SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Il faut donc bien s 'accoutumer à diftinguer la vérité d'avec la vrai-femblançe, en s 'examinant intérieure^ ment, comme je viens d'expliquer: car c'cft faute d'a- voir eu foin de s'examiner de cette forte, que nous nous fcntons touchez prefque de la m.ême manière de deux chofès fi différentes. Car enfin il eft de la deriîié- re conféquence de faire bon uiàgc de fà liberté, en s'abftcnant toi^ijours de confèntir aux chofès & de les aimer, jusqu'à ce qu'on fè fente comme forcé de le fai- re par la voix puiii'ante de l'Auteur de la Nature, que j'ai appellee auparavant les reproches de nôtre raifon, & les remors de nôtre coniciencc.

Tous les devoirs des êtres fpiritucis, tant des Anges que des hommes, confiltent principalement dans ce bon ufàgcj & l'on peut dire fans crainte,quç s'ils fè fer- vent avec foin de leur liberté, fans le rendre mal à pro- pos elclaves du menfonge & de la vanité, ils font dans le chemin de la plus grande peiièâiionj dont ils foient naturellement capables: pourvu néanmoins, que leur entendement ne demeure point oifif, qu'ils aventfoin di ' i8 DE LA RECHERCHE - Chap. de l'exciter continuellement à de nouvelles connoif- II. jfances, & <gu'ils le rendent capable des plus grandes ye'ritez, par des méditations continuelles fiir des fu- jets dignes de fon attention.

Caralîn defeperfedionnerl'efprit, il ne fuifit pas defairetoûjoursufàgedefaliberté, en ne conkntant jamais à rien; comme ces perfonnes qui font gloire de ne rien fçavoir,& de douter de toutes choies^ Il ne faut pas auifi confèntir à tout, comme plufîeurs autres, qui ne craignent rien tant c]ue d'ignorer quelque cho- ie, & qui prétendent tout fçavoir. Mais il faut faire un fi bon uiàge de fbn entendement, par des méditations continuelles, qu'on fè trouve fbuvcnt en état de pou> voir confèntir à ce qu'il nous rcpréiènte? fans aucu- ne crainte de fe tromper.

Chap. CHAPITRE III.

I. ^ponfes à quelques ohjeEiwns. IL \emarques fût- ce que l'on a dit de la nccejjitéde l'évidence, IL n'eft pas fort difficile de deviner, que la prati- que de la première régie, dont je viens de parler dans le Chapitre précédent, ne plaira pas à tout le monde; mais principalement à ces fçavans imagi- naires, qui prétendent tout {çavoir, & qui ne fça- vent jamais rien;qui fè plaifènt à parler liardiment deschofcsles plus difficiles, & qui certainement ne connoifTent pas \t^ plus faciles» Ils ne manqueront pas de dire avec Ariftote, que ce n'eft qtie dans les Mathématiques, qu'il faut chercher une entière certitude j mais que la Morale & la Physi- que font àts icicnces, où la feule probabilité fuffit. C^ue Delcartes a eu grand tort de vouloir traitter de la Phyfique, comm.e de la Géométrie,& que c'eft pour cetie railbn qu'il n'y apasréiifïi. Qu'il eft impofîî- ble aux hommes de connoître la nature; queièsref- forts & {es (ècrets font impénétrables à l'e/prit hu- main.

DE LA VERITE'. Livre L 19 main; & une infinité d'autres belles chofes, qu'ils Châp* débitent avec pompe & magnificence, & qu'ils ap- IH. puïent de Tautorité d'une foule d'Auteurs, dont ils ibnt gloire de Tçavoir les noms, & de citer quelque pafTage.

je voudrois fort prier ces Meflfieurs, de ne parler plus de ce qu'ils avoiient eux-mêmes qu'ils ne fça- vent pas j & d'arrêter les mouvemens ridicules de leur vanité, en ceiTant de compofèr de fî gros volu- mes iùr àts matières, qui félon leur propre aveu, leur font inconnues.

Mais que ces perfbnnes examinent fèrieufèmcnt, s'il n'eft pas abfolument néceflaitc, ou de tomber dans l'erreur, ou de ne donner jamais un confènte- ment entier, qu'à des chofès entièrement éviden- tes: fî la vérité n'accompagne pas toiijours la Géo- métrie j à caufe que les Géomètres obfèrvent cette ré« gle j & fî les erreurs, où quelques-uns font tombez touchant la quadrature du cercle, la duplication du cu- be, & quelques autres problêmes fort difficiles, ne viennent pas de quelque précipitation & de quelque entêtement, qui leur a fait prendre la vrai - fèmblancc pour la vérité.

Qu'ils confîdérent aufTi d'un autre c6té,fî la faufTe- té & la confufîon ne régnent pas dans la Philofbphie ordinaire, à caufè que les Pliilolbphes fè contentent d'une vrai-lèmblânce fort facile à trouver, & fî com- mode pour leur vanité & pour leurs intérêts. N'y trouve-t-on pasprefoue parjiout j une infinie diverfité defèntimens fîir les mêmes fu jets, &parconféquent une infinité d'erreurs? Cependant un très ^ grand nombre de difciples fè laillènt fèduire, & fè fbumet- tent aveuglement à l'autorité de ces Philofophes, fans comprendre même leurs fentimens.

Il tiï vrai qu'il y en a quelques-uns, qui recon- noifTent aprésvingt ou trente années de tems perdu, qu'ils n'ont rien appris dans leurs leèlures, mais il ne leur plaît pas de nous le dire avec fîncèrité. Il faut auparavant qu'ils ayent prouvé à leur m.ode qu'on ne 10 DE LA RECHERCHE Chap. ne peut rien fçavoir, & puis après ils le confèfTèntî III. parce qu'alors ils croyent le pouvoir feirc, fans qu'on fe moque de leur ignorance.

On auroit toutes- fois afîez de fujct de s'en divertir & d'en rire, fi on leur faifoit avec adrefie des deman- des fiir le progrez de leur belle érudition; & s'ils iè mettoient en humeur de nous déclarer en détail, tou- tes jes fatigues qu'ils ont endurées pour l'acquérir» Mais quoique cette dodc & profonde ignorance mérite d'être raillée, il femble plus à propos de l'é- pargner, & d'avoir compafTion de ceux, qui ont confiimé tant d'années pour ne rien apprendre, que cette faufle proposition ennemie de toute icience &dc toute vérité, ^'on ne peut rien fçavoir.

Puis donc que la régie que j'ai établie, eft fi né- cefîaire dans la recherche de la vérité, comme nous venons de voir, que l'on ne trouve point à redire qu'on la propofè: Et que ceux -qui ne veulent pas prendre la peine de l'obièrver, ne condamnent pas du moins un Auteur auffi illuftrc, qu'cft M. Dcf- cartes, à caufè qu'il l'a fiiivic, ou qu'il a fait tous fcs efforts pour la fuivre. Ils ne le condamneroient pas fi hardiment, s'ils connoifibicnt celui de qui ils portent un jugement fi téméraire, & s'ils ne lifbient point ïès ouvrages, comme des febles & des Romans, qu'on iitpour fè divertir, &fur lefquels on ne médite pas pour s'inftruire. S'ils méditoient avec cet Auteur, ils trouvcroient encore danj eux mêmes quelques no- tions, & quelques fèmences des véritez qu'il cnfèigne, qui pourroient fê déveloper malgré le poids incom- mode de leur faufle érudition» Le Maître qui nous enîeigne intérieurement, veut que nous l'écoutions, plutôt que l'autorité des plus grands Philofbphes; il ie plaît à nousinftruii'e,pourvii que nous (oyons appliquez à ce qu'il nous dit. C'efl: par la méditation, & par une attention fort exade, que nous l'interrogeons j & c'eft par une certaine con- " vidrion intérieure, & par ces reproches fecrets qu'il fait a ceux qui ne s'y rendent pas, qu'il naus répond.

DE LA VERITE'. Livre L ir îl faut lire de telle forte les Ouvrages des hom- Chap, mes, qu'on n'attende point d'être inftruit par les IIL hommes j II hm interroger celui qui éclaire le monde, afin qu'il nous e'claire aveclerefte du mon- de 5 & s'il ne nous éclaire pas après que nous l'au- rons interrogé, ce fera làns doute que nous l'au- rons mal interrogé.

Soit donc qu'on liiè Ariftote, fbit qu'on lifè De(^ cartes, il ne faut croire d'abord ni Ari^ote, ni Def- cartes 5 mais il faut fealemcnt méditer comme ils ont fait, ou comme ils ont dû. faire, avec route l'at- tention dont on eîc capable, Se cnfiiitc obéir à la Yoix de nôtre Maître commun, & nous fbûmettre de bonne foi à la convidion intérieure, & à ces mouvemens que l'on fènt en méditant.

C'cft après cela, qu'il eft permis de former un ju- gement pour ou contre les Auteurs. Mais c'eft après avoir ainfî digéré les principes de la Philosophie de Dcfcartes & d'Ariflote, qu'on rejette l'un, & qu'on approuve l'autre; que l'on peut mêmes adurer du dernier qu'on n'ejipliquera jamais aucun phénomè- ne de la nature, par les principes qui lui (ont parti- culiers, comme ils n'y ont encore de rien {èrvi de- puis deux mille ans, quoi que fà Philofbphie ait été l'étude des plus habiles gens dans prtfque toutes les parties da monde: &■ qu'au contraire, onpeac dire hardiment de l'autre, qu'il a pénétré ce qui paroif- ibitleplus caché aux yeux des hommes; Se qu'il leur a montré un chemin très -leur, pour découvrir toutes les véritez, qu'un entendement limité peut com- prendre.

Mais, iàns nous arrêter au {èntiment, qu'on, peut avoir de ces deux Philofbphes & de tous les autres, regardons- les toujours comme des hommes,• &que les fedateurs d' Ariftote ne trouvent pas à redire, fi après avoir marché pendant tant de fîècles dans les té- nèbres, fans fè trouver plus avancé qu'on étoit aupa- ravant, on veut enfin voix clair à ce qu'on fait j & fi -après s'être laifTé mener comme des aveugles, on fè fou- ^^ DE LA RECHERCHE Ghap. fbuvient j que l'on a des yeux avec lefquels on veut III. elîàyer de fè conduire.

Soyons donc pleinement convaincus que cette rè- gle: ^luil ne faut jamais donner aucun conjentement entier, qu'aux chofes qu'on voit a'vec évidence, eft la plus nécefïàire de toutes les régies dans la recherche ce la vérité j & n'admettons dans nôtre eiprit pour" vrai, que ce qui nous paroît dans l'évidence qu'elle demande. 11 faut que nous en_ ibyons perluadez pour nous défaire de nos préjugez: & ileftabfblu> ment nécefïàire que nous fbyons entièrement déli- vrez de nos préjugez, pour entrer dans la connoif- lance de la vérité; parce qu'il faut abfblument que l'efprit fbit purifié avant que d'être éclairé: Sapien- tia frima ^ultitia caruijfe. IL Mais avant que de finir ce Chapitre il faut remar- J{emar- quer trois chofes» La première eft que je ne parle quesfur point ici des chofes de la foi, que l'évidence n'ac- cequon compagne pas, comme les fciences naturelles; donc a dit de la il fèmbie que la raiibn eft, que nous ne pouvons ap- nécejjité percevoir les chofes que par les idées que nous en de l'evi- avons. Or Dieu ne nous a donné des idées, que fè- dence. Ion les befbins que nous en avions pour nous con- duire dans l'ordre naturel des chofes, félon lequel il nous a créez. De fcrte que les myftéres de la foi étant d'un ordre fîirnaturel, il ne faut pas s'étonner fi nous n'en avons pas même d'idées: parce que nos âmes font créées en vertu du décret général, par le- Voye^iles quel nous avons toutes les notions, qui nous font écLaircif- nécefiàires, & les myftéres de la foi n'ont été établis femens, que par l'ordre de la grâce, qui félon nôtre manière ordinaire de concevoir, eft undecretpoftérieuràcet ordre de la nature.

il faut donc di^inguer les myftéres delà foi, des chofes de la na ure. U faut fè foûmxettre égalemenjc à la foi & à l'évidence: mais dans les chofes de la foi il ne faut point chercher d'évidence; comme dans celfes de la nature, il ne faut point s'arrêter à lafoi> c'eit-à-dire j à l'autorité des PhiJofbphes. En un mot DE LA VERITE'. Livre L ^ 15 mot pour écre Fidèle il faut croire aveuglement, Chap. mais pour écre Pliiîofophc il faut voir évidemment. 1 1 L Gn né laifTe pas de tomber d'accord, qu'il y 2 encore des ve'ritez outre celles de la foi, dont on auroit tort de demander des déraonftra- tions inconteftables, comme font celles qui re- gardent des faits d'hiftoire, & d'autres chofes qui dépendent de la volonté des liommesv Car il y a deux fortes de véritez, les unes font nécej^aires, & \& autres contingentes. J'appelle réritez néceflaires celles qui font immuables par leur nature, & celles qui ont été arrêtées par la volonté de Dieu, laquel' le n'eft point fiijettc au changement. Toutes les au- tres font des véritez contingentes. Les Mathémati- ques, laPhyfîque, la Métaphysique, & même une grande partie de la Morale contiennent des véritez né- ceflaires. L'Hiftoire, h Grammaire, le Droit parti- culier ou ÏQs Coutumes, & plu^eurs autres qui dépen- dent de la volonté changeante des hommes, ne con- tiennent que des véritez contingentes.

On demande donc qu'on obierve exa6tement, la régie que l'on vient d'établir, dans la recherche des réritez nécelïaires, dont la connoiflance peut être appellée foience, & l'on doit fc contenter de la plus grande vrai-(cmblance dansl'Hilloire, qui comprend {qs connoifîances dç.s choies contingentes. Car on peut généralement appeiler du nomd'Hilloirelaconnoif- iànce des langues, des Coutumes, & même celle des . différentes opinions des Philofophes, quand on ne les a appriles que par mémoire, & (ans en avoir eii d'évidence ni de certkude.

La féconde chofe qu'il faut remarquer, eft quC' dans la Morale, la Politique, la Médecine & dans tou- tes \qs foiences qui font de pratique, on eft obligé de iè contenter de la vrai-fèmblance: non pour toii- jours, mais pour un temps: non parce qu'elle fàtif^ faitl'efprit, mais parce que le befoin prcxie; &que fi l'on attendoit pour agirqu'o'i le fuft entièrement affuré du fuccez > ibuvent l'occalion iè perdroit.

Mais 24 DE LA RECHERCHE,.

Chàp. Mais quoi qu'il ai-rive qu'il faille agir, l'on doit en III. agi0ànt douter du jfii€cez des choies que l'on ex e'cu- te: & il faut tâcher de faire detelsprogrez dans ces fciences, qu'on puilïè dans les occasions agir avec plus de certitude j car ce deyroit étre-là la hn ordi- naire de l'étude & de l'emploi de tous les hommes qui font ufàge de leur efprit.

La troilîéme chofe enfin, c'ed: qu'il ne faut pas me'prifèr abfblumèiit les vrai- fèmbîances, parce qu'il arrive ordinairement que plulieurs jointes enJ[Gmble> ont autant de force pour convaincre, que des de'mon- ftrations tres-e'videntes.Il s'en trouve une infinité d'e- xemples dans la r4iy(ique Se dans la Morale i de forte qu'if eft iouvent à propos d'en amafier un nombre lîifïilànt lur les matières qu'on ne peut démontrer autrement, afin de pouvoir trouver la vérité » qu'il fè- roit impoffibîe de découvrir d'une autre manière. -- Ilfautque j'avoue encore ici que la loi quej'impo- fè ell bien rigoureufè î qu'une infinité de gens aime- ront mieux ne raifbnner jam.ais que de raiionner à ces conditions i qu'on ne courra pas fi vite avec des cir- confpedionsfi incommodes. Mais il faut aulTi que l'on m'accorde qu'on marchera avec lûrcté en la fui- vantî que jufqu'à prêtent pour avoir couru trop vi- te, on a été obligé de retourner fur fès pas: & mê- me un grand nombre de peribnnes conviendront avec moi, que puifqueMoniieur Defcaites a décou- vert en trente années plus de véritez, que tous les au- tres Philoibphes, à caufe qu'il s 'eft fournis à cette Loi; fi plufieurs peribnnes philoibphoieat comme lui, on pourroit fçavoir avec le tems, la plupart des choies qui ibnt nécelfaires pour vivre heureux, autant qu'on le peut fur une terrç que Dieu a maudite.

CHAP DELA VERITE'. LxvRi I. 15 Cha-f^ CHAPITRE IV, XY/ I. Des caufef occafiomelles df Temur, & qu' il y en « cinq principales. II. DejSein général de tout V ouvrage^ O" de ffe in particulier du premier Livre* NOus venons de voir qu'on ne tombe dans l'er^ reur, cjue parce que l'on ne fiit pas l'ulàge qu'on devroit faire de fà liberté'; que c'eft faute de modérer remprefTement, & l'ardeur de la volonté pour les feules apparences de la vérité', qu'on fè trom- pe; & que l'erreur ne confifte que dans un confènte- ment de la volonté', qui a plus d'e'tenduëquelaper- ccpdon de l'entendement ipuifqu'on ne fè trompe- roit point £ l'onne jugeoit limplement que de ee que l'on voit.

Mais, quoi qu'à proprement parler, il n'7 ait que ^« le mauvais uûge de la liberté' qui foit caulè de Ter- Descau-^ reur, on peut dire ne'anmoins que nous avons beau- fi^ occa* coup de facultez qui font caufè de nos erreurs, non fio^^elles pas caufes véritables, mais caufès qu'on peut appeller denoser^ occafionnelles. Toutes nos manières d'appercevoir reurs,^^ nous font autant d'occafîons de nous tromper: Car quilyen puifque nos faux ]ugemens renferment deux chofès, a cinq le confèntement de la volonté, & la perception de principe' l'entendement; il eft bien clair, que toutes nos ma- les^ niéres d'appercevoir nous peuvent donner quelque occafion de nous tromper, puifqu 'elles nous peuvent porter à des confèntemens précipitez.

Or parce qu'il eft néceâaire défaire d'abbordfèntii: à l'ame fès foibleffes & les égaremens, afin qu'elle en- tre dans hs juftes defirs de s'en délivrer, & qu'elle fè déiàfîe avec plus de facilité de iks préjugez î on va tâ- cher de faire une divi ion exade de fès manières d'ap- percevoir, qui feront comme autant de chefs, à cha- cun defquels on rapportera dans la fuite les différen- tes erreurs aulquelles nous fommes fùjets.

B L'ame Chap. E'Ame peut appercevoir ks chofes en trois manic- Elle apperçoitpar r entendement pur les chofes fpiri- tuelles, ks univerf elles, ks notions communes, l'i- dée de la pçrfedion, celle d'un être infiniment par- fait, & généralement toutes iès.penfe'es jloricjw'elie lesconnoitparla réflexion qu'elle fait fur foi. Elle apperçoit mêmes par l'entendement pur par les cho- ies matérielles, l'étendue avec fes propriétezj car il , n'y a que l'entendement purquipiiiireappercevoir un cercle, Se un quarré parfait, une figure de mille cô - tez, & cliolès femblables. Ces fortes de perceptions s'appellent^^rei" intelleÛions, on pires perceptions, ^slï- ce qu'il n'eit point néceUàire que l'elprit fonne des images corporelles dans le cerveau pour fe repréien- tes toutes ces ciiofès, Vs.! r imagination l'ame n'apperçoit que les chofes matérielles, lors qu'étantabfentes elle (é les rend pré- sentes en s'en formant des images dans le cerveau. C'eft de cette manière qu'on imagine toutes fortes de figures, un cercle, un triangle, un vifage, un cheval, des villes & des campagnes, fbit qu'on les ait déjà VLiëSjOiinon. Ces fortes de perceptions (e peuvent ^ipfclki: imagi?tations -, parce que l'ame fe rcprélente ces choies en s'en formant des images dans le cer- veau: & parce qu'on ne peut pas le former des mia- ges des choies fpiritueiies, il s'enfuit que l'ame né les peut pas imaginer > ce que l'on doit bien remar- quer.

Eniinl'amen'apperçoitpar/ei-yêwj-, que des objets fèniibles & groifiers, lors qu'étant préfèns ils font •impreffion furies organes extérieures de fon corps.

C'eti: ainû qu'elle voit des plaines & des rochers pré- -lèns a fes yeux, qu'elle connoit la dureté du fer, èc la -pointed'uneép£e& chofes iembiablesi & ces fortes de perceptions s appellentyfi?//^^?/;-, ou fenfations.

L'ame n'apperçoit donc les choies, qu'en ces trois manières: ce qu'il eft facile de voir, fi l'on conndét^ re.

DE LA VERITE'. Livre T. 17 re, que les choies que nous appercevons font fpiri- CriAP,^ ruelles, ou matérielles. Si elles font fpi rituelles, il n'y lY. a que l'entendement pur qui les puilTe connoitre: Que R elles font matérielles, elles feront préfèntes ou ablèntes. Si elles font abièntes, l'ame ne fe les repre'- j[ènte ordinairement que par l'imagination: mais fi. ellesTontprélèntes, l'ame peut les arpercevoirpar les impredions qu'elles font fur fès fèns: 8c ainfi nos âmes n'apperçoivent les chofos qu'en trois maniéres> par l'entendement fur-, par l'imagination, & par les feus.

On peut donc regarder ces trois facultez comme certains chefs, aufquels on peut rapporter les erreurs des hommes & les caufès de ces erreurs, & éviter ainfi la confuiion, où leur grand nombre nous jette- roit infailliblement, finous voulions en parlerions ordre.

Mais nos inclinations 8c nos pajjîons agilTent encore très-fortement fur nous: elles ébloiiilîènt nôtre efprit par de faufïès lueurs, Se elles le couvrent & le rem- pliffent de ténèbres. Ainfi nos inclinations & nos paf^ fions nous ençaçent dans un nombre infini d'erreurs, lorlque nous luivons ce faux jour, & cette lumière trompeulè qu'elles produifènt en nous. On doit donc les confidéreravecles trois facultez de l'efprit, com- me des fources de nos égaremens & de nos fautes } &: joindre aux erreurs des fèns, de l'imagination, & de l'entendement pur, celles que l'on peut attribuer aux paffions & aux inclinations naturelles, Ainfi l'on peut rapporter toutes les erreurs des hommes & leurs ^^- caufès à cinq chefs, & on les traittera félon cet ordre» De/fein Premièrement on parlera des erreurs des fens. Se- général conderaent, à^s erreurs de l'imag-nation. En troifié- de tout melicu i des erreurs de l'entendement pur. En quatrié- cet Oii-^ me lieu, des erreurs des inclinations. En cinquième ^rage* lieu, des erreurs des pajjîons. Enfin après avoir elTayè il ■^« de dèiivrer l'efprit des erreurs aufqu'elles il eft fujet Deffein on donnera une méthode générale pour fè conduire particu^ dans la 1 echerche de la vérité. lier du Nous allons commencer à expliquer les erreurs de premier nos fens? ou plutôt Iqs erreurs, ou nous tombons en li-vre, tt DE LA RECHERCHE CHA.P. ne fâiûnt pas l'uiàgeque nous devrions faire de nos ly, {èns:& nous ne nous arrêterons pas tant aux erreurs particulières qui font prefque infinies, qu'aux caufès générales de ces erreurs, & aux chofes que l'on croit nécellàires, pourlaconnoifïànce de la nature de VcC- prit humain.

^' DES SENS I. Deux inameres d'expliquer comment ils font corrom- pus par le péché. IL Ôifecenefontpasnos fensj mais notre liberté qui ejl la véritable caufe de nos erreurs^ III. B^glepour ne fe point tromper dans lufage de fes fens.

QUand on confidére avec attention les fèns & les pafîions de l'homme, on les trouve fî bien pro- portionnez avec la lin pour laquelle ils nous (ont don- nez, qu'on ne peut entrer dans la pentée de ceux qui dilent 5 qu'ils ibnt entièrement corrompus par le pé- ché originel. Mais afin que l'on reconnoiflë, iî c'eft avec raiibn que l'on ne fe rend pas à leur fèntiment, il eftnécelïàire d'expliquer de quelle manière on peut concevoir l'ordre qui fè trou voit dans les facukez, & dans les paffions de nôtre premier Père pendant fà ju- llice, & les changemens & les delordres, qui y font arrivezapréslbn péché. Ces chofes fè peuvent con- €eToir-€A deux manières, dont voici la première. Ilfembkquec'eftune notion commune, qu'afïn 7mnicres que ks chofVsfbient bien ordonnées,rame doit fèn- d'expii- tir de plus gr|,ndsplaifirs, à proportion de la grandeur querla des biens doiit elle jouit. Leplaifir cft un iiiftind de corrup- la nature, od pour parler plus clairement,c'efb une im- t ion des pr-eiiioi>de Dieu même, qui nous incline vers quel- jensfar queLtfèn, laquelle doit être d'autant plus forte, que ce lepéché. b>ya cO; plus grande Selon ce principe, li iémble qu'on ne DE LA VERITF. Livre L 29 ne puifTe douter 5 que nôtre premier Père avant fbn Chap, péché &fbrtant des mains ^^Dieu, ne trouvât plus V. de plaifîr dans les biens les plus fblides que dans i^ autres. AinfipuifqueDieuravoit créé pour l'aimer, & que Dieu etoit fbn vrai bien; on peut dire que Dieu fe iaiibit goûter à lui, qu'il le portoit à fbn amour par un fentiment de plaifîr, & qu'il lui donnoit des iàtiC. fadions intérieures dans fbn devoir, qui contre-ba- lançoient les plus grands piaifîrs des fèns, lefquelies depuis le péché, les hommes _, ne reiïèntcnt plus làns une grâce particulière.

Cependant, comme il avoit un corps que Dieu vou- loit qu'il confervât, Se qu'il regardât comme une par- tie de lui même» il lui faifoi^ aufli iintir par les Cens des plaiiirs femblabies à ceux que nous refTentons dans J'ufige des chofes, qui ibnt propres pour la conferva- tion de la vie.

On n'ofc pas décider, fi le premier homme avant fà chute pouvoir s'empêcher d'avoir des fenfations agréableSjOu deiagréables dans le moment que la par- tie principale de fbn cerveau étoit ébranlée par l'ufàge actuel des chofès fènfibles. Peut-être avoit-il cet Em- pire fiir foi-même, à caufè de fi, fbûmifïîon à Dieu, quoi qu'il paroiiïè plus vrai-fèmblable de penfèr le contraire. Car encore qu'Adam put arrêter les émo- tions des'cfprits & du fang,&:les ébranlemens du cer- veau, que les objets excitoient en luy > à caufè qu'é- tant dans l'ordre, il falloir que fbn corps fût fournis à fbn efprit: cependant il n'efî: pas vrai-fèmblable, qu'il eût pu s'empêcher d'avoir des fènfàtions des objets, dans le tems qu'il n'euft point arrêté les mouvemens, qu'ils {>rodui(bient dans la partie de fbn corps, à la- queib fbn ame étoit immédiatement unie. Car l'union de l'ame & du corps, confiftant principalement dans un rapport m utiiel des fcntimens avec les mouvemens àes organes, il ièmble qu'elle eût été plutôt arbitraire que naturelle, fi Adam eut pu ne rien fentir, lors que la principale partie de fbn corps recevoit quelque imprciîîon de ceux qui l'environnoient Je ne prens B 3 tou" îo DE LA RECHERCHE Châp,. toutefois aucun parti fiir ces deux opinions.

y. Le premier homme reiî'entoit donc du plaifir, dans cequiperfedionnoit (on corps, comme il en fèntoit dans ce qui perfedionnoit ion ame: & parce qu'il ctoit dans un état parfait, il éprou voit celui de l'ame. beaucoup plus grand que celui du corps. Ainfî, il lui €toit infiniment plus facile de confèrver là juitice qu'à iiouSjiâns la grâce deJESus-CHRiST,puifque uns elle nous ne trouvons plus de plaiiir dans nôtre devoir. Il s'eft toutefois laillemalheureufement {èduire'j il a perdu cette juRice par fa defobeïfTance: & le principal S. Gre- changement qui lui efl arrivé, & qui caufè tout le de goiie fordre des fens & ics pafîîons, c'eft que par une puni- fûr k's E- ^^*^"' ^i^u s'eit retiré de lui & qu'il n'a plus voulu être vangiles. ^^^ bien, ou plutôt qu'il ne lui a plus fait fentir ce plai- fir, qui lui marquoit qu'il étoit fon bien. De forte que les plaifirs fèniibles qui ne portent qu'aux biens du corps étant demeurez fèuls, Se n'étant plus contreba- lancez par ceux qui le poitoient auparavant à fon véri- table bien; l'union étroite, qu'il avoit avec Dieu, s'eft étrangement afFoiblie, & celle qu'il avoit avec fon corps c'eft beaucoup augmentée. Le plaifir fènfible étant le maître a corrom.pu fon cœur, en l'attachant à tousles objets fènfïbles,- & la corruption de fon cœur a obfcurci fon efprit, en le détournant de la lumière qui i'éclaire, & le portant à ne juger de toutes chofès, que ièlon le rapport qu'elles peuvent avoir avec le corps.

Mais dans le fond, on ne peut pas dire, que le chan- gement foit fort grand du côté des fèns. Car de même que il deux poids étant en équilibre dans une balance, je venois à en ôter quelqu'un, l'autre la feroit trébu- cher de fon côté, fans aucun changement de la part du premier poids, puiiqu'il demeure toujours le m^ê- me: Ainfî depuis le péché les plaifirs àcs fèns ont ab- baifîé l'ame vers les chofes fèniibles, par le défaut de ces deleâatîons imenemQS,qux contrebalançoient avant le péché l'mclination que nous avons pour les biens fènfïbles 5 mais fans un changement fîconfidérable de la pan des ikns, qu'on iè l'imagine ordinairem.ent. i¥ Yoici DE LA VERITE; Livre t 3T* Voici la féconde manière d'expliquer les defordres Chap, du pèche, ia«|uelîe eft certainement plus raifonnable, Y, que celle'que nous venons de dire. Elle en eft beau- coup différente, parce que le principe en efl: diiFe'rent; mais cependant ces deux manie'res s'accordent parfai- tement, pour ce qui regarde les fèns.