SigPhi · Mikhail Bakunin

L'Empire knouto-germanique et la Révolution sociale

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l’Allemagne, enragée de patriotisme, le courage de proclamer hautement les droits sacrés de la France. Ils ont rempli noblement, héroïquement leur devoir, car il leur a fallu vraiment un courage héroïque pour oser parler un langage humain au milieu de toute cette animalité bourgeoise rugissante.

Les ouvriers de l’Allemagne sont naturellement les ennemis passionnés de l’alliance et de la politique russe. Les révolutionnaires russes ne doivent pas s’étonner, ni même trop s’affliger, s’il arrive quelquefois aux travailleurs allemands d’envelopper le peuple russe lui-même dans la haine si profonde et si légitime que leur inspirent l’existence et tous les actes politiques de l’Empire de toutes les Russies, comme les ouvriers allemands, à leur tour, ne devront plus s’étonner, ni trop s’offenser, désormais, |97 s’il arrive quelquefois au prolétariat de la France de ne point établir une distinction convenable entre l’Allemagne officielle, bureaucratique, militaire, nobiliaire, bourgeoise, et l’Allemagne populaire. Pour ne pas trop s’en plaindre, pour être justes, les ouvriers allemands doivent juger par eux-mêmes. Ne confondent-ils pas souvent, trop souvent, suivant en cela l’exemple et les recommandations de beaucoup de leurs chefs, l’Empire russe et le peuple russe dans un même sentiment de mépris et de haine, sans se douter seulement que ce peuple est la première victime et l’ennemi irréconciliable | et toujours révolté de cet empire, comme j’ai eu souvent l’occasion de le prouver dans mes discours et dans mes brochures, et comme je l’établirai de nouveau dans le cours de cet écrit. Mais les ouvriers allemands pourront objecter qu’ils ne tiennent pas compte des paroles, que leur jugement est basé sur des faits, et que tous les faits russes qui se sont manifestés au dehors, ont été des faits anti-humains, cruels, barbares, despotiques. À cela les révolutionnaires russes n’auront rien à répondre. Ils devront reconnaître que jusqu’à un certain point, les ouvriers allemands ont raison; chaque peuple étant plus ou moins solidaire et responsable des actes commis par son État, en son nom et par son bras, jusqu’à ce qu’il ait renversé et détruit cet État. Mais si cela est vrai pour la Russie, cela doit être également vrai pour l’Allemagne.

Certes l’Empire russe représente et réalise un système barbare, anti-humain, odieux, détestable, infâme. Donnez-lui tous les adjectifs que vous voudrez, ce n’est pas moi qui m’en plaindrai. Partisan du peuple russe et non patriote de l’État ou de l’Empire de toutes les Russies, je défie qui que ce soit de haïr ce dernier plus que moi. Seulement, comme il faut être juste avant tout, je prie les patriotes allemands de vouloir bien observer et reconnaître qu’à part quelques |98 hypocrisies de forme, leur royaume de Prusse et leur vieil empire d’Autriche d’avant 1866 n’ont pas été beaucoup plus libéraux ni beaucoup plus humains que l’Empire de toutes les Russies, et que l’Empire prusso-germanique ou knouto-germanique, que le patriotisme allemand élève aujourd’hui sur les ruines et dans le sang de la France, promet même de le surpasser en horreurs. Voyons, l’Empire russe, tout détestable qu’il est, a-t-il jamais fait à l’Allemagne, à l’Europe la centième partie du mal que l’Allemagne fait aujourd’hui à la France et qu’elle menace de faire à l’Europe tout entière? Certes si quelqu’un a le droit de détester l’Empire de Russie et les Russes, ce sont les Polonais. Certes si les Russes se sont jamais déshonorés et s’ils ont commis des horreurs, en exécutant les ordres sanguinaires de leurs tsars, c’est en Pologne. Eh bien, j’en | appelle aux Polonais eux-mêmes: les armées, les soldats et les officiers russes, pris en masse, ont-ils jamais accompli la dixième partie des actes exécrables que les armées, les soldats et les officiers de l’Allemagne, pris en masse, accomplissent aujourd’hui en France? Les Polonais, ai-je dit, ont le droit de détester la Russie. Mais les Allemands, non, à moins qu’ils ne se détestent eux-mêmes en même temps. Voyons, quel mal leur a-t-il jamais été fait par l’Empire russe? Est-ce qu’un empereur russe quelconque a jamais rêvé la conquête de l’Allemagne? Lui a-t-il jamais arraché une province? Des troupes russes sont-elles venues en Allemagne pour anéantir sa république, — qui n’a jamais existé, — et pour rétablir sur le trône ses despotes, — qui n’ont jamais cessé de régner?

99 Deux fois seulement, depuis que des rapports internationaux existent entre la Russie et l’Allemagne, des empereurs russes ont fait un mal positif à cette dernière. La première fois, ce fut Pierre III qui, à peine monté sur le trône, en 1761, sauva Frédéric le Grand et le royaume de Prusse avec lui d’une ruine imminente, en ordonnant à l’armée russe, qui avait combattu jusque-là avec les Autrichiens contre lui, de se joindre à lui contre les Autrichiens. Une autre fois, ce fut l’empereur Alexandre I qui, en 1807, sauva la Prusse d’un complet anéantissement.

Voilà, sans contredit, deux très mauvais services que la Russie a rendus à l’Allemagne, et si c’est de cela que se plaignent les Allemands, je dois reconnaître qu’ils ont mille fois raison; car en sauvant deux fois la Prusse, la Russie a incontestablement, sinon forgé toute seule, au moins contribué à forger les chaînes de l’Allemagne. Autrement, je ne saurais comprendre vraiment de quoi ces bons patriotes allemands peuvent se plaindre?

En 1813, les Russes sont venus en Allemagne comme des libérateurs et n’ont pas peu contribué, quoi qu’en disent Messieurs les Allemands, à la délivrer du joug de Napoléon. Ou bien gardent-ils rancune à ce même empereur Alexandre, parce qu’il a empêché, en 1814, le feld-maréchal prussien Blücher de livrer Paris au pillage, comme il en avait exprimé | le désir? ce qui prouve que les Prussiens ont toujours eu les mêmes instincts et qu’ils n’ont pas changé de nature. En veulent-ils à l’empereur Alexandre pour avoir presque forcé Louis XVIII de donner une constitution à la France, contrairement aux vœux exprimés par le roi de Prusse et par l’empereur d’Autriche, et d’avoir étonné l’Europe et la France, en se montrant, lui, empereur de Russie, plus humain et plus libéral que les deux grands potentats de l’Allemagne?

100 Peut-être les Allemands ne peuvent-ils pardonner à la Russie l’odieux partage de la Pologne? Hélas! ils n’en ont pas le droit, car ils ont pris leur bonne part du gâteau. Certes, ce partage fut un crime. Mais parmi les brigands couronnés qui l’accomplirent, il y en eut un russe et deux allemands: l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche et le grand roi Frédéric II de Prusse. Je pourrais même dire que tous les trois furent allemands, car l’impératrice Catherine II, de lascive mémoire, n’était autre chose qu’une princesse allemande pur sang. Frédéric II, on le sait, avait bon appétit. N’avait-il pas proposé à sa bonne commère de Russie de partager également la Suède, où régnait son neveu? L’initiative du partage de la Pologne lui appartint de plein droit. Le royaume de Prusse y a gagné d’ailleurs beaucoup plus que les deux autres co-partageants, car il ne s’est constitué comme une véritable puissance que par la conquête de la Silésie et par ce partage de la Pologne.

Enfin, les Allemands en veulent-ils à l’Empire de Russie pour la compression violente, barbare, sanguinaire de deux révolutions polonaises, en 1830 et en 1863? Mais derechef ils n’en ont aucun droit: car en 1830 comme en 1863 la Prusse a été le complice le plus intime du cabinet de SaintPétersbourg et le pourvoyeur complaisant et fidèle de ses bourreaux. Le comte de Bismarck, le chancelier et le fondateur du futur Empire knouto-germanique, ne s’était-il pas fait un devoir et un plaisir de livrer aux Mouravief et aux Bergh toutes les têtes polonaises qui tombaient sous sa main? et ces mêmes lieutenants prussiens qui étalent maintenant leur humanité et leur libéralisme pangermanique en France, n’ont-ils pas organisé, en 1863, en 1864 et en 1865, | dans la Prusse polonaise et dans le grand-duché de Posen, comme de véritables gendarmes, dont ils ont d’ailleurs toute la nature et les goûts, une chasse en règle contre les malheureux insurgés polonais qui fuyaient les Cosaques, |101 pour les livrer enchaînés au gouvernement russe? Lorsqu’en 1863 la France, l’Angleterre et l’Autriche avaient envoyé leurs protestations en faveur de la Pologne au prince Gortchakof, seule la Prusse ne voulut point protester. Il lui était impossible de protester pour cette simple raison que, depuis 1860, tous les efforts de sa diplomatie tendirent à dissuader l’empereur Alexandre II de faire la moindre concession aux Polonais.

On voit que sous tous ces rapports, les patriotes allemands n’ont pas le droit d’adresser des reproches à l’Empire russe. S’il chante faux, et certes sa voix est odieuse, la Prusse, qui constitue aujourd’hui la tête, le cœur et le bras de la grande Germanie unifiée, ne lui a jamais refusé son accompagnement volontaire. Reste donc un seul grief, le dernier: « La Russie, disent les Allemands, a exercé, depuis 1815 jusqu’à ce jour, une influence désastreuse sur la politique tant extérieure qu’intérieure de l’Allemagne. Si l’Allemagne est restée si longtemps divisée, si elle reste esclave, c’est à cette influence fatale qu’elle le doit. » J’avoue que ce reproche m’a toujours paru excessivement ridicule, inspiré par la mauvaise foi et indigne d’un grand peuple; la dignité de chaque |102 nation, comme de chaque individu, devrait consister, selon moi, principalement en ceci, que chacun accepte toute la responsabilité de ses actes, sans chercher misérablement à en rejeter la faute sur les autres. | N’est-ce pas une chose très sotte que les jérémiades d’un grand garçon qui viendrait se plaindre en pleurnichant qu’un autre l’ait dépravé, l’ait entraîné au mal? Eh bien, ce qui n’est pas permis à un gamin, à plus forte raison doit-il être défendu à une nation, défendu par le respect même qu’elle doit avoir pour elle-même .

107 | À la fin de cet écrit, en jetant un coup d’œil sur la question germano-slave, je prouverai par des faits historiques irrécusables que l’action diplomatique de la Russie sur l’Allemagne, et il n’y en a jamais eu d’autre, tant sous le rapport de son développement intérieur que sous celui de son extension extérieure, a été nulle ou presque nulle jusqu’en 1866, | beaucoup plus nulle, dans tous les cas, que ces bons patriotes allemands et que la diplomatie russe elle-même ne se le sont imaginé. Et je prouverai qu’à partir de 1866, le cabinet de Saint-Pétersbourg, reconnaissant du concours moral, sinon de l’aide matérielle, que celui de Berlin lui a apporté pendant la guerre de Crimée, et plus inféodé à la politique | prussienne que jamais, a puissamment contribué, par son attitude menaçante contre l’Autriche et la France, à la complète réussite des projets gigantesques du comte de Bismarck et par conséquent aussi à l’édification définitive du grand Empire prusso-germanique, dont l’établissement prochain va enfin couronner tous les vœux des patriotes allemands.

Comme le docteur Faust, ces excellents patriotes ont | poursuivi deux buts, deux tendances opposées: l’une vers une puissante unité nationale, l’autre vers la liberté. Ayant voulu concilier deux choses inconciliables, ils ont longtemps paralysé l’une par l’autre, jusqu’à ce qu’enfin, avertis par l’expérience, ils se soient décidés à sacrifier l’une pour conquérir l’autre. Et c’est ainsi que sur les ruines, non de leur liberté, — ils n’ont jamais été libres, — mais de leurs rêves libéraux, ils sont en train de bâtir maintenant leur grand Empire prusso-germanique. Ils constitueront désormais, de leur propre aveu, librement, une puissante nation, un formidable État et un peuple esclave.

Pendant cinquante années de suite, depuis 1815 jusqu’en 1866, la bourgeoisie allemande avait vécu dans |108 une singulière illusion par rapport à elle-même: elle s’était crue libérale, elle ne l’était pas du tout. Depuis l’époque où elle reçut le baptême de Mélanchthon et de Luther, qui l’inféodèrent religieusement au pouvoir absolu de ses princes, elle perdit définitivement tous ses derniers instincts de liberté. La résignation et l’obéissance quand même devinrent plus que jamais son habitude et l’expression réfléchie de ses plus intimes convictions, le résultat de son culte superstitieux pour la toute-puissance de l’État. Le sentiment de la révolte, cet orgueil satanique qui repousse la domination de quelque maître que ce soit, divin ou humain, et qui seul crée dans l’homme l’amour de l’indépendance et de la liberté, non seulement lui est inconnu, il lui répugne, la scandalise et l’effraie. La bourgeoisie allemande ne saurait vivre sans maître; elle éprouve trop le besoin de respecter, d’adorer, de se soumettre à n’importe qui. Si ce n’est pas un roi, un empereur, eh bien! ce sera un monarque collectif, l’État et tous les fonctionnaires de l’État, comme c’était le cas jusqu’ici à Francfort, à Hambourg, à Brème et à Lübeck, appelées villes républicaines et libres, et qui passeront sous la domination du nouvel empereur d’Allemagne sans s’apercevoir même qu’elles ont perdu leur liberté.

Ce qui mécontente le bourgeois allemand, ce n’est donc pas de devoir obéir à un maître: car c’est là son habitude, sa seconde nature, sa religion, sa passion; mais c’est l’insignifiance, la faiblesse, l’impuissance relative de celui à qui il doit et il veut obéir. Le bourgeois allemand possède au plus haut degré cet orgueil de tous les valets qui réfléchissent en eux-mêmes l’importance, la richesse, la grandeur, la puissance de leur maître. C’est ainsi que s’explique le culte rétrospectif de la figure historique et presque mythique de l’empereur d’Allemagne, culte né, en 1815, simultanément avec le pseudo-libéralisme allemand, dont il a été toujours depuis l’accompagnement obligé, et qu’il devait nécessairement étouffer et détruire, tôt ou tard, comme il vient de le faire de nos jours. Prenez toutes les chansons patriotiques des | Allemands, composées depuis 1815. Je ne parle pas |109 des chansons des ouvriers socialistes qui ouvrent une ère nouvelle, prophétisent un monde nouveau, celui de l’émancipation universelle. Non, prenez les chansons des patriotes bourgeois, à commencer par l’hymne pangermanique d’Arndt. Quel est le sentiment qui y domine? Est-ce l’amour de la liberté? Non, c’est celui de la grandeur et de la puissance nationales: « Où est la patrie allemande? » demande-t-il. — Réponse: « Aussi loin que résonne la langue allemande. » La liberté n’inspire que très médiocrement ces chanteurs du patriotisme allemand. On dirait qu’ils n’en font mention que par décence. Leur enthousiasme sérieux et sincère appartient à la seule unité. Et aujourd’hui même, de quels arguments se servent-ils pour prouver aux habitants de l’Alsace et de la Lorraine, qui ont été baptisés Français par la Révolution et qui, dans ce moment de crise si terrible pour eux, se sentent plus passionnément Français que jamais, qu’ils sont Allemands et qu’ils doivent redevenir des Allemands? Leur promettent-ils la liberté, l’émancipation du travail, une grande prospérité matérielle, un noble et large développement humain? Non, rien de tout cela. Ces arguments les touchent si peu eux-mêmes, qu’ils ne comprennent pas qu’ils puissent toucher les autres. D’ailleurs ils n’oseraient pas pousser si loin le mensonge, dans un temps de publicité où le mensonge devient si difficile, sinon impossible. Ils savent, et tout le monde sait, qu’aucune de ces belles choses n’existe en Allemagne, et que l’Allemagne ne peut devenir un grand Empire knouto-germanique qu’en y renonçant pour longtemps, même dans ses rêves, la réalité étant devenue trop saisissante aujourd’hui, trop brutale, pour qu’il y ait place et loisir pour des rêves.

À défaut de toutes ces grandes choses à la fois réelles et humaines, les publicistes, les savants, les patriotes et les poètes de la bourgeoisie allemande leur parlent de quoi? De la grandeur passée de l’Empire d’Allemagne, des Hohenstaufen et de l’empereur Barberousse. Sont-ils fous? sont-ils idiots? Non, ils sont des bourgeois allemands, des patriotes allemands. Mais pourquoi diable ces bons |110 bourgeois, ces ex | cellents patriotes adorent-ils ce grand passé catholique, impérial et féodal de l’Allemagne? Retrouvent-ils, comme les villes d’Italie, dans le douzième, dans le treizième, dans le quatorzième et dans le quinzième siècle, des souvenirs de puissance, de liberté, d’intelligence et de gloire bourgeoise? La bourgeoisie, ou, si nous voulons étendre ce mot en nous conformant à l’esprit de ces temps reculés, la nation, le peuple allemand fut-il alors moins brutalisé, moins opprimé par ses princes despotes et par sa noblesse arrogante? Non, sans doute, ce fut pis qu’aujourd’hui. Mais alors que vont-ils donc chercher dans les siècles passés, ces savants bourgeois de l’Allemagne? La puissance du maître. C’est l’ambition des valets.

En présence de ce qui se passe aujourd’hui, le doute n’est plus possible. La bourgeoisie allemande n’a jamais aimé, compris, ni voulu la liberté. Elle vit dans sa servitude, tranquille et heureuse comme un rat dans un fromage, mais elle veut que le fromage soit grand. Depuis 1815 jusqu’à nos jours, elle n’a désiré qu’une seule chose; mais cette chose elle l’a voulue avec une passion persévérante, énergique et digne d’un plus noble objet. Elle a voulu se sentir sous la main d’un maître puissant, fût-il un despote féroce et brutal, pourvu qu’il puisse lui donner, en compensation de son esclavage nécessaire, ce qu’elle appelle sa grandeur nationale; pourvu qu’il fasse trembler tous les peuples, y compris le peuple allemand, au nom de la civilisation allemande.

On m’objectera que la bourgeoisie de tous les pays montre aujourd’hui les mêmes tendances; que partout elle |111 accourt effarée s’abriter sous la protection de la dictature militaire, son dernier refuge contre les envahissements de plus en plus menaçants du prolétariat. Partout elle renonce à sa liberté, au nom du salut de sa bourse, et, pour garder ses privilèges, partout elle renonce à son droit. Le libéralisme bourgeois, dans tous les pays, est devenu un mensonge, n’existant plus à peine que de nom.

Oui, c’est vrai. Mais au moins, dans le passé, le libéralisme des bourgeois italiens, suisses, hollandais, belges, anglais et | français a réellement existé, tandis que celui de la bourgeoisie allemande n’a jamais existé. Vous n’en trouvez aucune trace ni avant, ni après la Réformation.

Histoire du libéralisme allemand.

La guerre civile, si funeste à la puissance des États, est, au contraire et à cause de cela même, toujours favorable au réveil de l’initiative populaire et au développement intellectuel, moral et même matériel des peuples. La raison en est très simple; elle trouble, elle ébranle dans les masses cette disposition moutonnière, si chère à tous les gouvernements, et qui convertit les peuples en autant de troupeaux qu’on paît et qu’on tond à merci. Elle rompt la monotonie abrutissante de leur existence journalière, machinale, dénuée de pensée, et, en les forçant à réfléchir sur les prétentions respectives des princes ou des partis qui se disputent le droit de les opprimer et de les exploiter, les amène le plus souvent à la conscience sinon réfléchie, au moins instinctive, de cette profonde vérité, que les droits des uns sont aussi nuls que ceux des autres et que leurs intentions sont également mauvaises. En outre, du moment que la pensée, ordinairement endormie, des masses, se réveille sur un point, elle s’étend nécessairement |112 sur tous les autres. L’intelligence du peuple s’émeut, rompt son immobilité séculaire, et, sortant des limites d’une foi machinale, brisant le joug des représentations ou des notions traditionnelles et pétrifiées qui lui avaient tenu lieu de toute pensée, elle soumet à une critique sévère, passionnée, dirigée par son bon sens et par son honnête conscience, qui valent souvent mieux que la science, toutes ses idoles d’hier. C’est ainsi que se réveille l’esprit du peuple. Avec l’esprit naît en lui l’instinct sacré, l’instinct essentiellement humain de la révolte, source de toute émancipation, et se développent simultanément sa morale et sa prospérité matérielle, filles jumelles de la liberté. Cette liberté, si bienfaisante pour le peuple, trouve un appui, une | garantie et un encouragement dans la guerre civile elle-même, qui, en divisant ses oppresseurs, ses exploiteurs, ses tuteurs ou ses maîtres, diminue nécessairement la puissance malfaisante des uns et des autres. Quand les maîtres s’entre-déchirent, le pauvre peuple, délivré, au moins en partie, de la monotonie de l’ordre public, ou plutôt de l’anarchie et de l’iniquité pétrifiées qui lui sont imposées, sous ce nom d’ordre public, par leur autorité détestable, peut respirer un peu plus à son aise. D’ailleurs les parties adverses, affaiblies par la division et la lutte, ont besoin de la sympathie des masses pour triompher l’une de l’autre. Le peuple devient une maîtresse adulée, recherchée, courtisée. On lui fait toutes sortes de promesses, et lorsque le peuple est assez intelligent pour ne point se contenter de promesses, on lui fait des concessions réelles, politiques et matérielles.

S’il ne s’émancipe pas alors, la faute en est à lui seul.

Le procédé que je viens de décrire est précisément celui par lequel les communes de tous les pays de l’Occident de l’Europe se sont émancipées, plus ou moins, au moyen âge. Par la manière dont elles se sont émancipées et surtout par les conséquences politiques, intellectuelles et sociales qu’elles ont su tirer de leur émancipation, |113 on peut juger de leur esprit, de leurs tendances naturelles et de leurs tempéraments nationaux respectifs.

Ainsi, vers la fin du onzième siècle déjà, nous voyons l’Italie en plein développement de ses libertés municipales, de son commerce et de ses arts naissants. Les villes d’Italie savent profiter de la lutte mémorable des empereurs et des papes, qui commence, pour conquérir leur indépendance. Dans ce même siècle, la France et l’Angleterre se trouvent déjà en pleine philosophie scolastique, et comme conséquence de ce premier réveil de la pensée dans la foi et de cette première révolte implicite de la raison contre la foi, nous voyons, dans le Midi de la France, la naissance de l’hérésie vaudoise. En Allemagne, rien. Elle travaille, elle prie, elle chante, bâtit ses temples, sublime expression de sa foi robuste et naïve, et obéit sans murmures à ses prêtres, à ses nobles, à ses princes et à son empereur qui la brutalisent et la pillent sans pitié ni vergogne.

Au douzième siècle se forme la grande Ligue des villes indépendantes et libres de l’Italie, contre l’empereur et contre le pape. Avec la liberté politique commence naturellement la révolte de l’intelligence. Nous voyons le grand Arnaud de Brescia brûlé à Rome pour hérésie en 1155. En France, on brûle Pierre de Bruys et l’on persécute Abeilard; et ce qui est plus, l’hérésie vraiment populaire et révolutionnaire des Albigeois se soulève contre la domination du pape, des prêtres et des seigneurs féodaux. Persécutés, ils se répandent dans les Flandres, en Bohême, jusqu’en Bulgarie, mais pas en Allemagne. En Angleterre, le roi Henri I Beauclerc est forcé de signer une charte, base de toutes les libertés ultérieures. Au milieu de ce mouvement, seule la fidèle Allemagne reste immobile et intacte. Pas une pensée, pas un acte qui dénote le réveil d’une volonté indépendante ou d’une aspiration quelconque dans le peuple. Seulement deux faits importants. D’abord, la création de deux ordres chevaleresques nouveaux, celui des |114 croisés Teutoniques et celui des Porte-glaives livoniens, chargés tous les deux de préparer la grandeur et la puissance du futur Empire knouto-germanique, par la propagande armée du catholicisme et du germanisme dans le Nord et dans le Nord-Est de l’Europe. On connaît la méthode uniforme et constante dont firent usage ces aimables propagateurs de l’Evangile du Christ, pour convertir et pour germaniser les populations slaves barbares et païennes. C’est d’ailleurs la même méthode que leurs dignes successeurs emploient aujourd’hui pour moraliser, pour civiliser, pour germaniser la France: ces trois verbes différents ayant dans la bouche et dans la pensée des patriotes allemands le même sens. C’est le massacre en détail et en masse, l’incendie, le pillage, le viol, la destruction d’une partie de la population et l’asservissement du reste. Dans les pays conquis, autour des camps retranchés de ces civilisateurs armés, se formaient ensuite les villes allemandes. Au milieu d’eux venait s’établir le saint évêque, le bénisseur quand même de tous les attentats commis ou entrepris par ces nobles brigands; avec lui venait une troupe de prêtres, et on baptisait de force les pauvres païens qui avaient survécu au | massacre, puis on obligeait ces esclaves de bâtir des églises. Attirés par tant de sainteté et de gloire, arrivaient ensuite ces bons bourgeois allemands, humbles, serviles, lâchement respectueux vis-à-vis de l’arrogance nobiliaire, à genoux devant toutes les autorités établies, politiques et religieuses, aplatis, en un mot, devant tout ce qui représentait une puissance quelconque, mais excessivement durs et pleins de mépris et de haine pour les populations indigènes vaincues; d’ailleurs unissant à ces qualités utiles, sinon très brillantes, une force, une intelligence et une persévérance de travail tout à fait respectables, et je ne sais quelle puissance végétative de croissance et d’expansion envahissante, qui rendaient ces parasites laborieux très dangereux pour l’indépendance |115 et pour l’intégrité du caractère national, même dans les pays où ils étaient venus s’établir non par le droit de conquête, mais par grâce, comme en Pologne, par exemple. C’est ainsi que la Prusse orientale et occidentale et une partie du grand-duché de Posen se sont trouvées germanisées un beau jour. — Le second fait allemand qui s’accomplit dans ce siècle, c’est la renaissance du droit romain, provoquée, non sans doute par l’initiative nationale, mais par la volonté spéciale des empereurs qui, en protégeant et en propageant l’étude des Pandectes retrouvées de Justinien, préparèrent les bases de l’absolutisme moderne.

Au treizième siècle, la bourgeoisie allemande semble se réveiller enfin. La guerre des Guelfes et des Gibelins, après avoir duré près d’un siècle, réussit à interrompre ses chants et ses rêves et à la tirer de sa pieuse léthargie. Elle commence vraiment par un coup de maître. Suivant sans doute l’exemple que leur avaient donné les villes d’Italie, dont les rapports commerciaux s’étaient étendus sur toute l’Allemagne, plus de soixante villes allemandes forment une ligue commerciale et nécessairement politique, formidable, la fameuse Hanse.

Si la bourgeoisie allemande avait eu l’instinct de la liberté, même partielle et restreinte, la seule qui fût possible dans ces temps reculés, elle aurait pu conquérir son indépendance et établir sa puissance politique déjà au treizième siècle, comme | l’avait fait, bien avant, la bourgeoisie d’Italie. La situation politique des villes allemandes, à cette époque, ressemblait d’ailleurs beaucoup à celle des villes italiennes, auxquelles elles étaient liées doublement et par les prétentions du Saint-Empire et par les rapports plus réels du commerce.

Comme les cités républicaines d’Italie, les villes allemandes ne pouvaient compter que sur elles-mêmes. |116 Elles ne pouvaient pas, comme les communes de France, s’appuyer sur la puissance croissante de la centralisation monarchique, le pouvoir des empereurs, qui résidait beaucoup plus dans leurs capacités et dans leur influence personnelles que dans les institutions politiques, et qui par conséquent variait avec le changement des personnes, n’ayant jamais pu se consolider ni prendre corps en Allemagne, D’ailleurs, toujours occupés des affaires d’Italie et de leur lutte interminable contre les papes, ils passaient les trois quarts de leur temps hors de l’Allemagne. Par cette double raison, la puissance des empereurs, toujours précaire et toujours disputée, ne pouvait offrir, comme celle des rois de France, un appui suffisant et sérieux à l’émancipation des communes.

Les villes de l’Allemagne ne pouvaient pas non plus, comme les communes anglaises, s’allier avec l’aristocratie terrienne contre le pouvoir de l’empereur, pour revendiquer leur part de liberté politique; les maisons souveraines et toute la noblesse féodale de l’Allemagne, au contraire de l’aristocratie anglaise, s’étaient toujours distinguées par une absence complète de sens politique. C’était tout simplement un ramassis de grossiers brigands, brutaux, stupides, ignorants, n’ayant de goût que pour la guerre féroce et pillarde, que pour la luxure et pour la débauche. Ils n’étaient bons que pour attaquer les marchands des villes sur les grandes routes, ou bien pour saccager les villes elles-mêmes quand ils se sentaient en force, mais non pour comprendre l’utilité d’une alliance avec elles.

Les villes allemandes, pour se défendre contre la brutale oppression, contre les vexations et contre le pillage régulier ou non régulier des empereurs, des princes souverains et |117 des nobles, ne pouvaient donc réellement compter que sur | leurs propres forces et que sur leur alliance entre elles. Mais pour que cette alliance, cette même Hanse qui ne fut jamais rien qu’une alliance presque exclusivement commerciale, pût leur offrir une protection suffisante, il aurait fallu qu’elle prît un caractère et une importance décidément politique: qu’elle intervînt comme partie reconnue et respectée dans la constitution même et dans toutes les affaires tant intérieures qu’extérieures de l’Empire.

Les circonstances d’ailleurs étaient entièrement favorables. La puissance de toutes les autorités de l’Empire avait été considérablement affaiblie par la lutte des Gibelins et des Guelfes; et puisque les villes allemandes s’étaient senties assez fortes pour former une ligue de défense mutuelle contre tous les pillards couronnés ou non couronnés qui les menaçaient de toutes parts, rien ne les empêchait de donner à cette ligue un caractère politique beaucoup plus positif, celui d’une formidable puissance collective réclamant et imposant le respect. Elles pouvaient faire davantage: profitant de l’union plus ou moins fictive que le mystique Saint-Empire avait établie entre l’Italie et l’Allemagne, les villes allemandes auraient pu s’allier ou se fédérer avec les villes italiennes, comme elles s’étaient alliées avec des villes flamandes et plus tard même avec quelques villes polonaises; elles auraient dû naturellement le faire non sur une base exclusivement allemande, mais largement internationale; et qui sait si une telle alliance, en ajoutant, à la force native et un peu lourde et brute des Allemands, l’esprit, la capacité politique et l’amour de la liberté des Italiens, n’eût |118 pas donné au développement politique et social de l’Occident une direction toute différente et bien autrement avantageuse pour la civilisation du monde entier? Le seul grand désavantage qui, probablement, serait résulté d’une telle alliance, c’eût été la formation d’un nouveau monde politique,