SigPhi · Mikhail Bakunin

L'Empire knouto-germanique et la Révolution sociale

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D’ailleurs, déjà cinq ans auparavant, en 1530, les deux théologiens de l’Allemagne avaient posé les scellés sur tout mouvement ultérieur, même religieux, dans leur pays, en présentant à l’empereur et aux princes de l’Allemagne leur Confession d’Augsbourg, qui, pétrifiant d’un seul coup le libre essor des âmes, reniant même cette liberté des consciences individuelles au nom de laquelle la Réformation s’était faite, leur imposant comme une loi absolue et divine un dogmatisme |135 nouveau, sous la garde de princes protestants reconnus comme les protecteurs naturels et les chefs du culte religieux, constitua une nouvelle Église officielle, qui, plus absolue même que l’Église catholique romaine, aussi servile, vis-à vis du pouvoir temporel, que l’Église de Byzance, fut désormais, entre les mains de ces princes protestants, un instrument de despotisme terrible, et condamna l’Allemagne tout entière, protestante et par contre-coup catholique aussi, à trois siècles au moins du plus abrutissant esclavage, un esclavage, hélas! qui ne paraît pas même aujourd’hui disposé, ce me semble, à faire place à la liberté. | Il a été très heureux pour la Suisse que le concile de Strasbourg, dirigé, dans cette même année, par Zwingli et Bucer, ait repoussé cette constitution de l’esclavage; une constitution soi-disant religieuse et qui l’était en effet, puisqu’au nom de Dieu même elle consacrait le pouvoir absolu des princes. Sortie presque exclusivement de la tête théologique et savante du professeur Mélanchthon, sous la pression évidente du respect profond, illimité, inébranlable, servile, que tout bourgeois et professeur allemand bien né éprouve pour la personne de ses maîtres, elle fut aveuglément acceptée par le peuple allemand parce que ses princes l’avaient acceptée; symptôme nouveau de l’esclavage historique, non seulement extérieur, mais intérieur, qui pèse sur ce peuple.

136 Cette tendance, d’ailleurs si naturelle, des princes protestants de l’Allemagne à partager entre eux les débris du pouvoir spirituel du pape, ou à se constituer chefs de l’Église dans les limites de leurs États respectifs, nous la retrouverons également dans d’autres pays monarchiques protestants, en Angleterre, par exemple, et en Suède; mais ni dans l’une, ni dans l’autre, elle ne parvint à triompher du fier sentiment d’indépendance qui s’était réveillé dans les peuples. En | Suède, en Danemark et en |137 Norvège, le peuple, et la classe des paysans surtout, sut maintenir sa liberté et ses droits tant contre les envahissements de la noblesse que contre ceux de la monarchie. En Angleterre, la lutte de l’Église anglicane, officielle, avec les Églises libres des presbytériens d’Écosse et des indépendants d’Angleterre, aboutit à une grande et mémorable révolution, de laquelle date la grandeur nationale de la Grande-Bretagne. Mais en Allemagne le despotisme si naturel des princes ne rencontra pas les mêmes obstacles. Tout le passé du peuple allemand, si plein de rêves, mais si pauvre de pensées libres et d’action ou d’initiative populaire, l’ayant fondu, pour ainsi dire, dans le moule de la pieuse soumission et de l’obéissance respectueuse, résignée et passive, il ne trouva pas en lui-même, dans ce moment critique de son histoire, l’énergie et l’indépendance, ni la passion nécessaire pour maintenir sa liberté contre l’autorité traditionnelle et brutale de ses innombrables souverains nobiliaires et princiers. Dans le premier moment d’enthousiasme, il avait pris, sans doute, un élan magnifique. Un moment, l’Allemagne sembla trop étroite pour contenir les débordements de sa passion révolutionnaire. Mais ce ne fut qu’un moment, qu’un élan, et comme l’effet passager et factice d’une inflammation cérébrale. Le souffle lui manqua bientôt; et lourd, sans haleine et sans force, il s’affaissa sur lui-même; alors, bridé de nouveau par Mélanchthon et par Luther, il se laissa tranquillement reconduire au bercail, sous le joug historique et salutaire de ses princes.

Il avait fait un rêve de liberté et il se réveilla plus esclave que jamais. Dès lors, l’Allemagne devint le vrai centre de la réaction en Europe. Non contente de prêcher l’esclavage par son exemple, et d’envoyer ses princes, |135 ses princesses et ses diplomates pour l’introduire et pour le propager dans tous les pays de l’Europe, elle en fit l’objet de ses plus profondes spéculations scientifiques. Dans tous les autres pays, l’administration, prise dans sa plus large acception, comme l’organisation de l’exploitation bureaucratique et fiscale exercée par l’État sur les masses populaires, est considérée | comme un art: l’art de brider les peuples, de les maintenir sous une sévère discipline et de les tondre beaucoup sans les faire trop crier. En Allemagne, cet art est enseigné comme une science dans toutes les universités. Cette science pourrait être appelée la théologie moderne, la théologie du culte de l’État. Dans cette religion de l’absolutisme terrestre, le souverain prend la place du bon Dieu, les bureaucrates sont les prêtres, et le peuple, naturellement, la victime toujours sacrifiée sur l’autel de l’État.

S’il est vrai, comme j’en ai la ferme conviction, que seulement par l’instinct de la liberté, par la haine des oppresseurs, et par la puissance de se révolter contre tout ce qui porte le caractère de l’exploitation et de la domination dans le monde, contre toute sorte d’exploitation et de despotisme, se manifeste la dignité humaine des nations et des peuples, il faut convenir que, depuis qu’il existe une nation germanique jusqu’en 1848, les paysans de l’Allemagne seuls ont prouvé, par leur révolte du seizième siècle, que cette nation n’est pas absolument étrangère à cette dignité. Si on voulait la juger, au contraire, d’après les faits et gestes de sa bourgeoisie, on devrait la considérer comme prédestinée à réaliser l’idéal de l’esclavage volontaire.