SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Ce n'cft pas pourtant qu'on prétende, qu'il y air eu quelques perlbnnes, qui n'ayent pasfçeu que leur es- prit fut borné, & qu'il eût peu de capacité & d'éten- tenduë. Tout le monde l'avoue: mais la plupart ne le fçavent que confufement & ne le confeilènt que de bouche. La conduite qu'ils tiennent dans leurs étu- des dément leur propre confelîion, puifqu'ils agiA fènt comme s'ils croyoient véritablement que leur eC- fïit n'eût point de bornes,- & qu'ils veulent pénétrer des choies qui dépendent d'un très-grand nombre de caules, dont il n'y en a d'ordinaire pas une qui leur f oit connue.

Il y a encore un autre défaut allez ordinaire aux p^ perlbnnes d'étude. C'eft qu'ils s'appliquent à trop ^utre defciencesàlafois, & que s'ils étudient (ix heures défaptt le jour, ils étudient quelquefois fîx choies différentes, ^çj p^^ Il eft vifible que ce défaut procède de la même caulè fonnes 3ue les autres dont on vient de parler; car il y a gran- d'étude, e apparence que fi ceux qui étudient de cette maniè- re connoilToient évidemment qu'elle n'eft pas pro- portionnée avec la capacité de leur erprit,& qu'elle eft plus propre pour le remplir de confiifion & d'erreur que d'une véritable fciencej ils ne fè lailTeroientpas emporter aux mouvemens déréglez de leur pamon & de leur vanité; car en effet ce n'eft pas le moyen de laûtisfàire, puifque c'eft juftement le moyen de ne rien Içavoir.

CHA- 511 DE tA RECHERCHE Chap. chapitre IV.

IV.

î. Vejprit ne peut s* appliquer long-tems d des ohjets qui n'ont point de rapport à lui -y ou qui ne tiennent point quelque chofe de l' infini. II. L'inconjîance de lafo- loniéefi caufe de ce défaut d 'application, - eiT* par con- fèquent de l'erreur, lll. Nos Jçnjations nous occupent davantage que les idées pures de Te/prit. lY.Cequi ejî la fource de la corruption des mœurs» Y, Et de V ignorance du commun des hommes, L'Efprit de l'homme n'efl: pas feulement fujet à l'erreur, parce qu'il n'eft pas infini, ou qu'il a moins d'e'tenduë que les objets qu'ils confide'rc, com- me nous venons d'expliquer dans les deux Chapitres précedcns j mais aufli parce qu'il eft inconftant, qu'il n'a point de fermeté dans fon action, & qu'il ne peut tenir aflei long-tems fa veue fixe & arrêtée fur un lu* jet, afin de l'e'xaminer tout entier.

Pour concevoir la caufè de cette inconftance & de cette légèreté' de l'eiprit humain, il faut fçavoir que c'eft la volonté qui dirige ion adion j que c'efl: dlo. qui l'applique aux objets qu'elle aime- i & qu'elle eft elle-même dans une inconftance & dans une inquié- tude continuelle, dont voici la caufè» On ne peut douter, que Dieu ne fbit l'Auteur de toutes chofes, qu'il ne les ait faites pour lui,& qu'il ne tourne le cœur de l'homme vers lui, par une impref^ fïon naturelle & invincible qu'il lui imprime fans cc^ fe.^ Dieu ne peut vouloir qu'il y ait une volonté qui ne l'aime pas, ou qui l'aimée moins que quelqu'autre bien, s'il y en peut avoir d'autre que lui; parce qu'il ne peut vouloir qu'une volonté n'aime point ce qui eft fbuverainemcnt aimable, ni qu'elleaime leplus ce qui eft le moins aimable. Ainfiilfautque l'amour natu- rel nous porte vers Dieu, puifqu'il vient de Dieu j & qu'il jT^ a riçii qui puiffe en arrêter les mouvemens, ^ que DE LA VERITE'. Livre III. 315 queDieu même qui les imprime. II n'y a donc point Chap^ de volonté qui ne fuive néceflairement les mouve- lY» mens de cet amour. Les juftes, les impies, les bien- heureux 5 & les damnez aiment Dieu de cet amour. Car cet amour naturel que nous avons pour Dieu, ctanc la même cholè que l'inclination naturelle qui nous porte vers le bien en général, vers le bien infi- ni, vers le Ibuverain bien, il eft vifible que tous les es- prits aiment Dieu de cet amour, puilqu'iln'y a que lui qui Ibit le bien univerièl, le bieninnni, le Ibuve- rain bien. Car enfin tous les efprits, & les démons même défirent ardemment d'être heureux, & de pof- fèder le fbuverain bien; & ils le défirent làns choix., fans délibération, fans liberté & par la necefiité de leur nature. Etant donc faits pour Dieu, pour un bien infini, pour un bien qui comprend en loi tous hs biens, le mouvement de nôtre cœur ne cédera ja- mais que par la pofleflion de ce bien.

Ainfi nôtre volonté toujours akerée d'une jfôif ar- f ''• dente, toujours agitée de defirs, d'empreflemens, Se ^^^^<^^^ d'inquietudespour ie bien qu'elle ne poffede pas> ne /f^«<^^«^ peut fouffrir fans beaucoup de peine que l'elprit s'ar- '^ ^o/o«- rête pour quelque tems à des veritez abftraitcs, qui ^^^j^^^ ne la touchent point, & qu'elle juge incapables de la ^^^v^ "^ rendre heureufè. Ainfi elle le pouflè fans ccfCc à re- «^/'^^^ chercher d'autres objets: & lorfque dans cette agita- ^ ^fplt^ tion, que la volonté lui communique, il rencontre ^^^^o« > quelque objet qui porte la marque du bien, je veux ^ f^^ dire qui fait ientir à l'ame par fes approches quelque ^onfe- douceur, & quelque fàtisfadion intérieure; alors î^^^«^ "<? cette foif du cœur s'excite de nouveau: ces defirs, ces ^'^rreur, emprefiêmens, ces ardeurs fè rallument: & l'efprit obligé de leur obeïr s'attache uniquement à l'objet qui les caufè ou qui les fèmble cauièr, pour l'appro- dier ainfi de l'ame qui le goûte & qui s'en repaît pour quelque tems. Mais le vuide des créatures ne pou- vant remplir la capacité infinie du cœur de l'homme, ces petits plaifirs au lieu d'éteindre làfi^ifue font que l'irriter, & donner à l'ame une fbtte & vaine efperan- O ce 5Ï4 DE LA RECHERCHE Chap. ce de fè fàdsfaire dans la multiplicité des plaifirs de l Y. 'la terre: ce qui produit encoreune iiiconlbnce & une légèreté inconcevable dans refprit qui doit lui décou- viirtous ces biens.

Il eft vrai que lorfque l'efprit rencontre par hazard quelque objet qui tient de l'infini, ou qui renferme en foi quelque chofe de grand, Ion inconfiance & fbii agitation cefTent pour quelque tems. Carreconnoif^ faut que cetobjet porte le caractère de celui que l'a- medefire, il s'y arrête & s'y attacheafiêzlong-tems. Maisxrette attache, ou plutôt cette opiniâtreté de l'ef- prit à examiner des fujets infinis ou trop vaRes, lui cft auffi inutile, que cette légèreté avec laquelle il confi- dére ceux qui font proportionnez à fà capacité. Il efl trop foîble pour venir à bout d'une entreprife fi diffi- cile 5 Se c'elten vain qu'il s'efforce d'y reiiilir. Ce qui doit rendre l'ame heureufè n'efl pas pour ainfi du'e la comprehenfîon d'un objet infini, elle n'en ell pas ca- pable; mais l'amour &lajouifrance d'un bien infini, dont la volonté efl capable par le mouvement d'a- mour que Dieu lui imprime fans celle.

Apres cela, il ne faut pas s'étonner de l'ignorance & de l'aveuglement des hommes; puifqueleurefprit e'tant fournis à l'inconflance & à la légèreté de leur coeur, qui le rend incapable de rien confiderer avec une application férieufè, il ne peut rien pénétrer qui renferme quelque difficulté confiderable. Car eniîn l'attention de l'efpriteft aux objets de l'efprit, ce que Je regard fixe de nos yeux eft aux objets de nos yeux. Et de mêmie qu'un homme qui ne peut arrêter fès jeux fur les corps qui l'environnent, ne peut pas voir ibfhiammenc pour diftinguer les différences de leurs îplus petites parties, & pour reconnoître tous les rap- ports que toutes ces petites parties ont les unes avec les autres: Ainfî un homme qui ne peut fixer la veuë, de fon efpritfur les chofes qu'il veut içavoir, ne peuE pas le connoîtreiuffifammentpour en difiinguer tou- tes les parties, & pour reconnoître tous les rapports gu'/!«es peuvent avoir entr 'elles ou avec d'autres fu- j^xs. Cepen- DE LA VERITE'. Livre III. •515 Cependant il eftconitant que toutes les conuoifiàn- Chap. ces ne confîltent que dans une veuë claire dss rap- I Y. ports j que les cnolès ont les unes avec les autres. Quand donc il arrive, comme dans les queftions dif- ficiles, que l'eCprit doit voir tout d'une veuë un fort grand nombre de rapports, que deux ou plufîeurs cho/èsont entr'elles; il eft clair que s'il n'a pas confi- dere'ces cliolès-lâ avec beaucoup d'attention, & s"ii ne le connoît que confuCéraent, il ne lui lera pas poilible d'appercevoir diftinélement leurs rapports, & par coniéquent d'en form.er un jugement lolide. j j-j^ Une des principales caufes du défaut d'application j^j^^ V ^ de nôtre eiprit aux veritez abftraites, efl: que nous les r^fi^l^ voyons comme de loin, & qu'il iè preTente incelTam- {,^,_ ^^ \A,.,,-'.i /-...1 flous OC'' ment a notre eiprit des choies qui en iont bien plus ^.^^^^^ proche* La grande attention de l'efprit approche pour J^^^ ainfi dire les idées des objets aufquels on s'êipplique: ^ Mais il arrive fouvent que lors qu'on efl attentif a des /^ -j ipéculationsMetaphyiiques, on en eft détourné, par- p^^ j 4 ce qu'il iurvient à l'ame quelque fenriment qui elt en- y. n. core plus proche d'elle que ces idées; car il ne faut •'^ pour cela qu'un peu de douleur, ou deplailir. La rai- ion en efl que la douleur Se le plaiiir, & généralement toutes les fenfations font au dedans de l'ame m.ême: Fôyex îe elles la modifient, & elles la touchent de bien plus Ch.y.de prés, que les idées (impies des objets de la pure intel- lai.par- ledion, lelquel'es bien que préièntes à l'efprit ne le tie de ce modifient pas. Ainfi l'ame étant d'un côté ties-limi- livre. tée, & de l'autre ne pouvant s'empêcher de fentirfà douleur & toutes {es autres fenfations, là capacité s 'en trouve rem pUe; & elle ne peut dans un mêm.e tems fèntir quelque chclè & penfcr librement à d'autres obJ£îsquine lé peuvent fèntir. Le bourdonnement d'une mouche, ou qiidqu'autre pttit bruit, fiippofe qu'il le communique jufqu'à la partie principale du cerveau en forte que l'ame l'apperçoive, eft capable malgré tous nos efforts de nous empêcher de coniidérerdesvéiitezabftraites & fort relevées; parce que toutes les idées âbflraites ne modifient point l'ame, O i ôc 7,iC DE LA RECHERCHE Chat. ^ que toutes les (ènfâtions k modifient, j y^ C'cft ce qui fait la (lupidicé & l'alToupidement de 2 r/^ rcfprit à l'égard des plus grandes veritezde la Mora- Ce qui ^^ Chrétienne; & que les hommes ne les connoilTent a > que d'une manière ipéculative & infrudueufe fans la Curcede g^'^^^ ^^) esus Chrtst. Tout le monde connoît / cor- *^^'^' y a un Dieu? qu'il faut l'adorer & le (érvir: mais qui le iért & l'adore fans la grâce, laquelle feule nous , ^ ftitgoiiterde la douceur, 6l du plaiiîr dans ces devoirs? llyatres-peudegens, qui ne s'apperçoivent * -du vuide & de l'inftabilité des biens de la terre; & mê- me qui ne (oient convaincus d'une convicStion abftrai- te, m.ais toutefois très certaine & très- évidente, qu'ils ne méritent pas nôtre application & nos foins. Mais ou font ceux, quiméprifcnt ces biens dans la prati- que,&: qui refuient leurs (oins & leur application pour les acquérir? il n'y a que ceux qui (entent quelque amertume & quelque dégoût dans leur joiiiiTance; ou que la grâce à rendu fènhbles pour des biens fpiri- tuels par une déle(ftation intérieure que Dieu y a atta - chée, qui vainquent les imprefîions des fens & les ef- forts delà concupilcence. La veuë de refprit toute feule ne nous fait donc jamais ré(ifter,comme nous le devons, aux efforts de la concupifcence: il faut outre cette veuë un certain fèntiment du cœur. Cette lu- mière de l'elprit tome feule ellfî ou le veut une grâce fufïîfante, qui ne fait que nous condamner, qui nous fait connoitre nôtre foibleile, & que nous devons re- courir par la prière à celui qui eft nôtre force. Mais ce féntiment du cœur eft une grâce vive qui opère. C'eft elle qui nous touche, qui nous remplit, & qui nous perfuade le cœur, & fans elle, il n'y a perionne qui penfe du cœur: Nemo eft quirecogitet corde. Tou- tes les veritezles plus confiantes de la Morale demeu- rent cachées dans les replis, & dans les recoins de l'ef^ prit i & tant qu'elles y demeurent elles y font fteriles, & fans aucune force, puifque l'ame ne les goûte pas. Mais/|^plai(îrs des fens (ont plus proches de l'ame, ■ êi n'étant pas poifibk de ne pas fentir & même de ne pas DE LA VERITF. Livre IIL V7 pas aimer * fon plaifîr, il n'eft pas poffible f de fè de'- Ch ap, tacher de la terre, êc de k défaire des charmes & des I V. illufions de fès {èns par (es propres forces. '^Sça\'oir Je ne nie pas toutefois que les juftcs dont le cœur a d'un déjà e'te' vivement tourné rers Dieu par une déledla- amour tion prévenante, ne puifîent fans cette grâce particu' naturel: liere faire quelques adions méritoires, & réfifter aux car on mouvemens de la conçu pifcence. Il y en a qui font peut haïr courageux & conftans dans la Loi de Dieu par la for- le plaifir ce de leur foi, par le foin qu'ils ont de fè priver des d'une choresfen{îbles,& par le mépris & le dégoût de tout haine é^ ce qui les peut tenter. Il y en a qui agifTent prefque leBheoi» toujours Ans goiiter de plaifir indeliberé ou préve- de choix. nant. La feule joyé qu'ils trouvent en agifTant félon | Parce Dieu eft le fèul plaifîr qu'ils goûtent 5 & ce plaifir fîjf- que la- fit pour les arrêter dans leur état> & pour confirmer la rnour é- difpo'fition de leur cœur. Ceux qui commencent leur le^ifne converfion ont d'ordinairebefbin d'un plaifir indéli- peut être beré & prévenant pour les détacher des biens iènfï- [q^^ i^^fig blcs 5 aufquels ils font attachez par d'autres plailirs fans fe prévenans & indéliberez j.la triflefîe & les remords de confor'^ leur confciencene fuffifent pas j & ils ne goûtent point ^çy. ^ encore de joye. Mais les juftes peuvent vivre par la l'amour foi, & dans la difètte. Et c'eft mêmes en cet état qu'ils ^^turd méritent davantage j parce que les hommes étans rai^ fbnnables, Dieu veut en être aimé d'un amour de choix, plutôt que d'un amour d'inflind:&d'un amour indeliberé, femblable à celui par lequel on aime les chofès fenfibles, fans reconnoître qu'elles font bon- nés autrement que par le plaifir qu'on en reçoit. Ce- pendant la plupart des hommes ayant peu de foi, & fe trouvant fans cefTe dans des occafions de goûter les plaifîrs, ils ne peuvent confèrver long-tems leur amour éleâiif pour Dieu contre l'amour naturel pour les biens fenfibles, fi la déledation de la grâce ne les ioutient contre les efforts de la volupté; Car la déle^ dation de la grâce, produit, confèrve, augmente la charité, comme les plaifîrs fenfibles, la cupidité.

Ilparoitafïèzparleschofesqueron a dites ci-def- O j lus,, 5iS DE LA RECHERCHE Ch AP. fus j que les hommes n'étant jamais fans quelque paf ' i V. iîon, ou fans quelques fcnfàtions agréables ou fàclieu- V, fes, la capacité & retendue de leur efprit en eft beau- ^tàeVi- coup occupée, & que lorfqu'ils veulent employer le gnorance reile de cette capacité à examiner quelque vérité, ils deshom- en (ont fbuvent détournez par quelques (ènf^tions m€s, nouvelies,par le dégoût que l'on trouve dans cetexer- cicej, & par l'inconltance de la volonté qui agite5& qui promène l'ciprit d'objets en objets fans l'arrêter. De forte que fi l'on n'a pas pris dés la jeunefïe l'iiabi- lude de vaincre toutes ces oppofitions, comme on a expliqué dans la féconde partie, on fe trouve enfin in- capable de pénétrer rien qui foit un peu difficile, & qui demande quelqwe peu d'application.

Il faut conclure de là que toutes les iciences, & prin- cipalement celles qui renferment des queftions tres- diiîiciles à éclaircir font remplies d'un nombre infini ii'erreurs; & que nous devons avoir pour fufpecls> tous ces gros Volumes que l'on compofe tous les jours fur laMédecme, furia Phifique, fur la Morale, & principalement fur des queflions particulières de ces ïciences, qui font beaucoup plus compofées que les générales. On doit mêmes juger que ces livres font 3'autant plus méprifàbles, qu'ils font mieux feceus ducommun des hommes; j'cntensde ceux qui font peu capables d'application, & qui ne fçavent pas faire uiàge de leur efprit: parce que l'applaudiflement du peuple à quelque opinion fur une matière difficile efï une marque infaillible qu'elle eft faufîè > & qu'el- le n'ed appuyée que fiir les notions trompeufes àts ièns > ou fur quelques fauilcs lueurs de l'imagina- tion.

Neantmoins il n'eft pas impoffible, qu'un homme fèul puifïè découvrir un très-grand nombre de véri - tez cachées aux fiécles pafTez: fuppofé que cette per- fonnc ne manque pas d'efpritj & qu'étant dans la fo- litude,éloigné autant qu'il fè peut de tout ce qui pour- roit le diitraire, il s'applique férieufèment à la recher- che de l^ Vérité. C'eit pourquoi ceux- là font peu rai- * iônna- DE LA VERITE'. Livre ÏII. ^19 fbnnables, qui meprifenc la Philofbphie de M. DeC- c-tap. cartes fans la (ça voir, & par cette unique raifbn, qu'il I Y\ paroitcommeimpoiriblecju'un homme (èul ait trou- ve'la vérité' dans des chofèsaulîîcache'es que font cei- Jes de la nature. Mais s'ils (çavoienr la manie're dont ce Phiiofophe a vécu î les moyens dont il s'eft fervi- dans (es e'tudes pour empêcher que la capacité' defoii elprit ne fût partage'e par d'autres objets que ceux- dontil vouloit découvrir la vérité' jla netteté des idées furleJLquellesil a établi fa Philofophie; & générale- ment tous Iqs avantages qu'il a eus fur les Anciens par les nouvelles découvertes; ils en recevroient iàns dou- te un préjugé plus fort & plus raifonnable que celui de' l'antiquité, quiautorife Aiiftote, Piatoa&plulieurs autres.

Cependant je neleur confeillerois pas de s'arrêter à ce préjugé, & de croire que M. Deicartes eft un grand homme & que Ci Philofbphie eft bonne, à cau- le des chofes avantageufès que l'on en peut dire. Mon- fieur Defcarteséîoit homme comm.eks autres -, fujet à l'erreur & à l'illufion comme les autres; iîn'yaau- cun de fès ouvrages fans même excepter fa Géométrie où il n'y ait quelque marque de foiblelîèdel'efprit humain. 11 ne faut donc point le croire fur fà parole >. anais le hre comme il nous avertit lui-m ême avec pré- caution, en examinant s'il ne s'eO; point trompé, ôc necroyant rien de ce qu'il dit, que ceque l'évidence & les reproches fècrets de nôtre raifbn nous oblige* ront de croire. Car en un motl'efprit ne fçaic vérita- blement que ce qu'il voit avec évidence.

Nous avons montré dans les cliapitres précedensy que nôtre efprit n'étoit pas infini, qu'il avoit au con- traire une capacité fort médiocre, & que cette capaci- té étoit ordinairement remplie par les fènfàtions de l'amej & enfin que l'efprit recevant fa diredion delà volonté, ne pouvoir regarder fixement quelque objet fans en être bien-tôt détourné par fbn inconftance Se. par fa légèreté, llefl indubitable que ces chofèsfont les caufes les plus générales de nos erreurs j & Pou O 4 pour- O 4 pour- 31^ M LA RECHERCHE Chap» pourroit s'arrêter ici encore davantage pour le faire lY. "Foir dans le particulier. Mais ce que l'on a dit fufîît à des perlonnes capables de quelque attention, pour Jcur taire connoître la foiblefTe de refprit de Thom- jne. On traitera plus au long dans le quatrième & cinquième Livre, des erreurs, qui ont pour caufè nos inclinations naturelles & nos paffions, dont nous ve- nons déjà de dire quelque chofe dans ce Chapitre.

SECON» ytt SECONDE PARTIE DE L'ENTENDEMENT PUR.

DE LA JNATUn^E DES IDEES.

I. Ce qu on entend par idées. Qu'elles excitent yerita- hlement, CÎT qu elles font neceffaires pourapperce- "voir tous les ohjetf matériels. II. Divifion de toutes les manières par le/quelles on peut voir les objets de dehors.

E croi que tout le monde tombe d'accord, que nousn'appercevons point les objets qui font hors de nous par eux mêmes. Nous voion» Je Soleil, les Etoiles, & une infinité d'objets hors de nous 3 & il n'eft pas vrai-femblable que l'ame forte du corps, & qu'elle aille pour ainfi dire fe promener dans les Cieux, pour y contempler tous ces objets. Eî^ le ne les voit donc point par eux mêmes, & l'objet im- m.ediat de nôtre efprit, lorfqu'il voit le Soleil par exemple n'eft pas le Soleil, mais quelque chofè qui eft intimement unie à nôtre ame, & c'eft ce que j'appel- le ide'e, Ainfî par ce mot idée • je n'entens iciautre- ehofe, que ce qui eft l'objet immédiat, ou le plus proche de l'efprit: quand il apperçoit quelque choie.

Il faut bien remarquer qu'afin que l'efprit apper- çoive quelque objgt, il eft abrolamentueceflaire que O- 5, ïiàés^ Chap^ L 5ti- DE LA RECHERCHE l'idée de cet objet lui {oit aftuellemenc préfeiiue, il a'eft pas pofiible d'en douter -.mais il n'elt pas necef- {aire, qu'il y ait au dehors quelque cholè de femblablc à cette idée; car il arrive tres-lbuvent que l'on apper - çoit des chofes qui ne font point, & qui même n'ont jamais été, Ainfi l'on a fouvent dans l'efprit des idées réelles de chofes qui ne furent jamais. Lorlqu'un Jbomme, par exemple imagine une montagne d'or, il eft abfblument neceïïàire que l'idée de cette montagne ibic réellement prefente à (bi tfprit.Lors qu'un foù,ou un homme qui a la fièvre chaude ou qui dort, voit de- vanticsyeuxquelqueanimalcerrible, il efl confiant que l'idée de cet animal exifte véritablement: mais cette montâgntd'or & cet animal ne furent jamais.

Cependant les hommes étant comme naturelle- ment portez à croire, qu'iln'yaquelesobjetscorpo- rels qui exiftent; ils jugent de la réalité & de l.'exi- llence des chofes tout autrement qu'ils devroicnt.Car <iés qu'ils Tentent un objet, ils veulent qu'il fbit très- certain que cet objet e'/iile, quoi qu'il arrive (buvent qu'il n'y ait rien au dehors; ils veulent outre cela,que trct objet Ibit tout de même comme ils le voyent, ce qui n'arrive jamais. Mais pour l'idée qui cxifte ne- «:eirairement,5:quine peutctreautre qu'on la voir> ils jugent d'ordinaire fans réflexion que ce n'eft rien j comme fi les idées n'avoient pas un iott grand nom- bre de proprietez: comme fi l'idée d'un quarré, par exemple n'étoit pas bien différente de celle de quel- que nombre, & ne repréfèntoit pas des chofes tout à. fait diiTerentes j ce qui ne peut jamais arriver au néant> puifque le néant n'a aucune propriété. Il eft donc in* 4ubitable que les idées ont une cxiflence très réelle. Mais examinons quelle eft leur nature & leur eflence^ & voyons ce qui peut être dans l'ame capable de lui re- préfènter toutes choies.

Toutes les chofes que l'ame apperçoit font de deux fortes, ou elles /ont dans l'ame, ou elles font hors de l'ame. Celles qui font dans l'ame font fès propres ' tiens rions, car par ces mots, penfée, nmnicre de ^enfer, ou Chat; - modification de l'ame, j'entens généralement toutes- I, les chofès, qui ne peuvent être dans î'ame fans qu'el- le les apperçoive j comme font Tes propres fènfàtionss Ces imaginations, Ces pures inteIIe6lions, ou fimple- ment iès conceptions, fès palTions même, & Tes incli- nations naturelles. Or nôtre amen'apas befoin d'i- dées pour appercevoir toutes ces choies, parce qu'el- les fon tau dedans de l'ame, ou plutôt parce qu'elles ne font que l'ame même d'une telle ou telle façon; de même que la rondeur réelle de quelque corpy, & fon. mouvement ne font que ce corps figuré, & tranlpor- té d'une telle ou telle façon.

Mais pour les choies qui font hors de l'ame, nous ne pouvons les appercevoir que par k moyen des idées, fiippo fé que ces chofes ne puilïént pas lui être intimement unies. Il y en a de deux fortes: de fpi ri- tuelles, &dematerielles. Pour les rpirituelles, il y^a quelque apparence qu'elles peuvent le découvrir à nô*- rre ame iàns idées & par elles mêmes. Car, encore que - l'expérience nous apprenne,que nous ne pouvons pas. immédiatement & par nous mêmes déclarer nos pen* lées ks uns aux autres, mais feulement par des paro- les, ou par d'autres lignes fènlîbles, aufquels nouî^ avons attaché nos idées; on peut dire que Dieu Ta or" donné ainfi pour le tems de cette vie feulement, afin d'empêcher les defordres qui arriveroient préfente- menc, fî les hommes pouvoient Ce faire entendre- commeil leur plairoit. Mars lorfque la juftice & l'or- dre régneront, & que nous ferons déhvrez delà cap- tivité de nôtre corps, nous pourrons peut être nous v faire entendre par l'union intime- de nous mêmesi% ainfi qu'il y a quelqaeapparence, que lés Anges peu- vent faire dans le Ciel. De forte qu'il ne Semble pas^ abfolumentneceiîaire d'admettre des idées* pour re- prefènter à l'ame des chofès fpirituclles, parce qu'il le- peut faire qu'on les voye par elles-mè«i(^) quoique^ d'une manière fort imparfeite.

514 DE LA RECHERCHE Ch AP, nir l'un à l'autre, O' s' ils peuvent de cette manière Ce dé" I. couvrir mutuellement leurs penfées. Je croi cependanty de eften qu'il n'y a point de fuh fiance purement intelligible •, que Italique, ç^He de J)ieu; qu'on ne peut rien découvrir avec évidence, ^^\^^ 1 9^^ dansja lumière-^ Ô' que l'union des efprits ne peuvent peut paf- ^^^ rendre vifibles. Car, quoique nous [oyons très-unis fer, & avec nous-mêmes ^nous fommes ^Cr nous ferons inintelli' qu'il cft gibles a nous-mêmes, jufqu' a ce que nous nous voyons en difficile j)/f^ j ^ ç^'// nous préfente à nous-mêmes l'idée parfai- t^ â^'c ^^^^^^ intelligible qu'il a de nôtre être renfermée dans le Pon ne i'^"- c^^>^fi y quoiqu'il femble que j'accorde ici, que les içait ce ^nges puiffent manifefler les uns aux autres, & ce que je qu'ils font ^O" ce qu'ilspenfent if avertis que ce n'efi que pente de ^arce que je n'en veux pas difputer, pourvu que l'on m'a- deTa^na- ^^^^^^^^ ^^ 5'^' ^/^ incontejlablefçavoir qu'on ne peut voir ' «urc des ^" chofes matérielles par elles-mêmes érfansidées, .idées. Jexplic|uerai dans le Chapitre fèptiémc le fèntiment que j'ai fur la manière, dont nous connoilTotïS les efprits, & je ferai voir qu'à pre'fent nous ne pou- vons \qs connoltre entie'rement par eux- mêmes, quoi- qu'ils puifïênt peut-être s'unir à nous. Mais je parle principalement ici des chofes mate'rielles qui certai- nement ne peuvent s'unir à notre ame,de la façon qui cft ne'cclïàire afin qu*elle les apperçoive: parce qu e'- tant étendues, & l'ame ne l'étant pas, il n'y a point de proportion entr 'elles. Outre que nos anies ne fortent point du corps pourmeiîircr la grandeur descieux, & par confèquenc elles ne peuvent voir \ts corps de de- 1I\ hors, que par des idées qui les reprélèntent. C'elt de- Divifion quoi tout le monde doit tomber d'accord. àc toutes Nous afiurons donc qu'il eft abfblument ne'celïài- les ma- re, que hs ide'es que nous avons des corps, & de tous nieres fè- les autres objets que nous n'appercevons point par Ion lef- eux-mêmes, viennent de ces mêmes corps, ou de ces quelles objets: ou bien que nôtre ame ait la puilïance de pro- en peut duire ces ide'es: ou que Dieu les ait produites avec elle yoir les en la créant, ou qu'il les produilè toutes les fois qu'on objets de penfè à quelque objer: ou que l'ame ait en elle-même