SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Chap* béliers & les autres ma- fitarietislabefieriyO'ytur- I*V. chines ne fàlTent trembler, rium altitudinem cunkulis 6c ne renverfent avec le ac lateyitibus fojjis repente tems» Mais il n'y a point refidere, O' a^uaturum <3e machines affezpuilïàn- editîjjmas arces aggerem tes pour ébranler l'elprit crefcere. z^tnullamachi- ferme de fbn {âge. Ne lui namentapojjèreperirî, qua comparez pas les murs de hene fundatum animum agi- Bâbilone qu'Alexandre a ^e«f. Et plus bas: ]Vo« 5/2- forcez, ni ceux de Cartage hylonis muros illi contule- & de Numance, qu'un ris^quos zy4lexander intra^ mêmcbrasarenverlèz, ni yiti non Cartaginis ^ dut enfin le Capitole & ta Ci- JSfumantite mœnia tina ma- tadelle qui gardent encore nu capta; non Capitolium à pre'fènt des marques, arcemve: hahent ijîa ho(ii' que les ennemis s'en font le vefli^ium. chap. ô. rendus les Maîtres. Les Quia tu putas cum ^oli^ flèches que l 'on tire con- dus illeR^x multitudine te- tre le Soleil ne montent lorumdiemobfcurafetyul- pasjufqu'à lui. Leslàcri- lamfagittamm folem inci- îéges que l'on commet, dijfe. UtcœlefliahHnumas lorlque l'on renverlè les manuseffu^iunt-tO' ahhis temples, & qu'on en brifè qui tempU diruunt ) dutfi- les images ne nuifènt pas mulachra confiant, nihiîdi-' à la divinité'. Les Dieux vinitati nocetur -, ita quid- mêmes peuvent être acca- quid fit infapientem,proter- blez fous les ruines de yè-,petulanter,fuperbèjfrU' leurs temples^mais Ton fa- jiya tentatur,c\i3ip. 4. ge n'en fèr^ pas accablé: l}jter fragorem templo- ou plutôt, s'il en eft acca - rumfuper Deosfuos caden- blé, il n'eft pas poffible tium uni homini pax fuit. qu'il en (bit blelTé. chap. 5.

Mais ne croyez, pas dit Non ejl ut dicas ita utfo- Seneque, que ce fàge que je les-, hune fapïentem nojhum vous dépeins ne le trouve nufquam inveniri. Non fin- nulle part. Ce n'ell pas gimus ijiud humani ingenii une fiâiion pour élever yanum decus, nec ingentem fbttement î'efprit de imaginem rcifalfe concipi- l'homme* Ce n'eft pas mus'.fedqualem confirma- , ' muSj DE lA VERITE'. Livre II. itfi mus, exhihumus, O ex- une grande idée fans re'a- Chap.

Jité & {ans vérité 5 peut- lY.

hihtbimus. Caterum hic ip- fe M. Cate vereor nefupra nojirum exempUrfit, ch. 7. Videormihï intuer i ani- mum tuum incenfum-,0' ef- fervefcentem: paras accla- mare. Hxcfunt-, qu^auBo- ritatempr^ceptis vefiris de- trahant. Magna promitti- tis, dr qu£ ne optari qui' àem^ ne dùmcredipojiunt.

être mêmes que Caton paflè cette idée.

Mais il me femble, coru- timè t'il, que je voi que vôtre efprit s'agite, s'é- chaufîfè. Vous voulez dire peut-être, que c'eft iè ren- dre méprifable, que do promettre des choies qu'on ne peut ni croire, ni Et plus bas; Ita fuhlato efperer j & que les Stoïaltè fupercilio in eadem-, ciens ne font que changer qu£ cateri, defcenditis mu- le nom des choies, afin de tatisrerumnomimbusytale dire les mêmes véritez itaque aliquid Cr in hoc effe d'une manière plus |ranfuJpicor,quod prima fpecie de, & plus magnifique.

Mais vous vous trompez: Je ne prétens pas élever le {âge par ces paroles mag- niiiques & Ipécieulès; je prétens feulement, qu'il eftdansun lieu inacceiîî- ble, & dans lequ?l on ne peutleblelTer..

pulchrum atque magniji- cumeji-i necinjuriam, nec contumeliam accepturum ejiefapientem. Et plus bas. Ego verojapientem non ima- glnario honore verhorum exoraare confiitui, fed eo lo- co ponere, quo nullaperve- niat injuria.

Voilà julqu'où l'imagination vigoureufe de Scne- que emporte fa foible raiïon. Mais Iè peut il faire que des hommes qui fentent continuellemei"M: leurs mi{è- res & leurs foiblefîes, puident tomber dans des {ènti- ' mens Ci fiers & fi vains? Un homme raifbnnable peut- il jamais fè perfuader, que fà douleur ne le touche & neiebleflèpas? & Caton tout iàge & tout fort qu'il étoit, pou voit-il Ibuffrir fans quelque inquiétude, 011 du moins fans quelque diftradion, je ne dis pas les in- jures atroces d'un peuple enragé qui le traîne, qui le dépoiiille, & qui le maltraitte de coups, mais les pic- qùres d'une fimple moucheîQu'y a-c'il déplus foible contre i€z DE LA RECHERCHE Ch a p. contre des preuves auffi fortes, & aulfi convaincantes I y. cjue font celles de nôtre propre expe'rience, que cette belle raifon de Seneque, laquelle eft cependant une de fès principales preuves?

Celui qui blelTc, dit- il, Vàlidius dehet efe quod doit être plus fort,quc ce- l<£dit-> eo quod Uditur. Non lui qui cft blefTé. Le vice cfl autem fortior nequîtia n'cftpas plus fort que la minute. Nonpotefl ervoU- Tertu. Donc le làge ne difapens. Injuria^ inbonos peut être blefle. Cariln'y nontentaturnifiàmaUs-,ho- a qu'à répondre ou que nis interfe pax ejl. Quod fi tous les hommes font pé- Udi nifi infrmior non potejty cheurs, & par confequent malus autem hono infirmior dignes de la mife're qu'ils eji, nec injuria bonis ni fi à foufFrent j ce que la Reli- difpari verenda eft j injuria gion nous apprend: ou injàpientem yirum non cA' que fi le vice n'eft pas plus dit, chap. 7, fort que la vertu, les vi- cieux peuvent avoir quel- quefois plus de force, que les gens de bien; comme Texpérience nous le fait connoître. , Epicure avoit raifon de dire, que les off en/es étaient Lpicurus Jf^poj-tables a un homme fage^ Mais Seneque à tort de di- ait in]u- J.Ç ^ ^j^ç iç^ p^^^^ ne pcwvent fas même être ojfenfe:^, La nastcle- vertu de'sStoïques ne pouvoit pas les rendre invulne- rabiies râbles,pui{c]ue la véritable vertu n'cmpéchepas qu'on epeja- ^ç_ ^^-j. nijferable, & digne de compaflfion dans le tems penti, qu'on foufFre quelque mal. S. Paul & les premiers nos tnju- Chrétiens avoient plus de vertu que Caton & que tous rias non jçj Stoïciens. Ils avouoient néanmoins, qu'ils étoient ejje.c.i^. jniferables par les peines qu'ils enduroient,quoi qu'ils fulTent heureux dans l'elperance d'une récompenfo étemelle. Si tantum in hac y ita gérantes fiimus mi fera' hiliores fumus omnibus hominihus, dit Saint Paul.

Comme il n'y a que Dieu qui nous puifTe donner par (à grâce une véritable&folide vertu, il n'y a aulTî ^ue lui <-3iri nous puiflc faire jouir d'un bonheur £o\id& DE LA VERITE'.'LivRE II. lëy & véritable 5 mais il ne le promet & ne le donne pas Chap. en cette vie. C'eft dans l'autre qu'il faut l'efperer de IV. fà juftice, comme la récompenfe des miferes qu'on a fouiFertes pour l'amour de lui. Nous ne fomfnes pas àpre'fèntdanslapoflefnondecettepaix, ôc de ce re- pos que rien ne peut troubler. La grâce mêmes de Jesus-Christ ne nous donne pas une force invinci- ble: elle nous laifle d'ordinaire {èntir nôtre propre foiblefïe, pour nous faire connoitre qu'il n'y a rien au ' ftiondc qui ne nous puilTe bleflèr i & pour nous faire ibufFrir avec une patience humble, & modefte toutes les injures que nous recevons, & non pas avec une pa- tience fiere & orgueilleujè, femblablc à la confiance dufuperbeCatou.

Lorfqu'on frappa Gaton au vifàge, il ne le fâcha point j il ne fe vengea point; il ne pardonna point aulfi: mais il nia fièrement qu'on lui eût fait quel- que injure. Il voUloit qu'on le crut infiniment au def^ Seneque fus de ceux qui l'avoient frappe'. Sa patience n'ëtoit ch. 14. qu'orgueil & que fierté, Elle étoit choquante & in du même jurieufè pour ceux qui l'avoient maltraite j &Caton li\rc, marquoit par cette patience de Stoïque, qu'il regar- doitfes ennemis comme des bctes contre lefquelles il eft honteux de fè mettre en colc're. C'eft ce mépris de fes ennemis, & cette grande eftime de foi- me me, qwc Seneque appelle grandeur de courage. Majori animo-, dit-il parlant de l'injure qu'on fît à Caton, nonagnO" 'vitquamigtjovij^ct. Quelexcez de confondre la gran- deur de courage avec l'orgueil, & de fèpar^r la patien- ce d'avec l'humilité pour la joindre avec une fierté in- luportable. Mais que ces excez flattent agréablement la vanité de l'homme, qui ne veut jamais s'abbaifTer: & qu'il eft dangereux principalement à des Chrétiens des'inftruire delà Morale dans un Auteur aufli peu judicieux que Seneque j mais dont l'imagination eft fi forte, fi vive, & fi impetueulè qu'elle ébîouit,qu'eI- le entraîne cous ceux qui ont peu de fermeté d'efp rit, & beaucoup de fenfibilité pour tout ce qui flatte les léns & la concupifcence, QU€ ^164 DE LA RECHERCHE C^AP. Que les Chrétiens apprennent plutôt de lewrMaî- ly, tre, que des impies font capables de les blefTer, & que les gens de bien font quelquefois afTujcttis à ces impies par l'ordre delà Providence. Lorsqu'un des Officiers du Grand Prêtre donna un fouflet à J e s u s# Christ, ce Sage des Chrétiens, infiniment fàge, & mêmes auffi puiflant qu'il eft (âge, con fe/Te que ce valetae'tf capable de le blcfïèr. 11 ne fe fâche pas i il ne fè venge pâs comme Catonj mais il pardonne com- me ayant été' véritablement offenfe'. Il pouvoit le ven- ger,& perdre fts ennemis i maisilfoufFre avec une patience humble & modefte, qui n'eft injurieufêà perfonne, ni mêmes à ce valet qui l'avoit ofFenfe'. Ca- ton au contraire ne pouvant oun'olànt tirer de ven- geance réelle de l'oftènfe qu'il avoit reçue, tâche d'en -tirer une imaginaire, & qui fiatc la vanité & fon or- gueil, Ils'éleveenelprit jufquesdans les nues: il voit delà les hommes d'ici bas petits comme des mouches,- & il les mépriiècomme des infèdes incapables de l'a- voir oiFenié, & indignes de là colère. Cette vifion cft unepenlée digne du fage Caton. C'eft elle qui lui donne cette grandeur d'ame, & cette fermeté de cou- rage, qui le rend fêmblable aux Dieux. C'eft elle qui le rend invulnérable, puilque c'ell ellequi lemetau Sapi'en- defîus de toute la force & de toute la maligaité des au- tia hujus ti^es hommes. Pauvre Caton tu t'imagines, que ta ver- mundi ^^ t'éleve au defîus de toutes choies. Ta fagelle n'ell; fthltitia <3ue folie, & ta grandeur qu'abomination devant cft apud Ûieu, quoi qu'en penlènt les fa^es du monde. Dcum. 11 y a des vifîonnaires de plulieurs elpeces. Les uns Quod s'imaginent qu'ils font transformez en coqs & en homini- poules 5 d'autres croyent qu'ils font devenus Rois, ou hus al- Empereurs j d'autres enfin le perfuadent qu'ils font tum ed indépendans, & comme des Dieux. Mais fi ks honi- fihomi- rn^s regardent toujours comme des fous ceux qui af- natio ejî forent -, qu'ils font devenus coqs > ou Rois 5 ils ne ante penfènt pas toujours, que ceux qui diiènt que leur ver- Deum. tu les rend indépendans & égaux à Dieu, foient véri- Luc. 16. tablement vilionnaires. Laraifoneneft, que pour étxe DE LA VERITF. Livre IL 1^5 - être eftimé foù > il ne fuffit pas d'avoir de folks pen- Chap. fées; il faut outre cela, que les autres hommes pren- I V^ nentles penfe'cs que l'on a pour des vifions & pour des folies. Car les feus ne pafïènt pas pour ce qu'ils font, parmi les fous qui leur relTeitiDlent, mais feulement parmi les hommes raifbnnables, de même que les (à- ges ne pafTent pas pour ce qu'ils font parmi des fous. Les hommes reconnoilTent donc pourfbûs ceux qui s'imaginent être devenus coqs ou Rois, parce que tous les hommes ontraifbn de ne pas croire, qu'oa puilïè fi facilement devenir coq ou Roi. Mais ce n'cfl: pas d'aujourd'hui que les hommes croyent pouvoir devenir comme des Dieux: ils l'ont crû de tout tems> & peut-être plus qu'ils ne le croyent aujourd'huy. La vanité' leur a toujours rendu cette penle'e affez vrai- fcmblable. Ils la tiennent de leurs premiers parens; car fans doute nos premiers parens e'toient dans ce fen- timent, lorfqu'ils obéirent au démon qui les tenta par la promefTe qu'il leur fit, qu'ils deviendroient fèmbla- bles à Dieu, Entisficut Dii. Les intelLgences mêmes Its plus pures & les plus e'clairées ont e'té fi fort aveu- glées par leur propre orgueil, qu'ils ont crû pouvoir devenir indépend<jns,& qu'ils ont mêmes formé le defièin de monter lur le thrône de Dieu. Ain fi il ne faut point s'étonner, fi les hommes qui n'ont ni la pu- reté ni la lumière des Anges s'abandonnent aux mou- vemens de leur vanité qui les aveugle & qui les fé- duit.

Si la tentation pour la grandeur & l'indépendance eftlaplus forte de toutes i c'eft qu'elle nous paroît «omme à nos premiers parens afiez conforme à nôtra raifbn, anfli bien qu'à nôtre inclination, à caufè que nous ne ièntons pas toujours toute nôtre dépendance. Si le fèrpent eût menacé nos premiers parens en leur difàntjfivous ne mangez du fruit dont Dieu vous a defFendu de manger, vous ferez transformez, vous en coq, & vous en poule, on ne craint point d'aflurer <5u'ils fe fufïènt raillez d'une tentation fi grofiiére: car «eus ttous en raillerions nous mêmes. Mais le démon M jugeant %6€ DE LA RECHERCHE Chap. jugeant des autres par lui même, fçavoit bien que le J Y- «ielir de l 'i nde'pendance étoit le foible,par ou il les fal- ioit prendre.

La féconde raifon qui fait qu'on regarde comme feux, ceux qui allurent qu'ils (ont devenus coqs ou Rois, & qu'on n'a pas la même penfe'e de ceux qui af- furent que perfonne ne les peut bleîTer, parce qu'ils {ont au delîus de la douleur i c'eft qu'il eft vifible que les hypocondriaques (è trompent, & qu'il ne faut qu'ouvrir les y€ux pour avoir des preuves fenfiblcs de leur égarement» Mais,, Ior(que Caton affure que ceux qui l'ont frappé ne l'ont point bleffé,& qu'il eft au dcf- ius de toutes les injures qu'on lui peut faire; il l'alîu- xe, où il peut l'alTurer avec tant de fierté & de gravité, •qu'on ne peut reconnoître s'il eft effedivemcnt tel au dedans qu'il paroît être au dehors. On eft mêmes porté à croire que (on ame n'eft point ébranlée,à cau- iè que fon corps demeure immobile: parce que l'air extérieur de nôtre corps eft une marque naturelle de ce qui fc pafle dans le lond de nôtre ame. Ainfi quand un hardi menteur ment avec beaucoup d'aflurancc, il fait fouvent croire les chofes les plus incroyables: parce que cette alTurance arec laquelle il parle eft une preuve qui touche les fèns; & qui par conféqucnt eft ues-forte & trcs-perfiiaftve pour la plupart des hom- mes. Il y a donc peu de perfonncs qui regardent les Stoïciens comme des vifionnaires, ou comme de har- dis menteurs, parce qu'on n'a pas de preuve fènfiblc de ce qui fè parte dans le fond de leur cœur> Se que l'air de leur vifàge eft une preuve fènfible, qui impofè iacikment ^ outre que la vanité nous porte à croire que l'eiprit: de l'homme eft capable de cette grandeur, & de cette indépendance dont ils fe vantent.

Tout cela fait voir qu'il y a peu d'erreurs plus dan- ^ereufes, & qui fe communiquent aulî^ facilement que celles, dont les livres de Seneque font remphs: parce que ces erreurs (ont délicates, proportionnées à Ja vanité de l'homme j& (emblables à celle dans la- <que'îj5 le démon engagea nos premiers parens. Elles Ibnt DE LA VERITE*. Livre II. Kf? ibntrevétuës dans ces livres d'ornemens pompeux & Chaî>. magnifiques, qui leur ouvrent le paiTage dans la plu- I Y» part des efprits. EUesy entrent, elles s'en emparent, elles les e'tourdiflènt, & les aveuglent. Mais elles les aveuglent d'un aveuglement fiiperbe, d'un aveugle- ment e'bloiiiflant, d'un aveuglement accompagné de lueurs, & non pas d'un aveuglement humiliant & plein de ténèbres, qui fait fèntir qu'on eft aveugle & qui le fait reconnoître aux autres. Q^nd on eft frap- pe' de cet aveuglement d'orgueil on fè met au nombre des beaux eiprits& des elprits forts. Les autres mê- mes nous y mettent, & nous admirent. Ainfi il n'y a rien de plus contagieux que cet aveuglement j parce que la vanité & la fenfibilite' des hommes, la corrup- tion de leurs (ens & de leurs partions les difpofè à re- chercher d'en être frappez /& les excite à en frapper les autres.

Je ne croi donc pas qu'on puiflè trouver d'Auteur plus propre que Seneque, pour feire connoître quelle eft la contagion d'une infinité de gens, qu'on appelle beaux efprits & elprits forts -, & comment les imagi- nations fortes & vigoureufès dominent fur les efprits foibles& peu éclairez: non par la force ni l'évidence des raifbns, qui {ont des produd:ions de l'elprit j mais par le tour & la manière vive de l'expreffion, qui dé- pendent de la force de l'imagination* Je fçai bien que cet Auteur a beaucoup d'eftime dans le monde, & qu'on prendra pour une e(pccc de terne- rite' de ce que j'en parle, comme d'un homme fort Imaginatif & peu judicieux. Mais c'eft principalement à. caufe de cette eftime que j'ai entrepns d'en parlerj non par une efpece d'envie ou par méchante humeur > mais parce quel 'eftime qu'on fait de lui touchera da- vantage les efprits, & kur fera faire attention aux er- reurs que j'aicomb^tucs.Il faut autant qu'on peut ap- porter des exemples illuftres deschofes qu'on dit lorf^ qu'elles font de conlèquence, & c'eft quelquefois fai- re honneur à un livre que de le critiquer. Mais enfin )e ne fuis pas le fcul, <]ui trouve à redire dans ks écrits X î68 DE LA RECHERCHE CrtAP* de Scneque 5 car fans parler de quelques illufires de ce IV. Siècle, il y a pre's de feize cent ans, qu'un Auteur jadi- j.lnVhi' cieux a remarqué, qu'il y avoit peu i d'cxaâ:itude lofophia dans fà Philofbpkie, peu z de discernement & de ju- pa^um ^^i^'^ dans fon clocution, & 3 que fa réputation e'toit d'dhens. pIûtôtreiFetd'unefcrveur& d'une inclination indif- z. /^//fi- crête déjeunes gens, que d'un conlèntement de per- eumfuo ibnnes payantes & bien fenfe'es. ingenio I^ eft inutile de combattre par àts e'crits publics des dixijfea- erreurs grolïie'res, parce qu'elles ne font point conta- Imio iu- gieufes. il eft ridicule d'avertir les hommes, que les dicio. hypocondriaques fè trompent, ils le {çavent aiïez-. 3. Si ali- Mais iï ceux dont ils font beaucoup d'eftime fè trom- nua con- P^nt, il eft toujours utile de les en avertir, de peur îempfif" qu'ils ne fuivent leurs erreurs* Or il eft vifible que fet-t C^c. i'elprit de Seneque eft un efprit d'orgueil & de vanité'. confenfu -Ainfi puilque l'orgueil félon l'Ecriture eft la fburce du potius €- ^cchéjlnitiumpeccatifuperhiai l' efprit de Sencquc ne rudito- peut être l 'efprit de l'Evangile, ni fà Morale s'allier Yum qua avec la Morale de Jesus-Christ, laquelle feule eft pucYorû fohde & véritable.

amore ^^ ^^ ^^^^ q"^ toutes les penfées de Seneque ne font compro- P^s faulTcs, ni dangereufes. €et Auteur fe peut lire haretur. avecprofit par ceux qui ont l'efprit jufte, & qui fça- Q.uiniil- "^ent le fond de la Morale Chrétienne. De grands lien. liv. hommes s'en fontfèrvis utilement, & je n'ai garde de 10. ch. I. Condamner ceux qui pour s'accommoder à la foi- blefïè des autres hommes, qui avoient trop d'eftime pour lui, ont tiré des ouvrages de ctt Auteur des preu-» vespoar défendreia Morale de Jesus-Christ, & pour combattre ainfi les ennemis de l'Evangile par îeurls propres armes.; Il y a de bonnes choies dans l'Alcoran, & l'on trou^ ve des Prophéties véritables dans les Centuries de Noftradamus: on fè fert de l'Alcoran pour combattre laReligion des Turcsi& l'on peut fe fervir des Pro- phéties de Noftradamus pour convaincre quelques ef- prits bizarres. Mais ce qu'il y a de bon dans l'Alcoran hefak^s que l'Alcoran ioit un bon livre, & quelques véri- DE LA VERITE'. Livre IL 1^9 Yeritables explications des Centuries de Noftradamus Chap, ne feront jamais pafTer Noftradamus pour un Pro- I y^ phete j & l'on ne peut pas dire que ceux qui (è fervent de ces Auteurs les approuvent, ou qu'ils ayent. pour eux une eftime ve'ritable.

On ne doit pas pre'tendre combattre ce que j'ai avan- cé de Seneque, en apportant un grand nombre de paf- fàges de cet Auteur^qui ne contiennent que des véritez folides & conformes à l'Evangile: je tombe d'accord qu'il y en a, mais il y en aaulu dans l'Alcoran & dans les autres me'chans livres. Onauroit tort de même de m'accabler de l'autorité' d'une infinité de gens qui fe font fervis de Seneqùe, parce qu'on peut quelquefois fèferyir d'un livre que l'on croit impertinent, poutvû que ceux à qui l'on parle n'en portent pas le même ju- gement que nous.

Pour ruiner toute la {àgefîè des Stoïques, il ne faut fçavoir qu'une feule chofè, qui eft afTez prouvée par l'expérience & par ce que l'on a déjà dit: c'eft que ' flous tenons à nôtre corps, à nos parens, à nos amis, à nôtre Prince, à nôtre patrie par des liens que nous ne pouvons rompre, & que mêmes nous aurions honte de tâcher de rompre. Nôtre ame eft unie à nôtre corps )& par nôtre corps à toutes les chofès vifibles par une main fipuifîànte, qu'il eft impoilîble par nous- mêmes de nous en détacher. Il eft impoilîble qu'on pique nôtre corps, fans que l'on nous pique, & que l'on nous blelTe nous mêmes; parce que dans l'étan 011 nous fbmmes cette correfpondance de nous avec le corps, qui eft à nous eft ablblument néceifaire. De mcmeil eft impoffible qu'on nous dife des injures Se qu'on' nous méprifè, fans que nous en fèntions du chagrin: parce que Dieu nous ayant faits pour être en focieté avec les aunes hommes, il nous a donné une inclination pour tout ce qui eft capable de nous lier arec eux, laquelle nous ne pouvons vaincre par nous mêmes. Il eft chimérique de dire que la douleur ne nous blefîe pas, & que les paroles de mépris ne font pas capables de nous ofFenfer, parce qu'on eft au def- M 5 fus 170 t>E LA RECHERCHE fus de tout ceh. On n'eft jamais au de(Tus de la natu- re, fî ce n 'eft par la grâce -, & jamais Stoïque ne me'pri- fà la gloire, & l'eftime des hommes, par les lèuies for- ces àe ion efprit.

Les hommes peuvent bien vaincre leurs partions par des paffions contraires. Ils peuvent vaincre la peur, ou la douleur par vanité; je veux dire feulement, qu 'ils peuvent ne pas fuir ou ne pas (è plaindre, lorf^ <5ue lèièntanten vue à bien du monde, le defir de la gloire les foûtient> & arrête dans leur corps les mou- vemens qui les portent à la fuite. Ils peuvent vaincre de cette forte; mais ce n'elf pas là fe délivrer de la fèr- vituderc'elt peut-être changer de maître pour quel- que tems, ou plutôt c'efî: étendre (on efclavage; c'eft devenir (âge, heureux, & libre feulement en apparen- ce, & fouffrir en effet une dure & cruelle fèrvitude. On peut réfif ter à l'union naturelle que l'on a avec fbn corps, par l'union que l'on a avec les hommes; parce qu'on peut réfiifer a la nature: on peut réfifter à Dieu par les forces que Dieu nous donne. Mais on ne peut réfifter à Dieu par les forces de fbn efprit: on ne peut entièrement vaincre la nature que par la grâce; par ce qu'on nepeut, s'il eft permis de parler ainfî, vaincre jDicH, que par unfècours particulier de Dieu.

iMnfi cette divifion magnifique de toutes les chofès qui ne dépendent point de nous, & defquelles nous ne devons point dépendre, eft une divifîon, qui fèmble conforme à la rai fon j mais qui n'eft point conforme à l'état déréglé, auquel le péché nous a réduits» Nous fbmmes unis à toutes hs créatures par l'ordre de Dieu, & nous en dépendons abfoiument par le deTor- dre du péché. De forte que ne pouvant être heureux, lors que nous fommes dans la douleur & dans fin* quiétude, nous ne devons point efperer d'être heu- reux en cette vie, en nous imaginant que nous ne dé- pendons point de toutes les cnofès, defquelles nous îbmmes naturellement efclaves. Nous ne pouvons être heureux que par une foi vive & par une forte ef^ perance, qui nous fafTejouïr par avance (Iqs biens fu- i<^ tursi DE LA VERITE'. Livre IL 171 tnrs; & nous ne pouvons Yivre félon les règles de la Chap; Tertu > & vaincre la nature, fi nous ne fommes Cok- l y, tenus par la grâce que J e s us-C h.r i S-x nous a me'- ritec» CHAPITRE V. GHAPi Y.

Du Livre de Montagne.

-^ LEs Eflàis de Montagne nous peuvent auflî {crvir de preuve de la force, que les imaginations ont les unes- iur les autres: car cet Auteur a un certain aie libre, & il donne un certain tour fi naturel & fi vif à fcs pcnfe'es, qu'il eft mal-aire' de le lire fans (è laifler- pre'occuper. La négligence qu'il affede lui fied allez bien, & le rend aimable à la plupart du monde (ans le faire mép^nCer -, & ù. fierté' eft une certaine fierté d'honnête homme, fi cela £è peut dire ainfi, qui le fait refpcctcr lans le faire haïr. L'air du mcmde & l'aie cavalier Ib il tenus par quelque érudition font unefF^c fi prodigieux flirTelprit, qu'on l'admire fouventSc qu'on fè rend prefque toujours à ce qu'il décide, (ans ©ièr l'examiner, & quelquefois mêmes (ans l'enten- dre. Ce ne font nullement fès raifons qui perfuadent: il n'en apporte prelque jamais des choies qu'il avance r ou pour lé moins il n'en apporte prefque jamais qui ayent quelque fblidité. Eneiïetil n'a point de princi-» pes fiir lefquels il fonde fes raifbnn^mens, & il n'a point d'ordre pour faire les déductions de fès princi- pes. Un trait d'Hiftoire ne prouve pas j, un petit conte ne dém.ontre pas; deux vers d'Horace, un apophtegme de Cleomcnes ou de Cefàr ne doivent pas perfîiader des gens raifonnables: cependant ces Effais ne font qu'un tifïu de traits d'Hiftoire, de pe- tits contes^ de bons mots, dediftiques, ôcd'apo* phtegmes.