué le joug de la morale universelle ou cosmopolite de la religion chrétienne; et nous ajouterons encore, au moment où il ne s’est pas encore pénétré de la morale ni de l’idée humanitaire, ce qu’il ne saurait faire d’ailleurs sans se détruire; parce que dans son existence séparée et dans sa concentration isolée, il serait trop étroit pour pouvoir embrasser, contenir les intérêts et par conséquent aussi la morale de l’humanité tout entière.

Les États modernes sont arrivés précisément à ce point. Le christianisme ne leur sert plus que de prétexte et de phrase, ou de moyen pour tromper les badauds, car ils poursuivent des buts, qui n’ont rien à démêler avec les sentiments religieux; et les grands hommes d’État de nos jours: les Palmerston, les Mouravieff, les Cavour, les Bismark, les Napoléon riraient beaucoup, si on prenait leurs démonstrations religieuses au sérieux. Ils riraient encore davantage, si on leur prêtait des sentiments, des considérations, des intentions humanitaires, qu’ils ne se font d’ailleurs jamais faute de traiter publiquement de niaiseries. Que reste-t-il donc pour leur constituer une morale? Uniquement l’intérêt de l’État. De ce point de vue, qui d’ailleurs, à très peu d’exceptions près, fut celui des hommes d’État, des hommes forts de tous les temps et de tous les pays, tout ce que sert à la conservation, à la grandeur et à la puissance de l’État, quelque sacrilège que ce soit au point de vue religieux, et quelque révoltant que cela puisse paraître à celui de la morale humaine — c’est le bien, et vice-versa, tout ce qui y est contraire, que ce soit la chose la plus sainte et humainement la plus juste, — c’est le mal. Telle est dans sa vérité la morale et la pratique séculaires de tous les États.

C’est aussi celle de l’État fondé sur la théorie du contrat social. Selon ce système, le bien et le juste ne commençant qu’avec le contrat, ne sont rien en effet que le contenu même et le but du contrat, c’est-à-dire l’intérêt commun et le droit public de tous les individus, qui l’ont formé entre eux, à l’exclusion de tous ceux qui sont restés en dehors du contrat, — par conséquent rien que la plus grande satisfaction donnée à l’égoïsme collectif d’une association particulière et restreinte, qui étant fondée sur le sacrifice partiel de l’égoïsme individuel de chacun de ses membres rejette de son sein, comme étrangers et comme ennemis naturels, l’immense majorité de l’humaine espèce, formée ou non formée en associations analogues.

L’existence d’un seul État restreint suppose nécessairement l’existence et au besoin provoque la formation de plusieurs États, étant fort naturel que les individus qui se trouvent en dehors de lui, menacés par lui dans leur existence et dans leur liberté, s’associent à leur tour contre lui. Voilà donc l’humanité divisée en un nombre indéfini d’États étrangers, hostiles et menaçants les uns pour les autres. Il n’existe point de droit commun, de contrat social entre eux, car s’il en existait un, ils cesseraient d’être des États absolument indépendants l’un de l’autre, devenant des membres fédérés d’un seul grand État. Mais à moins que ce grand État n’embrasse l’humanité tout entière, il aurait contre lui dans la même attitude d’hostilité nécessaire d’autres grands États intérieurement fédérés, — ce serait toujours la guerre comme loi suprême et comme une nécessité inhérente à l’existence même de l’humanité.

Intérieurement fédéré ou non fédéré, chaque État, sous peine de périr, doit donc chercher à devenir le plus puissant. Il doit dévorer pour ne point être dévoré, conquérir pour ne pas être conquis, asservir pour ne pas être asservi, — car deux puissances similaires et en même temps étrangères l’une à l’autre ne sauraient coexister sans s’entre-détruire.

L’État est donc la négation la plus flagrante, la plus cynique et la plus complète de l’humanité. Il rompt l’universelle solidarité de tous les hommes sur la terre, et n’en associe une partie que pour en détruire, conquérir et asservir tout le reste. Il ne couvre de sa protection que ses propres citoyens, ne reconnaît le droit humain, l’humanité, la civilisation qu’à l’intérieur de ses propres limites; ne reconnaissant aucun droit en dehors de lui-même, il s’arroge logiquement celui de la plus féroce inhumanité contre toutes les populations étrangères qu’il peut piller, exterminer ou asservir à son gré. S’il se montre généreux et humain envers elles, ce n’est jamais par devoir; car il n’a de devoirs qu’envers lui-même d’abord, et ensuite envers ceux de ses membres, qui l’ont librement formé, qui continuent de le constituer librement ou bien même, comme cela arrive toujours à la longue, qui sont devenus ses sujets. Comme le droit international n’existe pas, et comme il ne saurait jamais exister d’une manière sérieuse et réelle sans miner dans ses fondements même le principe de l’absolue souveraineté des États — l’État ne peut avoir de devoirs vis-à-vis des populations étrangères. Donc s’il traite humainement un peuple conquis, s’il ne le pille et ne l’extermine qu’à demi et s’il ne le réduit pas au dernier degré d’esclavage, ce sera par politique et par prudence peut-être, ou bien par pure magnanimité, mais jamais par devoir, — car il a le droit absolu de disposer de lui à son gré.

Cette négation flagrante de l’humanité, qui constitue l’essence même de l’État, est au point de vue de l’État le suprême devoir et la plus grande vertu: elle s’appelle patriotisme, et constitue toute la morale transcendante de l’État. Nous l’appelons morale transcendante parce qu’elle dépasse ordinairement le niveau de la morale et de la justice humaines, communes ou privées, et par là-même se met le plus souvent en contradiction avec elles. Ainsi offenser, opprimer, spolier, piller, assassiner ou asservir son prochain, selon la morale ordinaire des hommes, est regardé comme un crime. Dans la vie publique au contraire, au point de vue du patriotisme, lorsque cela se fait pour la plus grande gloire de l’État, pour conserver ou bien pour élargir sa puissance, tout cela devient devoir et vertu. Et cette vertu, ce devoir sont obligatoires pour chaque citoyen patriote; chacun est censé devoir les exercer, non seulement contre les étrangers, mais contre ses concitoyens eux-mêmes, membres ou sujets comme lui de l’État, toutes les fois que le réclame le salut de l’État.

Ceci nous explique pourquoi dès le commencement de l’histoire, c’est-à-dire dès la naissance des États, le monde de la politique a toujours été et continue d’être encore le théâtre de la haute coquinerie et du sublime brigandage, — brigandage et coquinerie d’ailleurs hautement honorés, puisqu’ils sont commandés par le patriotisme, par la morale transcendante et par l’intérêt suprême de l’État. Cela nous explique pourquoi toute l’histoire des États antiques et modernes n’est qu’une série de crimes révoltants; pourquoi rois et ministres présents et passés, de tous les temps et de tous les pays: hommes d’État, diplomates, bureaucrates et guerriers, si on les juge au point de vue de la simple morale et de la justice humaine, ont cent fois, mille fois mérité le gibet ou les galères; car il n’est point d’horreur, de cruauté, de sacrilège, de parjure, d’imposture, d’infâme transaction, de vol cynique, de pillage effronté et de sale trahison, qui n’aient été ou qui ne soient quotidiennement accomplis par les représentants des États, sans autre excuse que ce mot élastique, à la fois si commode et si terrible: la raison d’État!

Mot vraiment terrible! car il a corrompu et déshonoré, dans les régions officielles et dans les classes gouvernantes de la société plus de gens que le Christianisme lui-même. Aussitôt qu’il est prononcé, tout se tait et tout cesse: honnêteté, honneur, justice, droit, la pitié elle-même cesse, et avec elle la logique et le bon sens: le noir devient blanc et le blanc noir, l’horrible humain, et les plus lâches félonies, les crimes les plus atroces deviennent des actes méritoires!

Le grand philosophe politique italien, Machiavel, fut le premier qui prononça ce mot, ou qui du moins lui a donné son vrai sens et l’immense popularité dont il jouit encore à cette heure dans le monde de nos gouvernants. Penseur réaliste et positif s’il en fût, il a compris le premier que les grands et puissants États ne pouvaient être fondés et maintenus que par le crime, — par beaucoup de grands crimes et par un mépris radical pour tout ce qui s’appelle honnêteté! Il l’a écrit, expliqué et prouvé avec une terrible franchise. Et comme l’idée de l’humanité a été parfaitement ignorée de son temps; comme celle de la fraternité, non humaine, mais religieuse, prêchée par l’église catholique n’a été alors, comme toujours, rien qu’une affreuse ironie, démentie à chaque instant par les propres actes de l’Église; comme de son temps aucun ne se doutait même pas, qu’il y eût quelque chose comme un droit populaire, — les peuples n’ayant jamais été considérés que comme une masse inerte et inepte, comme une sorte de chair à États, taillable et corvéable à merci, et vouée à une obéissance éternelle; — comme il n’y avait alors absolument rien, ni en Italie, ni ailleurs, qui fût au-dessus de l’État — Machiavel en conclut avec beaucoup de logique, que l’État était le but suprême de toute humaine existence, qu’on devait le servir à tout prix, et que l’intérêt de l’État prévalant sur toutes choses, un bon patriote ne devait reculer devant aucun crime pour le servir. Il conseille le crime, il le commande et en fait une condition sine qua non de l’intelligence politique, ainsi que du vrai patriotisme. Que l’État s’appelle monarchie ou république, le crime, pour sa conservation et pour son triomphe, sera toujours nécessaire. Il changera sans doute de direction et d’objet, mais sa nature restera la même. Ce sera toujours la violation énergique, permanente de la justice, de la pitié et de l’honnêteté — pour le salut de l’État.

Oui, Machiavel a raison, nous ne pouvons pas en douter après une expérience de trois siècles et demi, ajoutée à son expérience. Oui, toute l’histoire nous le dit: tandis que les petits États ne sont vertueux que par faiblesse, les États puissants ne se soutiennent que par le crime. Seulement notre conclusion sera absolument différente de la sienne et cela pour une très simple raison: Nous sommes les fils de la Révolution et nous avons hérité d’elle la Religion de l’humanité, que nous devons fonder sur les ruines de la Religion de la divinité: nous croyons aux droits de l’homme, à la dignité et à l’émancipation nécessaire de l’humaine espèce; nous croyons à l’humaine liberté et à l’humaine fraternité fondées sur l’humaine justice. — Nous croyons, en un mot, au triomphe de l’humanité sur la terre; mais ce triomphe, que nous appelons de nos vœux et que nous voulons rapprocher par tous nos efforts réunis, étant par sa nature même la négation du crime qui n’est lui-même autre chose que la négation de l’humanité, — il ne pourra se réaliser que lorsque le crime cessera d’être, ce qu’il est plus ou moins partout aujourd’hui: la base même de l’existence politique des nations absorbées, dominées par l’idée de l’État. — Et puisqu’il est prouvé désormais qu’aucun État ne saurait exister sans commettre des crimes, ou du moins sans les rêver et sans les méditer, alors même que son impuissance l’empêcherait de les accomplir — nous concluons aujourd’hui à l’absolue nécessité de la destruction des États, ou si l’on veut de leur radicale et complète transformation, dans ce sens que, cessant d’être des puissances centralisées et organisées de haut en bas, soit par la violence, soit par l’autorité d’un principe quelconque, ils se réorganisent, — avec une absolue liberté pour toutes les parties de s’unir ou de ne s’unir pas, et en conservant à chacune celle de sortir toujours d’une union, même une fois librement consentie, — de bas en haut, selon les besoins réels et les tendances naturelles des parties, par la libre fédération des individus et des associations, des communes, des districts, des provinces et des nations dans l’humanité.

Telles sont les conclusions auxquelles nous amène nécessairement l’examen des rapports extérieurs de l’État même soi-disant libre, avec les autres États. Nous verrons plus tard que l’État qui se fonde sur le droit divin ou sur la sanction religieuse arrive précisément aux mêmes résultats. Examinons maintenant les rapports de l’État fondé sur le libre contrat envers ses propres citoyens ou sujets.

Nous avons vu qu’en excluant l’immense majorité de l’humaine espèce de son sein, en la rejetant en dehors des engagements et des devoirs réciproques de la morale, de la justice et du droit, il nie l’humanité et avec ce grand mot: Patriotisme, impose l’injustice et la cruauté à tous ses sujets, comme un suprême devoir. Il restreint, il tronque, il tue en eux l’humanité pour qu’en cessant d’être des hommes ils ne soient plus que des citoyens, — ou bien ce qui sera plus juste, sous le rapport de la succession historique des faits, pour qu’ils ne s’élèvent jamais au delà du citoyen, à la hauteur de l’homme. — Nous avons vu d’ailleurs que tout État, sous peine de périr et de se voir dévoré par les États voisins, doit tendre à la toute-puissance, et que, devenu puissant, il doit conquérir. Qui dit conquête, dit peuples conquis, asservis, réduits à l’esclavage, sous quelque forme et quelque dénomination que ce soit. L’esclavage est donc une conséquence nécessaire de l’existence même de l’État.

L’esclavage peut changer de forme et de nom — son fond reste le même. Ce fond se laisse exprimer par ces mots: être esclave, c’est être forcé de travailler pour autrui, — comme être maître, c’est vivre du travail d’autrui. Dans l’antiquité, comme aujourd’hui en Asie, en Afrique, et comme dans une partie de l’Amérique encore, les esclaves s’appelaient tout bonnement des esclaves. Au moyen-âge ils prirent le nom de serfs, aujourd’hui on les appelle salariés. La position de ces derniers est beaucoup plus digne et moins dure que celle des esclaves, mais ils n’en sont pas moins forcés par la faim aussi bien que par les institutions politiques et sociales, d’entretenir par un travail très dur le désœuvrement absolu ou relatif d’autrui. Par conséquent ils sont des esclaves. Et en général, aucun État, ni antique, ni moderne, n’a jamais pu ni ne pourra jamais se passer du travail forcé des masses soit salariés, soit esclaves, comme d’un fondement principal et absolument nécessaire du loisir, de la liberté et de la civilisation de la classe politique: des citoyens. — Sous ce rapport, les États-Unis de l’Amérique du Nord ne font pas même encore exception.

Telles sont les conditions intérieures qui découlent nécessairement pour l’État de sa position extérieure, c’est-à-dire de son hostilité naturelle, permanente et inévitable envers tous les autres États. Voyons maintenant les conditions qui découlent directement pour les citoyens du libre contrat par lequel ils se constituent en État.

L’État n’a pas seulement la mission de garantir la sécurité de ses membres contre toutes les attaques venant du dehors, il doit encore intérieurement les défendre les uns contre les autres et chacun contre lui-même. Car l’État — et ceci constitue son trait caractéristique et fondamental — tout État, comme toute théologie, suppose l’homme essentiellement méchant et mauvais. Dans celui que nous examinons maintenant, le bien, avons-nous vu, ne commence qu’avec la conclusion du contrat social et n’est, par conséquent que le produit de ce contrat, — son contenu même. Il n’est pas le produit de la liberté. Au contraire, tant que les hommes restent isolés dans leur individualité absolue, jouissant de toute leur liberté naturelle à laquelle ils ne reconnaissent d’autres limites que des limites de fait, non de droit, ils ne suivent qu’une seule loi, — celle de leur naturel égoïsme: ils s’offensent, se maltraitent et se volent mutuellement, s’entr’égorgent et s’entre-dévorent, chacun dans la mesure de son intelligence, de sa ruse et de ses forces matérielles, comme le font aujourd’hui, ainsi que nous l’avons déjà observé, les États. — Donc la liberté humaine ne produit pas le bien, mais le mal, l’homme est mauvais de sa nature. Comment est-il devenu mauvais? C’est à la théologie de l’expliquer. Le fait est que l’État, en naissant, le trouve déjà mauvais et se charge de le rendre bon, c’est-à-dire de transformer l’homme naturel en citoyen.

À ceci on pourra observer, que puisque l’État est le produit d’un contrat librement conclu par les hommes, et que le bien est le produit de l’État, il s’ensuit qu’il est celui de la liberté! Cette conclusion ne sera pas juste du tout. L’État même dans cette théorie n’est pas le produit de la liberté, mais au contraire du sacrifice et de la négation volontaires de la liberté. Les hommes naturels, absolument libres de droit, mais dans le fait exposés à tous les dangers qui à chaque instant de leur vie menacent leur sécurité, pour assurer et sauvegarder cette dernière, sacrifient, renient une portion plus ou moins grande de leur liberté, et en tant qu’ils l’ont immolée à leur sécurité, en tant qu’ils sont devenus citoyens, ils deviennent les esclaves de l’État. Nous avons donc raison d’affirmer qu’au point de vue de l’État le bien naît non de la liberté, mais au contraire de la négation de la liberté.

N’est-ce pas une chose remarquable que cette similitude entre la théologie — cette science de l’église, et la politique — cette théorie de l’État, que cette rencontre de deux ordres de pensées et de faits en apparence si contraires, dans une même conviction: celle de la nécessité de l’immolation de l’humaine liberté pour moraliser les hommes et pour les transformer, selon l’une — en des saints, selon l’autre — en de vertueux citoyens. — Quant à nous, nous ne nous en émerveillons en aucune façon, parce que nous sommes convaincus et nous tâcherons de prouver plus bas, que la politique et la théologie sont deux sœurs provenant de la même origine et poursuivant le même but sous des noms différents; et que chaque État est une église terrestre, comme toute église, à son tour avec son ciel, séjour des bienheureux et des Dieux immortels, n’est rien qu’un céleste État.

L’État donc, comme l’église, part de cette supposition fondamentale, que les hommes sont foncièrement mauvais et que livrés à leur liberté naturelle, ils s’entre-déchireraient et offriraient le spectacle de la plus affreuse anarchie où les plus forts assommeraient ou exploiteraient les plus faibles, — tout le contraire, n’est-ce pas, de ce qui arrive dans nos États modèles d’aujourd’hui? Il pose comme principe, que pour établir l’ordre public, il faut une autorité supérieure; que pour guider les hommes et pour réprimer leurs mauvaises passions, il faut un guide et un frein; mais que cette autorité doit être celle d’un homme de génie vertueux, législateur de son peuple, comme Moïse, Lycurgue, comme Solon — et que ce guide et ce frein seront la sagesse et la puissance répressive de l’État.

Au nom de la logique nous pourrions bien chicaner sur le législateur, car dans le système que nous examinons maintenant, il s’agit non d’un code de lois imposé par une autorité quelconque, mais d’un engagement mutuel librement contracté par les libres fondateurs de l’État. Et comme ces fondateurs, d’après le système en question, ne furent ni plus ni moins que des sauvages, qui, ayant vécu jusque-là dans la plus complète liberté naturelle, devaient ignorer la différence du bien et du mal, nous pourrions demander par quel moyen ils sont arrivés tout à coup à les distinguer et à les séparer? Il est vrai qu’on pourra nous répondre que, puisqu’ils ne formèrent d’abord leur contrat mutuel qu’en vue de leur commune sécurité, ce qu’ils appelèrent le bien ne fut alors rien que les quelques points peu nombreux, qui furent par eux stipulés dans leur contrat, comme par exemple: de ne pas s’entre-tuer, ni de s’entre-piller et de se soutenir mutuellement contre toutes les attaques venant du dehors; mais que plus tard un législateur, homme de génie vertueux, déjà né au milieu d’une association ainsi formée et, par conséquent, en quelque sorte élevé dans son esprit, a pu en élargir, en approfondir les conditions et les bases et créer par là même un premier code de morale et de lois.

Mais aussitôt surgit une autre question: en supposant qu’un homme doué d’un génie extraordinaire, né au milieu de cette société encore très primitive, a pu, grâce à la très grossière éducation qu’il a pu recevoir dans son sein, et son génie aidant, concevoir un code de morale, comment a-t-il pu parvenir à le faire accepter par son peuple? Par la force de la seule logique? — C’est impossible. La logique finit bien par triompher toujours, même des esprits les plus récalcitrants, mais il faut bien plus que la durée de la vie d’un homme pour cela, et avec des esprits peu développés il lui aurait fallu plusieurs siècles. Par la force, par la violence? Mais alors ce ne serait plus une société fondée sur le libre contrat, mais sur la conquête, sur l’asservissement, ce qui nous amènerait tout droit aux sociétés réelles, historiques, dans lesquelles toutes les choses s’expliquent beaucoup plus naturellement, il est vrai, que dans les théories de nos publicistes libéraux, mais dont aussi l’examen et l’étude, bien loin de servir, comme ces Messieurs le désirent à la glorification de l’État, nous entraînent, comme nous le verrons plus tard, à en désirer au contraire, au plus vite, la destruction radicale et complète.

Il reste un troisième moyen, dont un grand législateur d’un peuple sauvage aura pu se servir pour imposer son code à la masse de ses concitoyens: c’est l’autorité divine. Et en effet, nous voyons que les plus grands législateurs connus, depuis Moïse jusqu’à Mahomet inclusivement, ont eu recours à ce moyen. Il est très efficace dans les nations où les croyances et le sentiment religieux exercent encore une grande influence, et naturellement très puissant au milieu d’un peuple sauvage. Seulement, la société qu’il aura servi à fonder n’aura plus pour fondement le libre contrat: constituée par l’intervention directe de la volonté divine, elle sera nécessairement un État théocratique, monarchique ou aristocratique, mais dans aucun sens démocratique; et comme on ne peut pas marchander avec les bons Dieux, comme ils sont aussi puissants que despotes, et comme on est forcé d’accepter aveuglément tout ce qu’ils vous imposent et de subir leur volonté quand même, il en résulte que, dans une législation dictée par les Dieux, il ne peut y avoir de place pour la liberté. Nous abandonnons donc la constitution, d’ailleurs très historique, de l’État par l’intervention, soit directe, soit indirecte, de la toute-puissance divine, en nous promettant d’y revenir plus tard, et nous retournons à l’examen de l’État libre fondé sur le libre contrat. Arrivés d’ailleurs à la conviction de ne pouvoir nous expliquer, en aucune manière, le fait contradictoire en lui-même d’une législation émanée du génie d’un seul homme et unanimement acclamée, librement acceptée par tout un peuple sauvage, sans que le législateur ait eu besoin de recourir soit à la force brutale, soit à quelque divine supercherie, nous voulons bien admettre ce miracle, et nous demandons maintenant l’explication d’un autre miracle non moins difficile à comprendre que le premier: le nouveau code de morale et de lois, une fois proclamé et unanimement accepté, comment passe-t-il dans la pratique, dans la vie? Qui veille à son exécution?

Peut-on admettre, qu’après cette acceptation unanime, tous ou seulement la majorité des sauvages composant une société primitive et qui, avant que la nouvelle législation n’eût été proclamée, avaient été plongés dans la plus profonde anarchie, se fussent tout d’un coup et à un tel point transformés par le seul fait de cette proclamation et de cette libre acceptation, que d’eux-mêmes et sans autre stimulant que leurs convictions propres, ils se fussent mis à observer consciencieusement et à exécuter régulièrement des prescriptions et des lois qui leur imposaient une morale jusque-là inconnue?