Mais il me femble que c'eft être bien hardi, que de vouloir foûtenir cette penfée. C'eft fî je ne me trom- pe la vanité naturelle, l'amour de l'indépendance, & le defir de refTembler à celui qui comprend en foi tous les êtres, qui nous broiiille l'efprit, & qui nous porte Die quia à nous imaginer que nous pofïèdons ce que nous n 'a- tu tibi vons point. Ne dites f as que -vous foyex a yous mêmes lumen "^^tre lumière^ dit Saint Auguftin: car il n 'y a que Dieu n:>n es. qui foit à lui-même faiumiére, & qui puillè en fè con- Scnn «. Il derant^ voir tout ce qu'il a produit, & qu'il peut pro- fit-véT^/V duiiQ-^ Domim. 1 left indubitable qu'il n'y avoit que Dieu feula van t que DE LA VERITE'. Livre lîl. 339 que le monde fût: créé, & qu'il n'a pu le produire ans Chap. connoifTance Se (ans idée: que par conféquenc ces Y. idées que Dieu a eues ne font point différentes de lui- même i & qu'ainfl toutes les créatures, mêmes les Us plus matérielles & les plus terreflres.font en Dieu> quoi que d'une manière toute spirituelle & que nous ne pouvons comprendre. Dieu voit donc au dedans de lui-même tous les êtres, en confiderant Ces propres perfe(^ions qui les luireprefentent. Il connoît encore parfaitement leur exiftence,parce que dépendant tous de fà volonté pourcxifter, & ne pouvant ignorer (es propres volontezj il s'enfuit qu'il ne peut ignorer leur exillence: & par confequent Dieu voit en lui-même non feulement l'efTence des chofes, mais au/fi leur exi- ftence.
Mais il n'en efl: pas de même des efprits créez, ils ne peuvent voir dans eux-mêmes ni l'ellence des cho- fes ni leur exiftence. Ils n'en peuvent voir l'eflèncc dans eux-mêmes, puis qu'étant tres-liminez ils ne contiennent pas tous les êtres, comme Dieu que l'on peutappeller l'être univcrfel, ou fimplement celui qui eft} comme il (è nomme lui-même. Puis donc que i'efprit humain peut connoître tous les êtres, & des êtres infinis,& qu'il ne les contient pas,c'eft une preu- ve certaine, qu'ilne voit pas leur ellence dans lui-mê- me. Car l'elprit ne voit pas feulement tantôt une cho- (è & tantôt une autre fuccefTivement, il apperçoit mê- mes aduellement l'infini quoiqu'il ne le comprenne pas, comme nous avons dit dans le Chapitre précè- dent. De forte que n'étant point acluellement infini, ni capable de modifications infinies dans le même- tems, il eft ablblumentimpcffibic qu'il voye dans lui- même ce qui n'y eft pas. Ilnevoit donc pas l'elfencc des chofes en confiderant fes propres perfedions, ou en fè modifiant diverfèment.
Il ne voit pas aufli leur exiftence dans lui-même, parce que les êtres ne dépendent point de fà volonté pour exifter, & que les idées de ces êtres peuvent être prefemes à I'efprit, quoi qu'ils n'exiftent pas. Car P 2. tour 340 DE LA RECHERCHE Chap. tout le monde peut avoir l'idée d'une montagne d'ory. y. fans c]u'il y ait une montagne d'or dans ia nature: Et quoique l'on s'appuyelur les rapports dts fèns pour juger de l'exiftence des objets, néanmoins la raifon ne nous affuie point que nous devions toujours en croire nos lens, puifque nous découvrons clairement qu'ils nous trompent. Quand un homme par exem- ple aie (àng fort échauffé, ou (implement quand il dort, il voit quelquefois devant fès yeux des campa- gnes, des combats, & choies fèmblables, qui toute- fois ne (ont point prefèns, & qui ne furent peut-être jamais. Il efl: donc indubitable que ce n'eft pas en foi- même ni par foi-même, que Teiprit voit i'exiflencc des chofès > mais qu'il dépend en cela de quelqu'autre chofe.
^"V- CHAPITRE VI.
V I.
O^^ nous voyons toutes chofes en Dieu, jy Ous avons examiné dans les Chapitres préce- dens quatre différentes manières, dont l'efprit peut voir \ç.s objets de dehors, lerquelles ne nous pa- loillènt pas vrai' fèmblables. Une relie plus que la cinquième, qui paroît feule conforme à la raiibn, & la plus propre pour feire^connoitre la dépendance que les eiputsont de Dieu dans toutes leurs pcnfées.
Pour la bien comprendre, il faut fè ibuvenir de ce qii^on vient de dire dans le Chapitre précèdent, qu'il elf abfolumentnécellàire que Dieu ait en lui-même les idées de tous les êtres qu'il a créez > pui/qu 'autre- ment il n'auroitpas pu les produire, & qu'ainfi il voit tous ces êtres en conliderant hs perfedions qu'il ren- ferme auxquelles ils ont rapport. Il faut déplus fça- voir que Dieu eft très étroitement uni à nos âmes par là p^SKnce, de forte qu'on peut dire qu'il eft le lieu des efpnts, de même que les efpaces font le lieu des corps. C es deux chofes érans fuppofées, il efl: certain que que DE LA VERITE'. Livre IIL 341 •que refprit peut voir ce qu'il y a dans Dieu qui repre- Ch a p. lente les êtres créez, puifque cela eft tres-fpiritud, y [^ très-intelligible, & tres-préfènt à l'efprit, Ainfi i'ed prit peut voir en Dieu les ouvrages de Dieu, Tuppole queDieu veuille bien lui découvrir ce qu'il y a dans lui qui les repreiente. Or voici les raifons qui fcni- blent prouver qu'il le veut plutôt que de créer un nombre infini d idées dans chaque efprit.
Premièrement, c'eft qu'encore qu'on ne nie pas abfolument, que Dieu ne puilîè faire une infinité de nombres infinis d'êtres reprefèntatifs des objets avec chaque eiprit qu'il crée: cependant on ne doit pas croire qu'il le fafie ainfi. Car non feulement il eii tres-conformc à la raifon, mais encore il parole par l'œconomie de toute la naturejque Dieu ne fait jamais par des voyes très- difHciIes ce quife peut faire par des >oyes tres-fimpics & tres-faciles. Dieu ne fait riea inutilement & laus rai-fon: Ce qui marque la fâgeilè Ôc iâpuilïancen'eftpasdefàirede petites choffs par de grands moyens j cela eft contre la raifon, 8c marque une intelligence bornée. Mais au contraire, ccii de iàire de grandes choies par des moyens tres-iîmples & tres-faciles. C'eft ainli qu'avec l'étendue toute lèu- je il produit tout ce que nous vo}ons d'admirabk: dans la nature, & même ce qui donne la vie, 3c le mouvement aux animaux. Car ceux qui veulent ab- folument des formes fubftantielks, desfacultcz, 6c des âmes dans les animaux, différentes de kui lang & des organes de leurs corps, pour faire toutes leurs fonctions, veulent en même tems que Dieu manque d'intelligence, ou qu'il ne puiiTe pas faire ces choies admirables avec l'étendue toute feule. Ils mefurent la puiflànce de Dieu, fsc fà tbuverainc fagelîe par la petiteile de leur cfprit. Puis donc que Dieu peut faire voir aux efprits toutes chofes, en voulant fimplemenc qu'ils voycnt ce qui eft au milieu d'eux-mêmes, c'cil:- à dire ce qu'il y a dans lui-même qui a rapport à ces chofès èc qui les reprefcnte, il n'y a pas d'apparence qu'il le faliÇ autrement i Se qu'il procluile pour cela P j autant 34^ DE LA RECHERCHE Mais il faut bien remarquer qu'on ne peut pas con- clure que les efpritsvoyent l'eflence de Dieu, de ce qu'ils voyent toutes choies en Dieu de cette manière. Parce que ce qu'ils voyent eft tres-imparfait, & que Dieu eft très parfait. Ils voyent de la matière divifî- ble, figurée, &c. & en Dieu il n'y a rien qui foit divi- sible ou figure: car Dieu eft tout être, parce qu'il eft infini & qu'il comprend tout j mais il n'eft aucun être en particulier. Cependant ce que nous voyons ïî'eft qu'un ou pluficurs êtres en particulier, & nous ne comprenons point cette fimplicite' parfaite de Dieu qui renferme tous les êtres. Outre qu'on peut dire, qu'on ne voit pas tant les ide'es des cnofes, que les chofes mêmes que les idées rcprefentent: car lors qu'on voit un quarrc, pnr exemple, on ne dit pas que l'on voit l'idée de ce quarréj qui eftunieàl'efprit, mais feulement le quarré qui eft au dehors.
La féconde raifbn qui peut faire penfer, que nous Toyons tous les êtres â cauiè que Dieu veut, que ce qui'eft en lui qui les rcpréfènte nous ibit découvert; & non point parce que nous avons autant d'idées créées avec nous que nous pouvons voir de chofes, c'eft que cela met les e(prits créez dans une entière dépendence de Cieu, & la plus grande quipuiffe être.
Car cela étant aiiifi, non feulement nous ne fçaurions lien voir,que Dieu ne veuille bien que nous le voïons> mais nous ne fça*irions risn voir, que Dieu même ne nous le fafîe voir. Non Jumus fufjicîentes cogitare % ► «a aliquid à nohis j tanguant ex nobiS) fedfufficientia noftra Cor. 5.5. ex Deo eft. C'eft Dieu même qui éclaire les Philofbphes dans les connoifTances que les hommes ingrats l{off-:. I. appellent naturelles, quoi qu'elles ne leur viennent î 9. que du Ciel: Deiis enîm illis manifeftavit. C'eft lui qui lac.i.iy eft proprement la lumière de l'elprit, & le Père des Pf* <,h lumières. Pater laminum: c'eft lui qui enfèigne là 10. fcience aux hommes: ^i docet hominem fcientiam, ■^(ini,*. En un i^t c'eft la véritable lumière qui éclaire tous *. ceux DE VA VERITE'. Livre III. 543 ceux qui viennent en ce monde; lux yera qu<£illumi-> Chap. nat omnem homincm vementem in hunc mundum. y J^ Car enfin il eft afTez difficile de comprendre diftin-- <£lementla dépendance que nos efprits ont de Dieu dans toutes leurs adions particulie'res, ruppofé qu'ils ayent tout ce que nous connoilïons diflindement leur étrenéceiîàire pour agir, ou toutes les idi^'es des cho- ies prefèntes à leur efprit. Et ce mot ge'néral & con- fus de concours, par lequel on pre'tend expliquer la dépendance que les cre'atures ont de Dieu, ne réveil- le dans un elprit atcentifaucune idée diftincle j & ce- pendant il elt bon que les hommes fçachenr tres-di- ltinâ:ement, comment ils ne peuvent rien fans Dieu. Mais la plus forte de toutes les raifons, c'eft!a ma- nière dont l'cfprit appcrçoit toutes chofes. Il eil con- ftant, & tout le monde le fçaitpar experience,que lors que nous voulons penfer à quelque chofe en particu- lier, nous jettons d'abord la vue fur tous les êtres, & nous nous appliquons ealuite à la confideration de l'objet auquel nous fouhaitons de penfer. Or il eft in- dubitable que nous ne le voyions déjà, quoi que con- fufémcnt & en gênerai: de forte que pouvant defîrcr de voir tous les êtres, tantôt] un & tantôt l'autre, il eft certain que tous les êtres font prefèns à nôtre efpritj &ihemble que tous les êtres ne puiiîent^tre prefens à nôtre efpric,que parce que Dieu lui eft prefènt,c'eft- à-dirc celui qui renferme toutes chofes dans la fim- plicité de fbn être.
Il fèmble mêmes que l'efprit ne fèroit pas capable dcfereprefènter des idées univcrfelies de genrejd'ef-- pécc, &c. s'il ne voyoir tous les êtres renfermez en un- Car toute créature étant un être particulier, on ne peut pas dire qu'on voyc quelque chofè de créé lors qu'on voit par exemple, un triangle en général. En- fin je ne croi pas qu'on puilTc bien rendre raifon de la manière dont l'efprit connoît plufieurs véritez ab- ftraites & générales, queparlapréfèncedeceluiqui peut éclairer l'cfprit en une infinité de façons difre- rentes.
P A Enfin Y h 344 DE LA RECHERCHE Chap. Enfin la preuve de l'exiftence de Dieu la plas belFe, la plus relevée, la plus (blide, & la première, ou celle qui/uppofe le moins de chofes •> c'eft l'idée que nous avons del mfini, quoi qu'il ne le comprenne pas y & qu'il a une idée tres-dilUnde de Dieu, qu'il ne peut avoir que par l'union qu'il a avec lui; puirqu'oa ne peur pas concevoir, que l'idée d'un être infiniment parfait,qui eft celle que nous avons de Dieu^fbit quel- que choie de créé.
Mais non feulement l'efprit a l'idée de l'infini, il l'a mêmes avant celle du fini. Car nous concevons l'être infini 5 de cela fèuî que nous concevons l'être, fans penfèrs'iieit fini ou infini. Mais afin que nous concevions un être fini, il faut nécefTairemenr retran- cher quelque choie de cette notion générale de rétre, laquelle par conféquent doit précéder. Ainfil'eiprit n'apperçoit aucune choCè que dans l'infini: & tant s 'en faut que cette idée foit formée de l'afTemblage confus de toutes les idées des êtres particuliers, comme le penfènt ks Philosophes -, qu'au contraire toutes ces idées particulières ne font que des participations de l'idée générale de l'infini: de même que Dieu ne rient pas (on êcre des créatures, mais toutes les créa- tures ne fubfiflent que par lui.
La dernière preuve, qui fera peut-être une démon- ftration pour ceux qui font accoutumez aux raifbnne- mens abltraits, eft celle-ci. Il eft impolfible que Dieu ait d'autre fin principale de fès adions que lui-même; c'eft une notion commune à tout homme capable de quelque réflexion; & l'Ecriture fâinte ne nous permet pas de douter, que Dieu n'ait fait toutes chofes pour luv H eft donc néceiîàire que non feulement nôtre amoiir naturel, je veux dire le mouvement qu'il pro- duit dans nôtre efprit, tende vers lui,- mais encore que la connoilTance & que la lumière qu'il lui donne nous fafie connoitre quelque chofè qui foit en lui: car tout ce qui vient de Dieu ne peut être que pour Dieu. Si Dieu faifoitun efprit &c lui donnoit pour idéQ, ou pour IJ^jct immédiat de fà coiuioiil'ance ie ibleif.
DE LA VERITE'. Livre IIL 34s pieu fèioit ce me (èmble cet efpric, Se l'idée de cet ef- Ch a p. prit pour le Soleil & non pas pour lui. Y L Dieu ne peut donc faire un efprit pour connoîcre fès ouvrages, fi ce n'efl; que ceteiprit voie en quelque façon Dieu en voyant Ces ouvrages. De forte que l'on peut dire, que 11 nous ne voyons Dieu en quelque ma- niere, nous ne verrions aucune cholè; de rnéme que (î nous n'aimons Dieu, je veux dire fi Dieu n'imori- L.i.eh.j, moit fans celTe en nous l'amour du bien en général, nous n'aimerions aucune choIè. Car ctt amour e'tant nôtre volonté, nous ne pouvons rien aimer, ni rien Vouloir fans lai; puifque nous ne pouvons aimer àç.5 biens particuliers, qu'en déterminant vers ces biens le mouvement d'amour, que Dieu nous donne vers lui. Ainii comme nous n'aimons aucune choie que par l'amour nécelTaire que nous avons, pour Dieu, nous ne voyons aucune chofè que par la connoiiîance natu- relle que nous avons de Dieu: & toutes \q.s idées par- ticulières que nous avons des créatures, ne font que des limitations de l'idée du Créateur, comme tous Its mouvemens de la volonté pour les créatures ne font que des déterminations du mouvement pour le Créateur.
Je ne eroi pas qu'il y ait de Théologiens qui ne tombent d'accord que les impies aiment Dieu de cet amour naturel dont je parle: Et iàint Auguftin èc quelques autres Pères a/îurent comme une cholè in- dubitable, que les impies voyent dans Dieu lesréglcs des mœurs, oC les verit^z éternelles. De forte que l'opinion que j'explique ne doit faire peine à perfon- ne. Voici comm.e parie fain'Muguftin: çylh ilU in- L. 14. de commuta,bili luce veritatis ■, etiam impius y dum ah ea Trin.c^-^. ayertitur, quoda-mmodo tangitur. Hinc eft qiiod etiam impi cogitant £ternitatenhO' milita reÛè rcprekendmt reaeque laudant in hominum morihus. Çu^ihus ea tan^ dem regulisjuuicant > nifi m quibus yident, quernadmo - dum quifque yiyere deheat, etiam (i necipfi eodem modo yiyant? XJhi autem eas yident? Neque enim infua natu- ra,. Nam cum procul.dnbio mente iftayidaintur ^eûrum- 54^ DE LA RECHERCHE Chap. que mentes conflet effe mutabiles i bas vero régulas m- V I^ mutabileSyVideat (^uifquis in eis O" hoc Vider e potuerit..., uhînam ergo funt ijlce reguU fcripta, niji in lihro lucis illiusj qu£yeritas diciturtundelex omnisjufla defcribi' tur inqua "videt quid operandumfit, etiam qui ope-» ratur injujiitiam, C^ ipfe efl qui ah illa luce avertitur. a qua tamen tangitur^ Il y a dans (ainr Auguftin une infinité de pafifages fèmHables à celui-ci, par lefquels il prouve que nous voyons Dieu dés cette vie, par la connoifTance que nous avons des véritez éternelles. La vérité eft in- créée, immuable, immenfe, éternelle au dellus de toutes choies. Elle eft vraie par elle même. Elle ne tient fâ perfedion d'aucune cnofe Elle rend les créa» tures plus parfaites, & tous les elprits cherchent na- turellement à la connoître. Il n'y a rien qui puiiïe avoir toutes ces per ferions que Dieu. Donc la vérité eft Dieu. Nous voyons de ces véritez immuables & éternelles. Donc nous voyons Dieu. Ce font là les raifbns de faint Auguftin, les nôtres en font un peu différentes; & nous ne voulons point nous lèrvir in- juftement de l'autorité d'un fi grand homme pour appuyer nôtre (èntiment.
Nous penfons donc que les véritez, mêmes celles qui font éternelles, comme que deux fois deux font quatre, ne font pas feulement des êtres abfolus, tant s'en faut que nous croyons qu'elles foient en Dieu. Car il eft vifible que cette vérité ne confifte que dans un rapport d'égalité, qui eft entre deux fois deux &: quatre. Ainfi nous ne difons pas que nous voyons Dieu, en voyant les véritez, comme le dit lâint Augu- ftin, mais en voyant les idées de ces véritez: car les idées font réelles, mais l'égalité entre les idées, quieft la vérité, n'eftrienderéeL Quand par exemple, on dit que du drap que l'on mefiire a trois aunes, le drap & les aunes font réelles. Mais l'égalité entre trois au- nes & le drap n'eft point un être réel: ce n'eft qu'un rapport, qui le trouve entre les trois aunes &le drap, lorlq'.km dit que deux fois font quatre >lcs idées des aom- DE LA VERITE'. Livre IIL 547 nombres font réelles MTiais l'égalité, qui efl: entr'eux CHAPi n'eft qu'un rapport. Ainfî félon nôtre lèntiment nous VU voyons Dieu > lorfque nous voyons des ver itez éter- nelles, non que ces véritez ibient Dieu^mais parce que les idées dont ces véritez dépendent font en Dieu: peut-être mêmes que Ciint Auguftin l'a entendu ainfi. Nous croyons aufn, que Ton connoît en Dieu ks cho- ies changeantes & corruptibles, quoique fàint Augu- ftin ne parle que des chofes immuables & incorrupti- bles j parce qu'il n'eft pas nécefTaire pour cela, de mettre quelque imperfedion en Dieu j puifqu'il fuf- fit, comme nous avons déjà dit, que Dieu nous falTc voir ce qu'il y a dans lui qui a rapport à ces chofes.
Mais quoique je difè que nous voions en Dieu les chofès matérielles & fenfibles, il faut bien prendre garde que je ne dis pas, que nous en ayions en Dieu les fèntimens, mais feulement que c'eft de Dieu qui agit en nous j car Dieu connoît bien les choies fenfi- bles, mais il ne les fènt pas. Lorfque nous apperce- vons quelque cholè de fènfible, il fe trouve dans nôtre perception, fèntiment & idée pure. Lefendmentelt une modification de nôtre ame, & c'eft Dieu qui la caufèen nous: & il lapeutcaufèr, quoi- qu'il ne l'ait pas, parce qu'il voit dans l'idée qu'il a de nôtre amej qu'elle en eft capable. Pour l'idée qui fë trouve jointe avec le fèntiment, elle eft en Dieu, nous la voyons, parce qu'il lui plaît de nous la découvrir: & Dieu joint la fènfation à l'idée, lors que les objets font préfens, afin que nous le croyions ainfi, & que nous entrions dans les fèntimens & dans les pallions que nous de- vons avoir par rapport à eux.
Nous croyons enfin que tous les elpritsvoyent les Joix éternelles aufii bien que les autres chofès en Dieu, mais avec quelque différence, llsconnoiflentl'ordra & les véritez éternelles, & mêmes les êtres que Dieu a- faits félon ces véritez ou félon l'ordre, par fumon que ces efprits ont nécefiairement avec le Verbe, pîf la fa- gefle de Dieu qui les éclaire, comme on vient de l'ex' pliquer. Mais, c'eft par l'impieiTion quilsieçoivenc.
P 6 ians.
34S DE LA RECHERCHE Chat», fans ceiTe de la volonté gc Dieu, lequel les porte ver? Y I. lui, & tâche pour aiaii dire, de rendre leur volonté entie'rement (emblable à la fienne, qu'ils connoiiïènc que Tordre eft une loi, je veux dire qu'ils connoilTent les loix e'ternelles: comme, qu'il faut aimer le bien, & fuir le mal: qu'il faut aimer la jullice plus que tou- tes les richelTes: qu'il vaut mieux obeït à Dieu que de commander aux hommes, & une infinité d'autres îoix naturelles. Car la connoifTance de toute^ ces loix n'eftpas différente de la connoiiTànce de cette impref- iîon 5 qu'ils {entent toujours en eux-mêmes, quoi qu'ils ne la tijivent pas toujours par le choix libre de leur volonté j & qu'ils fçavent être commune à tous [esefprits, quoi qu'elle ne foitpas également forte dans tous les efprits.
C'eO: par cette dépendance, par ce rapport, par cet- te union de nôtre efprit au Verbe de Dieu, & de nôtre volonté à fbn amour, que nous iommes faits à rima- ge ôc à larelîemblance de Dieu; Et quoique cette ima- gfî (bit beaucoup enàcee par le péché, cependant il cfï nécûlîàire qu'elle fublifre autant que nous. Mais, il nous portons l'image du Verbe humilié fur la terre, & û nous fuivons les mouvcmens dn fàint Efprit, cet- te image primitive de notre première création, cette union de nôtre eiprit au Verbe du Père, & à l'amour du Perc ôc du Fils {êra rétablie & rendue inefEiçabîe. Nous ferons femblables à Dieu, fi nous fbmmes ièm- bkbles à PHomme-Dieu. Enfin Dieu fera tout en nous, &c nous tout en Dieu, d'une manière bien plus parfaite, que cdlc par laquelle il efl néceilâirci afin que nous fubfîflions, que nous ibyons en lui &c qu'il foit en nous. J^hirz. les Voilà quelques raifbns qui peuventfaire croire,que rdaircif- les eiprits apperçoivent toutes chofès par la préfènce jtnïcns, intime de celui, qui comprend tout dans la fimplicité de fon être. Chacun en jugera félon la conviâ;ion in- réri-eure qu'il en recevra, après y avoir férieufericnc penlé^.lais on croit qu'il n'y a aucune vrai-feinblan^ w d^^toi^cs les autres nianicres d'expliquer ces cliûles,, cliûles,, DE LA VERITE'. Livre IIL ^9 cliolès, & que cette dernière paroitrâ plus que Chaî» "vrai-fêmbiabie» Ainfî nos âmes dépendent de V I, Dieu en toutes^ façons. Car de même que c'eft lui qui leur fait {èntir la douleur, le plaifir, & toutes les autres fenfations, par l'union naturelle qu'il a mifc entr'elles & nôtre corps, qui n'eft autre que Ion décret Se fa Yolonte' générale: Ainfi c'eft lui qui par l'union naturelle qu'il a mifè auiîî entre la volonté de l'homme,. & larepréfentation des idées que renferme riramenfîté de l'être Divin » leur fait connoitre tout ce qu'elles connoilTent, & cette union naturelle n'eft auffi que là volonté générale» Dcfor- tequ'il n'y a que lui qui nous puifTe éclairer, en nous repréfèntant toutes choies y de même qu'il n'y a que lui qui nous puiiîè rendre heuîeux, en nous faifant goûter toutes fortes de plaifirs.
Demeurons donc dans ce fèntiment » que Dieu efi le monde intelligible, ou le lieu des elprits, de même que le monde matériel eftlelieu des corps-. Que c'en; de fà puiflance qu'ils reçoivent toutes leurs modifications: que c'eft dans là lagelTe qu'ils trou- vent toutes leurs idées:& que c'eft par Ion araouî qu'ils font agitez de tous leurs mouvemens regkz; êc parce que là puilTancc & fon amour ne- font que lui. croyons avec faint Paul, qu'il n'cft pas loin de cha- cun de nouS} & que c'eft en lui que nous avons la ^^ ^^ vie, le mouvement, & l'être. Non longe eji ah uno' poft. c. qtwotie nodriiïïi:, in ipfo çnim yjyimus -,?noy.emur. C^ 17. 2 1.- jurnus..
CHÀ- Chap. VIL 35© DE LA RECHERCHE CHAPITRE VIL I, Quatre différentes manières de yoir les chofes^ II. Comment on connaît Dieu. III. Comment on connoh iescorfs. lY. Comment on connott Ton ame. V. Com- ment on connoît les âmes des autres hommes CT* les purs efpits.
A Find'abbreger&d'eclaircirle (èntiment que je viens d'établir touchant la manière, dont l'efl prit apperçoit tous les difFérens objets de fa connoif* fince, il eh ne'ceflaire que je diftingue en lui quatre manières deconnoltre.
La première eft de connoître les ehofes par elles* mêmes: La féconde de les connoître par leurs idées, c*eft-à- dire, comme je l'entens ici, par quelque chofe qui [oit diiFe'rent d'elles.
La troifîéme de les connoître par confiience, ou par fèntiment intérieur.
La quatrième de les connoître par conjedure.
- On connoît les chofès par elles - mêmes & fans UîL^\^f idées, lors qu'e'tant très intelligibles elles peuventpe'-.
manières nf^trerTeiprit ou fe découvrir a lui. On connoît les de Voir chofès par leurs idées, lorf qu'elles ne font point intelles cho' jigibjes p^j. elles-mêmes, ibit parce qu'elles font cori^{* poreiles, fbit parce qu'elles ne peuvent pénétrer l'éC» pi i: ou fe découvrir à lui. On connoît par conlcience toutes les chofès qui ne font point diflinguées de loi.
Enfip on connoît par conjedure les chofès qui font différentes de foi, & de celles que l'on connoît en elles-mêmes & par des idées, lors qu'on penlè que i ^' certaines chofès font femblables à quelques autres que.
Cam- Ion connoît.
menîcn II n'y a que Dieu que l'on connoifTe par lui-même: connoît car encore qu'il y aie d'autres êtres fpirituels que lui. Dieu, & qui f^ptiDient être intelligibles par leur nature, il n'y DE LA VERITE'. Livre III.;5t n'yapréfentementquelui feul, qui pénétre l'efprit Chai, & {e découvre à lui. Il n'y a que Dieu que nous vo- YII. yïons d'une vûë immédiate & direâe. Peut-être mê- mes qu'il n *y a que lui, qui puilTe éclairer l'efprit par fi propre fuDftance. Enfin dans cette vie ce n'eft que Humam parl'union que nous avons avec lui, que nous fbm« *^entihus mes capables de connoître ce que nous connoilTons, "^^/'i in- ainfi que nous avons expliqué dans le Chapitre préce- terpofita dent: car c'eft nôtre jfeul maître, qui préfidc à nôtre natura efprit, (èloniàint Auguftin, (ans l'entremifè d'aucune frafidetl créature. Aug.i de On ne peut concevoir que quelque chofè de créé ^p"^* "^^1^* puifîereprelènterlinfiui j que l'être {ans reftridtion, 2^°^®* *• l'être immenfè, l'être univerfèl puilTe être apperçù par une idée, c'eft-à-dire par un être particulier, par un être différent de l'être univerfèl & infini» Mais pour les êtres particuliers, il n'efl pas difficile de con- cevoir qu'ils puiflcnt être reprefèntez par l'être infini qui les renferme, & qui les renferme d'une manière tres-fpirituelle, & par conféquent tres-inrelligible» Ainûileftnécefïàirede dire, que l'on connoît Die« par lui-même, quoi que la connoilïance que l'on en a en cette vie foit tres-im parfaite; & que Ion connoîc Its chofès corporelles par leurs idées, c'eft-a-dire en Dieu, puifqu'il n'y a que Dieu, qui renferme le mon- de intelligible, où fè trouvent les idées de toutes cho- ies.
Mais encore que l'on puiiTe voir toutes chofès en Dieu, il ne s'enfuit pas qu'on les y voye toutes: On ne voit en Dieu que les chofès dont on a des idées > & il y a des chofès que l'on voit fans idées.
Toutes les chofès qui font en ce monde, dont nous ///^ ayions quelque connoiflance, font des corps ou des Com- eîprits 5 proprietez de corps, proprietez d'efprrts. rnenton On ne peut douter que l'on ne vaye les corps avec connoît leurs proprietez par leurs idées 5 parce que n'étant pas /^j. çQ^ps^ intclligibies par eux-mêmes, nous ne les pouvons voir que dans l'être, qui les renferme d'une manière intelligible, Ainfi c'eiienDieu, & par leurs idées.
VU.
JK Com- ment on connoît. [m ame.
éciaircif- 551 DE LA RECHERCHE que nous voyons les corps avec leurs propiietez; & CcH: pour cela que la connoifïànce que nous en avons eft tres-parfàite: je veux direjque l'ide'e que nous avons del'e'tenduë fliÂît pour nous faire eonnoitre toutes Iqs proprietez, dont l'e'tenduë eft capable • & que nous lie pouvons defîrer d'avoir une ide'e plus diftinde & plus fe'conde de l'étendue, des figures & des mouve- mens, que celle que Dieu nous en donne.
Comme les idées des choies qui font en Dieu, ren- ferment toutes leurs proprietez > qui en voit les idées, en peut avoir fuccelTivement toutes les proprietez: car lors qu'on voit les chofès comme elles font en Dieu, on les voit toujours d'une manière tres-parfaite: & elle leroit infiniment parfaite, fi Terprit qui les y voit etoit infini. Ce qui manque à la connoifTance que iious avons de l'étendue, des figures, Se des mouve- mens, n'eft point un défaut del'idée qui la reprefeiî*. te, mais de nôtr eefprit qui la confidére.