SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Il n'en eft pas de même de Tame, nous ne la corv noifïbns point par fbn idée mous ne!a voyons point en Dieu: nous ne la connoiiîons que par conjcience; 8c c'êft pour cela que la connoifTance que nous en avons eft imparfaite. Nous ne fçavons de nôtre amc, quece ç^uenousTencoaslepalTeren nous. Si nous n'avions . jamais fènti de douleur, de chaleur, de lumière, &ç. . nous ne pourrions (çavoir fi nôtre ame en feroit capa- ble, parce que nous ne la connoifïbns point par fôn idée. Mais ii nous voyions en Dieu l'idée qui répond à nôtre ame, nous connolrrions en même-tems, ou nous pourrions connoitre routes les proprietez dont élit eft capable: comme nous connoiiîons toutes les proprietez, dont l'étendue eft capable 5. parce que iicus connoifTons l'étendue par fbn idée.

Il eft vrai que nous connoiiîons afîezpar nôtre con - {çience, ou par le fèntiment intérieur que nous avons de nous-mêmes, que nôtre ame eft quelque chofè de grand: Mais il fe peut faire que ce que nous en con- noiiîons ne fôitpreique rien de ce qu'elle eft en elle- même.^i on. ne coanoifibit de la matière que vingt ou ou ; DE LA VERITE'. Livre ÏÏL 355 ou trente figures dont elle auroit été modifiée, ccrcai- CtïAf, nement on n'en connoîtroit prefque rien, en compa- yn, railbn de ce que l'on en connoît par l'idée qui la repre- fente. Il ne luffit donc pas pour connoitre parfaite- ment l'amc, de fçavoir ce que nous en fçavons par le - lèul fentiment intérieur 5 puifque la conlcience que nous avons de nous-mêmes ne nous montre peut-être que la moindre partie de nôtre être.

On peut conclure de ce que nous venons de direj qu'encore que nous connoilnons plus diftindemcnc l'exiftence de nôtre ame que l'exiftence de nôtre corps, 3c de ceux qui nous environnent ^ cependant nous n avons pas une connoiiTance fi parfaite de h nature de i'ame que de la nature des corps:& cela peut fèrvir à accorder les difFcrens fèntimens de ceux qui diiènt qu'il n'y a rien qu'on connoiiîe mieux que i'ame, & de ceux quialiurentqu'il n'y arien qu'ils connoiilént moins.

Celapeutauifi fèrvir à prouver que les idées, qui nous rcpréfèntent quelque choIê hors de nous, ne font point des modifications de nôtre ame. Car fi I'ame voyoit toutes choies en confîdérant lès propres modifications, elle devroitconnoître plus clairement fon efîence ou fà nature que celle des corps, & toutes les fenfàtions ou modifications dont elle ell capable> que les figures ou modifications dont les corps font capables. Cependant elle ne connoit point qu'elle ibit capable d'une telle fenfàtion par la veuë qu'elle a d'el- le-même, mais feulement par expérience: au lieu qu'elle connoit que l'étendue eft capable d'un nom- bre infini de figures par l'idée qu'elle a de l'étendue» Il y a même certaines fènlations, comme les couleurs & lesfbns, que la plupart des hommes ne peuvent re- connoitre, fi elles Ibnt des modifications de I'ame j & il n'y a point de figures que tous les hommes ne re- connoilïênt par l'idée qu'ils ont de retendue, être des modifications des corps.

Ce que je viens de dire fait anflî voir la raifbn pour îaquelk on ne peut pas donner de définition? qui fâfih COXî' 3S4 DE LA RECHERCHE Cha p. connoitre les modifications de l'ame: car puifqu'on VIU lie connoit ni l'ame, ni lès modifications par des ide'es, mais feulement par des (èntimens, & que tels fèntimens de plaifir, par exemple, de douleur, de chaleur, &c. ne font point attachez aux mots; il eft clairquefi quelqu'un n'avoir jamais vu de couleury ni fènti de chaleur, on ne pourroit lui faire connoi- tre ces fènfàtions par toutes les définitions qu'on lui en donneroit. Or les hommes n'ayant leurs fènti- mens qu'à caufè du corps, & leur corps n'étant pas difpofé en tous de la même manière, il arrive fou- vent que les mots font équivoques 5 que ceux dont on fè fèrt pour exprimer les modifications de fon ame Signifient tout le contraire de ce qu'on pre'tend; & que fouvent on fait penfer à ramertume par exemple, lors qu'on croit faire penfer à la douceur.

Encore que nous n'ayons pas une entière connoif- fance de nôtre ame, celle que nous en avons par con- fèienee (iiffit pour en de'montrer l'immortalité', la fpi- ritualite', la liberté & quelques autres attributs, qu'il cft nécelîàire que nous fçachions: & c'eû pour cela que Dieu ne nous la fait point connoitre par fon idée, comme ilnous fait connoitre les corps. La connoif- fàncequenousavons de nôtre ame par confcience eft imparfaite, il eft vrai, mais elle n'eft point faulîè: la connoiflàuce au contraire, que nous avons des corps par fcntiment ou par confcience, fi on peut appeller confcience le féntiment de ce qui fè pafle daas nôtre corps, n'eft pas feulement imparfaite, mais elle eft fàufle« Il nous falloir donc une idée des corps pour corriger les fèntimens que nous en avons: Mais nous n'avons point befoin de l'idée de nôtre ame, puifque îa confcience que nous en avons ne nous engage point dans l'erreur j & que pour ne nous point tromper dans fà connoiiTance, il fùlfit de ne la point con- fondre avec le corps, ce:que nous pouvons faire par laraifon. Enfin fi nous euihons eu une iàée claire de Tame comme celle que nous avons du corps, cette idée nous l'eût trop fait confidérer comme féparée de DE LA VERITE'. Livre III. 35^ lui:ainfî elle eût diminué l'union de nôtre ame avec Chap, nôtre corps j en nous empêchant de la regarder com- VU, me répandue dans tous nos membres, ce que je n'ex- plique pas davantage.

De tous les objets de nôtre connoifîànce, il ne nous ^p refte plus que les âmes des autres hommes, & que les - pures intelligences; & il eft manifcfte que nous ne les connoi/ïbns que par conjedure. Nous ne les connoif- ^" °I^ fbns prcfèntement ni en elles mêmes, ni pai- leurs ^f "^''' ide'es » & comme elles font difFe'rentes de nous, il n'eft ^'^ pas pofnble que nous l^s connoilfions par conlcience. f ^ ^^^ Nous conjecturons que les âmes des autres hommes '^'^^^^^' font de même elpece que la nôtre. Ce que nous fèn- tons en nous-mêmes, nous prétendons qu'ils le fén» tent; & même lorfqae ces fentimens n'ont point de rapport au corps, nous fommes alTurez que nous ne nous trompons point: parce que nous voyons en Dieu certaines idées & certaines loix immuables, fé- lon lerquellcsnouslçavons avec certitude, que t)içvL agit également dans tous les eftrits.

Jefçaiquedeux fois deux font quatre, qu'il vaat mieux être jufte que d'être riche, & je ne me trompe point de croire que les autres connoilTent ces veritez aufli bien que moi. J'aime le bien & le plaifir, jehai le mal & la douleur, je yeux être heureux, & je ne me trom.pe point de croire, que les hommes, les Anges> les démoBS même ont ces inclinations. Je fçai me- " mes que Dieu ne fera jamais d'eiprits qui ne défirent d'être heureux, ou qui puifTent defirer d'être mal- heureux: mais je le fçai avec évidence & certitude,par- ce que c'eft Dieu qui me l'apprend: car quel autre que Dieu pourroit me faire connoitre les defleins& les volontezdeDieu? Mais lorfque le corps a quelque part à ce qui (è pafïe en moi, je me trompe prefquc toujours, fi je juge des autres par moi-même. Je fens de la chaleur,- je vois une telle grandeur, une telle cou* leur j je goûte une telle ou telle laveur à l'approche de certains corps: je me trompe, fi je juge des autres par moi-même. Je lîiisfùjet à certaines pallions, j'ay de l'ami- 35^. Î)E LA RECHERCHE Chap, ramiciëoudei'aYerlionpour telles ou telles chofèsj yil, & je juge que ks autres me relTemblent; ma conje- fture eil louvent f^ulTe, Ainfi la connoilTance que nous avons des autres hommes eft fort fu jette à Ter- reur, fi nous n'en jugeons que par les fentimens quie «ous avons de nous-mêmes.

S'il y a quelques êtres diffërens de Dieu, de nous- mêmes, des corps & des purs efprits, cela nous eft in- connu. Nous avons de la peine a nous pcrlûader qu'il y en ait: & après avoir examiné les raifons de certains i'hilofophes qui prétendent le contraire, nous les avons trouvées faulles. ce qui nous à confirmé dans le icntiment que nous avions, qu'étant tous hommes de même nature, nous avions tous les mêmes idées; par- ce que nous avons tous bejfoin de connoitre les mêmes choies.

^m CHAPITRE VIII.

1, La ^refence intime de l'idée "vague de l'être en général ejl la cauje de toutes les abjîraâicns déréglées de Vejy ^rit y O' de la plupart des chimères de la Philofofhk ordinaire, qui empêchent beaucoup de Philojbphes de reconnoître la joliditédes "vrais principes de Fhyfiq^ue^ 11. £xempletouchant l'ejfencede lamatiére, CEtte prélènce claire, intime, néeeflaire de Dieu; je veux dire de l'être fans reftridlion particuliè- re, de l'être infini, de l'être en général à refpiit de l'homme, agit fur lui plus fortement que la préfénce de tous les objets finis» 11 eft impofTible qu'il fè dé- falTe entièrement de cette idée générale de l'être, par- ce qu'il ne peut fubfifter hors de Dieu. Peut-être pourroit-on'dire qu'il s'en peut éloigner, à caufè qu'il peut penfèr à ces êtres particuliers: mais on fe trom- peroit. Car quand i'eipritconfidére quelque être en particulier, ce n'eft pas tant qu'il s'éloigne de Dieu, cjue c'eft plutôt qu'il s'approche, s'U eft permis de ' par- DE LA VERITE'. Livre m. 357 parler ainfi, de quelques-unes de Tes perfections en Chap" s'éloignant de toutes les autres. Toutefois il s'en e'ioi- VIII» gne de telle manière, qu'il ne les perd point entière- ment de vùë, Se qu'il eftprefque toujours en état de les aller chercher & de s'en approcher. Elles font tou- jours présentes à l'efp rit, mais l'elprit ne les appert çoit que dans une confunon inexplicable à caufe de h petiteiTe, & de la grandeur de l'idée de l'être. On peut bien être quelque tems làns penier à foi-même: mais on ne fçauroit ce me fêmble {ubfifter un moment fans penfor a l'être; & dans le tems même qu'on croit ne penfer à rien, on eft nècefTairement plein de l' idée vague & générale de l'être. Mais parce que les chofès qui nous font fort ordinaires, & qui ne nous touchent point, ne réveillent point refprit avec quelque force, & ne l'obligent point à faire quelque réflexion fur eilesî cette idée de l'être fi grande, ii va(l:e,fi réelle, & fipofitivc qu'elle Ibit, nous ed iî familière, & nous îouche fi peujque nous croyons quafi ne la point voirj que nous n'y faifons point de réflexion j que nous ju- geons enfuiteqn'elle a peu de réalité; & qu'elle n'ed toîm ée que de l'àfîbmbîage confus de toutes les idées particulières: quoi qu'au contraire ce foit dans elle feule & par elle feule, que nous appercevons tous les êtres en partiailier.

Quoique cette idée, que nous recevons par l'union , immédiate que nous avons avec le Verbe de Dieu, ne nous trompe jamais par elle-même 3 comme celles que nous en recevons à caufe de l'union que nous avons avec nôtre corps, léfqueiles nous reprèlèntent les chofos autrement qu'elles font; Cependant je ne crains point de dire que nous faifons un fi mauvais uiâgc dts meilleures chofes, que la préfence ineffaça- ble de cette idée eft une des principales caufès de tou- tes les abfiraclions déréglées de l'efprit; & par confé- quent de toute cette Philofophieabih-aite & chiméri- que, qui explique tous les effets naturels par des ter- mes généraux d'a£le, de puifTance, de caufe, d'effet, d€ fornics fublianti^lles, de facultez, de qualitez occuifeî.

358 DE LA RECHERCHE ChA-P. cultes, de fympathie, d'antipathie, &c. Car il eft VIII. confiant que tous ces termes, & plufîeurs autres ne re'veillent point d'autres idées dans l'efprit, que âcs idées vagues & générales: c'eft-à dire de ces idées qui fe prélentent à refprit d'elles-mêmes, {ans peine Se fans application de nôtre part.

Qu'on lifè avec tou'e l'attention poffible toutes les définitions, & toutes les explications que l'on donne aux formes fubftantielles: que l'on cherche avec foin en quoi confilte l'elTence de toutes ces entitez, que les Pliilofophes imaginent comme il leur plaît, & en lî grand nombre, qu'ils font obligez d'en faire plufîeurs divisons & fubdivifions j & je m'alTure qu'on ne re- veillera jamais dans fon efprit d'autre idée de toutes ces choies, que celle de l'être & de la caufe en gé- néral.

Car voici ce qui arrive ordinairement aux Philofo- phes. Ils voyent quelque effet nouveau: ils imaginent auffi-tôt une entité nouvelle pour le produire. Le feu échauffe: il y a donc dans le feu quelque entité qui produit cet effet, laquelle eft diiférente de la matière dont le feu eft comjpofé. Et parce que le feu eft capa- ble de plufieurs effets différens -, comme de féparer les corps, de les réduire en cendre & en verre, de les fécher, les durcir, les amolir, les dilater, les purifier, les éclairer, &c -, ils donnent libéralement au feu au» tant de facultez ou de qualitez réelles, qu'il eft capa- ble de produire d'effets différens.

Mais fi l'on fait réflexion à toutes les définitions qu'ils donnent de ces facultez, on reconnoîtra que ce ne font que des définitions de Logique, & qu'elles ne réveillent point d'autres idées que celle de l'être, & de la caufèen général que l'efprit rapporte à l'effet qui fè produit j de forte qu'on n'en eft pas plus fçavant, quand on les a fort étudiées. Car tout ce qu'on retire de cette forte d'étude, c'eft qu'on s'imagine f çavoir mieux que les autres, ce que toutes fois on fçait beau- coup rçifns: non feulement parce qu'on admet plu- fieurs entitez qui ne furent jamais j mais encore, parce qu'étant DE LA VERITE'. Livre IIL 559 qu'étant préoccupé, on Ce rend incapable de cbnce- Chap. voir, comment il le peut faire que de la matière tou YHI» te feule comme celle du feu» étant mûë contre des corps différemment dilpolèz > y produilè tous les différents effets que nous voyons, que le feu pro- duit.

Ileft manifefte à tous ceux qui ont un peu lu, que prefquetous les Livres de icience, & principalement ceux qui traitent de la Phylique, de la Médecine, de la Chymie, & de toutes les chofes particulières de la nature, font tout pleins de raifonnemens fondez fur les qualitez élémentaires, & fiir ks qualitez fécondes > comme les attraâricesy les rêtentricest les concoêiricesy les expultricesySc autres fèmblablesj fur d'autres qu'ils appellent occultes; fur les vertus (pécifîques, & fur plufîeurs encitez que les hommes compofènt de Vidée générale de l'être, & de celle de la caufe de l'effet qu'ils voyent» Ce qui fèmble ne pouvoir arriver qu'à cauie de la facilité qu'ils ont à confidérer l'idée de l'être en général, qui eft toujours préfènte à leur el^ prit par la préfènce intime de celui qui renferme tous les êtres.

Si les Philofophcs ordinaires fè contentoient de donner leur Phyliquefîmplement comme une Logi^ que, qui fourniroit des termes propres pour parler des choies de la nature,- & s'ils laiflbient en repos ceux qui attachent à ces termes des idées diftmd:es & parti- culières afin de iè foire entendre, on ne trouveroit rien à reprendre dans leur conduite. Mais ils préten- dent eux-mêmes expliquer la nature par leurs idées générales & abftraices, comme fi la nature étoit ab- itraite i & ils veulent ab(olument que la Phyfique de 'leur Maître Aridone loit une véritable Phyfique qui explique le fond des chofes, & non pas fîmplement une Logique; quoiqu'ell e ne contienne rien de fup- portable que quelques définitions fi vagues, & quel- ques termes li généraux, qu'ils peuvent fèrvir dans toutes fortes de i/hilofophie. Ils font enfin fî fort en- têtez de toutes ces encUez imaginaires, & de ces idées vagues ^€0 DE LA RECHERCHE Chap. vagues & indéterminées c|ui leur naiflent naturelle- Ylir. nienr dans Tefprit, qu'ils font incapables de s'arrêter afiez long-tems à conddérer les idées réelles des cho- ies, pour en reconnoîtrela(blidité& l'évidence: Et c'ell ce qui eft la caufe de l'extrême ignorance, où ils Ibnt Qcs vrais principes de Phyfîque» Il en faut don- ner quelque preuve. ^■?. Les Philofbphes tombent afïèz d'accord, qu'on DeVef- doit regarder comme l'elTence d'une chofe, ce que fence de l'on reconnoit de premier dans cette chofe, ce qui en la ma- eft infèparable, & d'où dépendent toutes les pro pric- tiére. tez qui lui conviennent. De (orte que pour découvrir Si on re- g^ quoi conliftel'efience de la matiéie,il faut regarder àéfinf-^^ toutes les proprietezqui lui conviennent, ou qui font tion du renfermées dans l'idée qu'on en a: comme la dureté, mot la mollelîe, la fluidité, le mouvement, le repos > la fi- fjjencc, gure, la divifîbilité, l'impénétrabilité, & i' 'étendue, tout le de confidérer d'abord lequel de tous (es attributs en ^krV^^ eft infèparable. Ainfi la fluidité, la dureté, la mollef- * j" le, le mouvement, & le repos, fe pouvant lépai'er de moiitie: ^^ i^atiere, puilqu il y a plul^eurs corps qui lonc lans û on ne dureté, ou!ans fluidité, ou fans morefle, qui ne font la reçoit point en mouvement, ou enfin qui ne font point en pas, ce repos y il s'enfuit clairement que tous ces attributs ne n'cû plus iy^ Q^^^^ -^^ eirentiels, qu'une ni • S n quîftion ^*^^^ ^^ ^^^ ^^"^ encore quatre, que nous concevons de nom, infèparabk'S de la matière, fçavoir la figure, la divi- ne fça- flbilité, l'impénétrabilité, & l'étendue. De/brteque voir en pour voir quel eft l'attribut qu'on doit prendre pour *^''^°r/i l'eflence, il ne faut plus fonger à les féparer j mais feu- refïence ^^^^^'^^^ examiner, lequel eitle premier, & qui n en deli ma- fuppofè point d'autre. On reconnoit facilement, que tiére, ou la figure, la divifîbilité, & l'impénétrabilité, fuppo- piûtôî feTétenduë, & que l'étendue ne fuppofè rien -, mais cela ne que dés qu'elle eft donnée, la divifîbilité, l'impéne- Fr!!!-!^^' trabilité,& la figure font données. Ainfiondoitcon- queftio"* ciure que l'étendue eit 1 elience de la matière, luppo-' féqu'elk n'ait que les attributs dont nous venons de parlejf V'Ou d'autres {êmblables j & je ne croi pas qu'il y DE LA VERITE'. Livre ïll. ^6^ y ait perfoiine au monde qui en puifTe douter, apre's y cha p, avoir reneufeiTient penfe'. Ylil.

Mais la difficulté cft de fçavoir, fi la matie're n'a point encore quelques autres attributs difFe'rens de l'e'tenduë Si. de ceux qui en dépendent; de forte que re'tenduë même ne lui Toit point eflentielle, & qu'elle fuppofe quelque chofe qui en Toit le fujet & le prin- cipe.

Plufieurs perfonnes après avoir confîderé très- at- tentivement l'idée, qu'ils avoient de la matière par tous les attributs qui en ibnr connus 5 après avoir aulU médité les effets de la nature, autant que la force & la capacité de l'efprit le peuvent permettre, (è ibnt fortement perfuadez que l'étendue ne fuppofe aucune chofe dans la matière 5 {bit parce qu'ils n'ont pas en d'idée diftincle & particulière de cette prerenduë choie qui précède retendue 5 foit encore parce qu'ils n'ont vu aucun effet qui la prouve.

Cardemêmequepourleperfuader, qu'unemon- tre n'a point quelque entité différente de la matière dont elle eft compolèe, il fuffit de fçavoir, comment la différente difpofition des roiiespeut produire tous les mouvemens d'une montre; & de n'avoir outre cela aucune idée dillinde de ce qui pourroit être • caufè de cgs mouvemens, quoi qu'on en ait plu- fieurs de Logique. Ainfi parce que ces perfonnes n'ont point d'idée diRinde decequi pourroit être dans la matie're, li l'étendue en ètoit ôtée; qu'ils ne voyent aucun attribut qui le falfe connoître; que l'étendue étant donnée, tous les attributs, que l'on conçoit appartenir à la m.atière, (ont don- nez 5 & que la matière n'eft canle d'aucun effet, qu'on ne puille concevoir que de l'étendue diveriement configurée, & diveriement agitée ne puifïeproduirej ils le Ion: perfuadez de là que l'étendue ètoic l'eifence delà matière.

Mais demêmequelïïs hommes n'ont point de dè- monftrat ion certaine qu'il n'y a point quelque intelli- gence, ou quelque entité nouv:;lIemenc crè.'e dans les Q^ roues 3^4 I^E LA RECHERCHE ChaP. roues J^'une montre: ainfl perfonne ne peut Êns une VIII' -révélation particulière aflurer comme une de'monftrjw- tion de Geomctrie.cju'il n'y a que de l'étendue diver- ièment configurée dans une pierre. Car il.^e peut abfolument foire, que l'étendue {bit joint e â^vec quel- qu 'autre chofè que nous ne concevons pas, parce que nous n'en avons point d'idée: quoi qu'il ièmblc fort déraifbnnabledelecroire&deraffùrer jpuifqu'il eft contre la raifon d'afsûrer ce qu'on ne fçait pomt & ce •qu'on ne conçoit point.

Toutefois quand on fuppofèroit, qu'il y auroit quelqu'autre chofèquc l'étendue dans la matière, ce- la n'empécheroit pas, fi ony prend bien garde, que l'étendue n'en fût l'elîence, félon la définition que quel'on vient de donner de ce mot. Car enfin il cfl abfblument nécefiairc que tout ce qu'il y a au monde, ibit ou bien un être, ou bien la manière d'un être: imefprit attentif ne le peut nier. Or l'étendue n'eft pas la manière d'un être: donc c'eft un être. Mais parce que la matière n'eft pas un compofé de plu- fieurs êtres, comme l'homme, qui cft compofé de corps & d'efprit 3 puifque la matière n'eft qu'un fêul ^tte, il eft manifeftc que la matière n'eft rien autre chofè que l'étendue.

Pour prouver maintenant que l'étendue n'eft pas la manière d'un être, mais que c'eft véritablement un ctre -j il faut remarquer qu'on ne peut concevoir la manière d'un être, qu'on ne conçoive en mêmctcms l'être dont il eft la manière, on ne peut concevoir de rondeur, par exemple, qu'on ne conçoive de l'étcn^ due; parce que la manière d'un être n'étant que l'ê • tre même d'une telle façon, la rondeur par exemple de la cire n'étant que la cire même d'une telle façon, j1 eft vifible qu'on ne peut concevoir la manière fans l'être. Si doncrètenduë étoir la manière d'un être, on ne pourroit concevoir l'étendue fans cet: être, dont l'étendue feroit la manière. Cependant onla conço:t fort £icilemenL toute feule. Donc elle iVd'cfomzh ^m?:iGrcd*auciUiêcre; Et par confèquenc elle eft elle- '^ mêms DE LA VERITE'. Livre IIL 5^5 Bicmeunêtre. Ainfi elle fait reiTence de la matière, Chap. puifque la matière n'eft qu'un être, & non pas un VIII.. compoTé de plufîeurs êtres, comme nous venons de dire.

Mais plufieursPhilofophes font fi fortaaoûtumez aux idées ge'nerales & aux entitez de Logique, que leur eiprit en eft plus occupé que celles qui iont parti- culières, diftindes & dePhy(ique. Cela paroit alFez decequclesraifonnemens qu'Us font fur les diofès naturelles, ne font appuyez que fur des notions de Logique, d'ade & de puifTance, & d'un nombre infi- ni d'entitez imaginaires, qu'ils ne difcernent point de celles qui font réelles. Ces perfonnes donc trouvant une merveilleulè facilité de voir en leur manière ce qu'il leurplaît de voir, s'imaginent qu'ils ont meil- leure vcuë que les autres, & qu'ils voyent diftinde- ment que l'étendue fuppolè quelque chofo, & qu'elle n'eft qu'une propriété de la matière de laquelle mê- mes elle peut être dépoiiillée.

Toutefois, fi on leur Hemande qu'ils expliquent eettechofo, qu'ils prétendent apperce voir dans lama- tiére par delà l'étendue 5 ils le font en plufieurs fa- çons, qui font toutes voir qu'ils n'en ont point d'au- tre idée que celle de l'être, ou de la fubftance en géné- ral. Cela parolt clairement lorfqu'on prend garde, que cette idée ne renferme point d'attributs particu- liers qui conviennent à la matière. Car fi on ôte l'é- tendue de la matière, on ôte tous les attributs & tou- tes les proprietez que l'on conçoit diftinâ:ement lui appartenir, quand mêmes on y lailferoit cette chofo qu'ils s'imaginent en être l'efience: H eft viûble qu'on n'en pourroitpas faire un ciel, une terre, ni rien de ce que nous voyons. Et tout au contraire, G. on ôtecequ'ils imaginent être l'efience de la matière, pourvu qu'on laifîe l'étendue, on laifie tous les attri- buts & toutes les proprietez, que l'on conçoit diftin- âement renfermez dans l'idée de la matière: car il eft certain qu'on peut former avec l'étendue toute feule un ciel, udc terre & tout le monde que nous voyons.

5^6 DE LA RECHERCHE 5^6 DE LA RECHERCHE Ch Ap. Se encore une infinité' d'autres. A infi. ce quelque cho- YIII. fe qu'ils fuppolènt au delà de l'étendue, n'ayant point- d'attributs que l'on conçoive diftinftement lui appar- tenir, & qui (oient clairement renfermez dans l'idée qu'on en a, n'eft rien de réel, fi l'on en croit la raiibn j & même ne peut de rien fervir pour expliquer les ef- fets naturels. Et ce qu'on dit que c'elt \z fujet&clQ principe de l'étendue, Te dit gratis, & fans que l'on conçoive dillindlement ce qu'on dit; c'eft-à-dire fàiis qu'on en aye d'autre idée qu'une générale & de Logique, comme de fujet & de principe. De forte que l'on pourroit encore imaginer un nouveau fujet & un nouveau principe de ce fujet de l 'étendue, & ainfi à l'infini; parce que l'efprit Te repréfente des idées gé néralcs de fujet & de principe comme il lui plait.

H eft vrai qu'il y a grande apparence,que les hom- mes n'auroient pas obfcurci fî fort l'idée qu'ils ont de la matière, s'ils n'avoient eu quelques railons pour celvijocqueplufieursfbùtiennenc des fèntimens con- traires à ceux-ci par des principes de Théologie. Sans doute l'étendue n'efl point l'elTence de la matière, fî cela efi: contraire à la foi, on y fbufcrit.L'on eil grâces à Pieu tres-perfuadé de la foiblefié & de la limitation de rcfprir humain.On fçait qu'il a trop peu d'étendue pour meliu'er une puifTance infinie, que Dieu peut in^ finiment plus que nous ne pouvons concevoir, qu'il ne nous donne des idées que pour connoitre les cho- ies qui arrivent par l'ordre delà nature, & qu'il nous cache le ref te. On eft donc toujours prêt à foiimettrc l'efprit à la fçi; mais il faut d'autres preuve^ que cel- les qu'on apporte ordinairement pour ruiner les rai- fons'quei'on vient de dire parce que les manières dont on explique les myfl:erês de lafoineloncp^s defoi> & qu'on les croit même fans comprendre qu'on ert puiiiè jamais expliquer nettem.ent la manière.

On croit par exemple, le Myftere de la Trinité quoi que i'efpri: humain ne le puiiîè concevoir, & on ne laifTe pas de croire que des choies qui ne différent poiiK ^:Ei* 'elles j quoique cecte propofîtion fcrable le détrui- DE LA VERITE'. Livre m; 3^7 détruire. Car on cftperfuadé qu'il ne faut faire ulagc Chap. de fbn efprit, que fur des fu jets proportionnez à là ca- VIII. pacité, & qu'on ne doit pas regarder fixement nos myfte'res, de peur d'en être ébloui, félon cetavertii- fèmcnt du fàint Efprit i Qj^î Jcrmator ejl majejlatis op^ frimetur àglorîa.

Si toutefois on croyoit qu'il fut à propos pour la fà- tisfadion de quelques eiprics, d'expliquer commeat le fèntiment qu'on a de la matière, s'accorde avec cequelafoinousenfèignede la Tranfl'ubflantiation, - - on le feroit peut-être d'une manière aiîéz nette & af- fez didinâe, & qui certainement ne choqueroit en lien les décidons de l'EgUiè; mais on croit iè pouvoir difpenfer de donner cette explication, principalement dans cet ouvrage.

Car il faut remarquer que les Saints Pères ont pref^ que toujours parlé de ce myRére, comme d'un my- ftére incomprehenfible: qu'ils n'ont point phiîofo- phé pour l'eîcpliquer 5 & qu'ils fe font contentez pour l'ordinaire de comparaifons peu exadcs > plus propres pour faire connoitre le dogme, que pour ea donner une explication qui contentât l'efprit: qu'ain- fi la tradition eft pour ceux qui ne philolophent point fur ce m.yftére, & qui fbùmcttent leur e{pritàlafoi ^ns s'embarraiïèr inutilement dans ces queilions tres^diiîiciles.

On auroir donctort de demander aux Philofophes, qu'ils donnaient des explications claires & faciles de la manière dont le corps de jesus-Christ eft dans l'Euchariftic j carceièroit leur demander qu'ils dif- iënt des nouveautcz en Théologie. Et fi les Philofb- phes répondoient imprudemment à cette demande, il fèmble qu'ils ne pourroient éviter la condamna- tion, ou de leur Philofbphie > ou de leur Théologie. Car fî leurs explications étoient obfcures, on me « priferoit les principes de leur Philolophie; & li leur réponle étoit claire ou facile, on appréhender roit avec quelque rjiifbn la nouveauté de ieurThéa-- logic.

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