et qui apprît à ses sujets dans quel cas ils doivent les exécuter, et dans quel autre ils peuvent les violer, il le feroit empaler sur l'heure. Là-dessus, je saluai mon dervis, et le quittai sans attendre sa réponse.
A Paris, le 23 de la lune de Maharram, 1714.
LETTRE LVIII.
RICA A RHÉDI.
A Venise.
A Paris, mon cher Rhédi, il y a bien des métiers. Là un homme obligeant vient, pour un peu d'argent, vous offrir le secret de faire de l'or.
Un autre vous promet de vous faire coucher avec les esprits aériens, pourvu que vous soyez seulement trente ans sans voir de femmes.
Vous trouverez ensuite des devins si habiles, qu'ils vous diront toute votre vie, pourvu qu'ils aient seulement eu un quart d'heure de conversation avec vos domestiques.
Des femmes adroites font de la virginité une fleur qui périt et renaît tous les jours, et se cueille la centième fois plus douloureusement que la première.
Il y en a d'autres qui, réparant par la force de leur art toutes les injures du temps, savent rétablir sur un visage une beauté qui chancelle, et même rappeler une femme du sommet de la vieillesse pour la faire redescendre jusqu'à la jeunesse la plus tendre.
Tous ces gens-là vivent ou cherchent à vivre dans une ville qui est la mère de l'invention.
Les revenus des citoyens ne s'y afferment point: ils ne consistent qu'en esprit et en industrie; chacun a la sienne, qu'il fait valoir de son mieux.
Qui voudroit nombrer tous les gens de loi qui poursuivent le revenu de quelque mosquée, auroit aussitôt compté les sables de la mer, et les esclaves de notre monarque.
Un nombre infini de maîtres de langues, d'arts et de sciences, enseignent ce qu'ils ne savent pas; et ce talent est bien considérable: car il ne faut pas beaucoup d'esprit pour montrer ce qu'on sait; mais il en faut infiniment pour enseigner ce qu'on ignore.
On ne peut mourir ici que subitement; la mort ne sauroit autrement exercer son empire: car il y a dans tous les coins des gens qui ont des remèdes infaillibles contre toutes les maladies imaginables.
Toutes les boutiques sont tendues de filets invisibles où se vont prendre tous les acheteurs. L'on en sort pourtant quelquefois à bon marché: une jeune marchande cajole un homme une heure entière, pour lui faire acheter un paquet de cure-dents.
Il n'y a personne qui ne sorte de cette ville plus précautionné qu'il n'y est entré: à force de faire part de son bien aux autres, on apprend à le conserver; seul avantage des étrangers dans cette ville enchanteresse.
De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1714.
LETTRE LIX.
RICA A USBEK.
A ***.
J'étois l'autre jour dans une maison où il y avoit un cercle de gens de toute espèce: je trouvai la conversation occupée par deux vieilles femmes, qui avoient en vain travaillé tout le matin à se rajeunir. Il faut avouer, disoit une d'entre elles, que les hommes d'aujourd'hui sont bien différents de ceux que nous voyions dans notre jeunesse: ils étoient polis, gracieux, complaisants; mais à présent je les trouve d'une brutalité insupportable. Tout est changé, dit pour lors un homme qui paroissoit accablé de goutte, le temps n'est plus comme il étoit: il y a quarante ans, tout le monde se portoit bien, on marchoit, on étoit gai, on ne demandoit qu'à rire et à danser; à présent tout le monde est d'une tristesse insupportable. Un moment après, la conversation tourna du côté de la politique. Morbleu! dit un vieux seigneur, l'État n'est plus gouverné, trouvez-moi à présent un ministre comme Monsieur Colbert. Je le connoissois beaucoup, ce Monsieur Colbert; il étoit de mes amis, il me faisoit toujours payer de mes pensions avant qui que ce fût: le bel ordre qu'il y avoit dans les finances! tout le monde étoit à son aise; mais aujourd'hui je suis ruiné. Monsieur, dit pour lors un ecclésiastique, vous parlez là du temps le plus miraculeux de notre invincible monarque; y a-t-il rien de si grand que ce qu'il faisoit alors pour détruire l'hérésie? Et comptez-vous pour rien l'abolition des duels? dit d'un air content un autre homme qui n'avoit point encore parlé. La remarque est judicieuse, me dit quelqu'un à l'oreille: cet homme est charmé de l'édit, et il l'observe si bien, qu'il y a six mois il reçut cent coups de bâton pour ne le pas violer.
Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un retour secret que nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas surpris que les Nègres peignent le diable d'une blancheur éblouissante, et leurs dieux noirs comme du charbon; que la Vénus de certains peuples ait des mamelles qui lui pendent jusqu'aux cuisses; et qu'enfin tous les idolâtres aient représenté leurs dieux avec une figure humaine, et leur aient fait part de toutes leurs inclinations. On a dit fort bien que si les triangles faisoient un dieu, ils lui donneroient trois côtés.
Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur un atome, c'est-à-dire la terre, qui n'est qu'un point de l'univers, se proposer directement pour modèles de la Providence, je ne sais comment accorder tant d'extravagance avec tant de petitesse.
De Paris, le 14 de la lune de Saphar; 1714.
LETTRE LX.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Tu me demandes s'il y a des Juifs en France? Sache que, partout où il y a de l'argent, il y a des Juifs. Tu me demandes ce qu'ils y font?
précisément ce qu'ils font en Perse: rien ne ressemble plus à un Juif d'Asie qu'un Juif européen.
Ils font paroître chez les chrétiens, comme parmi nous, une obstination invincible pour leur religion, qui va jusqu'à la folie.
La religion juive est un vieux tronc qui a produit deux branches qui ont couvert toute la terre, je veux dire le mahométisme et le christianisme; ou plutôt c'est une mère qui a engendré deux filles qui l'ont accablée de mille plaies: car, en fait de religion, les plus proches sont les plus grandes ennemies. Mais, quelques mauvais traitements qu'elle en ait reçus, elle ne laisse pas de se glorifier de les avoir mises au monde; elle se sert de l'une et de l'autre pour embrasser le monde entier, tandis que d'un autre côté sa vieillesse vénérable embrasse tous les temps.
Les Juifs se regardent donc comme la source de toute sainteté et l'origine de toute religion; ils nous regardent au contraire comme des hérétiques qui ont changé la loi, ou plutôt comme des Juifs rebelles.
Si le changement s'étoit fait insensiblement, ils croient qu'ils auroient été facilement séduits: mais comme il s'est fait tout à coup et d'une manière violente, comme ils peuvent marquer le jour et l'heure de l'une et de l'autre naissance, ils se scandalisent de trouver en nous des âges, et se tiennent fermes à une religion que le monde même n'a pas précédée.
Ils n'ont jamais eu dans l'Europe un calme pareil à celui dont ils jouissent. On commence à se défaire parmi les chrétiens de cet esprit d'intolérance qui les animoit: on s'est mal trouvé en Espagne de les avoir chassés, et en France d'avoir fatigué des chrétiens dont la croyance différoit un peu de celle du prince. On s'est aperçu que le zèle pour les progrès de la religion est différent de l'attachement qu'on doit avoir pour elle; et que, pour l'aimer et l'observer, il n'est pas nécessaire de haïr et de persécuter ceux qui ne l'observent pas.
Il seroit à souhaiter que nos musulmans pensassent aussi sensément sur cet article que les chrétiens; que l'on pût une bonne fois faire la paix entre Ali et Abubeker, et laisser à Dieu le soin de décider des mérites de ces saints prophètes: je voudrois qu'on les honorât par des actes de vénération et de respect, et non pas par de vaines préférences; et qu'on cherchât à mériter leur faveur, quelque place que Dieu leur ait marquée, soit à sa droite, ou bien sous le marchepied de son trône.
A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1714.
LETTRE LXI.
USBEK A RHÉDI.
A Venise.
J'entrai l'autre jour dans une église fameuse qu'on appelle Notre-Dame: pendant que j'admirois ce superbe édifice, j'eus occasion de m'entretenir avec un ecclésiastique que la curiosité y avoit attiré comme moi. La conversation tomba sur la tranquillité de sa profession.
La plupart des gens, me dit-il, envient le bonheur de notre état, et ils ont raison: cependant il a ses désagréments; nous ne sommes point si séparés du monde, que nous n'y soyons appelés en mille occasions: là, nous avons un rôle très-difficile à soutenir.
Les gens du monde sont étonnants; ils ne peuvent souffrir notre approbation, ni nos censures; si nous les voulons corriger, ils nous trouvent ridicules; si nous les approuvons, ils nous regardent comme des gens au-dessous de notre caractère. Il n'y a rien de si humiliant de penser qu'on a scandalisé les impies mêmes: nous sommes donc obligés de tenir une conduite équivoque, et d'imposer aux libertins, non pas par un caractère décidé, mais par l'incertitude où nous les mettons de la manière dont nous recevons leurs discours. Il faut avoir beaucoup d'esprit pour cela; cet état de neutralité est difficile: les gens du monde, qui hasardent tout, qui se livrent à toutes leurs saillies, qui, selon le succès, les poussent ou les abandonnent, réussissent bien mieux.
Ce n'est pas tout: cet état si heureux et si tranquille, que l'on vante tant, nous ne le conservons pas dans le monde. Dès que nous y paroissons, on nous fait disputer; on nous fait entreprendre, par exemple, de prouver l'utilité de la prière à un homme qui ne croit pas en Dieu, la nécessité du jeûne à un autre qui a nié toute sa vie l'immortalité de l'âme: l'entreprise est laborieuse, et les rieurs ne sont pas pour nous. Il y a plus: une certaine envie d'attirer les autres dans nos opinions nous tourmente sans cesse, et est pour ainsi dire attachée à notre profession. Cela est aussi ridicule que si on voyoit les Européens travailler, en faveur de la nature humaine, à blanchir le visage des Africains. Nous troublons l'État, nous nous tourmentons nous-mêmes, pour faire recevoir des points de religion qui ne sont point fondamentaux; et nous ressemblons à ce conquérant de la Chine, qui poussa ses sujets à une révolte générale pour les avoir voulu obliger à se rogner les cheveux ou les ongles.
Le zèle même que nous avons pour faire remplir à ceux dont nous sommes chargés les devoirs de notre sainte religion est souvent dangereux, et il ne sauroit être accompagné de trop de prudence. Un empereur nommé Théodose fit passer au fil de l'épée tous les habitants d'une ville, même les femmes et les petits enfants: s'étant ensuite présenté pour entrer dans une église, un évêque nommé Ambroise lui fit fermer les portes, comme à un meurtrier et un sacrilége; et en cela il fit une action héroïque. Cet empereur ayant ensuite fait la pénitence qu'un tel crime exigeoit, ayant été admis dans l'église, s'alla placer parmi les prêtres; le même évêque l'en fit sortir; et en cela il commit l'action d'un fanatique et d'un fou: tant il est vrai que l'on doit se défier de son zèle. Qu'importoit à la religion ou à l'État que ce prince eût, ou n'eût pas, une place parmi les prêtres?
De Paris, le 1er de la lune de Rebiab 1, 1714.
LETTRE LXII.
ZÉLIS A USBEK.
A Paris.
Ta fille ayant atteint sa septième année, j'ai cru qu'il étoit temps de la faire passer dans les appartements intérieurs du sérail, et de ne point attendre qu'elle ait dix ans pour la confier aux eunuques noirs. On ne sauroit de trop bonne heure priver une jeune personne des libertés de l'enfance, et lui donner une éducation sainte dans les sacrés murs où la pudeur habite.
Car je ne puis être de l'avis de ces mères qui ne renferment leurs filles que lorsqu'elles sont sur le point de leur donner un époux; qui, les condamnant au sérail plutôt qu'elles ne les y consacrent, leur font embrasser violemment une manière de vie qu'elles auroient dû leur inspirer. Faut-il tout attendre de la force de la raison, et rien de la douceur de l'habitude?
C'est en vain que l'on nous parle de la subordination où la nature nous a mises: ce n'est pas assez de nous la faire sentir; il faut nous la faire pratiquer, afin qu'elle nous soutienne dans ce temps critique où les passions commencent à naître, et à nous encourager à l'indépendance.
Si nous n'étions attachées à vous que par le devoir, nous pourrions quelquefois l'oublier; si nous n'y étions entraînées que par le penchant, peut-être un penchant plus fort pourroit l'affoiblir. Mais quand les lois nous donnent à un homme, elles nous dérobent à tous les autres, et nous mettent aussi loin d'eux que si nous en étions à cent mille lieues.
La nature, industrieuse en faveur des hommes, ne s'est pas bornée à leur donner des désirs; elle a voulu que nous en eussions nous-mêmes, et que nous fussions des instruments animés de leur félicité: elle nous a mises dans le feu des passions, pour les faire vivre tranquilles; s'ils sortent de leur insensibilité, elle nous a destinées à les y faire rentrer, sans que nous puissions jamais goûter cet heureux état où nous les mettons.
Cependant, Usbek, ne t'imagine pas que ta situation soit plus heureuse que la mienne: j'ai goûté ici mille plaisirs que tu ne connois pas: mon imagination a travaillé sans cesse à m'en faire connoître le prix: j'ai vécu, et tu n'as fait que languir.
Dans la prison même où tu me retiens, je suis plus libre que toi: tu ne saurois redoubler tes attentions pour me faire garder, que je ne jouisse de tes inquiétudes; et tes soupçons, ta jalousie, tes chagrins, sont autant de marques de ta dépendance.
Continue, cher Usbek: fais veiller sur moi nuit et jour; ne te fie pas même aux précautions ordinaires; augmente mon bonheur en assurant le tien; et sache que je ne redoute rien, que ton indifférence.
Du sérail d'Ispahan, le 2 de la lune de Rebiab 1, 1714.
LETTRE LXIII.
RICA A USBEK.
A ***.
Je crois que tu veux passer ta vie à la campagne. Je ne te perdois au commencement que pour deux ou trois jours; et en voilà quinze que je ne t'ai vu: il est vrai que tu es dans une maison charmante, que tu y trouves une société qui te convient, que tu y raisonnes tout à ton aise: il n'en faut pas davantage pour te faire oublier tout l'univers.
Pour moi, je mène à peu près la même vie que tu m'as vu mener; je me répands dans le monde, et je cherche à le connoître: mon esprit perd insensiblement tout ce qui lui reste d'asiatique, et se plie sans effort aux moeurs européennes. Je ne suis plus si étonné de voir dans une maison cinq ou six femmes avec cinq ou six hommes; et je trouve que cela n'est pas mal imaginé.
Je le puis dire, je ne connois les femmes que depuis que je suis ici; j'en ai plus appris dans un mois que je n'aurois fait en trente ans dans un sérail.
Chez nous les caractères sont tous uniformes, parce qu'ils sont forcés: on ne voit pas les gens tels qu'ils sont, mais tels qu'on les oblige d'être; dans cette servitude du coeur et de l'esprit on n'entend parler que la crainte, qui n'a qu'un langage, et non pas la nature, qui s'exprime si différemment, et qui paroît sous tant de formes.
La dissimulation, cet art parmi nous si pratiqué et si nécessaire, est ici inconnue: tout parle, tout se voit, tout s'entend; le coeur se montre comme le visage; dans les moeurs, dans la vertu, dans le vice même, on aperçoit toujours quelque chose de naïf.
Il faut, pour plaire aux femmes, un certain talent différent de celui qui leur plaît encore davantage: il consiste dans une espèce de badinage dans l'esprit, qui les amuse en ce qu'il semble leur promettre à chaque instant ce qu'on ne peut tenir que dans de trop longs intervalles.
Ce badinage, naturellement fait pour les toilettes, semble être venu à former le caractère général de la nation: on badine au conseil, on badine à la tête d'une armée, on badine avec un ambassadeur; les professions ne paroissent ridicules qu'à proportion du sérieux qu'on y met: un médecin ne le seroit plus, si ses habits étoient moins lugubres, et s'il tuoit ses malades en badinant.
A Paris, le 10 de la lune de Rebiab 1, 1714.
LETTRE LXIV.
LE CHEF DES EUNUQUES NOIRS A USBEK.
A Paris.
Je suis dans un embarras que je ne saurois t'exprimer, magnifique seigneur: le sérail est dans un désordre et une confusion épouvantables; la guerre règne entre tes femmes; tes eunuques sont partagés; on n'entend que plaintes, que murmures, que reproches; mes remontrances sont méprisées; tout semble permis dans ce temps de licence, et je n'ai plus qu'un vain titre dans le sérail.
Il n'y a aucune de tes femmes qui ne se juge au-dessus des autres par sa naissance, par sa beauté, par ses richesses, par son esprit, par ton amour; et qui ne fasse valoir quelques-uns de ces titres-là pour avoir toutes les préférences: je perds à chaque instant cette longue patience, avec laquelle néanmoins j'ai eu le malheur de les mécontenter toutes; ma prudence, ma complaisance même, vertu si rare et si étrangère dans le poste que j'occupe, ont été inutiles.
Veux-tu que je te découvre, magnifique seigneur, la cause de tous ces désordres? Elle est toute dans ton coeur, et dans les tendres égards que tu as pour elles. Si tu ne me retenois par la main; si, au lieu de la voie des remontrances, tu me laissois celle des châtiments; si, sans te laisser attendrir à leurs plaintes et à leurs larmes, tu les envoyois pleurer devant moi, qui ne m'attendris jamais, je les façonnerois bientôt au joug qu'elles doivent porter, et je lasserois leur humeur impérieuse et indépendante.
Enlevé dès l'âge de quinze ans du fond de l'Afrique, ma patrie, je fus d'abord vendu à un maître qui avoit plus de vingt femmes, ou concubines. Ayant jugé à mon air grave et taciturne que j'étois propre au sérail, il ordonna qu'on achevât de me rendre tel; et me fit faire une opération pénible dans les commencements, mais qui me fut heureuse dans la suite, parce qu'elle m'approcha de l'oreille et de la confiance de mes maîtres. J'entrai dans ce sérail, qui fut pour moi un nouveau monde. Le premier eunuque, l'homme le plus sévère que j'aie vu de ma vie, y gouvernoit avec un empire absolu. On n'y entendoit parler ni de divisions, ni de querelles: un silence profond régnoit partout; toutes ces femmes étoient couchées à la même heure d'un bout de l'année à l'autre, et levées à la même heure; elles entroient dans le bain tour à tour, elles en sortoient au moindre signe que nous leur en faisions; le reste du temps, elles étoient presque toujours enfermées dans leurs chambres. Il avoit une règle, qui étoit de les faire tenir dans une grande propreté, et il avoit pour cela des attentions inexprimables: le moindre refus d'obéir étoit puni sans miséricorde.
Je suis, disoit-il, esclave; mais je le suis d'un homme qui est votre maître, et le mien; et j'use du pouvoir qu'il m'a donné sur vous: c'est lui qui vous châtie, et non pas moi, qui ne fais que prêter ma main. Ces femmes n'entroient jamais dans la chambre de mon maître qu'elles n'y fussent appelées; elles recevoient cette grâce avec joie, et s'en voyoient privées sans se plaindre. Enfin moi, qui étois le dernier des noirs dans ce sérail tranquille, j'étois mille fois plus respecté que je ne le suis dans le tien, où je les commande tous.
Dès que ce grand eunuque eut connu mon génie, il tourna les yeux de mon côté; il parla de moi à mon maître, comme d'un homme capable de travailler selon ses vues, et de lui succéder dans le poste qu'il remplissoit; il ne fut point étonné de ma grande jeunesse, il crut que mon attention me tiendroit lieu d'expérience. Que te dirai-je? je fis tant de progrès dans sa confiance, qu'il ne faisoit plus difficulté de me confier les clefs des lieux terribles qu'il gardoit depuis si longtemps. C'est sous ce grand maître que j'appris l'art difficile de commander, et que je me formai aux maximes d'un gouvernement inflexible: j'étudiai sous lui le coeur des femmes; il m'apprit à profiter de leurs foiblesses et à ne point m'étonner de leurs hauteurs. Souvent il se plaisoit de me les faire exercer même, et de les conduire jusqu'au dernier retranchement de l'obéissance; il les faisoit ensuite revenir insensiblement, et vouloit que je parusse pour quelque temps plier moi-même. Mais il falloit le voir dans ces moments, où il les trouvoit tout près du désespoir, entre les prières et les reproches: il soutenoit leurs larmes sans s'émouvoir. Voilà, disoit-il d'un air content, comment il faut gouverner les femmes: leur nombre ne m'embarrasse pas; je conduirois de même toutes celles de notre grand monarque. Comment un homme peut-il espérer de captiver leur coeur, si ses fidèles eunuques n'ont commencé par soumettre leur esprit?
Il avoit non-seulement de la fermeté, mais aussi de la pénétration: il lisoit leurs pensées et leurs dissimulations; leurs gestes étudiés, leur visage feint ne lui déroboient rien; il savoit toutes leurs actions les plus cachées et leurs paroles les plus secrètes; il se servoit des unes pour connoître les autres, et il se plaisoit à récompenser la moindre confidence. Comme elles n'abordoient leur mari que lorsqu'elles étoient averties, l'eunuque y appeloit qui il vouloit, et tournoit les yeux de son maître sur celles qu'il avoit en vue; et cette distinction étoit la récompense de quelque secret révélé: il avoit persuadé à son maître qu'il étoit du bon ordre qu'il lui laissât ce choix, afin de lui donner une autorité plus grande.
Voilà comme on gouvernoit, magnifique seigneur, dans un sérail qui étoit, je crois, le mieux réglé qu'il y eût en Perse.
Laisse-moi les mains libres: permets que je me fasse obéir; huit jours remettront l'ordre dans le sein de la confusion; c'est ce que ta gloire demande, et que ta sûreté exige.
De ton sérail d'Ispahan, le 9 de la lune de Rebiab 1, 1714.
LETTRE LXV.
USBEK A SES FEMMES.
Au sérail d'Ispahan.
J'apprends que le sérail est dans le désordre, et qu'il est rempli de querelles et de divisions intestines. Que vous recommandai-je en partant, que la paix et la bonne intelligence? Vous me le promîtes; étoit-ce pour me tromper?
C'est vous qui seriez trompées, si je voulois suivre les conseils que me donne le grand eunuque, si je voulois employer mon autorité pour vous faire vivre comme mes exhortations le demandoient de vous.
Je ne sais me servir de ces moyens violents que lorsque j'ai tenté tous les autres: faites donc en votre considération ce que vous n'avez pas voulu faire à la mienne.
Le premier eunuque a grand sujet de se plaindre: il dit que vous n'avez aucun égard pour lui. Comment pouvez-vous accorder cette conduite avec la modestie de votre état? N'est-ce pas à lui que, pendant mon absence, votre vertu est confiée? C'est un trésor sacré, dont il est le dépositaire. Mais ces mépris que vous lui témoignez sont une marque que ceux qui sont chargés de vous faire vivre dans les lois de l'honneur vous sont à charge.
Changez donc de conduite, je vous prie; et faites en sorte que je puisse une autre fois rejeter les propositions que l'on me fait contre votre liberté et votre repos.
Car je voudrois vous faire oublier que je suis votre maître, pour me souvenir seulement que je suis votre époux.
A Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXVI.
RICA A ***.
On s'attache ici beaucoup aux sciences, mais je ne sais si on est fort savant. Celui qui doute de tout comme philosophe n'ose rien nier comme théologien; cet homme contradictoire est toujours content de lui, pourvu qu'on convienne des qualités.
La fureur de la plupart des François, c'est d'avoir de l'esprit; et la fureur de ceux qui veulent avoir de l'esprit, c'est de faire des livres.
Cependant il n'y a rien de si mal imaginé: la nature sembloit avoir sagement pourvu à ce que les sottises des hommes fussent passagères, et les livres les immortalisent. Un sot devroit être content d'avoir ennuyé tous ceux qui ont vécu avec lui: il veut encore tourmenter les races futures; il veut que sa sottise triomphe de l'oubli dont il auroit pu jouir comme du tombeau; il veut que la postérité soit informée qu'il a vécu, et qu'elle sache à jamais qu'il a été un sot.
De tous les auteurs, il n'y en a point que je méprise plus que les compilateurs, qui vont de tous côtés chercher des lambeaux des ouvrages des autres, qu'ils plaquent dans les leurs, comme des pièces de gazon dans un parterre: ils ne sont point au-dessus de ces ouvriers d'imprimerie qui rangent des caractères, qui, combinés ensemble, font un livre où ils n'ont fourni que la main. Je voudrois qu'on respectât les livres originaux; et il me semble que c'est une espèce de profanation de tirer les pièces qui les composent du sanctuaire où elles sont, pour les exposer à un mépris qu'elles ne méritent point.
Quand un homme n'a rien à dire de nouveau, que ne se tait-il?
Qu'a-t-on affaire de ces doubles emplois? Mais je veux donner un nouvel ordre. Vous êtes un habile homme: c'est-à-dire que vous venez dans ma bibliothèque et vous mettez en bas les livres qui sont en haut, et en haut ceux qui sont en bas: vous avez fait un chef-d'oeuvre.
Je t'écris sur ce sujet, ***, parce que je suis outré d'un livre que je viens de quitter, qui est si gros qu'il sembloit contenir la science universelle; mais il m'a rompu la tête sans m'avoir rien appris. Adieu.
A Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXVII.
IBBEN A USBEK.
A Paris.
Trois vaisseaux sont arrivés ici sans m'avoir apporté aucune de tes nouvelles. Es-tu malade? ou te plais-tu à m'inquiéter?
Si tu ne m'aimes pas dans un pays où tu n'es lié à rien, que sera-ce au milieu de la Perse, et dans le sein de ta famille? Mais peut-être que je me trompe: tu es assez aimable pour trouver partout des amis; le coeur est citoyen de tous les pays: comment une âme bien faite peut-elle s'empêcher de former des engagements? Je te l'avoue, je respecte les anciennes amitiés; mais je ne suis pas fâché d'en faire partout de nouvelles.
En quelque pays que j'aie été, j'y ai vécu comme si j'avois dû y passer ma vie: j'ai eu le même empressement pour les gens vertueux, la même compassion ou plutôt la même tendresse pour les malheureux, la même estime pour ceux que la prospérité n'a point aveuglés. C'est mon caractère, Usbek; partout où je trouverai des hommes, je me choisirai des amis.
Il y a ici un Guèbre qui, après toi, a, je crois, la première place dans mon coeur: c'est l'âme de la probité même. Des raisons particulières l'ont obligé de se retirer dans cette ville, où il vit tranquille du produit d'un trafic honnête avec une femme qu'il aime.
Sa vie est toute marquée d'actions généreuses; et, quoiqu'il cherche la vie obscure, il y a plus d'héroïsme dans son coeur que dans celui des plus grands monarques.
Je lui ai parlé mille fois de toi, je lui montre toutes tes lettres; je remarque que cela lui fait plaisir, et je vois déjà que tu as un ami qui t'est inconnu.
Tu trouveras ici ses principales aventures: quelque répugnance qu'il eût à les écrire, il n'a pu les refuser à mon amitié, et je les confie à la tienne.
HISTOIRE Je suis né parmi les Guèbres, d'une religion qui est peut-être la plus ancienne qui soit au monde. Je fus si malheureux que l'amour me vint avant la raison. J'avois à peine six ans, que je ne pouvois vivre qu'avec ma soeur; mes yeux s'attachoient toujours sur elle; et lorsqu'elle me quittoit un moment, elle les retrouvoit baignés de larmes: chaque jour n'augmentoit pas plus mon âge que mon amour. Mon père, étonné d'une si forte sympathie, auroit bien souhaité de nous marier ensemble, selon l'ancien usage des Guèbres introduit par Cambyse; mais la crainte des mahométans, sous le joug desquels nous vivons, empêche ceux de notre nation de penser à ces alliances saintes, que notre religion ordonne plutôt qu'elle ne permet, et qui sont des images si naïves de l'union déjà formée par la nature.
Mon père, voyant donc qu'il auroit été dangereux de suivre mon inclination et la sienne, résolut d'éteindre une flamme qu'il croyoit naissante, mais qui étoit déjà à son dernier période; il prétexta un voyage, et m'emmena avec lui, laissant ma soeur entre les mains d'une de ses parentes; car ma mère étoit morte depuis deux ans. Je ne vous dirai point quel fut le désespoir de cette séparation: j'embrassai ma soeur toute baignée de larmes; mais je n'en versai point, car la douleur m'avoit rendu comme insensible. Nous arrivâmes à Tefflis; et mon père, ayant confié mon éducation à un de nos parents, m'y laissa et s'en retourna chez lui.
Quelque temps après, j'appris qu'il avoit, par le crédit d'un de ses amis, fait entrer ma soeur dans le beiram du roi, où elle étoit au service d'une sultane. Si l'on m'avoit appris sa mort, je n'en aurois pas été plus frappé: car, outre que je n'espérois plus de la revoir, son entrée dans le beiram l'avoit rendue mahométane; et elle ne pouvoit plus, suivant le préjugé de cette religion, me regarder qu'avec horreur. Cependant, ne pouvant plus vivre à Tefflis, las de moi-même et de la vie, je retournai à Ispahan. Mes premières paroles furent amères à mon père; je lui reprochai d'avoir mis sa fille en un lieu où l'on ne peut entrer qu'en changeant de religion. Vous avez attiré sur votre famille, lui dis-je, la colère de Dieu et du Soleil qui vous éclaire; vous avez plus fait que si vous aviez souillé les Éléments, puisque vous avez souillé l'âme de votre fille, qui n'est pas moins pure: j'en mourrai de douleur et d'amour; mais puisse ma mort être la seule peine que Dieu vous fasse sentir! A ces mots, je sortis; et pendant deux ans je passai ma vie à aller regarder les murailles du beiram, et considérer le lieu où ma soeur pouvoit être, m'exposant tous les jours mille fois à être égorgé par les eunuques qui font la ronde autour de ces redoutables lieux.
Enfin mon père mourut; et la sultane que ma soeur servoit, la voyant tous les jours croître en beauté, en devint jalouse, et la maria avec un eunuque qui la souhaitoit avec passion. Par ce moyen, ma soeur sortit du sérail, et prit avec son eunuque une maison à Ispahan.
Je fus plus de trois mois sans pouvoir lui parler; l'eunuque, le plus jaloux de tous les hommes, me remettant toujours, sous divers prétextes. Enfin j'entrai dans son beiram, et il me lui fit parler au travers d'une jalousie: des yeux de lynx ne l'auroient pas pu découvrir, tant elle étoit enveloppée d'habits et de voiles; et je ne la pus reconnoître qu'au son de sa voix. Quelle fut mon émotion quand je me vis si près et si éloigné d'elle! Je me contraignis, car j'étois examiné. Quant à elle, il me parut qu'elle versa quelques larmes. Son mari voulut me faire quelques mauvaises excuses; mais je le traitai comme le dernier des esclaves. Il fut bien embarrassé quand il vit que je parlois à ma soeur une langue qui lui étoit inconnue: c'étoit l'ancien persan, qui est notre langue sacrée. Quoi! ma soeur, lui dis-je, est-il vrai que vous avez quitté la religion de vos pères? Je sais qu'en entrant au beiram vous avez dû faire profession du mahométisme; mais, dites-moi, votre coeur a-t-il pu consentir, comme votre bouche, à quitter une religion qui me permet de vous aimer? Et pour qui la quittez-vous, cette religion, qui nous doit être si chère?
pour un misérable encore flétri des fers qu'il a portés; qui, s'il étoit homme, seroit le dernier de tous! Mon frère, dit-elle, cet homme dont vous parlez est mon mari; il faut que je l'honore, tout indigne qu'il vous paroît; et je serois aussi la dernière des femmes si...Ah!
ma soeur, lui dis-je, vous êtes guèbre; il n'est ni votre époux, ni ne peut l'être: si vous êtes fidèle comme vos pères, vous ne devez le regarder que comme un monstre. Hélas! dit-elle, que cette religion se montre à moi de loin! à peine en savois-je les préceptes, qu'il les fallut oublier. Vous voyez que cette langue que je vous parle ne m'est plus familière, et que j'ai toutes les peines du monde à m'exprimer: mais comptez que le souvenir de notre enfance me charme toujours; que, depuis ce temps-là, je n'ai eu que de fausses joies; qu'il ne s'est pas passé de jour que je n'aie pensé à vous; que vous avez eu plus de part que vous ne croyez à mon mariage, et que je n'y ai été déterminée que par l'espérance de vous revoir. Mais que ce jour qui m'a tant coûté va me coûter encore. Je vous vois tout hors de vous-même: mon mari frémit de rage et de jalousie: je ne vous verrai plus; je vous parle sans doute pour la dernière fois de ma vie: si cela étoit, mon frère, elle ne seroit pas longue. A ces mots elle s'attendrit; et, se voyant hors d'état de tenir la conversation, elle me quitta le plus désolé de tous les hommes.
Trois ou quatre jours après je demandai à voir ma soeur: le barbare eunuque auroit bien voulu m'en empêcher; mais, outre que ces sortes de maris n'ont pas sur leurs femmes la même autorité que les autres, il aimoit si éperdument ma soeur, qu'il ne savoit rien lui refuser. Je la vis encore dans le même lieu et dans le même équipage, accompagnée de deux esclaves; ce qui me fit avoir recours à notre langue particulière. Ma soeur, lui dis-je, d'où vient que je ne puis vous voir sans me trouver dans une situation affreuse? Les murailles qui vous tiennent enfermée, ces verrous et ces grilles, ces misérables gardiens qui vous observent, me mettent en fureur. Comment avez-vous perdu la douce liberté dont jouissoient vos ancêtres? Votre mère, qui étoit si chaste, ne donnoit à son mari, pour garant de sa vertu, que sa vertu même: ils vivoient heureux l'un et l'autre dans une confiance mutuelle; et la simplicité de leurs moeurs étoit pour eux une richesse plus précieuse mille fois que le faux éclat dont vous semblez jouir dans cette maison somptueuse. En perdant votre religion, vous avez perdu votre liberté, votre bonheur, et cette précieuse égalité qui fait l'honneur de votre sexe. Mais ce qu'il y a de pis encore, c'est que vous êtes, non pas la femme, car vous ne pouvez pas l'être; mais l'esclave d'un esclave, qui a été dégradé de l'humanité. Ah! mon frère, dit-elle, respectez mon époux, respectez la religion que j'ai embrassée: selon cette religion, je n'ai pu vous entendre ni vous parler sans crime. Quoi! ma soeur, lui dis-je tout transporté, vous la croyez donc véritable, cette religion? Ah! dit-elle, qu'il me seroit avantageux qu'elle ne le fût pas! Je fais pour elle un trop grand sacrifice, pour que je puisse ne la pas croire; et si mes doutes...A ces mots elle se tut. Oui, vos doutes, ma soeur, sont bien fondés, quels qu'ils soient. Qu'attendez-vous d'une religion qui vous rend malheureuse dans ce monde-ci, et ne vous laisse point d'espérance pour l'autre? Songez que la nôtre est la plus ancienne qui soit au monde; qu'elle a toujours fleuri dans la Perse; et n'a pas d'autre origine que cet empire, dont les commencements ne sont point connus; que ce n'est que le hasard qui y a introduit le mahométisme; que cette secte y a été établie, non par la voie de la persuasion, mais de la conquête. Si nos princes naturels n'avoient pas été foibles, vous verriez régner encore le culte de ces anciens mages.
Transportez-vous dans ces siècles reculés: tout vous parlera du magisme, et rien de la secte mahométane, qui, plusieurs milliers d'années après, n'étoit pas même dans son enfance. Mais, dit-elle, quand ma religion seroit plus moderne que la vôtre, elle est au moins plus pure, puisqu'elle n'adore que Dieu; au lieu que vous adorez encore le Soleil, les Étoiles, le Feu, et même les Éléments. Je vois, ma soeur, que vous avez appris parmi les musulmans à calomnier notre sainte religion. Nous n'adorons ni les Astres ni les Éléments, et nos