Je reviendrai sur cet incident, qui fut la première manifestation de la scission qui devait nécessairement se produire entre le peuple de Lyon et les autorités républicaines, tant municipales, électives, que nommées par le gouvernement de la Défense nationale. Je me bornerai maintenant, cher ami, à vous faire observer la contradiction plus qu’étrange qui existe entre l’indulgence extrême, excessive, je dirai plus, impardonnable de ce gouvernement pour des gens qui ont ruiné, déshonoré et trahi le pays, et qui continuent de le trahir encore aujourd’hui, et la sévérité draconienne dont il use vis-à-vis des républicains, plus républicains et infiniment plus révolutionnaires que lui. On dirait que le pouvoir dictatorial lui a été donné non par la révolution, mais par la réaction, pour sévir contre la révolution, et que ce n’est que pour continuer la mascarade de l’empire qu’il se donne le nom de gouvernement républicain.
On dirait qu’il n’a délivré et renvoyé des prisons les serviteurs les plus zélés et les plus compromis de Napoléon III, que pour faire place aux républicains. Vous avez été le témoin et en partie aussi la victime de l’empressement et de la brutalité qu’ils ont mis à les persécuter, à les pourchasser, à les arrêter et à les emprisonner. Ils ne se sont pas contentés de cette persécution |61 officielle et légale, ils ont eu recours à la plus infâme calomnie. Ils ont osé dire que ces hommes, qui, au milieu du mensonge officiel survivant à l’empire et qui continue de ruiner les dernières espérances de la France, ont osé dire la vérité, toute la vérité au peuple, étaient des agents payés par les Prussiens.
Ils délivrent les Prussiens de l’intérieur, notoires, avérés, les bonapartistes, car qui peut mettre en doute maintenant l’alliance ostensible de Bismarck avec les partisans de Napoléon III? Ils font eux-mêmes les affaires de l’invasion étrangère; au nom de je ne sais quelle légalité ridicule et d’une direction gouvernementale qui n’existe que dans leurs phrases et sur le papier, ils paralysent partout le mouvement populaire, le soulèvement, l’armement et l’organisation spontanés des communes, qui, dans les circonstances terribles où se trouve le pays, peuvent seuls sauver la France; et par là | même eux, les Défenseurs nationaux, ils la livrent infailliblement aux Prussiens. Et non contents d’arrêter les hommes franchement révolutionnaires, pour le seul crime d’avoir osé dénoncer leur incapacité, leur impuissance et leur mauvaise foi, et d’avoir montré les seuls moyens de salut pour la France, ils se permettent encore de leur jeter à la face ce sale nom de Prussiens! Ah! que Proudhon avait raison lorsqu’il disait (permettez-moi de vous citer tout ce passage, il est trop beau et trop vrai pour qu’on puisse en retrancher un seul mot): « Hélas! on n’est jamais trahi que par les siens. En 1848 comme en 1793, la Révolution eut pour enrayeurs ceux-là |62 même qui la représentaient. Notre républicanisme n’est toujours, comme le vieux jacobinisme, qu’une humeur bourgeoise, sans principe et sans plan, qui veut et ne veut pas; qui toujours gronde, soupçonne et n’en est pas moins dupe; qui ne voit partout, hors de la coterie, que des factieux et des anarchistes; qui, furetant les archives de la police, ne sait y découvrir que les faiblesses, vraies ou supposées, des patriotes; qui interdit le culte de Châtel et fait chanter des messes par l’archevêque de Paris; qui, sur toutes les questions, esquive le mot propre, de peur de se compromettre, se réserve sur tout, ne décide jamais rien, se méfie des raisons claires et des positions nettes. N’est-ce pas là, encore une fois, Robespierre, le parleur sans initiative, trouvant à Danton trop de virilité, blâmant les hardiesses généreuses dont il se sent incapable, s’abstenant au 10 août (comme M. Gambetta et C jusqu’au 4 septembre), n’approuvant ni ne désapprouvant les massacres de septembre (comme ces mêmes citoyens, la proclamation de la république par le peuple de Paris), votant la constitution de 93 et son ajournement à la paix; flétrissant la fête de la Raison et faisant celle de l’Être suprême; poursuivant Carrier et appuyant Fouquier-Tinville; donnant le baiser de paix à Camille Desmoulins dans la matinée et le faisant arrêter dans la |63 nuit; proposant l’abolition de la peine de mort et rédigeant la loi du 22 prairial; enchérissant tour à tour sur Sieyès, sur Mirabeau, sur Barnave, sur Pétion, sur Danton, sur Marat, sur Hébert, puis faisant guillo | tiner et proscrire, l’un après l’autre, Hébert, Danton, Pétion, Barnave, le premier comme anarchiste, le second comme indulgent, le troisième comme fédéraliste, le quatrième comme constitutionnel; n’ayant d’estime que pour la bourgeoisie gouvernementale et le clergé réfractaire; jetant le discrédit sur la révolution, tantôt à propos du serment ecclésiastique, tantôt à l’occasion des assignats; n’épargnant que ceux à qui le silence ou le suicide assurent un refuge, et succombant enfin le jour où, resté presque seul avec les hommes du juste milieu, il essaie d’enchaîner à son profit, et de connivence avec eux, la Révolution. » Ah! oui, ce qui distingue tous ces républicains bourgeois, vrais disciples de Robespierre, c’est leur amour de l’autorité de l’État quand même et la haine de la Révolution. Cette haine et cet amour, ils l’ont en commun avec les monarchistes de toutes les couleurs, voire même avec les bonapartistes, et c’est cette identité de sentiments, cette connivence instinctive et secrète, qui les rendent précisément si indulgents et si singulièrement généreux pour les serviteurs les plus criminels de Napoléon III. Ils reconnaissent que parmi les hommes d’État de l’empire, il en est de bien criminels, |64 et que tous ont fait à la France un mal énorme et à peine réparable. Mais après tout, c’étaient des hommes d’État; les commissaires de police, ces mouchards patentés et décorés, qui dénoncèrent constamment aux persécutions impériales tout ce qui restait d’honnête en France, les sergents de ville eux-mêmes, ces assommeurs privilégiés du public, n’étaient-ils pas après tout des serviteurs de l’État? Et entre hommes d’État on se doit des égards, car les républicains officiels et bourgeois sont des hommes d’État avant tout, et ils en voudraient beaucoup à celui qui se permettrait d’en douter. Lisez tous leurs discours, ceux de M. Gambetta surtout. Vous y trouverez dans chaque mot cette préoccupation constante de l’État, cette prétention ridicule et naïve de se poser en homme d’État.
Il ne faut jamais le perdre de vue, car cela explique tout; | et leur indulgence pour les brigands de l’empire, et leurs sévérités contre les républicains révolutionnaires. Monarchiste ou républicain, un homme d’État ne peut faire autrement que d’avoir la Révolution et les révolutionnaires en horreur; car la Révolution, c’est le renversement de l’État, les révolutionnaires sont les destructeurs de l’ordre bourgeois, de l’ordre public.
Croyez-vous que j’exagère? Je vous le prouverai par des faits.
Ces mêmes républicains bourgeois qui, en février et en mars 1848, avaient applaudi à la générosité du gouvernement provisoire qui avait protégé la fuite de Louis-Philippe et de tous les ministres, et qui, après avoir aboli la peine de mort pour cause politique, avait pris la résolution magnanime de ne poursuivre aucun fonctionnaire public pour des méfaits commis sous le régime précédent; ces mêmes républicains bourgeois, |65 — y compris M. Jules Favre sans doute, l’un des représentants les plus fanatiques, comme on sait, de la réaction bourgeoise en 1848 dans la Constituante et en 1849 dans l’Assemblée législative, et aujourd’hui membre du gouvernement de la Défense nationale et représentant de la France républicaine à l’extérieur, — ces mêmes républicains bourgeois, qu’ont-ils dit, décrété et fait en Juin? Ont-ils usé de la même mansuétude envers les masses ouvrières, poussées à l’insurrection par la faim?
M. Louis Blanc, qui est un homme d’État aussi, mais un homme d’État socialiste, vous répondra: « Quinze mille citoyens furent arrêtés après les événements de Juin, et quatre mille trois cent quarante-huit frappés de la transportation sans jugement, par mesure de sûreté générale. Pendant deux ans, ils demandèrent des juges: on leur envoya des commissions de clémence, et les mises en liberté furent aussi arbitraires que leurs arrestations. Croirait-on qu’un homme se soit trouvé qui ait osé prononcer devant une Assemblée, en plein dix-neuvième siècle, les paroles que voici: « Il serait impossible de mettre en jugement les transportés de Belle-Isle, contre beaucoup d’entre eux il n’existe pas de preuves matérielles ». | Et comme, selon l’affirmation de cet homme, qui était Baroche (le Baroche de l’empire, et en 1848 le complice de Jules Favre, et de bien d’autres républicains avec lui, dans le crime commis en Juin contre les ouvriers), — il n’existait pas de preuves matérielles qui donnassent d’avance la certitude que le jugement aboutirait à une condamnation, on condamna quatre cent soixante-huit proscrits des pontons, sans les juger, à être transportés en Algérie. Parmi eux figurait Lagarde, ex-président des délégués du Luxembourg. Il écrivit de Brest, aux |66 ouvriers de Paris, l’admirable et poignante lettre que voici: « Frères, — Celui qui, par suite des événements de février 1848, fut appelé à l’insigne honneur de marcher à votre tête; celui qui, depuis dix-neuf mois, souffre en silence, loin de sa nombreuse famille, les tortures de la plus monstrueuse captivité; celui, enfin, qui vient d’être condamné, sans jugement, à dix années de travaux forcés sur la terre étrangère, et cela, en vertu d’une loi rétroactive, d’une loi conçue, votée et promulguée sous l’inspiration de la haine et de la peur (par des républicains bourgeois); celui-là, dis-je, n’a pas voulu quitter le sol de la mère-patrie, sans connaître les motifs sur lesquels un ministre audacieux a osé échafauder la plus terrible des proscriptions.
« En conséquence, il s’est adressé au commandant du ponton la Guerrière, lequel lui a donné communication de ce qui suit, textuellement extrait des notes jointes à son dossier: « Lagarde, délégué du Luxembourg, homme d’une probité incontestable, homme très paisible, instruit, généralement aimé, et, par cela même, très dangereux pour la propagande. » « Je ne livre que ce fait à l’appréciation de mes concitoyens, convaincu que leur conscience saura bien juger qui, des bourreaux ou de la victime, mérite le plus leur compassion.
67 « Quant à vous, frères, permettez-moi de vous dire: Je pars, mais je ne suis pas vaincu, sachez-le bien! Je pars, mais je ne vous dis pas adieu.
« Non, frères, je ne vous dis pas adieu. Je crois au bon sens du peuple; j’ai foi dans la sainteté de la cause à la | quelle j’ai voué toutes mes facultés intellectuelles; j’ai foi en la République, parce qu’elle est impérissable comme le monde. C’est pourquoi je vous dis au revoir, et surtout union et clémence!
« Vive la République!
« En rade de Brest, ponton la Guerrière.
« LAGARDE, Ex-président des délégués du Luxembourg. » Qu’y a-t-il de plus éloquent que ces faits! Et n’a-t-on pas eu mille fois raison de dire et de répéter que la réaction bourgeoise de Juin, cruelle, sanglante, horrible, cynique, éhontée, a été la vraie mère du coup d’État de Décembre. Le principe était le même, la cruauté impériale n’a été que l’imitation de la cruauté bourgeoise, n’ayant renchéri seulement que sur le nombre des victimes déportées et tuées. Quant aux tués, ce n’est pas même encore certain, car le massacre de Juin, les exécutions sommaires faites par les gardes nationales bourgeoises sur les ouvriers désarmés, sans aucun jugement préalable, et non pas le jour même, mais le lendemain de la victoire, ont été horribles. Quant au nombre des déportés, la différence est notable. Les républicains bourgeois avaient arrêté quinze mille et transporté quatre mille trois cent quarante-huit ouvriers. Les brigands de Décembre |68 ont arrêté à leur tour près de vingt-six mille citoyens et transporté à peu près la moitié, treize mille citoyens à peu près. Évidemment de 1848 à 1851, il y a eu progrès, mais seulement dans la quantité, non dans la qualité. Quant à la qualité, c’est-à-dire au principe, on doit reconnaître que les brigands de Napoléon III ont été beaucoup plus excusables que les républicains bourgeois de 1848. Ils étaient des brigands, des sicaires d’un despote; donc en assassinant des républicains dévoués, ils faisaient leur métier; et on peut même dire qu’en déportant la moitié de leurs prisonniers, en ne les assassinant pas tous à la fois, ils avaient fait en quelque sorte acte de générosité; tandis que les républicains bourgeois, en déportant sans aucun jugement, et par mesure de sûreté générale, quatre mille trois cent quarante-huit citoyens, | ont foulé aux pieds leur conscience, craché à la face de leur propre principe, et en préparant, en légitimant le coup d’État de Décembre, ils ont assassiné la République.
Oui, je le dis ouvertement, à mes yeux et devant ma conscience, les Morny, les Baroche, les Persigny, les Fleury, les Piétriet tous leurs compagnons de la sanglante orgie impériale, sont beaucoup moins coupables que M. Jules Favre, aujourd’hui membre du gouvernement de la Défense nationale, moins coupables que tous les autres républicains bourgeois qui, dans l’Assemblée constituante et dans l’Assemblée législative, de 1848 à décembre 1851, ont voté avec lui. Ne serait-ce pas aussi le sentiment de cette culpabilité et de cette solidarité criminelle avec les bonapartistes, qui les rend aujourd’hui si indulgents et si généreux pour ces derniers?
Il est un autre fait digne d’observation et de méditation. Excepté Proudhon et M. Louis Blanc, |69 presque tous les historiens de la Révolution de 1848 et du coup d’État de Décembre, aussi bien que les plus grands écrivains du radicalisme bourgeois, les Victor Hugo, les Quinet, etc., ont beaucoup parlé du crime et des criminels de Décembre, mais ils n’ont jamais daigné s’arrêter sur le crime et sur les criminels de Juin! Et pourtant il est si évident que Décembre ne fut autre chose que la conséquence fatale et la répétition en grand de Juin!
Pourquoi ce silence sur Juin? Est-ce parce que les criminels de Juin étaient des républicains bourgeois, dont les écrivains ci-dessus nommés ont été, moralement, plus ou moins complices? Complices de leur principe et nécessairement alors les complices indirects de leur fait? Cette raison est probable. Mais il en est une autre encore, qui est certaine: Le crime de Juin n’a frappé que des ouvriers, des socialistes révolutionnaires, par conséquent des étrangers à la classe et des ennemis naturels du principe que représentent tous ces écrivains honorables. Tandis que le crime de Décembre a atteint et déporté des milliers de républicains bourgeois, leurs frères au point de vue social, leurs coreligionnaires au point de vue politique. Et d’ailleurs ils en ont | été eux-mêmes tous plus ou moins les victimes. De là leur extrême sensibilité pour Décembre et leur indifférence pour Juin.
Règle générale: Un bourgeois, quelque républicain rouge qu’il soit, sera beaucoup plus vivement affecté, ému et frappé par une mésaventure dont un autre bourgeois sera victime, ce bourgeois fût-il même un impérialiste enragé, que du malheur d’un ouvrier, d’un homme du peuple. Dans cette différence, il y a sans doute une grande injustice, mais cette injustice n’est point préméditée, |70 elle est instinctive. Elle provient de ce que les conditions et les habitudes de la vie, qui exercent sur les hommes une influence toujours plus puissante que leurs idées et leurs convictions politiques, ces conditions et ces habitudes, cette manière spéciale d’exister, de se développer, de penser et d’agir, tous ces rapports sociaux si multiples et en même temps si régulièrement convergents au même but, qui constituent la vie bourgeoise, le monde bourgeois, établissent entre les hommes qui appartiennent à ce monde, quelle que soit la différence de leurs opinions politiques, une solidarité infiniment plus réelle, plus profonde, plus puissante, et surtout plus sincère, que celle qui pourrait s’établir entre des bourgeois et des ouvriers, par suite d’une communauté plus ou moins grande de convictions et d’idées.
La vie domine la pensée et détermine la volonté. Voilà une vérité que l’on ne doit jamais perdre de vue, quand on veut comprendre quelque chose aux phénomènes politiques et sociaux. Si l’on veut donc établir entre les hommes une sincère et complète communauté de pensées et de volonté, il faut les fonder sur les mêmes conditions de la vie, sur la communauté des intérêts. Et comme il y a, par les conditions même de leur existence respective, entre le monde bourgeois et le monde ouvrier un abîme, l’un étant le monde exploitant, l’autre le monde exploité et victime, j’en conclus que si un homme, né et élevé dans le milieu bourgeois, veut devenir, sincèrement et sans phrases, l’ami et le frère des ouvriers, il doit renoncer à toutes les conditions de son existence passée, à toutes ses habitudes bourgeoises, rompre tous ses | rapports de sentiment, de vanité et d’esprit avec le monde bourgeois, et, tournant le dos à ce monde, devenant son ennemi et lui déclarant une guerre irréconciliable, se jeter entièrement, sans restriction ni réserve, dans le monde ouvrier.
S’il ne trouve pas en lui une passion de justice suffisante pour lui inspirer cette résolution et ce courage, qu’il ne se trompe pas lui-même et qu’il ne trompe pas les ouvriers; il ne deviendra jamais leur |71 ami. Ses pensées abstraites, ses rêves de justice, pourront bien l’entraîner dans les moments de réflexion, de théorie et de calme, alors que rien ne bouge à l’extérieur, du côté du monde exploité. Mais que vienne un moment de grande crise sociale, alors que ces deux mondes irréconciliablement opposés se rencontrent dans une lutte suprême, et toutes les attaches de sa vie le rejetteront inévitablement dans le monde exploiteur. C’est ce qui est précédemment arrivé à beaucoup de nos ci-devant amis, et c’est ce qui arrivera toujours à tous les républicains et socialistes bourgeois.
Les haines sociales, comme les haines religieuses, sont beaucoup plus intenses, plus profondes que les haines politiques. Voilà l’explication de l’indulgence de vos démocrates bourgeois pour les bonapartistes et de leur sévérité excessive contre les révolutionnaires socialistes. Ils détestent beaucoup moins les premiers que les derniers; ce qui a pour conséquence nécessaire de les unir avec les bonapartistes dans une commune réaction.
Les bonapartistes, d’abord excessivement effrayés, s’aperçurent bientôt qu’ils avaient dans le gouvernement de la Défense nationale et dans tout ce monde quasi-républicain et officiel nouveau, improvisé par ce gouvernement, des alliés puissants. Ils ont dû s’étonner et se réjouir beaucoup — eux qui, à défaut d’autres qualités, ont au moins celle d’être des hommes réellement pratiques et de vouloir les moyens qui conduisent à leur but — de voir que ce gouvernement, non content de respecter leurs personnes et de les laisser jouir en pleine liberté du fruit de leur rapine, avait | conservé, dans toute l’administration militaire, juridique et civile de la nouvelle République, les vieux fonctionnaires de l’empire, se contentant seulement de remplacer les préfets et les sous-préfets, les procureurs généraux et les procureurs de la République, mais laissant tous les bureaux des préfectures, aussi bien que des ministères eux-mêmes, remplis de bonapartistes, et l’immense majorité des communes de France sous le joug corrupteur des municipalités nommées par le gouvernement de Napoléon III, de ces mêmes municipalités qui ont fait le dernier plébiscite et qui, sous le ministère Palikao et sous la direction jésuitique de Chevreau, ont fait, dans les campagnes, une si atroce propagande en faveur de l’infâme.
Ils durent rire beaucoup de cette niaiserie vraiment |72 inconcevable de la part des hommes d’esprit qui composent le gouvernement provisoire actuel, d’avoir pu espérer que du moment qu’eux, républicains, s’étaient mis à la tête du pouvoir, toute cette administration bonapartiste deviendrait républicaine aussi. Les bonapartistes agirent bien autrement en Décembre. Leur premier soin fut de briser et d’expulser jusqu’au moindre petit fonctionnaire qui n’avait pas voulu se laisser corrompre, de chasser toute l’administration républicaine, et de placer dans toutes les fonctions, depuis les plus hautes jusqu’aux plus inférieures et minimes, des créatures de la bande bonapartiste. Quant aux républicains et aux révolutionnaires, ils déportèrent et emprisonnèrent en masse les derniers, et expulsèrent de France les premiers, ne laissant dans l’intérieur du pays que les plus inoffensifs, les moins résolus, les moins convaincus, les plus bêtes, ou bien ceux qui, d’une manière ou d’une autre, avaient consenti à se vendre. C’est ainsi qu’ils parvinrent à s’emparer du pays et à le malmener, sans aucune résistance de sa part, pendant plus de vingt ans; puisque, comme je l’ai déjà observé, le bonapartisme date de Juin et non de Décembre, et que M. Jules Favre et ses amis, républicains bourgeois des Assemblées constituante et législative, en ont été les vrais fondateurs.
Il faut être juste pour tout le monde, même pour les bonapartistes. Ce sont des coquins, il est vrai, mais des coquins | très pratiques. Ils ont eu, je le répète encore, la connaissance et la volonté des moyens qui conduisaient à leur but, et sous ce rapport ils se sont montrés infiniment supérieurs aux républicains qui se donnent les airs de gouverner la France aujourd’hui. À cette heure même, après leur défaite, ils se montrent supérieurs et beaucoup plus puissants que tous ces républicains officiels qui ont pris leurs places. Ce ne sont pas les républicains, ce sont eux qui gouvernent la France encore aujourd’hui. Rassurés par la générosité du gouvernement de la Défense nationale, consolés de voir régner partout, au lieu de cette Révolution qu’ils redoutent, la Réaction gouvernementale, retrouvant, dans toutes les parties de l’administration de la République, leurs vieux amis, leurs complices, irrévocablement 73 à eux enchaînés par cette solidarité de l’infamie et du crime, dont j’ai déjà parlé et sur laquelle je reviendrai encore plus tard, et conservant en leurs mains un instrument terrible, toute cette immense richesse qu’ils ont accumulée par vingt ans d’horrible pillage, les bonapartistes ont décidément relevé la tête.
Leur action occulte et puissante, mille fois plus puissante que celle du roi d’Yvetot collectif qui gouverne à Tours, se sent partout. Leurs journaux, la Patrie, le Constitutionnel, le Pays, le Peuple de M. Duvernois, la Liberté de M. Émile de Girardin, et bien d’autres encore, continuent de paraître. Ils trahissent le gouvernement de la République, et parlent ouvertement, sans crainte ni vergogne, comme s’ils n’avaient pas été les traîtres salariés, les corrupteurs, les vendeurs, les ensevelisseurs de la France. M. Émile de Girardin, qui s’était enroué pendant les premiers jours de septembre, a retrouvé sa voix, son cynisme et son incomparable faconde. Comme en 1848, il propose généreusement au gouvernement de la République « une idée par jour ». Rien ne le trouble, rien ne l’étonne; du moment qu’il est entendu qu’on ne touchera ni à sa personne, ni à sa poche, il est rassuré et se sent de nouveau maître de son terrain: « Établissez seulement la République, écrit-il, et vous verrez les belles réformes politiques, économiques, philosophiques que je vous proposerai ». Les journaux de l’empire refont ouvertement | la réaction au profit de l’empire. Les organes du jésuitisme recommencent à parler des bienfaits de la religion.
L’intrigue bonapartiste ne se borne pas à cette propagande par la presse. Elle est devenue toute-puissante dans les campagnes et dans les villes aussi. Dans les campagnes, soutenue par une foule de grands et de moyens propriétaires bonapartistes, par MM. les curés et par toutes ces anciennes municipalités de l’empire, tendrement conservées et protégées par le gouvernement de la République, elle prêche plus passionnément que jamais la haine de la République et l’amour de l’empire. Elle détourne les paysans de toute participation à la Défense nationale, et leur conseille, au contraire, |74 de bien accueillir les Prussiens, ces nouveaux alliés de l’empereur. Dans les villes, appuyés par les bureaux des préfectures et des sous-préfectures, sinon par les préfets et les sous-préfets eux-mêmes, par les juges de l’empire, sinon par les avocats généraux et par les procureurs de la République, par les généraux et presque tous les officiers supérieurs de l’armée, sinon par les soldats qui sont patriotes, mais qui sont enchaînés par la vieille discipline; appuyés aussi par la grande partie des municipalités, et par l’immense majorité des grands et petits commerçants, industriels, propriétaires et boutiquiers; appuyés même par cette foule de républicains bourgeois, modérés, timorés, anti-révolutionnaires quand même, et qui, ne trouvant de l’énergie que contre le peuple, font les affaires du bonapartisme sans le savoir et sans le vouloir; soutenus par tous ces éléments de la réaction inconsciente et consciente, les bonapartistes paralysent tout ce qui est mouvement, action spontanée et organisation des forces populaires, et par là même livrent incontestablement les villes aussi bien que les campagnes aux Prussiens et par les Prussiens au chef de leur bande, à l’empereur. Enfin que dirai-je? ils livrent aux Prussiens les forteresses et les armées de la France, preuve les capitulations infâmes de Sedan, de Strasbourg et de Rouen. — Ils tuent la France.
Le gouvernement de la Défense nationale devait-il et | pouvait-il le souffrir? Il me semble qu’à cette question il ne peut exister qu’une réponse: Non, mille fois non. Son premier, son plus grand devoir, au point de vue du salut de la France, c’était d’extirper jusque dans sa racine la conspiration et l’action malfaisante des bonapartistes. Mais comment l’extirper? Il n’y avait qu’un seul moyen: c’était de les faire arrêter et emprisonner d’abord tous, en masse, à Paris et dans les provinces, à commencer par l’impératrice Eugénie et sa cour, tous les hauts fonctionnaires militaires et civils, sénateurs, conseillers d’État, députés bonapartistes, |75 généraux, colonels, capitaines au besoin, archevêques et évêques, préfets, sous-préfets, maires, juges de paix, tout le corps administratif et judiciaire, sans oublier la police, tous les propriétaires notoirement dévoués à l’empire, tout ce qui constitue en un mot la bande bonapartiste.
Cette arrestation en masse était-elle possible? Rien n’était plus facile. Le gouvernement de la Défense nationale et ses délégués dans les provinces n’avaient qu’à faire un signe, tout en recommandant aux populations de ne maltraiter personne, et on pouvait être certain qu’en peu de jours, sans beaucoup de violence et sans aucune effusion de sang, l’immense majorité des bonapartistes, surtout tous les hommes riches, influents et notables de ce parti, sur toute la surface de la France, auraient été arrêtés et emprisonnés. Les populations des départements n’en avaient-elles pas arrêté beaucoup de leur propre mouvement dans la première moitié de septembre, et, remarquez-le bien, sans faire de mal à aucun, de la manière la plus polie et la plus humaine du monde?
La cruauté et la brutalité ne sont plus dans les mœurs du peuple français, surtout ils ne sont plus dans les mœurs du prolétariat des villes de la France. S’il en reste quelques vestiges, il faut les chercher en partie chez les paysans, mais surtout dans la classe aussi stupide que nombreuse des boutiquiers. Ah! ceux-là sont vraiment féroces! Ils l’ont prouvé en Juin 1848, et bien des faits prouvent qu’ils | n’ont pas changé de nature aujourd’hui. Ce qui rend surtout le boutiquier si féroce, c’est, à côté de sa stupidité désespé | rante, la lâcheté, c’est la peur, et son insatiable cupidité. Il se venge de la peur qu’on lui a fait éprouver et pour les risques qu’on a fait courir à sa bourse qui, à côté de sa grosse vanité, constitue, comme on sait, la partie la plus sensible de son être. Il |76 ne se venge que lorsqu’il peut le faire absolument sans le moindre danger pour lui-même. Oh! mais alors il est sans pitié, 77 Quiconque connaît les ouvriers de France sait que, si les vrais sentiments humains, si fortement diminués et surtout si considérablement faussés de nos jours par l’hypocrisie officielle et par la sensiblerie bourgeoise, se sont conservés quelque part, c’est parmi eux. C’est la seule classe de la | société aujourd’hui dont on puisse dire qu’elle est réellement généreuse, trop généreuse par moment, et trop oublieuse des crimes |78 atroces et des odieuses trahisons dont elle a été trop souvent la victime. Elle est incapable de cruauté. Mais il y a en elle en même temps un instinct juste qui la fait marcher droit au but, un bon sens qui lui dit que quand on veut mettre fin à la malfaisance, il faut d’abord arrêter et paralyser les malfaiteurs. La France étant évidemment trahie, il fallait empêcher les traîtres de la trahir davantage. C’est pourquoi, presque dans toutes les villes de France, le premier mouvement des ouvriers fut d’arrêter et d’emprisonner les bonapartistes.
Le gouvernement de la Défense nationale les fit relâcher partout. Qui a eu tort, les ouvriers ou le gouvernement? Sans doute ce dernier. Il n’a pas eu seulement tort, il a commis un crime en les laissant relâcher. Et pourquoi n’a-t-il pas fait relâcher en même temps tous les assassins, les voleurs et les criminels de toutes sortes qui sont détenus dans les prisons de France? Quelle différence y a-t-il entre eux et les bonapartistes? Je n’en vois aucune, et si elle existe, elle est toute en faveur des criminels communs, toute contre les bonapartistes. Les premiers ont volé, attaqué, maltraité, assassiné des individus. Une partie des derniers ont littéralement commis les mêmes crimes, et tous ensemble ils ont pillé, violé, déshonoré, assassiné, trahi et vendu la France, un peuple entier. Quel crime est le plus grand? Sans doute celui des bonapartistes.
Le gouvernement de la Défense nationale aurait-il fait plus de mal à la France, s’il avait fait relâcher tous les criminels et forçats détenus dans les prisons et travaillant dans les bagnes, qu’il ne lui en a fait en respectant et en faisant respecter la liberté et la propriété des bonapartistes, en les laissant librement consommer la ruine de la France? Non, mille fois non! Les forçats libérés tueraient quelques dizaines, disons quelques centaines, ou bien même quelques milliers d’individus, — les Prussiens en tuent bien davantage chaque jour, — puis ils seraient |79 vite repris et réemprisonnés par le peuple lui-même. Les bonapartistes tuent | le peuple, et pour peu qu’on les laisse faire encore quelque temps, c’est le peuple entier, c’est la France qu’ils mettront en prison.
Mais comment arrêter et retenir en prison tant de gens sans aucun jugement? Ah! qu’à cela ne tienne! Pour peu qu’il se trouve en France un nombre suffisant de juges intègres, et pour peu qu’ils se donnent la peine de fouiller dans les actes passés des serviteurs de Napoléon III, ils trouveront bien sans doute de quoi condamner les trois quarts au bagne et beaucoup d’entre eux même à mort, en leur appliquant simplement et sans aucune sévérité excessive le code criminel.
D’ailleurs les bonapartistes eux-mêmes n’ont-ils pas donné l’exemple? N’ont-ils pas, pendant et après le coup d’État de Décembre, arrêté et emprisonné plus de vingt-six mille et transporté en Algérie et à Cayenne plus de treize mille citoyens patriotes? On dira qu’il leur était permis d’agir ainsi, parce qu’ils étaient des bonapartistes, c’est-à-dire des gens sans foi, sans principe, des brigands; mais que les républicains, qui luttent au nom du droit et qui veulent faire triompher le principe de la justice, ne doivent pas, ne peuvent pas en transgresser les conditions fondamentales et premières. Alors je citerai un autre exemple: