SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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CiïAP» leur repréiènter comme devant leurs yeux les efprits Y I. qu'on leur a dépeints. Cependant on ne leur conte pas ces hiltoires comme fi elles étoient véritables. On ne leur parle pas avec le même air, que fi on en e'toit per- iuade'; & quelquefois on le fait d'une manie're afTez froide & allez langui/Tante. Il ne faut donc pas s'éton- ner, qu'un homme qui croit avoir été au fabbat, & qui par conféquent en parle d'un ton ferme, & avec une contenance afïurée, perfuade facilement quelques perfbnnes qui l'écoutent avec refpec!^, de^toutesles circonftances qu'il décrit -, & tranfinette ainfi dans leur imagination des traces pareilles à celles qui le trompent.

Quand les hommes nous parlent > ils gravent dans nôtre cerveau des traces pareilles à celles qu'ils ont. Lorfqu'ils en ont de profondes, ils nous par- lent d'une manière qui nous en grave de profondes; car ils ne peuvent parler, qu'ils ne nous rendent fem- blables à eux en quelque façon. Les enfans dans le fèin de leurs mères ne voient que ce que voient leurs mères; & mêmes lors qu'ils font venus au monde 9 ils imaginent peu de chofès dont leurs parens n'en ioient la caufej puifque les hommes même les plus /âges fè conduifent plutôt pat l'imagination des aur très; c'eft-à-dire par l'opinion & par la coutume, que par les régies de la raifbn. Ainfi dans ks lieux où l'on brûle les Sorciers, on en trouve un grand nom* bre ) parce que dans les lieux où l'on les condamne au feu, on croit véritablement qu'ils le font, & cette croyance fe fortifie par les difcours qu'on en tient» Que ron ceife de les punir & qu'on les traite comme des fous; & l'on verra qu'avec le tem s ils ne feront plus Sorciers: parce que ceux qui ne le font que par imagination, qui font certainement le plus grand îiombre, reviendront de leurs erreurs: Il eft indubitable que les vrais Sorciers méritent la mort, & que ceux mêmes qui ne le font que par ima- gination ne doivent pas être réputez comme tout à- feit^nocens j puifque pour l'ordinaire ils ne fè pêrfua- DE LA VERITE'. Livre IL 185 fmàtnt être Sorciers, que parce qu'ils (ont dans une Chap. difpofition de cœur d'aller au fabbat, & qu'ils £c VI. /ont frottez de quelque drogue pour venir à bout de leur mal-heureux deliein. Mais en punifîànt indifFe- remment tous ces criminels, lapcrfuafion commune k fortifie, les Sorciers par imagination fe multiplient, & ainfi une infinité de gens k perdent &fe damnent. C'eft donc avec raifon que plufieurs Parlemcns ne pu- niflènt point les Sorciers: Il s'en trouve beaucoup moins dans les terres de leur reffort: Et l'envie, U haine, & la malice desme'chans ne peuvent £cJ[èrvir de ce prétexte pour perdre les innocens.

L'apprehenfion des loups-garoux, ou des hom- mes transformez en loups eft encore une plaifàntc vi- fîon. Un homme par un effort dérègle' de fon imagi- nation tombe dans cette folie > qu'il fè croit devenir loup toutes les nuits. Ce dérèglement deionefprit ne manque pas de le di/pofèr à faire toutes les adions que font les loups, ou qu'il a oiii dire qu'ils faifoient. Il fort donc à minuit de fà maifon, il court les rués, il iè jette fur quelque en&nt s'il en rencontre, il le mort & le mai-traite: & le peuple (lupide, &fupcr- ftitieux s'imagine qu'en eftet ce fanatique devient loups parce que ce malheureux le croit lui-même; & qu'il l'a dit en (ecrct à quelques perfonncs qui n'ont pu le taire.

S'il étoit facile de former dans le cerveau les traces qui periuadent aux hommes qu'ils font devenus loups, 6c fi l'on pouvoit courir les rués & faire tous ks ravages que font ces miferables loups garoux fans avoir le cerveau entièrement bouleverfé, comme il eft facile d'aller au fabbat dans fon lit &iànsk réveil- ler; ces belles Hiftoires de transformations d'hom- mes en loups ne manqueroient pas de produire leur effet comme celles que l'on fait du fàbbat, & nous au- rions autant de loups garoux que nous avons deSer- Cters. Mais la perfuafion d'être transformé en loup iuppole un bouleverJement de cerveau bien plus diffi- cile à produire, que celui d'un homme qui croit fculeinenc xU DE LA RECHERCHE Chap, meutallerau fàbbat j c'eft à dire cjui croit voir la nuit YI» àes chofès qui ne font point, & qui étant réveille ne jpeut diftinguer fês longes des penfées qu'il a eues pendant le jour.

C'eft une chofc afTez ordinaire à certaines perlbn- nes d'avoir la nuit des fonges afTez vifs, pour s'en rcf^ {buvenir exa<Slement loriqu'ils font réveillez, quoi- que le fiijet de leur fbnge ne (bit pas de (bi fort terrible. Ainfi il n'eft pas difficile, que des gens fè perfùadent d'avoir été au fabbat 5 car il fiifïit pour cela, que leur cerveau confèrve les traces qui s'y font pendant le fbmmeih La principale raifori qui nous empêche de prendre nos longes pour desréalitez, eft que nous ne pouvons lier nos fonges avec les choies que nous avon s ^itcs pendant la veille: car nous reconnoiHbns par là, que ce ne font que des fonges. Or les Sorciers par im agi- nation ne peuvent reconnoître par là, fi leur fabbat cftunfonge. Car on ne va au (àbbat que la nuit, &ce qui Ce paflè dans le fàbbat ne le peut lier avec les autres allions delà journée: Ainfi il eft moralementimpof- iîble de les détromper par ce moyen là. Etiln'eft point encore nécefîàire, que les chofes que ces Sor- ciers prétendus croyent avoir veuës au fàbbat gardent entr'elles un ordre naturel: car elles paroiflent d'au- tant réelles, qu'il y a plus d'extravagance, & de tôn- fufion dans leur fuite. iMufht donc pour les trom- per, que les idées des chofès du fàbbat foient vives & effrayantes: cequinepeutmanquer, fi on confîderc qu'elles reprefèntent des chofes nouvelles & extraor- dinaires.

Mais afin qu'un homme s'imagine qu'ileftcoq, chèvre, loup, bœuf, il faut un fî grand aéréglement d'imagination, que cela ne peut être ordinaire: quoi- que ces renverfèmens d'efprit arrivent quelquefois,ou par une punition divine, comme l'Ecriture le rap- porte de Nabuchodonofor j ou par un tranfport na- turel de mélancolie au cerveau, comme'on en trouve ^es cx^nples dans ks Auteurs de Medeone» DE LA VERITE'. LivRi IL 1S7 Encore que je fois perfuadé,que les véritables Sor- Chap. tiers foient très-rares, que le fabbat ne foit qu'un fon- YL ge, & que les Parlcmens qui renvoyent les acculâtions des fbrcellericSjfoientlcs plus équitablesjcependantje ne doute point qu'il ne puifie y avoir des Sorciers, des charmes, des iortileges, &c. & que le de'mon n'cx' crce quelquefois fà malice fur les hommes par une per- milïîon particuUe're de Dieu. Mais rEcricure-Saitite nous apprend, que le royaume de Satan e(t détruit; que l'Ange du Ciel a enchaîné le démon, & l'a enfer- mé dans lesabyfines, doàilnefortiraqu'àlafîndii monde: quejESus^CHRisTadépoiiillé ce fortarme', & que le temps eft venu auquel le Prince du monde efî chafîé hors du monde.

Il avoit régné julqu'à la venue du Sauveur, &il règne mêmes encore, fi on le veut, dans les lieux où le Sauveur n'eft pointconnu: mais il n'a plus aucun droit,ni aucun pouvoir fiir ceux qui font régénérez en J E s u s-C H R I s T: il ne peut même les tenter, fî Dieu ne le permet, & Ci Dieu le permet, c'ell: qu'ils peuvent le vaincre C'eil donc faire trop d'honneur au diable, que de rapporter des Hiftoires comme des marques deiàpuiflance,ain(i que font quelques nou- veaux démonographes, puifque ces Hiftoires le ren- dent redoutable aux clprits foibles.

Il faut mépriser les démons comme on méprife les bourreaux j car c'eft devant Dieu feul qu'il faut trem- bler. C'eft fa feule puifTance qu'il faut craindre. II faut appréhender fes jugeraens & £à colère, & ne pas l'ir- riter par le mépris de fos Loix & de (on Evangile. Il mérite bien qu'on l'écoute, lorlqu'il parle, ou lorf- que les hommes nous parlent de lui. Mais quand les hommes nous parlent de la puifîànce du démon, il eft ridicule de s'efFraier & de fe troubler. Nôtre trouble fait honneur à nôtre ennemi. 11 aime qu'on le refpede, èc qu^on 1. craigne, & ion orgueil fèiâtisfait, lorlque nôtre efprit s'abbat de- vant lui. Il eft temps de finir ce fécond Livre, & de faire remara88 DE LA RECHERCHE Cha p. remarqua par les chofes que l'on a dites dans ce lirre, VI» & dans le picce'dentj que toutes les penfées qu'a l'amc //. par le corps ou par dépendance du corps, font toutes Conclu- pour le corps: qu'elles font toutes f aufïès ou obfcures: fion des qu'elles ne fervent qu'à nous unir aux biens fcnfibles> deux éc à tout ce qui peut nous les procurer, & que cette premiers oflion nous engage dans des erreurs infinies, & dans Livres, de très-grandes miferes j quoique nous ne fèntions pas toujours ces miferes, de même que nous ne con^ noifTons pas les erreurs qui les ont caufées. Voici l'e- xemple le plus remarquable.

L'union que nous avons eue arec nos mères dam leur fcin, laquelle eft la plus e'troite que nous puiffions avoir avec les hommes, nous a caule' les plus grands maux; fçavoir le péché & la concupifcence qui font l'origine de toutes nos miferes. Il falloit neantmoins pour la conformation de nôtre corps, que cette union fût auffi étroite qu'elle l'a été.

A cette union qui a été rompue par nôtre naiC- /ànce une autre a fucccdc, par laquelle les enfans tiennent à leurs parens & a leurs nourrices. Cette féconde union n'a pas été G. étroite que la premiè- re, aulTî nous a t'elle fait moins de mal. Elle nous a ieulement porté à croire, & à vouloir imiter nos parens & nos nourrices en toutes chofes. Il eft via- ble -, que cette féconde union nous étoit encore ne- ceflaire, non comme la première pour la conforma- tion de nôtre corps, mais pour fa confèrvation, pour connoitre toutes les cho(es qui y peuvent être utiles, & pour difpofèr le corps aux mouvemens nécefîaires pour les acquérir.

. Enfin l'union, que nous avons encore prefènte- ment avec tous les hommes ■> ne laifie pas de nous iàire beaucoup de mais quoiqu'elle ne foit pas fi étroi- te, parce qu'elle eft au moins nécefiiaire à la confèrva- tion de nôtre corps. Car c'eft à caufe de cette union, que nous vivons d'opinion, que nous eftimons& que nous aimons tout ce qu'on aime & ce qu'on eftime dans lejponde,malgré les remors de nôtre confciencc & & DE LA VERITE'» Livre H. 189 & les véritables idées que nous avons des choiès. Je Chai». ne parle pas ici de runion,que nous avons avec l'efprit V I, des autres hommes j car on peut dire que nous en re- cevons qlielque inftruâiion. Je parle feulement de l'u- nion fènfible, qui eft entre nôtre imagination, & l'air & la manière de ceux qui nous patient» Voilà com- ment routes les penfécs que nous avons par dépendan- ce du corps, font toutes fàulîes, & d'autant plus dan- gereufes pour nôtre ame, qu'elles font plus utiles à nôtre corps» Ainfî tâchons de nous délivrer peu-à-peu des illu- fions de nos fens, des vifions de nôtre imagination, & de l'imprellion que l'imagination des autres hom- mes fait for nôtre efprit. Rejettons avec foin toutes les idées confiifes, que nous avons par la dépendance ©û nous fommes de nôtre corps î & n'admettons que les idées claires Se évidentes que l'efprit reçoit par l'u- nion qu'il a néceflairement avec le Verbe, ou la fagede & la vérité éternelle, comme nous expliquerons dans le Livre foivant qui eft de l'entendement ou de l 'eibric pur.

N DE DELA RECHERCHE DELA VÉRITÉ LIVRE TROISIEME.

D £ V ENTENDEMENT eu de tejprit fur. CHAPITRE PREMIER.

I. La penfée feule ejl ejfentielle à l'efprlt. Sentir 0" /w^p- giner n'en font que des modif cations. 1 1. Nous ne con~ noil?ons pas toutes les modifications dont notre ame eji capable, III. Elles font différentes de nôtre connoiffan- ce & de notre amour-, O' même elles n en font pas toù' jours des fui tes.

E lujet^c ce troifîeme Traité cft un peu ïèc & fterile. On y examine l'elprit confidere' en lui même, & làns aucun rapport au corps, afin dercconhoîtrelesfoiblelîès qui lui font propres, & les erreurs qu'il ne tient que de lui-même. Les fdis & l'imagination font des (burces fécondes & me'puilà- DE LA VERITE'. Livre IlL 191 par luy-même n'eft pas fî fujet à l'erreur. Owavoit Chap» de la peine à finir les deux Traitez précedens: on a L eu de la peine à commencer celui-ci. Ce n'eft pas qu'on ne puiffè dire aiTez de chofès fiir la nature ou les propriétez de Tefprit j mais c'eft qu'on ne recherche pas tant ici fès propriétez, que fès foiblelTes. Une faut donc pas s'étonner, fi ce Traité n'eft pas fî am- ple, & s'il ne découvre pas tant d'erreurs que ceux qui l'ont précédé. Il ne faut pas aufTifè plaindre s'il eftunpeuièc, abftrait& appliquant. On ne peut pas toujours en parlant remuer les fèns & l'imagination ^ des autres, & même on ne le doit pas toujours faire. Quand un fùjet eft abftrait, on ne peut gueres le ren- dre fenfîble, lans l'obfcurcir, il fufht de le rendre intelligible. Il n'y a rien de liinjufte que les plaintes ordinaires de ceux qui veulent toutfçavoir, & qui ne veulent s'appliquer à rien. Ils fè tâchent lorfqu'on les prie de fe rendre attentifs. Ils veulent qu'on les touche toujours & qu'on flatte incefïàmment leurs ièns & leurs pallions. Mais quoi? nous reconnoifTons nôtre impuilTance à les fàtislàirc. Ceux qui font des Romans & des Comédies font obligez de plaire & ds rendre attentifs; pour nous, c'eft allez u nous pou- Tons inftruire ceux même qui font effort pour fè ren- dre attentifs» Les erreurs des fèns & de l'imagination viennent de la nature & de la conftitution du corps, & fè décou- vrent en confiderant la dépendance où l'ame eft de lui: mais les erreurs de l'entendement pur ne fe peu- vent découvrir qu'en confiderant la nature de l'efprit même, & des idées qui lui font nécefïàires pour con- noître les objets. Ainfi pour pénétrer les caufès des erreurs de l'entendement pur, il fera nécelTaire de nous arrêter dans ce livre à la confideration de la natu- re de l'efprit, & dès idées intelleâ:uelles.

Nous parlerons premièrement de l'efprit félon ce qu'il eft en lui même, & fans aucun rapport au corps auquel il eft uni. De forte que ce que nous en dirons fe pourroit dire des pures intelligences, & à plus forte N 1 raifba 1^2. DE LA RECHERCHE Ghap. raifon de ce que nous appelions ici entendement pur: I, car par ce mot efitendement pur, nous ne pi étendons <ie'fîgner que la faculté qu'a l'e/prit de connoître les objets de dehors, fans en former d'images corporel- les dans îe cerveau pour fe les reprcfenter. Nous trai- terons enfuite des idées intelleâ:uelles, par le moyen ^' dcfquclhs l'entendement pur appcrçoitles objets de f'^Pf'*- dehors.

A^ J^ Je ne croi pas qu'après y avoir penfe fcrieu(èmenr, e[t ejkn- on puiflè conter que "l'eflence de l'eforit ne coniifte ^^^ n^ •** *^"^ ^^"^ ^^ penfée, de même que l'eirence de la jna- Vejjfrit. tiéreneconiifiequedans l'étendue j & que fèlôn-Jes SentirC/ afférentes modifications de la penfée, l'cfprit tantôt maginer ^ç^ ^ ^ tantôt imagine,ou enfin qu'il a plufieurs autres n enjont [q^^^^^ particulières; de même que félon les difFeren- ^ue des ^^^ modifications de l'éten due la matière eft tantôt de moaip- i'eau> tantôt du bois, tantôt du feu, ou qu'elle ^ une fations. infinité d'autres formes particulières.

Par J'avertis feulement que par ce mot penfée, je n'en- lejjence jçj^j point ici les modifications particulières de l'a- d'une ^ ^ me, c'cft- à-dire telle ou telle penf ée 5 mais la penfée chojc] e- capable de toute forte de modifications ou de penfées: iens ce ^^ même que par l'étendue l'on n'entend pas une telle g«f l'on Q^ teije étendue, comme la ronde ou la quarrée, mais (onçûitde pe'tenduë capable de toutes fortes de modifications ou pemier ^^ figures. Et cette comparaifbn ne peut faire de pei- danscet' ne, que parce que l'on n'a pas une idée claire de la te chofcy penfée, comme l'on en a de l'étendue, car on ne con- duquel ^ noit la penfée que par fèntiment intérieur ou par con- ^fpf »^^^ yf/f,';cf, ainfi que je l'explique plus bas. toutes les je ne croi pas aulTi qu'il Ibit poifible de concevoir un ?nodif,car c^rjt qui ne penlè point, & quoi qu'il fbit facile d'en sions que concevoir un qui ne fente point, qui n'imagine point, ronyre- & mêmes qui ne veuille point: de même qu'il n'eft inarque, pas poflible de concevoir une matière, qui ne fbit pas j..Pariie étendue: quoi qu'il fbit afîez facile d'en concevoir de Vef- une, qui ne fbit ni terre ni m.etal, ni quarrée ni ronde, frit par. & qui mêmes ne fbit point en mouvement. Il faut chfip. 7. çonç] vje de là; que comme ij fe peur faire qu'il 7 ait de DE LA VERITE'. Livre IIÎ. i^; la madère, qui ne (oit ni terre ni metai, ni quarr^'e ni Cha?. rende nimêmes en mouvement: il Ce peut faire aulli l, qu'un elprit ne (ente m chaud m froid, ni joie ni tri- ûeffe, n'imagine rien, & mêmes ne veiiille rien; de fbrrc que toutes ces modifications ne lui font pointe!^ fèntielles. La penfée toute feule eft donc l'efTence de l'e/pric, ainii que i'e'tenduë feule eft l'efTence de la ma- tière.

Mais de même que fî la matière ou I'e'tenduë e'toic fans m.ouvemcnt, elle fercit entièrement inutile ^: in- capable de cette variété' de formes pour laquelle elle eft faite; 8c qu'il n'eft pas poiîible deconcevoir,qu'uii être intelligent l'ait vouluproduire de la forte ram fi, il un cfprit ou la penfeeétoit fans volonté', il eft clair qu'elle ièroit tout-à-fait inutile, puifque cecefprit ne iè porteroit jamais vers les objets de fes perceptions, & qu'il n'aimeroit point le bien pour lequel il eft fait; de ione qu'il n'eft pas poiîible de concevoir qu'un être intelligent l'ait voulu produire en cet e'tat. Neant- moins comme le mouvement n'eft pas de l'efTeRce de la matie'rc, puifqu'il fuppofè de I'e'tenduë, ainfî vou- loir n'eft pas de l'efTence del'efprit, puifque vouloir fuppofela perception.

La penfée toute feule eft donc proprement ce qui conftituë l'efTence de l'efprit, & les différentes maniè- res depenfèr, comm.e ientir & imaginer, ne font que les modifications dont il eft capable, & dont il n'eft pas toujours modifie: mais vouloir eft une propriété qui l'accompagne toujours, foit qu'il fbit uni à un corps, ou qu'il en fbit fèparë; laquelle cependant ne lui eft pas ellèntielle, puifqu'elle fjppoie la pcnle'e, &: qu'on peut concevoir un clpric fans volonté comme im corps fans mouvement.

Toutefois h puiflance de vouloir eft infèparable de l'efprit, quoiqu'elle ne lui fbit pas efTentielle; com^ me la capacité d'e'tremeuëeit infèparable de la ma- tière, quoiqu'elle ne lui (oit pas efîentielle. Car de même qu'il n'eft pas poflîbl^ de concevoir une matiè- re qu'on ne puifle mouvoir j auffi n'eft- il pas poiîible 294 DE LA RECHERCHE 294 DE LA RECHERCHE ChAp» de concevoir un efprit qui ne puilfe vouloir, ou qui ne L fbit capable de quelque inclination naturelle. Mais auflî comme l'on conçoit que la matie're peut exifter iàns aucun mouvcment,on conçoit de même que l'ef- prit peut être Iàns aucune imprelHon de l'Auteur delà Nature vers le bienj& par conlèquent Iàns volonté: car Ja volo-nté n'eft autre chofè que l'impreflion de l'Au- teur de la Nature, qui nous porte vers le bien en ge'ne'- lal ainfi que nous avons expliqué plus au long dans le premier Chapitre du Traité des fèns.

Ce que nous avons dit dans ce Traitté des fens, & ce que nous venons de dire de la nature de l'efprit, ne fuppofè pas que nous connoilTions toutes les modifi- cations dont il efl: capable j nous ne faifons point de pareilles fuppofitions. Kbus croyons au contraire, qu'il y a dans l'efprit une capacité pour recevoir fiic- ceflivement une infinité de diverfcs modifications que le même efprit ne connoît pas.

La moindre partie de la matière efl: capable de rece- Toir une figure de trois, de fixj de dix, de dix mille cotez, enfin la figure circulaire & l'elliptique que l'on peutconfiderer comme des figures d'un nombre i n- nni d'angles & de cotez. Il y a un nombre infini de différentes efpeces de chacune de ces figures^ un nom- bre infini de triangles de différente cfpéce, encore plus de figures de quatre, de fix, de dix, de dix mille cotez, & de polygones infinis. Car le cercle, l'elliplè, & généralement toute figure régulière, ou irreguliére curviligne, fe peut conliderer comme un polygone infini iTellipIè, par exemple, comme un polygone infini, mais dont les angles,ou les cotez font inégaux, étansplus grands vers le petit diamètre que vers le grand, &ainfi des autres polygones infinis plus com- foCez & plus irreguliers.

Un fimple morceau de cire efl: donc capable d'un nombre infini, ou plutôt d'un nombre infiniment infini de différentes modifications, que nul efprit ne peut comprendre» Quelle raifon donc de s'imaginer cjue l'aiT^ qui eft beaucoup plus noble que le corps, ne ioic DE LA VERITF. Livre IIL 195 {bit capable que des feules modifications qu'elle a dé- Chap^ ja receuës. L Si nous n'avions jamais fenti ni plaifir ni douleur; fi nous n'avions jamais vu ni couleur ni lumie'rejenfin fï nous étions à l'égard de toutes chofes comme des aveugles & comme des lourds à l'égard des couleurs & des fons j aurions-nous raifon de conclure, que nous ne ferions pas capables de toutes les fènfations que nous avons des objets» Car ces (ènfations ne font que des modifications de nôtre ame, comme nous avons prouvé dans le Traitté des lèns?

Il faut donc demeurer d'accord, que la capacité qu'a J'ame de recevoir difFérentes modifications, eft vrai- fèmblablement plus grande que la capacité qu'elle a de concevoir; je veux dire, que comme l'efp rit ne peut épuilèr, ni comprendre toutes les figures dont la ma- tière eft capable,il ne peut aulfi comprendre toutes ks difFérentes modifications, que la puiflante main de rieu peut produire dans l'ame, quand mêmes il con- noîuroit auui diirinclement la capacité de l'ame qu'il connoît celle de la matière: ce qui n'eft pas vrai, pour fes raifons que je dirai au Chapitre VIL de la féconde partie de ce Livre.

Si nôtre ame ici bas ne reçoit que tres-peu de modi- fications, c'eft qu'elle eft unie à un corps & qu'elle ea dépend» Toutes Ces fènfàtions fè rapportent à fon corps, & comme elle ne joiiit point de Dieu, elle n'a aucune des modifications que cette jouïflance doic produire. La matière dont nôtre corps eft compofé, H 'eft capable que de tres-peu de modifications dans k tems de nôtre vie. Cette matière ne peut fe refondre en terre & en vapeur qu'après nôtre mort. Mainte* nant elle ne peut devenir air, feu, diamant, métal; elle ne peut devenir ronde, quarrée, triangulaire; Il faut qu'elle fbit chair, & qu'elle ait la figure d'un homme, afin que l'ame y fbit unie. 11 en eft de même de nôtre ame: il eft néceffaire qu'elle ait les fenlàtions de cha- leur, de froideur, de couleur, de lumière, des fbns, des odeurs, des faveurs, &plufieurs autres modifica- 29^ DE LA RECHERCHE 29^ DE LA RECHERCHE Chaï. tions, afin qu'elle demeure unie à fon corps. Toutes I, ces lenfations l'appliquent à la conlèrvation de fa ma- chine. Elles l'agitent, & l' effrayent de's que le moin- dre relîbrt (è débande, ou Ce rompt, 6c ainfi il faut que l'ameyfoitiujette, tant que (on corps fera fiijec à la corruption. Mais lorlqu'ilfera revêtu de l'immorta- lité, & que nous ne craindrons plus la dilTolution de iès parties, il eft raifbnnable de croire, qu'elle ne ièra plus touchée de ces fènfàtions incommodes que nous ièntons malgré nous j mais d'uae infinité d'autres toutes différentes, dont nous n'avons maintenant au- cune idée j lefquelles pafTeront tout fèntiment, & fe- ront dignes de la giandeur & de la bonté du Dieu que nous poflederons.

C'elldonclàns raifbn que l'on s'imagine pénétrer de telle forte la nature de l'ame, que l'on ait droit d'afsiirer, qu'elle n'eflcapablequede connoifTancc & que d'amour. Cela pouiroit être foûtenu par ceux quiaitribuënt leurs lenfations aux objets de dehors, ou à leur propre corps, &qui prétendent que leurs pallions font dans leur coeur: Car en efïet fî on re- tranche de i'ame toutes lès partions & fès fenfations> tout ce qu'on y reconnoît de refte, n'eft plus qu'u- ne fîiite delà connoilîauce& de l'amour. Mais je ne conçois pas, comment ceux qui font revenus 4e ces illulions de nos fens, fe peuvent perfuader que toutes nos fènfàtions & toutes nos pafTions ne font que con- noiflànce & qu'amour, je veux dire des efpeces de jugemens confus, que l'ame porte des objets par rap- port au corps qu'elle anime. Je ne comprenspas com- ment on peut dire que la lumière, les couleurs, les odeurs, &c, foient des jugemens de l'ame: car il me Jfemble au contraire que j'apperçois diftindement que la lumière, les couleurs, les odeurs, & les autres fènfàtions font des modifications tout-àfait différen- tes des jugemens.

Mais choififTons des fènfàtions plus vives & qui ap- pliquent davantage l'elprit. Examinons ce que ces perlbnnes difent de la douleur, ou du plailir, Ils yeu- DE LA VERITE'. Ltvri m. 197 veulent apre's plufieurs "'^ Auteurs très confide'rables, Chaf. que ces fentimens ne foient que des fuites de Ja fàcul- I» té que nous avons de connoître& de vouloir i & que '^S.^^i^ la douleur. par exemple ne fôit que le chagrin > i'op- Uv. 6. de pofition, &reloignementqu'a la volonté' pour les Mufica chofès, qu'elle connoît être nuifibles au corps qu'elle Dejcar- aime. Mais il me paroît e'vident que c'eft confondre tes dans ladouleuravec la trifteire& que tant s'en feut que layo« hom' douleur (bit une fuite de la connoiflànce de l'efprit & mcyO e^ de l 'adion de la volonté, qu'au contraire elle précède rune& l'autre.

Par exemple, fi l'on mettoit un charbon ardent dans la main d'un homme qui dort, ou qui fè cha^jf " fe les mains derrière le dos ^ j e ne croi pas qu'on puiC iè dire avec quelque vrai-fèmblance, que cet hom- me connoîtroit d'abord qu'il fe paflèroit dans £a main quelques mouvemens contraires à la bonne conftitution de Ion corps j qu'enfuite fa volonté s'y oppcferoit; & que û douleur (èroit une {uite de cette connoiilancedelonefprit, & de cette opposition de fà volonté. Il m.e (èmbleau contraire, qu'il eft indu- bitable que la première chofe que cet homme ap* percevroit, lorfque le charbon lui toucheroit la main, feroit la ûouleur j & que cette connoilTance de l'efprit, & cette oppofition delà volonté ne font que des fuites de la douleur j quoiqu'elles foient véri- tablement la caufedelatrifleiTe qui fuivroit la dou- leur.

Mais il y a bien de la différence entre cette dou- leur, & la triflciTe qu'elle produit. La douleur e(V la première choIè que l'ame fente; elle n'eft précédée d'aucune connoiflance,• & elle ne peut jamais être agréable par elle-même. Au contraire la triilefTe cft la dernière choiè que l'arae fente; elle eft toujours précédée de la coniioiflancc j &. elle eft toujours tres- agréablepar tilf: même. CelaparoîtalTezpaF leplai- firquiaccompagne latriilefTe, dont on eft touché aux flmeites repréientations des théâtres j car ce f>lailir augmeiue avec la triftefîe: mais leplaifir n'aug- ' N % meuce iç^S DE LA RECHERCHE Ghap. iTïente jamais avec la douleur. Les Comédiens qui I, étudient l'art de plaire, fçavent bien qu'il ne faut point enfànglanter le théâtre, par ce que la vûë d'un meurtre quoique feint, (èroit trop terrible pour être agre'able. Mais ils n'appréhendent jamais de toucher Icsafîlrtans d'une trop grande triftefTej parce qu'en effet la trifteffe elt toujours agréable, lorfqu'il y a fujet d'en être touché. Il y a donc une différence ef- fcntielle entre la trifteflTe & la douleur, & l'on ne peut pas dire que la douleur ne foit autre cholè qu'une con* noilïànce de l'efprit jointe à une oppofition de la vo- lonté.