SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Les hommes peuvent regarder l'Aflro- tiomie, la Chymie, & prefque toutes les au- tres fciences, comme des divertiffemens d'un honnête homme; mais ils ne doivent pas fc laifTer furprendre par leur éclat, ni les pré- férer à la fcience de l'homme. Car, quoi- que l'imagination attache une certaine idée de grandeur à l'Aftronomie, parce que cette fcience confidére de grands objets, des objets éclatans, des objets qui font infiniment éle- vez au délias de tout ce qui nous environne, il né faut pas quercfprit révère aveuglémxCnt cette idée: il s'en doit rendre le juge, & le maître, & la dépouiller de ce fafte ïènfible qui étonne la raifon. Il faut que l'elpritjuge de toutes chofes félon fes lumières intérieu- res, fans écouter le témoignage faux & con- fus PREFACE.

fus defès fcns, & as. Ibii imagination; &s'il examine à la lumière pure de la vérité qui réclaire, toutes les fciences humaines, on ne craint point d'afTûrer qu'il les méprifera prelr que toutes, & qu'il aura plus d'eftime pour celle qui nous apprend ce que nous fbmmes, que pour toutes les autres enfemble.

On aime donc mieux exhorter ceux qui ont quelque amour pour la vérité, à juger du fujet de cet Ouvrage félon les réponles qu'ils recevront du fbuverain Maitre de tous les homm>es * après qu'ils l'auront interrogé par quelques réflexions féricufes, que de les pré- venir par de grands difcours, qu'ils pourroient peut-être prendre pour des lieux communs, ou pour de vains ornemens d'une Préface. Que s'ils fe perlùadent que ce lujet foit digne de leur application & de leur étude, on les prie de nouveau de ne point juger des chofes qu'il renferme, par la manière bonne ou mau- vaife dont elles font exprimées, mais de ren- trer toujours dans eux-mêmes, pour y en- tendre les décifions qu'ils doivent fuivre, & ièlon lesquelles ils doivent juger.

Etant aulTi perfuadezque nous lefbmmes, Nolitc que les hommes ne fe peuvent enfeigner les putarc uns les autres; & que ceux qui nous écou- 9"^ï"' tent n'apprennent point les veritez que nous ^^^^. drfons à leurs oreilles, lî en même tems ce- nem aiU lui qui nous les a découvertes ne les mani- quî^l feue auffi à leur efprit; nous nous trouvons f'f'^^^^'^^^ *^ homme, encore Admo, nerc pof- fumus per ftrcpitum vocis noftrx, fi non fit intus qui doceat inanis fit ftrepitus nofter. cAug, in Joan. Auditus per me faftus, intelleûusper qucm? Diot aliquis & ad cor veftrum, fed non eum videtis. Si JntellexilHs fratres, diftum eft ôccordi vcilfo. Manus Dei eil intelligentia. tÀ^% i» 70'^»' '^f- 4^' 1^ PREFACE, encore obligez d'avertir ceux qui voudront bien lire cet Ouvrage, de ne point nous croire fur nôtre parole par inclination, ni s'oppo- ièr à ce que nous difons par averiion. Car encore que Ton penfè n'avoir rien avancé que Ton n'ait appris par la méditation, on fèroit cependant bien fâché que les autres fc contentafTent de retenir & de croire nos (èn- timens fans les fçavoir, & qu'ils tombaffent dans quelque erreur, ou faute de les en- tendre, ou parce que nous nous ferions trom- pez.

L'orgueil de certains Sçavans, qui veulent qu'on les croie fur leur parole, nous paroît infupportablc. Ils trouvent à redire qu'on in- terroge Dieu après qu'ils ont parlé, parce qu'ils ne l'interrogent point eux-mêmes. Ils s'irri- tent dés que l'on s'oppofe à leurs fentimens, & ils veulent abfolumentque l'on préfère les ténèbres de leur imagination, à la lumière pu- re de la vérité qui éclaire l'efprit.

Nous fommes grâces à Dieu bien éloignez de cette manière d'^ir, quoi que Ibuvent on nous l'attribue. Nous demandons bien que l'on croye les faits & les expériences que nous rapportons; parce que ces chofes ne s'appren- nent point par l'application de l'efprit à la rai-» V.Le fon fouveraine & univerfellc. Mais pour tou- d M^ •- ^^^ ^^^ veritez qui fe découvrent dans lesveri- ftro ^?^ tables idées des chofes, que la Vérité étcr- S. cyiujf. ^^^^^ ^^^^ repréfente dans le plus fecret de nô ^^j. ^* treraifon, nous avertirons exprcffément que tare reip!. f ^^^ ^^ s'arrête point à ce que nous en pen- fameflè fons; Car nous ne croyons pas quecelbitun lucem. petit crime que de fe comparer à Dieu, en do- „ f?• ^*^ minant ainli fur les eû)rits.

PREFACE, La principale raifon pour laquelle on fbu- haitte extrêmement,que ceux qui liront cetOu- vrage s'y appliquent de toutes leurs forces, c'eit que l'on defîre d'être repris des fautes qu'on pourroit y avoir commilès: car on ne s'imagine pas être infaillible. On a une lî étroi- te liailbn avec fon corps, & on en dépend fî fort, que l'on appréhende avec raifon, de n'avoir pas toujours bien difcerné le bruit con- fus, dont il remplit l'imagination, d'avec la voix pure de la vérité quiparleàreÇ>rit.

S'il n'y avoit que Dieu qui parlât, & que l'on ne jugeât que (èlon ce qu'on entendroit, on pourroit peut-être ufèr de ces paroles de JeSuS-Chri ST: ^e juge félon ce que fentens, ^!<^"' *"- ^ mon jugement eft jufte ^ véàtable. Mais judico,& on a un corps qui parle plus haut que Dieu judicium même, & ce corps ne dit jamais la vérité, fneum On a de l'amour propre, qui corrompt les '^"'J'ia paroles de celui qui dit toujours la vérité. Et non^qu^. on a de l'orgueil, qui infpire l'audace de ju- lo voiun- gcr fans attendre les paroles de la vérité, fè- **^^"^ Ion lefquelles feules on doit juger. Car la pria- ^^*"^*^ cipale caufè de nos erreurs, c'eft que nosju-^^ ' gemens s'étendent à plus de chofès que la vue claire de nôtre efprit. Je prie donc ceux à qui Dieu fera connoître mes cgaremens, de me redrefTer, afin que cet Ouvrage que je ne donne que comme un efïài dont le fùjet efl tres-digne de l'application des hommes, puiiTe peu à peu fè peifedionner.

On nel'avoit entrepris d'abord que dans le defTein de s'inûruire; mais, quelques perfbn- nes ayant crû qu'il fëroit utile de le rendre public, on s'eft rendu à leurs raifbns d'autant plus volontiers, qu'une des principales s'accor- PREFACE.

cordoit avec ce defir que l'on avoit de s'être utile à foi -même. Le véritable moïen di- foient'ils de s'inftruire pleinement de quelque matière, c*eft de propofer aux habiles gens les fentimens qu'on en a. Cela excite nôtre attention & la leur. Quelquefois ils ont d'au- tres véritex que nous; & quelquefois ils pouf- fent certaines découvertes qu on a négligées parparefïè, ou qu'on a abandonnées faute de courage & de force.

C'eft dans cette vue de mon utilité parti- culière, & de celles de quelques autres, que je me hazarde à être Auteur. Mais afin que mes cfpérances ne foient point vaines je don- ne cet avis, qu'on ne doit pas fe rebuter d'a- bord, fi Ton trouve des chofes qui choquent les opinions ordinaires que l'on voit approu- vées généralement de tous les hommes & dans tous les fîécles. Ce font les erreurs les plus générales que je tâche principalement de ,. détruire. Si les hommes étoient fort éclairez, hoc vide- l'approbation univerfelle feroit une raifon, re non mais c'cft tout le contraire. Que l'on foit donc poteft, averti une fois pour toutes, qu'il n'y a que la affîtu? raifon qui doive préfider au jugement detou- poiTemc- tes les opinions humaines, qui n'ont point de rcatur, rapport à la foi, de laquelle feule Dieu nous nec ad inftroit d'une manière toute différente de celle nem dif. ^^^^ ^^ ^^^^ découvre les chofès naturelles, putato- Que l'on rentre dans foi-méme j &que l'on rem pul- s'approche de la lumière qui y luit incefîàm* qII^^ ment, afin que cette raifon foit plus éclairée, non legit t Que l'on évite avec foin toutes les fondations legat, fed trop vives, &toutes les émotions de l'ame qui adDeum reliai vato- PREFACE.

rempliiïent la capacité de refprit. Car le plus petit bruit, le moindre éclat de lumière, diffi- pent quelquefois la vûë de Tefprit: il eftbon d'éviter toutes ces choies, quoi qu'il ne fait pas abfolument néceflàire. Et fi en failànt tous fesefforts, on ne peut rélîfter aux impreffions continuelles que nôtre corps, & les préjugez de notre enfance font fiir nôtre imagination, il eft' néceflàire de recourir à la prière, pour recevoir de Dieu ce que Ton ne peut avoir par ^ propres forces i uns cefTer toutesfois de réfîfter à fes fèns: car ce doit être l'occupation continuelle de ceux qui à l'exemple de faint Auguftin ont beaucoup d'amour pour la vie- jrité.

■ VulU NuUo modo refiflitur corporis fenfibur, QJJJE. NOBIS SACR^ATISSIMA DISCIPLINA EST, fîper eos mfltBis flagis vulneribufque blandimur. Ep. 72.

La âivifion de tout l'Ouvrage fe trouvera expli^ quù dam k quatrk'me Chapitre, PREm.

PREFACE ECL AIRCISSEMENS, Où Von fait voir ce qu" il faut pen^ fer des diversjugemens qu'ion for- te ordinairement des Livres qui combattent les préjuge^^.

O R s qu'un. Livre doit paroî- tre au jour, on ne Içait qui confùlter pour apprendre ia deftinée. Les Aftres ne préfî- dent point à fà nativité, leurs influences n'agifTent point fur lui, & les Aftrologues les plus hardis n'oient rien prédire lur les diverlès for- tunes qu'il doit courir. Comme la véri- té n'efl: pas de ce monde, les corps célc- ftes n'ont fur elle aucun pouvoir; &, com- me elle eft d'une nature toute fpirituelle, les divers arrangemens de la matière ne peuvent rien contribuer à Ion établiiïè- ment ou à là ruine. D'a'lleurs les jugem.ens des hommes font C\ difFérens à F égard des mêmes chofes, qu'on ne peut guéres deviner avec plus de témérité & d'imprudence 3 que ■^^ lors PREFACE.

■^^ lors PREFACE.

lors qu'on prophétilè l'heureux, ou. le mal- heureux fuccez d'un Livre. De forte que tout homme, qui le hazarde à être Auteur, fè hazarde en même tems à pafTer dans l'elprit des autres hommes pour tout ce qu'il leur plaira. Mais entre Les Auteurs, ceux qui com- battent les préjugez, doivent fe tenir alïùrez de leur condamnation: leurs ouvrages font trop de peine à la plupart des hommes; & s'ils échapent aux paiGons de leurs ennemis, ils ne doivent leur lalut qu'à la force toute puif- iante de la vérité qui les protège.

C'eft un défaut commun à tous les hom- mes d'être trop promtsà juger: car tous les hoi.imes font fojets à l'erreur, & ce n'eft qu'à caufe de ce défaut qii'ilsyfontfujets. Or tous les jugemens précipitez font toujours conformes aux préjugez. Ainii les Auteurs, qui combattent les préjugez, ne peuvent man- quer d'être condamnez par tous ceux, qui confùltent leurs anciennes opinions, com- me les loix félon lelquelles ils doivent toujours prononcer. Car enfin la plupart des Leâeurs font en même temsjuges& parties de ces Au- teurs. Ils font leurs iuges, on ne peut leur contefter cette qualité: & ils font leurs par- ties, parce que ces Auteurs les inquiètent dans la poÔèffion de leurs préjugez, for lesquels îls ont droit de prelçription, & avec leiquels ilsfe fontfamiliarifcz depuis plufieur s années. J'avoue qu'il y a bien de l'équité, de la bon- ne foi, & du bon fensdans beaucoup de Le- deurs, & qu'il fe trouve quelquefois des Ju- ges allez raifonnabks, pour ne pas fîiivre les icntimens communs, comme les régies infail- libles de la vérité. Il y en aplufîeurs., qui ren* PREFACE, ren* PREFACE, rentrant en eux-mêmes, confiiltent la vérité intérieure, félon laquelle on doit juger de toutes chofes. Mais il y en a très peu qui la coniùltent en toutes rencontres: & il n'y en a point qui la confultent avec toute l'at- tention & toute la fidélité néceflaire, pour ne prononcer jamais que des jugemens );éri- tables. Ainfi, quand on foppoferoit qu'il n'y auroit rien à redire dans un ouvrage, ce que l'on ne peut fe promettre làns vanité; je ne croi pas que l'on pût trouver un lèul homnie qui l'approuvât en toutes chofes, principa-^ lement lî cet ouvrage combattoit lès préju*- gez: puis qu'il n'eft pas naturellement polTi- ble qu'un juge incefTammeht oiFencé, irrité, outragé par une partie, lui rende une entière juftice, & qu'il veuille bien ïè donner la peine de s'appliquer de toutes fès forces pour confidérer des raifons, qui lui paroiffent d'a- bord comme des paradoxes extravagans, ou des paralogifmes ridicules.

Mais, quoi qu'on trouve dans un ouvra- ge beaucoup de chofes qui plaifent, s'il arri- ve qu'on en rencontre quelques unes qui cho- quent, il m.e femble qu'on ne manque guér es d'en dire du mal, & qu'on oublie fouvent d'en dire du bien. Il y a mille motifs d'amour pro * pre qui nous portent à condamner ce qui nous de'plaît i &c la raifon en cette rencon- tre juftifie pleinement ces motifs: car on s'i- magine condamner l'erreur & défendre la vérité, lors qu'on défend fes préjugez, &quc l'on condamne ceux qui les attaquent. Ainfî les juges les plus équitables des livres, qui combattent les préjugeî, en portent ordinai- rement des jugemens généraux, qui ne font PREFACE.

pas fort favorables à ceux qui les ont com- poièz. Ils diront peut-être qu'il y a quelque chofe de bon dans un tel Ouvrage, & que l'Auteur y combat avec raifon certains pré- jugea: mais ils ne manqueront pas de le con- damned:,& de décider en juge,avec force & gra~ vite, & dire qu'il pouiïe les chofes trop loin en telles & telles rencontres. Car lors que T Auteur combiit des préjugez, dont le Le6lcur n'eft point prévenu, tout ceque dit cet Auteur pa- roît aflez raifonnable: mais T Auteur outre toujours les choies, lors qu'il combat des pré- jugez dans lesquels le Ledeur eft trop forte- ment engagé.

Or, comme les préjugeï de différentes perfonnes ne font pas toujours les mômes, fî fon reciieilloit avec foin tous les divers ju- gemens que l'on porte iur les mêmes cho- ies, on verroit affez Ibuvent, que félon ces jugemens, il n'y auroit rien de bon, & en même tems rien de méchant dans ces fortes d'ouvrages. Il n'y auroit rien de bon, car il n'y a point de préjugé que quelques uns n'ap- prouvent: & il n'y a aulTi rien de méchant, car il n'y a point auflî de préjugé que quelques- uns ne condamnent. Ainli ces jugemens font il équitables, que ii l'on prétend oit s'en fervir pour réformer fon ouvrage; il faudroit né- çeiîàirement tout effacer, de peur d'y rien laifTer qui fût condamné, ou n'y point tou- cher, de peur d'en rien ôcer qui fût approu- vé. De Ibrte qu'un pauvre Auteur, qui ne veut choquer perfonne, fc trouve fort em- baralTé par tous ces jugemens divers qu'on prononce de toutes parts contre lui & en fa faveur: & s'il ne fe réibut à demeurer ferme & PREFACE.

& à pafîèf pour obftiné dans fès fentimens^, il eft abfolument nécelïàire qu'il fè contredi- fe à tous momens, & qu'il prenne autant de formes différentes qu'il y a de têtes dans tout un peuple.

Cependant le tems rend juftice à tout le monde; & la vérité, qui paroît d'abord comme unphantôme chimérique & ridicule, le fait peu à peu fentir: On ouvre les yeux, on la confidere, on découvre fes charmes, & l'on en eft touché. Tel, qui condamne un Auteur liir un fentiment qui le choque^ le rencontre par hazard avec une perlbnne qui approuve ce même fentiment, & qui con- damne au contraire quelques opinions que: l'autre reçoit comme incontcftables: chacun parle alors félon fa penfée, & chacun fccon^ tredit. On examine de nouveau fes raifons & celles des autres: on difpute, on s'appli^ que, on héfite, on ne juge plus fî facile-' ment de ce que l'on n'a pas examiné; & fi l'on vient à changer de fentiment, & à re^ connoiftre que l'Auteur eft plus raifonnable qu'on ne penlbit, il s'excite dans le cœur une fecrette inclination, qui porte quelque^ fois à en dire autant de bien que l'on en a- dit de mal. Ainii celui qui fe tient ferme à la vérité, quoi qu'il choque d*abord & pafTc. pour ridicule, ne doit pas défefperer de voir quelque jour la vérité, qu'il défend, triom- pher de la préoccupation des hommes. Car il y a cette différence entre les bon^ & les mé' chans livres, entre ceux qui éclairent l'efprit & ceux qui flattent les fens & l'im^ination, que ceux-ci paroilTent d'abord charmans & agréables, & qu& le tems les flétrit \ & que les autres au contraire ont jenelçai quoi d'é- trange & de rebutant qui effarouche & fait peine: m^is on les goûte avec le tems, & à proportion qu'on les lit & qu'on les médite, car le tems régie ordinairement le prix des choies. Les livres qui combattent les préjugez, menant à la vérité par des routes nouvelles, demandent encore bien plus de tems que les autres pour faire le fruit que les Auteurs en attendent. Car, comme l'on eft fouvent trompé dans l'efperance que donnent ceux qui compofent ces fortes d'ouvrages; il y a peu de perfonnes qui les iifent, encore moins qui les approuvent, p refque tous les condam^ nent foit qu'ils les Iifent ou ne les Iifent pas; & quoi que l'on loit certain que les chemins les plus battus ne conduifent point où l'on a delTein d'aller, cependant la frayeur que l'on a dés l'entrée de ceux, où l'on ne voit point de vefliges, fait qu'on n'ofe s'y engager. On ne levé point la vue pour fe conduire: on fiiit aveuglement ceux qui précèdent: la com- pagnie divertit & confole: on ne penfe point à ce qu'on fait: on ne fent point où l'on va: on oublie même alTez fouvent où l'on a def- fein d'aller.

Les hommes font faits pour vivre en fo- cieté: mais, pour Fentretenir, ce n'eftpas allez de parler une même langue, il faut te- nir un même langage: il faut penfer les uns comme les autres: il faut vivre d'opinion comme Ton agit par imitation. On penfe commodément, agréablement & fûrement pour le bien du corps, & l'établilTement de là fortune, lors qu'on entre dans les lènti- mens des autres, oc qu'on fe laiffe perlùader par PREFACE, par l'air ou l'imprefllonfenfible de rimagina- tion de ceux qui nous parlent. Mais on feuf- fre beaucoup de peine, & Ton expofe fa for- tune à de grands dangers, lors qu'on ne veut écouter que la vérité intérieure; & qu'on re- jette avec mépris & avec horreur tous les pré- jugez des fens, & toutes les opinions qui ont été reçues fans examen.

Ainfi tous ces faifeurs de Livres qui atta- quent les préjugez font bien trompez, s'ils prétendent par là fe rendre recommandables. Peut-être que s'ils réuffifTent, un petit nom- bre de ïçavans parlera de leur ouvrage avec des termes honorables, après qu'ils feront eux-mêmes réduits en cendre: mais pendant leur vie, qu'ils s'attendent d'être négligez de la plupart des hommes, & méprifez, calom- niez,, perfëcutez par les perlbnnes mêmes qu'on regarde comme tres-fages & tres-mode- rées.

En effet il y a tant de raifons, & des rai- fons fi fortes & fi convaincantes, qui nous obligent à agir, comme ceux avec qui nous vivons, qu'on a fouvent droit de condamner, comme des efprits bizarres & capricieux, ceux qui ne font pas comme les autres: & parce qu'on ne diftingue pas alTez entre agir & penlèr, on trouve d'ordinaire fort mau- vais, qu'il y ait des gens qui combattent les préjugez. On croit que pour garder les ré- gies de la focieté civile, il ne fiiffitpas de ië conformer extérieurement aux opinions & aux coutumes du pais où l'on vit. On pré- tend que c'eft témérité que d'examiner les fentimens communs, & que c'eft rompre PREFACE.

la charité que de conlùlter la vérité: par- ce que ce n'eft pas tant la vérité qui unit les focietez civiles que Topinion & la cou- tume.

Ariftote eft reçu dahs les Univerfitez com- me la régie de la vérité: on le cite comme infaillible: c'eftunehéreliephilofophiqueque de nier ce qu'il avance: en un mot on le ré- vère comme le génie de la nature, & avec tout cela ceux qui fçavent le mieux là Phy- lîque ne rendent railbn, & ne font peut-être convaincus de rien; & les écoliers qui fbr- tent de Philofophie n'ofènt mêmes dire de- vant des perfonnes d'efprit ce qu'ils ont ap* pris de leurs maîtres. Cela fait peut-être af- iez comprendre à ceux qui y font réflexion, ce qu'on doit croire de ces fortes d'études,, car une do6l:rine, qu'il faut oublier pour de- venir raifonnable, ne parok pas fort folide. Cependant on palTeroit pour téméraire, fî Ton vouloit faire connoitre la fauflèté des raifons qui autorifent une conduite fî extra- ordinaire; & l'on ne manqueroit pas de fe faire des affaires avec ceux qui y trouvent leur conte, fi l'on étoit aiTez habile pour détrom- per le public.

N'eft -il pas évident qu'il faut le fervir de- ce qu'on Içait pour apprendre cequ'on ne Içait pas: & que ce feroit fe mocquer d'un François, que de lui donner une grammai- re ^ en vers Allemands pour luy apprendre l'Allemand. Cependant on met entre les mains des enfans les vers latins de Deipaute- re pour leur apprendre le Latin: des ver$ «îbfcurs en toutes manières, à àt$ enfans ^ qui PREFACE.

qui ont mêmes de la difficulté à comprendre les chofesles plus faciles. La raiibn, & mê- mes l'expérience font vilîblement contre cet- te coutume, car les enfans font tres-long- ' tems à apprendre mal le latin. Néanmoins c'eft témérité que d'y trouver à redire. Un Chinois qui Içauroit cette coutume ne pou- roit s'empêcher d'en rire, & dans cet endroit de la terre que nous habitons les plus fages & les plus Içavans ne peuvent s'empêcher de l'approuver.

Si des préjugez fi faux& fi grolfiers, &des coutumes fi déraifonnables & de fi grande conféquence, ont un nombre infini de pro- teéleurs: comment pourroit-on fe rendre aux raifons, qui combattent des préjugez dépure fpéculation? Il ne faut que tres-peu d'atten- tion pour découvrir, que l'inftruâion que Ton donne aux enfans, n'eft pas des meil- leures, & on ne le reconnoift pas: l'opinion & la coutume l'emportent contre la raiibn & l'expérience. Comment donc pourroit-on ie perfuader que des Ouvrages, qui renver- fent un grand nombre de préjugez, ne fè- roient pas condamnez en bien des chofes par ceux-mémes qui pafïent pour les plus fçavans & pour les plus fages?

Il faut prendre garde que ceux qui pafiTent dans le monde pour les plus éclairez & les plus habiles, font ceux qui ont le plus étudié dans les livres bons & méchans: ce font ceux qui ont la mémoire plus heureufe, & l'ima- gination plus vive & plus étendue que les au- tres. Or ces fortes de perfonnes jugent or- dinairement,de toutes chofes promptement PREFACE. & ûns'examen< Ils confùltent leur mémoi- re, & ils y trouvent d'abord la loi, ou le préjugé, félon lequel ils décident fans beau- coup de réflexion. Comme ils fè croient plus habiles que les autres, ils ont peu d'at- tention à ce qu'ils lifent. Ainii il arrive fou • vent que des femmes & des enfans reconnoif- fent bien la fauffeté de certains préjugez que l'on a combattus; parce qu'ils n'ofent juger £àns examiner, & qu'ils apportent à ce qu'ils lilènt toute l'attention dont ils font capa- bles: & les fçavans au contraire demeurent fortement attachez à leurs opinions; par- ce qu'ils ne fe donnent point la peine d'e- xaminer celles des autres, lors qu'elles font tout- à -fait contraires àcequ'ilspenfent déjà.

, Pour ceux qui Ibnt dans le grand monde, ils tiennent à tant de chofes qu ils ne peuvent pas facilement rentrer dans eux - mêmes, ni apporter une attention fuffilànte pour difcer- ner le vrai du vrai - femblable. Néanmoins ils ne font pas extrêmement attachez à de cer- tains préjugez: car pour tenir fortement au monde, il ne faut tenir ni à la vérité ni à la vraifemblance. Comme l'humilité apparen- te, ou l'honéteté & la modération extérieu- re font des qualitcz aimables à tout le mon- de, & abfolument néceiTaires pour entrete- nir la focieté parmi ceux qui ont beaucoup d'orgueil & d'ambition; les gens du monde fe font une vertu & un mérite de ne rien af- furer & de ne rien croire comme inconte- ftable. C'a toujours été, h ce fera toujours la mode de regarder toutes chofes comme pro- PREFACE.

pro- PREFACE.

problématiques, & de parler cavalièrement des veritez même les plus làintes pour ne pa- roître entêté de rien. Car > comme ceux dont je parle ne s'appliquent à rien, & n'ont d'attention qu'à leur fortune, il n'y a, point de dilpofîtion qui leur foit plus commode & qui leur paroifîè plus raiîbrmable, que celle que la mode juftifie. Ainfi ^ ceux qui attaquent les préjugez, flattant d'un côté l'orgueil & la parefie des gens du monde, ils en Ibnt bien reçus; mais s'ils prétendent aiïurer quelque chofe comme inconteftable, & faire connoitre la vérité de la Religion & de la Morale Chrétienne, ils les regar- dent comme des entêtez, & comme des gens qui fe làuvent d'un précipice pour fe perdre dans un autre.

Ce que je viens de direluffit, cemefem- ble, pour faire juger ce que je pourois ré- pondre aux différens jugemens, que diver- iès perlbnnes ont prononcé contre le Livre de la Rscherche de la Veritz, & je ne veux pas faire une application que tout le mon- de peut faire utilement &.fans peine. Je fçai bien que tout le monde ne la fera pas: mais il fembleroit peut-être que je me fe- rois juftice à moi-même, fi je me défen- dois autant que je le pourois faire. J'aban- donne donc mon droit aux Leâieurs atten- tifs, qui ibnt les Juges naturels des Li- vres i & je les conjure de fe Ibuvenir de la prière que je leur ai déjà faite dans la pré- face de la Recherche de la vérité & ailleurs: Ve ne juger de mes fentimens que félon le^ n^onfes claires & difiin^es q^iî*ils recevront de ^ PREFACE, de l* unique Maître de tous les hommes, après qu'ails Sauront interrogé par une attention Jerieufe. Car s'ils confùltent leurs préju- gea comme les loix décifives de ce qu'on doit croire du livre de la E^cherche de la Veritz\ j'avouë que c'eft un fort méchant Livre > puis qu'il eft fait exprés pour faire connoiftre la faufTeté & l'injuftice de ces loix.

DE DELA RECHERCHE DELA VERITE.

LIVRE PREMIER.

DES EB^B^EVR^S DES SENS, CHAPITRE PREMIER. q^^^^ I. De la nature O" des propriété^ de l'entendement^ ^\ II. De la. nature €r des propriété^ de là volonté, O* ce fde c'ejl ^ue la liberté.

'Erreur ell la caufè ae la mi- icre des hommes i c'efl: le mau- vais principe qui a produit le mal dans le monde 5 c'eft elle qui fèit naître & qui entretient dans nô- tre ame tous les maux qui nous affligent, & nous ne devons point elpe'rer de bon-heur IbHde & véritable, qu'en tra-^ vaillant fe'rieuftment à l'éviter* L'Ecriture-Sainte nous apprend, que les hommes ne font miférables, que parce qu'ils lont pécheurs Se criminels: & ils ne feroient ni pécheurs, ni crimi- nels 5 s'ils ne iè rendoient point elclayes du péché jeu confentant à l'erreur» A S'il i ^ DE LA RECHERCHE Chap» S'il efl donc vrai, c|ue l'erreur foit l'origine delà I» mifère des hommes, il eft bien jufte que les hotîï- mes faïTent efFort pour s'en délivrer. Et certaine-'^ ment leur efFort ne fera pas inutile & fans réconi- pcnfe, quoi qu'il n'ait pas tout l'effit qu'ils poud- roient fbuhaitter. Si l.es liommes ne deviennent pas infailiibles, ils fè tromperont beaucoup moins, & s'ils ne fè délivrent pas entièrement de JeUrs maux, ils en e'viteront au moins quelques-uns. On ne doit pas en cette vie efpérer une entière félicité, parce qu'ici bas on ne doit pas prétendre à l'infaillibilité: mais on doit travailler fans celle à ne fe point trom- per, puifquon fbuhaitte fans celle de fe délivrer de f^ miféres: En un mot comme on délire avec ar- deur un bon -heur, fans- l'efpérer j on doit tendre avec effort à l'infaillibilité, fans y prétendre.

Il ne faut pas s'imaginer, qu'il y ait beaucoup a foufFrir dans la recherche de la vérité: H ne faut qu'ouvrir les yeux, fè rendre attentif 5&fliivreexa- d;ement quelques régies que nous donnerons dans ■^ tiw€ la ^ fuite. L'exaditude de l'elprit n'a prefque rien fixiémc, de pénible: ce n'eft point une fervitude, comme l'imagination lareprélente; & fi nous y trouvons d'abord quelque difficulté, nous en recevons' bien- tôt des fatisfàdions qai nous récompenfènt bien de "nos peines; car enfin il n'y a qu'elle qui produife la lumière, & qui découvre h y^nté.

Mais fans nous arrêter davantage à préparer i'efprit desLedeurs, qu'il eft bien plus juRe de croire afïèz portez d'eux-mêmes à larecherche de la vérité,examinoHS ks caufès 8c la nature de nos erreurs: & puifque la.

L mahode qui examine les chofes en les conlidérant Delana- dans leur naiiTance& dans leur origine, a plus d'orture O' dre & de lumière,& les tait connoître plus a fond que des pro- les autres, tâchons de la mettre ici enufàge.

priite::^, L'Efprit de l'homme n'étant point matériel ou de fen- étendu, eft fans doute une fubftance fîmple, indivifitende- ble, 8c (ans aucune compofîtion de parties: mais cem.ent, pendant on a coutume de diilinguer en lui deux facultez> DE LA VERITE'. tirRg ï. 5 cuirez j fçavoir, r entendement & la volonté, lefqiiel- CHAî?^ les il eft nccefïàire d'expliquer d'abord,• car il lèm- L ble que ks notions ou les idées, qu'on a de ces fâ- cultez, ne font pas alTez nettes, ni afïez diftindes.

Mais parce que ces idées font fort abftraites, & qu'elles ne tombent point fous l'imagination, il teiTtfele à propos de les exprimer par rapport aux proprietez qui conviennent à la matie'rejlefquelles fè pouvant facilement imaginer, rendront les notions, qu'il eft bon d'attacher a ces deux mots entendement é^ volonté, ^lus diftindtes & même plus familières. Il faudra feulement prendre garde, que ces rapports de l'eïprit & de la matie're ne font'pas entièrement ju- fles, & qu'on ne compare enfèmble ces deux genres d'êtres que pour rendre l'efprit plus attentif, & faire comme fèntir aux autres ce que l'on veut dire.