SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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3ég DE LA RECHERCHE Chap, Puis donc cjue la ilouveauté en matière de Théolo- VllI. gi^ porte le caractère de l'erreur, & qu'on a droit de me'prilèr des opinions pour cela (èul qu'elles font nouvelles, & fans fondement dans la tradition: on ne doit pas entreprendre de donner des explicationsfaci- Jes & intelligibles des chofes, que les Pères & les Con- ciles n'ont point entièrement expliquées; & il fiifïit de tenir le dogme de la Tranfubftantiation, fans en vou- loir expliquer la manière. Car autrement ce fcroit jetter des lemences nouvelles de difputes, & de que- relles, dont il n'y a déjà que trop, & hs ennemis de la vérité ne manqueroient pas de s 'en fervir malicieu- Jfement pour opprimer leurs adverfàires.

Les difputes en matière d'explications de Théolo' giefemblent être des plus inutiles & des plus dange- reùfès: & elles font d'autant plus à craindre, que les perfonnes mêmes de pieté s'imaginent fbuvent qu'ils ont droit de rompre la charité, avec ceux qui n'entrent yoint dans leurs ièntimens. On n'en a que trop d'ex- périences, & la caufè n'en eft pas fort cachée. Ainfiè c'clt toujours le meilleur & le plus fur de ne point fè prefler de parler des cbofès dont on n'a point d'évi- 4dencc, & que les autres ne font pas difpofcz à concc * "Voir.

Il ne feut pas auiTi que des explications obfcures & incertaines des myfteres delà foi, lefquelleson n'efl point obligé de croire, nous ferrent de régie & de principe pour raifonner en Philolbphie, ou il n'y a cjue l'évidence qui nous doive periùader. Il ne faut pas changer les idées claires & diftindes d'étendue, de figure, & de mouvement local, pour ces idées gé* nérales & confufès de principe, ou de fujet d'éten- due, deforr-ne, dequidditez, de qualitez réelles, & de tous ces mouvemens de génération, de corruption, d'altération, & d'autres fèmblables qui différent du mouvement local. Les idées re'elles produiront une fcience réelle: mais les idées générales de Logique ne prod'^font jamais qu'une fçience vague, fùperficiellc 6cflerile. Il faut donc confîdérer avec afTez d'atten- tion DE LA VERITE'. Livre m. ^69 tion CCS idées diftiiides & particulières des chofes, Chap. pour reconnoltre les proprietez qu'elles renfermenti VIII. & étudier ainfi la nature, au lieu de Te perdre dans des chimères qui n'exilient que dans la raifbu de quelques Philofbphes.

CHAPITRE IX. Chap; ÏX.; L Dernière eau fe générale de nos erreurs. II. Q^e les idées des chofes ne font pas toujours préjentes a i'efprit dés qu'on le Jouhaite. III. ^e tout ejf rit fini ejl fujet à l'erreur Ô^ pourquoi. IV. Ç^u'on ne doit pas Juger qu'il n'y a que des corps ou des efprits, ni que Dieu foi*, efprit, comme nous concevons les efprits.

tt NOus avons parlé jufques ici ê^c^ erreurs, dont /. on peut alîigner quelque caufe occafionnelle Dernière dans la natiure de l'entendement pur, ou de l'efprit caufe gé- confîderé comme agilTant par Iui-mêmei& dans la na- nérale de turc des idées, c'cft- à- dire dans la manière dont l'ef- yios er- pritapperçoitlesobjets de dehors. Il ne refte main- reuxs, tenant qu'à expliquer une caufè, que l'on peut appel- 1er univerrel]e& générale de toutes nos erreurs; parce qu'on ne conçoit point d'erreur qui n'en dépende ea quelque manière. Cette caufe eit, que le néant n'a- yant point d'idée qui le repréfente, l'efprit cft porté à croire que les chofes dont il n'a point d'idée n'exiftent pas.

Il cft confiant que k fource générale de nos er- reurs, comme nous avons déjà dit plufieurs fois^ c'cft que nos jugemens ont plus d'étendue que nos perceptions. Car lors que nous considérons quelque objet, nous ne l'envifageons ordinairement que par un côté, & nous ne nous contentons pas de juger da- côté que nous avons confideré, mais nous jugeons de l'objet tout entier. Ainfî il arrive fbuvent que nous, nous trompons, parce que bien quelachofefoitvraye du côte que nous l'avons examinée, elle fè trouve or- 0^4 dinai- 570 DE LA RECHERCHE Ch A P. dinairement fauiTe de i'aurre, & es que nous croyons? I X» vrai n'eft feulement cjue vrai fercbkble. Or il eft vi- sible que nous ne jugerions pas abfolumenc des choies comme nous f^xifons, (i nous ne penfions pas en avoir coiiîîdere' tous les cotez ■> ou fi nous ne les uippouons pas fèmbJablesàcelai que nous avons exammé. Aind îa cau(e ge'iic'raie de nos erreurs, c'eft que n'ayant point d'idée des autres cotez de nôtre objet, ou de leur différence d avec celui qui eftpréfent à nôtre ef- prit j nous croyons que ces autres cotez ne font pointj ou tout au moins nous fuppofons qu'ils n'ont point de dilFe'rence particulic're.

Cette manie're d'agir nous paroît afTez raifonnable. Car le néant ne formant point d'ide'e dans l'efpritjon a gueiqucfu jet de croire que les choies qui ne forment point d'ide'e dans l'efprit, dans le tems qu'on les exa- mine, rellèmblent au néant. Et ce qui nous confirme dans ce fèntimcnt, c'eft que nous (ommes perfiiadez par une efpece d'inftinâ: > que hs idées des chofes font / dues à nôtre nature j Se qu'elles font foûmifès de tel- le manie're à l'efprit, qu'elles doivent le reprefèntcr à lui de's qu'il le foùhaite. J J Cependant fi nous foifions quelque re'flexion à l'e'- Le idées ^^^prcfent de nôtre nature, nous n'aurions pas tant descho' *^^P^"c^^"^ ^ croire que nous avons toutes les ide'es fes ne ^^s chofes dés que nous le voulons. L'homme pour font tas *^^"^ ^^^^ ^'^^ ^^^ chair & que fàng depuis le pèche'. prélej tes La moindre imprelfion defesfens, & de fes palTions a, lefh t ^^^P^ la plus forte attention de fon efprit; & le cours dés u'on ^^^ ^^^ii^s & du fàng remporte avec foi & le poufïe 2 p- continuellement vers les objets fenfibles. C'eft foatAÏte ^^^ ^ ^'^ ^^^" *^^^^ ^^ roidit contre le torrent qui î'en- trainci & c'eft rarement qu'il s'avifè d'y reiifter:. car il y a trop de douceur à le fuivre, & trop de fatigue à s'y oppoièr. L'efprit donc fè rebutte «3c s'abbat auffi- tôt qu'il a fait quelque effort pour fc prendre & pour s'arrêter à quelque vc'rite': il eft abfolument fiiux dans l'ctatoii nous fommes, que les idées des chofès foient prefèn^ à nôtre efprit toutes les fois que nous les YOU" DE LA VERITE'. Livre HL, 571 Voulons conîïciérer. Aiiifî nous ne devons point ju- Cha?. ger que les chofes ne font point, de cela feui que nous I X. n'en avons aucunes idée?.

Mais quand nous fùppolèrions l'homme maître ///^ âbfbîu de fon efprit & ck iès ide'es, il feroir encore fu- Xout ef- jcc à l'erreur par fa nature. Car refprit de l'homme eft w/ /^^/ limité, & tout efprit limite' eft par fa nature fu jet à eftfujctX l'erreur, Laraifon en eft, que les moindres chofes l'erreur, ont entr'elles une infinité de rapports, & qu'il faut un e(prit infini pour les comprendre. Ainfi un efprit li- mité ne pouvant embralîer ni comprendre tous ces rapports quelque effort qu'il fafle, il elt porté à croire • que ceux qu'il n'apperçoit pas n'exiftent point, pruici- palement lorfqu'il ne fait pas d'attention à la foiblef- (e & à la limitation de (on efprit, ce qui lui eft fort or- dinaire» Ainfi la limitation de l'efprit toute feu- le emporte avec foi la capacité de tomber dans l'er- reur.

Toutefois fi les hommes, dans l'état même où iFs fbntdefbiblefîe&de corruption, fàifbient toujours bon ufàgc de leur liberté, ils ne fè tromperoient ja- mais. Et c'eft pour cela que tout homme qui tombe dans l'erreur eft blâmé avec juîHce, & mérite même d'être puni: car il fufïlt pour ne fè point tromper de ne juger que de ce qu'on voit, & de ne faire jamais des jugemcns entiers, que des chofes que l'on eft aHuré d'avoir examinées dans toutes leurs parties, ce que les hommes peuvent faire. Mais ils aiment mieux s'afTu- jettir à l'erreur que de s'afTujcttir à la règle de vérité: ilsveulentdécider fans peine & fans examen. Ainfi il ne faut pas s'étonner, s'ils tombent dans un nombre infini d'erreurs, & s'ils font fouvent (ks jugemens af^ fez incertains.

Les hommes par exemple n*ont point d'autres -^^ idées defubftance, que celles de l'efprit & ducorpsi On ne c'eft-à dire d'une lubftancc qui penfè & d'une fub^ doit pas ftance étendue. Et de là ils prétendent avoir droit de pg^^' conclure, que tout ce qui exifte eft corps ou elprir. Ce 5''^''^ '^ jy n'efi pas que je prétende- afiurer qu'il y air quelque (^'it rien Q^ S fub- 571 DE LA RECHERCHE Chap. fubftancequinefbitnicorpsnierprit: car on ne doit IX. P^s alTurcr que des choies exiftcnt, lors qu'on n'en a. de créé point de connoifTance j puifqu'il fcmble que Dieu qui que des "^ "<^5 cache point (es ouvrages, nous en auroit dori- corpsou n^ quelque ide'e. Cependant, je croi qu'on ne doit deseC- ^^^" déterminer touchant le nombre des genres d'c- prits-, ni ^^^^ ^"^ Dieu a créez, par les idées que l'on en aj puif- que Dieu 9"'^^ ^ V^^^ abfolument faire que Dieu ait des raifons foitefhrit ^^ "°^^ ^^^ cacher que nous ne fçachions pas, quand comme ^^ "^ feroit qu'à caufe que ces êtres n'ayant aucun rap- nous con- P^^^ ^ "^^^ ' ^^ "<^"s feroit aflez inutile de les connoî- cevons ^^^ ' ^^ "^ême qu'il ne nous a pas donné des yeux al^ les ef- ^^^ ^°"^ P°"^ conter les dents d'un ciron, parce qu'il PY-ifj, cft affez inutile pour la confèrvation de nôtre corps> que nous ayons la vûë fi perçante.

Mais quoi que l'on ne penfe pas devoir juger avec précipitation, que tous les êtres foient écrits ou corps j on croit cependant qu'il cft tout à fait contre laraifon, que des Philofophes pour expliquer les ef- fets naturels fc fervent d'autres idées, que celles qui dépendent delapenfée & de l'étendue, puifqu'en ef- ièt ce font les feules que nous ayons qui foient diftin- ûes ou particulières.

Il n 'y a rien de d dérailbnnable, que de s'imaginer uneinfînitéd erres fur de fîmples idées de Logique; de leur attribuer une infinité de proprietez,- & de ■vouloir ainfî expliquer des chofes qu'on n'entend point, par des choies que non feulement on ne con- fit pas, mais qu'il n'eit pas même polCble de conce- "Voir. C 'efi: faire de même que des aveugles qui vou- lant parler cntr'eux des couleurs & en fbûtcnir des . Thelès, fe fèrviroient pour cela des définitions que les ' Philofbphes leur donnent defquelles ils tireroient jiuûeurs conclurions. Car comme ces aveugles ne pourroient faire que des raifbnnemens pîaifans & ri- dicules fur les couleurs, parce qu'ils n'en auroienc fas des idées diftinâ:esv& qu'ils en voudroient rai- jnner fur iesidées générales & de Logique: ainfi les. P^^J|bphcs ne peuvent pas feire des raifonncmens.

Ï51E LA VERITE'. Livre III. 375 folides lur les eiïèt s de la nature, Ior(qu'iIs ne fè fer- CrtAT, vent pour cela que des idées ge'nérales & de Logique, I X. d'a6le> de puifîànce, d'être, de caufe, de principe, de forme, de qualité, & d'autres (cmblables. Il efl: ab- fblument neceflaire qu'ils ne s'appuyent que fur les idées diftindles ou particulières delà penfee& de l'e'- teaduë, & de celles qu'elles renferment, comme la figure, le mouvement, &c. Car on ne doit point attendre de connoitre la nature que par la confîdera- tion des idées diftin6tes qu'on en a j & il vaut mieux ne point méditer des chimères.

On ne doit pas toutesfbis alTurer qu'il n'y ait que des efprits & des corps, des êtres qui penlènt & à^s êtres étendus, parce qu'on s'y peut tromper. Car quoi qu'ils fuiïîfent pour expliquer la nature, & par conféquent que l'on puilïè conclure làns crainte de fè tromper, que les cnofes naturelles dont nous avons quelque connoilîanee j dépendent de l'étendue & de la penfee,- cependant il fè peutabfblument faire qu'il y en ait quelques autres dont nous n'ayons aucune idée, & dont nous ne voyons aucuns effets. Les hommes font donc un jugement précipité,quand ils jugent comme un prirKipe indubitable, que toute lubftance cft corps ou efprit. Mais ils en tirent encore une conclufion précipitée, lorfqu'ils concluent par la ièule lumière de la raifbn que Dieu eft un efprit. Il efl: vrai que puifque nous fbmmes créez à ion image & à ià relîèmblance,& que l'Ecriture Sainte nous apprend en plufîeurs endroits que Dieu eft un efprit nous le devons croire, ÔcTappelIer ainfi: mais la rai (on toute Ièule ne nous le peut apprendre. Elle nous dit feule- ment que Dieu eft un être infiniment parEit, & qu'il doit être plutôt efprit que corps, puifque nôtre ame- cft plus parfaite que nôtre corps: mais elle ne nous alTure pas, qu'il n'y ait point encore des êtres plus parfaits que nos efprits 3 & plus au defTus de nos efprits, que nos efprits ne font aa deiTus de nos corps.

Oifuppoféqu'ilyeût de ces êtres, corams il p3> 374 ^ DE LA RECHERCHE roît même indubitable par la raifon que Dieu en a pu créer, il eft clair qu'ils reflembleroient plus à Dieu que nous» Aiiifi la même raifon nous apprend que Dieu auroit plutôt leurs perfedions que les nôtres, qui ne feroient que des imperfeâ:ions à leur e'gard. Il ne faut donc pas s'imaginer avec pre'cipitation, que le mot d'efprit dont nous nous (èrvons pour exprimer ce qu'eft Dieu & ce que nous Ibmmes, foit un terme univoque, & qui (ignifie les mêmes choies ou des chofesfort {emblables. Dieu eft plus au defius des cfprits créez, que ces efprits ne font au defRis des corps j & on ne doit pas tant appeller Dieu un e(pric pour montrer pofîtivement ce qu'il eft, que pour (î- gnifier qu'il n'efl: pas matériel. C'eft un être infini- ment parfait, on n'en peut pas douter. Mais comme il ne faut pas s'imagmer avec les Anthropomorphi- tes, qu'il doive avoir la figure humaine, à caulè qu'el- le paroît la plus parfaite, quand mêmes nouslefup- polèrions corporel, il ne faut pas au/Ti penfer que i'ef- prit de Dieu ait des penle'cs humaines:& que Ton es- prit foit (èmblable au nôtre, à cau(è que nous ne con ^ noifibns rien de plus parfait que nôtre efprit. Il fauc plutôt croire que comme il renferme dans lui-même les perfedions de lamatie're (ans être matériel, puii^ qu'il eft certain que la matière a rapport à quelque pcrfetlion qui eft en Dieu; il comprend auffi les per- fedions des cfprits créez (ans être efprit de la maniè- re que nous concevons les efprits: que fon nom véri- table eft, Celuy qui est; c'eft-à- dire l'être (ans re- flxidion^tout êtiCj l'être infini & univerfcl.

DE LA VERITF. Livre m. 575 CHAPITRE X» CHAP' X.

Exemples de quelques erreurs dePhyftque, dans lefqueU les on tombe, farce qu*onfuppofe que des chofes qm différent dans leur nature; leurs qualité^ 5 leur éten- due 5 leur durée, €7^ leur proportion ffontfemblables, en toutes ces chofes.

NOiis avons vu dans le Chapitre précèdent que les hommes font un jugement pre'cipite',quand ils jugent que tous les êtres ne font que de deux rortes> efpiits ou corps. Nous montrerons dans ceux qui fui* vent, qu'ils ne font pas feulement des jugeméns pré- cipitez ^ mais qu'ils en font de très-faux, & qui font Jes principes d'un nombre infini d'erreurs, lorfqu'ik jugent que les êtres ne font pas difFe<rens dans leurs rapports ni dans leurs manières, àcaufè qu'ils n'ont point d'idée de cts différences.

Il efl confiant que l'efprit de l'homme ne cherche que les rapports des chofes; premièrement ceux que les objets qu'ilconfîdére peuvent avoir avec lui,& en- fuite ceux qu'ils ont les uns avec les autres. Car l'ef- prit de l'homme ne cherche que fon bien, & la vérité» Pour trouver fbn bien, il confidere avec foin par la rai- fon, & par le goût ou le fentiment,fî les objets ont un rapport de convenance avec lui.Pour trouver la vérité, il confidere fi les objets ont rapport d'égalité, ou de reffemblanceles uns avec les autres, ou qu'elle eft pré -^ cifèment la grandeur qui eft égale à leur inégalité.Car de m.éme que le bien n'eft le bien deTefprit, que parce qu'il lui eft convenable: ainli la vérité n'eft vérité, que par le rapport dVgalité, ou de reffemblance qui fc trouve entre deux ou plufleurs chofes: fbit entre deux ouplufîeurs objets, comme entre une aune, &dela toile; car il eft vrai que cette toile a une aune, parce qu'il y a égahté enrie l'aune & la toile: foit entre deux ou i-luiieurs idécs^comme entre les deux idées detrois & 37^ DE LA RECHERCHE.

Chap» ^ fJfois & celle de ûx; car il eft vrai que trois & trois X, font ûx, à caufè qu'il y a e'galité entre les deux idées de trois & trois & celle de hx: (bit enfin entre les ide'es & les chofès, quand les ide'es reprelèntent ce que les choies font j car lorlque je dis qu'il y a un Soleil, ma propolîtioiî eft vraye -y parce que les ide'es que j'ai «'exiftence & de Soleil, reprelèntent que leSoleil exi- f te véritablement* Toute raâ:ion& toute l'attention de l'efprit aux objets n'eft donc quepour tâcher d'en découvrir les rapports, puifqu'on ne s'applique aux chofès que pour en reconnoître la vérité ou la bon- té'.

Mais, comme nous avons déjà dit dans le Chapitre précèdent, l'attention fatigue beaucoup l'efprit. Il iè îafle bien-tôt de refifter àTimpreflion des fèns qui le détourne de fon objet, & qui l'emporte vers d'autres, que l'amour qu'il a pour fon corps lui rend agréables. Il eft extrêmement borné, & ainfi les difFerencesqui font entre les fojets qu'il examine, étant infinies ou prefque infinies, il n'eft pas capable de les diftinguer,- L'elprit fuppofe donc des refiemblances imaginaires, où il ne remarque pas de différences pofitives & rceL lesî les idées de reflemblancelui étant plus préfentes, plus familières, & plus fimples que les autres. Car il eft vifible que lareflcmblance ne renferme qu'un rap- port, & qu'il ncfcut qu'unefèule idée pour juger que mille chofes font fèmblables: au lieu que pour juger, fans crainte de fè tromper, que mille objets font dif- £erens entr'eux, il eft abfolumentneceflaire d'avoir préfentes à l'efprit miileidées différentes.

Les hommes s'imaginent donc que les chofès de différente nature font de même nature, & que toutes les choies de même efjsécc ne difFérent prefque point les unes des autres. Ils jugent que les chofès inégales, font égalesi que celles qui font inconftantes font con- fiantes; & que celles qui font fms ordre & fans pro- portion, font tres-ordonnées,& trcs-proportionnées.. En un mot ils croyent fouvent que des chofès diffé» Kûtes en nature j en cpalitc, en étendue? en durée & DE LA VERITE'. LivRs m. 377 en proportion, font (cmblables en toutes ces choies. Cha?.^ Mais cela mérite d'être explique plus au long par X, quelques exemples jparce que c'eft la cauiè d'un nona- bie infini d'erreurs».

L'efprit & le corps, la fubftance qui penfe, & celle qui eft étendue, font deux genres d'être tout- à- fait difFe'rens, & entie'rement oppolèz: ce qui convient à l'un ne peut convenir à l'autre. Cependant la plupart des hommes faifantpeu d'attention à l'ide'e qu'ils ont de la penfe'e, & étant continuellement touchez par les corps, ont regardé l'ame & le corps comme une feule & même cholè: ils ont imaginé de la reflemblance en- tre deux chofès û différentes. Ils ont voulu que l'ame fut materiellejc'eft- à-dire étendue dans tout le corps> & figurée comme le corps. Ils ont attribué à l'efprit ce qui ne peut convenir qu'au corps. • De plus les hommes fen tant du plai fî r, de la dou- leur, des odeurs, des faveurs, &c,• & leur corps leur étantplus préfènt que leur ame même: c'eft-à-dire s'imaginantfacilemcntleur corps, & ne pouvant ima- giner leur ame: ils lui ont attribué les facuitez de fcn- tir, d'imaginer., & quelquefois mêmes celle de conce- voir, qui ne peuvent appartenir qu'à l'ame. Mais les exemples fuivans feront plus (enfibks.

Il eft certain que tous les corps naturels, ceux-là même quel'on appelle de mêmeelpéce, difFerent les uns des autres; que de l'or n'eftpas tout-à-faitfèm- blable à de l'or,& qu'une goûte d'eau eft différente d'une autre goûte d'eau. 11 en eft de tous les corps de même cfpece comme des vifàges. Tous les vifages ©nt deux yeux, un nez, une bouche, ce (ont tous des- vifàges, & des vifàges d'hommes j & cependant oa peut dire qu'il n'y en eut jamais deux tout à-feit Semblables, De même un morceau d'or a des parties fort lèmb labiés à un autre morceau d'or, & une gouv te d'eau a alliirément beaucoup de rcllèmblance avec une autre goûte d'eau: néanmoins on peut affurer que l'on n'en peut pas donner deux goûtes, fuffent elles priiès de la même uvicie, qui fe rciicmbient entière- ment; 57» DE LA RECHEPveHE Cha?. meut. Toutefois les Philofophes Tuppoient fans re'- X. flexion des reilèmblances efîentielles entre les corps de même efpece, ou des relTemblances qui confiftent dans l'iydivifible; car ks elTences des choies confîftent dans un indivifible {èlon leur faufle opinion.

La raiibii pour laquelle ils tombent dans une erreur fi groflîere, c'eft qu'ils ne veulent pas confide'reravec quelque foin les choies, fiir lefquelies cependant ils compofent de gros volumes. Car de même qu'on ne met pas une parfaite refiemblance entre les vifages, parce que l'on a foin de les regarder de près, d>t que l'habitude qu'on a prifèdeles diftinguer fait que l'on en remarque les plus petites différences: ain fi, fi les Philofophes confideroient la nature avec quelque atr tcntion, ils reconnoîtroient affez de caufès de diverfi- . tez dans les chofès même qui nous caufènt les mêmes fènfàtions, & que nous appelions pour cela de même efpece; & ils n'y fuppoferoient pas fi facilement q:qs reilèmblances effentielles. Des aveugles auroienc tort, s'ils fuppofbient une refiemblance efîèntielle en- tre les vifages qui confiflât dans ['indivifible à caufc qu'ils n'en apperçoivent pas fènfiblement les diffé- rences: les Philofophes ne doivent donc pas fiippofcr de telles refiemblances dans les corps de même efpe- ce, à caufè qu'ils n'y remarquent point de dilFe'ren- ccs, par les fènfàtions qu'ils en ont.

L'inclination que nous avonsàfùppofêr de la ref- fèmblancc dans les chofès, nous porte encore à croire qu'il y a un nombre de'termine' de différences & de iormes j & que ces formes ne font point capables de plus & de moins» Nous penfbns que tous les corps différent les uns des autres comme par degrez: que ces degrez même gardent certaines proportions en- tr'eux: En un mot nous jugeons des chofès matériel- les comme des nombres.

Il efl clair que cela vient de ce que l'efprit fc perd dans les rapports des chofès incommcnfurables, com- me font les diffe'rences infinies, qui fe trouvent danr. ks corp&iîacurels, Si <ju'il fè ibulag.e quand il imagi' m DE LA VERITE'. Livri IîÏ. 579 ne cj^elque reflTemblance, ou quelque proportion en- Chap. tr'ellesi parce qu'alors il fè repréfeiue plusieurs chofes X, avec une cres-grande facilite'. Car comme j'ai déjà dit, il ne faut qu'une ide'e pour juger que plufieurs chofes fe rellcmblen t, & il en faut plu^eurs pour juger qu'el- les diiïerententr 'elles. Par exemple, fi l'on fçait le nombre des Anges; & que pour chaque Ange il y ait dix Archanges; & que pour chaque Archange il y ait dixThrônes; & ainfi de fuite en gardant la même proportion d'un à dix jufqu'au dernier ordre des In- teUigences; l'elprit peut fçavoir quand il voudra le nombre de ces efprits bien-heureux, & mêmes en ju«» ger à peu prc'stout d'une vue en y faifànc une forte attention, ce qui lui plaît infiniment» Etc'eftcequi peut avoir porté quelques perfbnnes à juger ainfi du nombre des efprits celeftes: comme il efl arrivé à quelques Philofbphes, qui ont mis une proportion décuple de pefàntenrÂ: de légèreté entre les élemens, fuppofànt le feu dix fois plus léger que l'air, & ainfi des autres.

Quand l'efprit fè trouve obligé d'admettre des dif- férences entre les corps par les différentes fenfations qu'il en a, & encore par quelques autres raifbns parti- culières, il n'en met toujours que le moins qu'il peut. C'efl par cette raifbn qu'il fè perfuade facilement que les eflences des chofes confiflent dans l'indivifible, & qu'elles font fèmblables aux nombres» comme nous venons de dire: parce qu'alors il ne lui faut qu'uJe '^ idée pour fè repréfènter tous les corps qu'ils appel- lent de même efpece. Si on met par exemple un ver- re d'eau dans un muid devin, les Philofophes veulent quel'eirence du vin demeure toujours la même, & que l'eau fbit convertie en vin. Que de mêm.e qu'entre trois & quatre il ne peut y avoir de nombre, puifquc Ja véritable unité eftindivifiblej qu'ainfi il eftnécet- iaire quel'eau foit convertie enlanature ôc en l'efîcn- ce du vin, ou que le vin perde fà nature. Que de mê- me que tous les nombres de quatre font tout-à-fàit ièmbiâbks; qu'ainfi refTçncc de l'eau efl tout-à-iàit 58o DE LA RECHERCHE 58o DE LA RECHERCHE Chap. fèmblable dans toutes les eaux. Que comme le tipm- X. bre de trois diffère eflcntiellement du nombre de deux, & qu'il ne peut avoir les mêmes proprietez que Jui: qu'ainfi deux corps de différente efpece différent efîemiellement, & d'une telle manière qu'ils n'ont jamais les mêmes proprietez qui viennent de re{rence> & d'autres fèmblables. Cependant fi les hommes conlîderoient les ve'ritables idées des chofès avec quel* que attention, ils découvriroient bien-tôt que tous les corps étant étendus, leur nature ouleureflcncen'a riendefèmblable aux nombres, & qu'elle ne peut conlifter dans l'indivifible.

Les hommes ne fiippofent pas feulement de l'iden- tité, de la reflemblance, ou de la proportion dans la nature dans le nombre ôc dans les différences clTen- tieJles des fùbftances, ils en fuppofent dans tout ce qu'ils apperçoivent. Prefque tous les hommes jugent que toutes les étoiles fixes font attachées au Ciel com- me à une voûte dans une éeale dillance de la terre, Les Aftronomes ont prétendu pendant long-tems, que les Planettes tournoient par des cercles parfaits^ & ils en ont inventé un très- grand nombre, comme les concentriques, les excentriques, les cpicycles, les déferens, &les équans pour expliquer les Phénomè- nes qui contrcdiiènt leur préjugé.

Il eft vrai que dans ces derniers lîécles les plus ha- biles ont corrigé l'erreur des Anciens, & qu'ils croient que les Planètes décrivent des ellipies par leur mouvc ment. Mais, s'ils prétendent que les ellipies foient régulières, comme on eft porré à le croire, à caufè que l'efprit fiippofe la régularité, où il ne voit pas d'ir^ régularité; ils tombent dans une erreur, d'autant plus difficile à corriger, que les oblervations que l'on peut faire fur le cours des Planètes, ne peuvent pas ctrcaflezexades, ni afîèzjuftes pour montrer l'irré- gularité de leurs mouvemens. Il n'y a que la Phyfîquc qui puifle corriger cette erreur j car elle eft infiniment moins remarquable, que celle quiic rencontre dans icr,«ême des cercles parfaits.

Mais DE LA VERITE'. Livre IIL î«r Mais il eft arrivé une chofc afTez particulière tou- Chap. chant la diftancc & le mouvement des Planètes. Car X«. les Aftronoraesn'y ayant pu trouver de proportion Arithmétique ou Géométrique, cela répugnant ma- nifeftement aux obfèrvations, quelques-uns (è font imaginez qu'elles gardoient donc une forte de pro- portion,qu'on appelle harmonique, dans leurs diftan- ces & dans leurs mouvemcns. De là vient qu'un Aftronomecece fiécle dans fbn c^lmagefte nouveau Sâccîoli commence la Seélion qui a pour titre de Syjlemate \J^ n mundi harmomco, ^2it cçs^ziolts. IlnyAfomtd',^- ^^^H ^ronome t pour peu -verfé qu'il joit dans ce qui regarde t^^f^^' i' zyijhoncmie, qui ne reconnoijje une ejfece a harmonie ^!^ ^ n dans le mounement & les intervalles des Planètes, s'il ^".' T * confidére attentivement l'ordre qui fe trouve dans les "^ /, * deux. Cen'edpas que cet Auteur fôit de ce fènti- î'"^^ ^* ment: car les obfèrvations qu'on a faites lui ont affez 7^^ *""" fiitconnoître l'extravagance de cette harmonie ima- ^'^^^^ ginaire, qui a été cependant l'admiration de plufieurs ^^'^ ^^^ Auteurs anciens & nouveaux dont le Père Ricciolirap- ^ ^^* porte, & réfute les fentimens. On attribue même à "^".^Ç' Pythagore & à fès fèâateurs, d'avoir crû que les ^J^^.