SigPhi · Nicolas Malebranche

Entretiens sur la métaphysique, sur la religion et sur la mort

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. Tn£ODoaE. Donc Dieu ne peut pas vouloir que {ès^créacures n'aimenc pas félon ce même Ordre immuable. Il nie peut les difpen(èr de fuivre cette loi. Il ne peut pas vouloir que nous ai* mions davantage ce qui mérite le moins d'être aimé. Quoi, vous héfitez! Eft-ce que cela ne vous paroît pas certain } Armte. ]'y trouve de la difficulté. Je fuis convaincu par une efpece de fen- timent intérieur, que Dieu ne peut pas ^jouloir qu'on aime & qu'on eftime da« vantage ce qui mérite le moins d'ê« tre aimé & d'être eftimé: mais je ne le voi pas bien clairement. Car que fait à Dieu nôtre amour & nôtre eftime i Rien du tout. Nous voulons peut*être qu'on nous eftime nous, & qu'on nous aime y parce que nous avons tous be- foin les uns des autres. Mais Dieu eft fi au de({us de fes créatures, qu'appa* remment il ne prend aucun intérêt dans les jûgemens que nous portons de lui Ôc de fes ouvragies. Cela a du moins ^elque vrai-^emblance.

Théodore. Cçlan*cnaque trop trop pour des e(prits corrompus.' II eft , Yrai, Arifte, que Dieu ne craint & n*c(i père rien de nos jugemens. Il eft indé« J)endant: il fe.uifnc abondamment à ui*même. Cependant il prend nécefl fairerornt intérêt dans nos jugemens^ &4Janslesmouvemens de notre cœun En voici la preuve, Ceft que les efprits n'ont une volonté ^ ou ne font capables de vouloii: ^ ou d'aimer, qu'à canfe du mouvement naturel & invincible, que Dieu leur imprime fans ceflè pour le bien. Or Dieu n'agit en nous que parce qu'il veut agir: & il ne peut vouloir agir que parla volonté^que par l'amour qu'il fe porte à lui-mêine&àfes divi- nes perfeâions: Et c'eft Tordre de ces divines perfeâions ^ qui eft proprement (a loi, puifqu'il eft jufte eflentiellemenc & par la nécellité de Ton être, aind que je viens de vous le prouver. Il ne peut donc pas vouloir que nôtre amour, qui n eft que l'efïèt du fien ^foit contraire au (îen, tende où le fien ne tend pas. Il ne peut pas vouloir que nous aimions davantage ce qui eft le moins aimable. Il veut néceflàirement que TOrdre îm^ muable, qui eft fa loi naturelle, foit auf- fi la nôtre. Unepcuc ni s'en difpenfer^ Tçmc L E c t)i nous en difpenfer. Et puifqu'il not» a faits tels qae nous pouvons fuivre^oa ne fuivre pas cette loi naturelle & indif^ penfable^il faut que nous foïons tels^ que nous puiflions être ou punis, ou ré. compenfez. Oiii, Arifte, (i nous fom. mes libres, c'eft une confequence que nous pouvons être heureux, ou maU beureux r & fi nous fommes capables de bonheur, ou de nialheur ^ c'eft une Îreuve certaine que nous fommès li- res. Un homme y donc le cœur eft dé- réglé par le mauvais ufage de fa liber- té, rentre dans Tordre de la juftice, que Dieu doit à fes divines perfeâions, fi ce pécheur eft malheureux à proportioi» de fes défordres. Or Dieu aime Tordre invinciblement. EK>ne il punit indifpen- fablement ce qui le bleue. Ce n'eft oa^ que le pécheur oâênfe Dieu,dans le fens qu'un homme en offênfe un autre y ni- que Dieu le punifiè par le plaifir qu'il trouve dans la vengeance.Mai$ c'eft que Dieu ne peut qu'il n'agifle felon ce qu'il eft, félon que Téxige TOrdre immuable des rapports néceOaires de tout ce qu^il renferme, dont la difpofition des par. ties de TUnivers doit porter le caraâe- re. Ainfi Dieu n'eftpoint indiâTerent à^ regard "et la ptinhion de nos défbrdfrès. B ireft-nî demenç, ni mifericoKliebx,' ÔJ bon, fetch les idées vulgaires > puif- <]u'il eft jufte eflèntiellement, & par f amoumatnrel & néceflaire qu'il por- ffe aies divines perfë6tibns'/tl peut dif- fetcr latçcfcrntipeTifç&^làpei^^ éàtVëiyjty Où lë'àertnetr oindre, de fit ^<micht:è\cmi rébK^eà faiVtêordr.; nairenifent les loîx gcïieràlés qu'ils étai- blics, pour gouverner le monde* d*unc inaniefe-, qui porte le carafterede fes" attributs. 'Mais il né peur fe dîfpcfhfef de'rendte tôt ou tard ailj^ hommes feloix' leurs ouvres. Dieu éft'bo^îliifx bons/ méchant, pour ainfi. dir^, '^aibc' méthatfs,' comme le dit l'Ecrîtiïre: Cum eleSfo e/f- ^Z^^"- â^us èrif, & cfimt/er^er/b pervehéHs. Il eft clément & mjfericprdieux, mais c*eft èti fon Fils & pair fon Fife t;5fr>^Mi.l>rW'{;^^ "»* . dilexit mundnrH; ut Pifiam Jhiifh WlgenU^ ùimddrii /ùt\fwms'], (fui credftih eim,* njoVif fermât ', ft(t hùheàt mM' aîr^^kJtm. lY êflt* bpnaux pécheur? en ce fçns, qu'il leur^ donne par Jefiisf ChriMes|;r^ces nécèi^ faites, pour: ch;^igcr ra'mécharrïtè dîf-'^ pèfitioii "de Tbtfttccur V^lffn '<4rfilV cef-, fittt d^être'^pëcReurs-^qu^ilsYàffeiît &^ htnrné'ékrtos; •&''4fié^aaé-'dteVéiîûs* £e ij 331 Huitième £e ij 331 Huitième bons & juftes, il puiflë êcre bon à letit' égard, leur pardonner leurs péchez est vue des (àtisciâions de ]e(us-Chrift, flc couronner Tes propres dons, ou les me-*' rires qu'ils auront acquis par le bon ufa- ge de Et grate. Mais Dieu eft coûjours. &yere, cou^oujrs obrervaceur éxaâ des loix éternelles, toujours agiilànc félon ce qu'il cA^ félon ce qu'exigent fes pro« près atuibuts, ou cet ordre immuable ^oes rapports néceflaires des perfeâ;ion$ divines, que renferme la fubftance,qu'il aime invinciblement & par lanéceffîté 4e (on être. Tout cela, Arifte, eft con- forme à TEc^ture » aufli-bien qu'à la notion « qu'ont tous les bommes de l'E- tre infiniment parfait: quoique cela ne s'accorde nullement avec les idées gro£- fieres de ces pécheurs ftupides & endur- cis y qui veulent un Dieu humainement débonnaire & indulgent ^ ou un Dieu, qui ne k mêle point de nos afiàires, ^ qui (bit indiâfêreht fur la vie, que nous menons.

A R I s T E. Te ne croi pas qu'on puif^ fe jouter, de ces vérixez. ^.

tnent intérieur, par lequel Dien en per- ftMde intéiieuiement tous ceux, dont le c<tUT n'eft point endurci 8e entièrement corrompti, mais encore par une cri. dence telle que vous puiflîez le démon- trer à ces rares génies, qui croïeni avcnr trouvé dans l'amoui propre les vrais principes de la Morale naturelle.

^4 NlUVlE^ME .î ÏX ENTRETIEN^ Que Dieu agit t$Hjofin félon ce éfh'il efij i J^'iï a ttmtfaît pour Ja gloire en^efuM Chrift, &, qu'il f/a poim famé fès dep4 feins fans avoir égard aux voies de les exécuter.

I. 'Tp H B o D o B. E. Que penfez-vous X aujourd'hui, Arifte, dé ce que nous dîmes hier? A vez.vous bien con- templé la Hbtion de Tinfitli '^*8e l*Etre fans redridion y de TEtfe itËnimenc farfaic? Et pouvez- vous m^ncenant envifager toute pure, fans la revêtir des idées des créatures, fans Tincarner» pourainfi dire, fan<ia limiter, fans la corrompre, pour l'accommoder à la foibleflè de Tefprit humain?

A R I s T E. Ah, Théodore, qu'il eft difficile de féparer de la notion de TEcre les idées de tels & tels êtres! qu'il eft difficile de ne rien attribuer à Dieu de ce qu'on fent en foi-même! Nous hu- manifons à tous momens la Divinité: nous limitons naturellement Tinfini* Entretien. 33 J Ceft que l'efprit veut comprendre et qui eft incompréhenfible: il veut voir le Dieu invifible. Il le cherche dans les idées des créatures: il s'arrête à Tes pro^ {>res fentimens, qui le touchent ^ & qui e pénétrent. Mais que tout cela eft éloigné de repréfenter la Divinité! 8c 3[ue ceux qui jugent des perfedtions^ ivines par le fentiment intérieur de ce qui pafleen eux, portent des jugement étranges des attributs de Dieu, & de Et providence adorable f J'entre voi ce que je vous dis r mais je ne le voi pas encore allez bien, pour m'en expliquer.

Théodore*. Vous avez médité^ Arifte. Je le fens bien par vôtre répoh- fè. Vous comprenez que^our juger fo. lidement des attributs divins & des re-^ gles de la providence, il faut écarter isitis ceflè de la notion de TEtre les idées de tels & tels êtres, & ne confulter ja- xnais fès propres fentimens intérieurs» Cela fuffit. Continuons notre route, fie prenons garde tous trois que nous ne donnions dans ce dangereux écijeil de juger de Tinfini par quelque chofe de £ni* 35^ Neuvie'me rans nous y portent. Je Tai bien éprcfu* vé depuis bier« T H E o D G n É. Je le croi, Atifte. Mais peut être n'y ferons nous pas nau^ firage. Du moins n'y donnons pas incon«> fiderément comme le commun des hommes. J'efpere que nous éviterons par nôtre vigilance mutuelle un bon nombre d -erreurs dangereufes» dans leC* quelles on fe précipite aveuglément. Ne flattons point, Arifte, nôtre pareflë naturelle. Courage, nôtre Maître com* mun, qui eft l'auteur de nôtre foi, nous en donnera quelque intelligence^fi nous j^avons l'interroger avec une attention férièufe, & avec le refpeâ; & la foûmif- iion y qui eft due à fa parole, & à l'au- torité infaillible de Ion Eglife. Com- mençons donc II. Hier, Arifte, vous demeurâtes d'accord que Dieu connoiflbit & qu'il vouloit3non parce que nous connoif- fons & que nous voulons, mais parce que connoître 6c vouloir font de verita^ oies perfèâions. Qu'en penfèz-vous maintenante? Je pretens aujourd'hui confiderer la Divinité dans fes voies, & comme fortant, pour ainfi dire, hors d!clle*mcme^ comme prenant le deiTein de Entretien. 357 Aé fetépandre au dehors «tans la proda^ âion de Tes créatures. Ainfi il faut bien s'afTurer que Dieu connoïc & qu'il veut, puifque fans cela il eft impoilible de * comprendre qu'il puifle rien produire au dehors. Car comment agiroit- il fa- gement fans connoiflance ^ Commenc fbrmeroit-il l'UniversJans le vouloirl Ctoiez-Yotis donc, Aciftc, que celai auife fuffic à lui-même > Toit capablejde former quelque defir } A B. 1 s T E. Vous m'interrogez de manière que vous faites toujours nattre enmioi de nouveaux doutes. Je voi bien Îiue c'eft que vous ne voulez pas me urprendre^ni laiifer derrière nous queU .qiie retraite aux préjugez. Hé bien donc, Théodore jjene doute nullement que Dieu ne coiinoiflè: mais |e doute qu'il puiilè jamais rien vouloir.Car que pourroit-il vouloir, lui qui fe fufEf plei- nement à lui-même } Nous voulons nous autres: mais c'eft une nàrque de notre indigence. N'aïant pas ce qu'il nous faut, nous le defirons. MaisTÈcre infiniment parfitit ne peut rien vouloir^ rien étCitct puifqu'il voit bien que rien ne lui manque» Theopore. Ohf oh, Arifteî voii« Tome/, Ff me fttrprencz. Dien neveiit rien vouloir^ Mais quoi \ TEcre iniiniment parfait peiiNÎl nous avoir créez malgré lui, ou Tans l'avoir bien voulu? Nous foui- «jes, Arifte: ce fait eft confiant.

A R I s T E, oui, nous fbmmes: mais nous ne fommes point faits. Nô- tre nature eft éternelle. Nous fommes nne émanation nécedàire de la Divinité. Nous en faifons partie. L'Etre infini- ment parfait c*eft TUnivers, c'eft TaC- femhlage de tout ce qui eft.

Théodore. Encore { Théodore. Encore { A R I s T E. Ne penfez pas, Théo- dore, que je fois afTez impie & afTez in- fenfé, pour donner dans ces rêveries. Mais je fuis bien-aife que vous m'appre- niez à les réfuter» Car j'ai oUi dire qu'il y a des efprits aflfez corrompus, pour 6*en être laiifé charmer- T*H E o D o R E. Je ne fçai, Arifte, fi tout ce qu'omdit maintenant de certai- nes gens eft bien feur, & fi même ces anciens Philofophes, qui ont imaginé l'opinion que vous propofèz, l'ont ja- mais crue véritable. Car quoiqu'il y ait feu d'extravagances, dont les hommes ne foient capables, je croirois volon^ liers (^ue ceux <jui produifent de kmr blables chimères, n'en font gueres pcrfuade;^. Car enfin TAuteur qui a r^- .nouvcll"é cette impieté, convient que Dieu eft l'Etre infiniment parfait. Et cela étant, comment auroit-il pu croire iquetous les êtres créez ne font que des ^rties, ou deii^odifications de la DiiVinité? Eft-ce uhe perfeélion que d*èf tre injuftedans fes parties, malheureux dans fes modifications, ignorant, in- . fenfé, impie r II y a plus de pécheurs que de gens de bien, plus d'Idolâtres ;<jue de Fidèles: quel défordre, quel •combat entre la Divinité & fes parties!

Quel nrronftre,. Arifte, quelle épou^- . ventable ôc ridicule chimère î Un Dieu néceflàirement haï, blafphemé, méprifé, ou du moins ignoré par la meilleure partie de ce qu'il eft; car combien peu de gens s'avifent de reconnoître une telle Divinité> Un Dieu nécelfairement ou malheureux, ou infenfible dans le plus grand nombre de fes parties, ou de fes modifications, un Dieu fe puniffant,ou fe vengeant de foi-même. En un mot un être infiniment parfait com« pofé néanmoins de tous les défordres del'Univers. Quelle notion plus.rem- 34^ Neuvïe'me ment s'il y a des gens capables de fe fbcger un Dieu fur une idée fi pioti^ ftreufe^ou c*e& qu'ils n'en veulent point avoir 3 ou bien ce (ont des efprics nèz^ pour chercher dans l'idée du cercle cou.- ces Les propriecez des triangles, Croiez- moi, Arifte, jamais hoiyne de bon (èn^s fi'aécé bien perfuadé de cette folie, quoi que plufîcurs pecfonnes l'aient foute*, nuç y comme en étant bien perfuadez. Car l'amour propre eft (i bi;Karre3 qu'il peut bien nous donner des motié d'en £ure confidence à nos compagnons de il^auche, & de vouloir en paroître bien convaincus. Mais il eft impoflible de la croire véritable, pour peu qu'oo foit capable de raifonncr, Ôc de crain- dre de ie tromper* Ceux qui la foâtien-^ lient n'en peuvent, être îmérieuremenc perfiiadeZ) fi la corruption de leur copur ne les a tellement aveuglez, que ce fè- roit perdre le tems que de prétendre les (éclairer. Revenons donc, Arifte^ 1 1 L Nous femmes: ce fait eft con- ftant. Dieu eft infiniment parfait. Donc nous di^pendons de lui. Nous ne fem- mes point malgré lui. Nousne fommes que parce qu'il veut que nous foions. }4Jtii, cpffmçnt Dieii peut.^8bloir qae nous foïons y lai qui n'a nul befoitt éc nous. Comment un Etre, à qui rien he manque, qui fe fufEc pleinement à Ini^^même; peut-»il vouloir quelque cho* iè } Voilà ce qui fait la difficulté.

A R I s -PE. Il me ièmbie qu'il eft A^ die de la kver. Car il n'y a qu'à dire que Dieu n'a pas créé le monde pour lui ^ mais pour nous.

Théodore. Mais nous, pour qui nous a-t'il créez?

Théodore, La difficulté revient. Car Dieu n a nul befbin de nous.

A R I s T B. Difôns donc, Théodore» que Dirane nous a Êiits que par pure bonté y par pure charité pour nous-mê- XM9.

Théodore. Ne difons pas cela; Arifte, du moins fans l'expliquer. Car il me paroit évident que l'Etre infini- fnent parfait s'aime infiniment, s'aime BécefTairementrque fa volonté n^eft que Famour qu'il fe porte à lui- même yifk fes divines perfeftions: que le mouve-» ment de Ton amour ne peut, comme en nous y lui venir d^ailleurs, ni par con* fequent le porter ailleurs: qu'étant unî^ <][aement le principe de Son aâion, il F f iij 34^* Neuvie'me faut qu'il en foie la (in: qu'en Dieu en un moc coqt autre amour que Tamour firopre feroic déréglé, ou contraire à' 'ordre immuable qu'il renferme, & qui efl: la loi inviolable desvolontez di. vittes.Naus pouvons dire queDieu nous a faits par pure bonté en ce Xens, qu^it nous a faits fans avoir befbin de nous» Mais il nous a faits pour lui. Car Dieu ne peut vouloir que par fa volonté: & fa volonté n'eft que Tamour qu'il fe porte à lui-même. La^aifon, le motif^ la (in de fes décrets ne peut ïè trouver qu'en lui Theotime. Ne voïez-vous pas, Arifte, que ç'eft hùmanifer la Divinité, que de chercher hors d'elle le motif &i la fin de fon aftion? Mais fi cette pen- fée> de faire agii: Dieu uniquement par pure bonté pour les hommes^vous chaN me fi fort, d*oi\ vient qu'il y aura vingt fois ^ cent fois plus de réprouvez que d'élus > ^Theotime. Oui. Mais que Diea Entretien^ 545 A R I s "^ E. Il a eu (es raifonSl »fs de Theotime. Dieu a donc en lui-n^c- dftnoi. me de bonnes raifons de tout ce qu'il p^ge «4. fait, lefquelles ne s'accordent pas toâ- ^^4"- joursavec une certaine idée de bonté & w. de charité fort agréable à nôtre amour propre, mais qui eft contraire à là Loi divine, à cet ordre immuable, qui ren- ferme toutes les bonnes raifons, qu8 Dieu peut avoir, A R I s T E. Mais, Theotime, puif- que Dieu Te fuiEt à luf-même,poarquoi prendre le deHèin de créer ce monde? V Theotime. Dieu a fts raifons,^ fa fin, fon motif, tout cela en lui-même» Car avant fes décrets que pouvoit-il y avoir, qui le déterminât à les former? Comm^ Dieu fe fuffit à lui-même, c'eft avec une liberté entière qu'il s*eft déter*» miné à créer le monde. Car ii Diea avoir befoin de fes créatures, comme il s'aime invinciblement,tt les produîroic néceflàirement., Oiii, Arifte, tout xe qu*on peut légitimement conclure de ce que Dieu fe fuffit à lui-même, c'eft qae le monde n'eft pas une émanation Ffiiij AccefTaire de la Divinité; ce que Iv foi nous enfeigne. Mais de s'imaginer que Tabondance divine pvntk rendre Diea iropiifOant, c'eft aUer cdtitre un fait confiant, & priver le Créateur de la gloire, qu'il tirera éi ernellenient de fes aéatures.

J V. A R I s T!• Conmnacnt cela, Theocime? Eft-ce que Dieu a créé le mondera caufe de la gloire, qu'il en devoit retirer? Si cette gloire a été le motif » qui a détermine le Créateur, voilà donc quelque cho(è d'étranger à Dieu, qui le détermine à agir. D'où vient que Dieu s'eft privé de cette gloire pendant une éternité? Mais gloire! Que vouleauvdus dire par ce mot? Afluré** ment, Theotime, vous vous engagez* là dans un pas, dont vous amen de la peine à vous tirer» T H E o T I Àt È. Ce pas ëft S(R^ die. Mais Théodore, qui le franchie heureufement, ne m'y laiflcra pas en.

'A R I s T B. Quoi, Théodore! Dieu ft Êiie l'Univers pour (à gloire.Vous ap- pcottvex cette penfée h bttmaihe,& (î indigne de TEtce infiniment pacfaiti Prenez^ je yousprie, la parole a» lieu Entretien. hJ de Tkeotitne: expliqaez-voas» Th£O0Of.£. Ceft ici, Arifte, qu'il £siuc bien de l'attention & de la vigilan- ce y pour ne pas donner dans Téciieil que vous fçavez. Prenez garde que je n'y échoue» Lors qu'un Architeâe a (ait un cdi* fice commode & d'une excellente ar- chiteâure, il en a une fecrette complai-- fance, parce que Ton ouvrage lui rend témoignage de Ton habileté dans Ton art. Ainfi on peut dire que la beauté de ion ouvrage lui (ait honneur, parce qu'elle porte le caraâere des qualitez, donc il fe glorifie, des qualitez, qu'il eftime Se qu'il aime, Se qu'il eft bien- aife de pofleder. Que s'il arrive de plus,' que quelqu'un s'arrête, pour contem- pler (on édifice, Se potrr en admirer la conduite & les proportions, TArchite** âe en tire une (èconde ^oire, qui eft encore principalement fondée fur Ta- mour & Teftime qu'il a des qualités qu'il po(Tede, Se qu'il feroicbien-aifeiio ppdêder dans un degré plus éminent» Car s*il croïoit que la qualité d'Archi- tçfte fût indigne de lui, s'il méprifbic cet art, ou cette (cience, (on ouvf âge < ceilèroic de lut faire hmneur: de cg^ i qui le loîîeroient de l'avoir conftruit, lui donneroienc dé la confudonr A R I s T E. Prenez garde, Théodo- re: vous allez droit doivner dans Té* ctieil. ' ' Théodore. Tout ceci, Arifte^ n*eft qu'une comparaifon::fuivez-moi. Il cft certain que Dieu s'aime nécelTai- rement & toutes fes qualitez. Or il eft évident qu'il ne peut agir que félon ce qu'il eft^ Donc fon ouvrage portant le caraâere des attributs, dont il fe glori- fie ^ il lui fait honneur. Dieu s'eftimanc & s'aimant invinciblement, il trouve fa gloire, il a de la complaifance dan» un ouvrage, qui exprime en quelque manière fes excellentes qualitez. Voilà donc un des fens, (elon lequel Dieu agit pour fa gloire. Et, comme vous voiez^ cette gloire ne lui eft point étrangère^ car elle n*eft fondée que fur l'eftime & l'amour qu'il apour les propres quali« tez. Qu'il n'y ait point d'intelligences, ^ui admirent fon ouvrage: qu'il n'y ait que des hommes infenfez, ou ftupides, qui n'en découvrent point les merveil- les: qu'ils le méprifent au contraire cet ouvrage admirable, qu'ils le blafphê- ment, qu'ils le regardent^ à caufe des* ïnonftrès qui ^y trQuvènt,commércffèc néceflaire d^une nature aveugle*: qu'il* fe fcandalifenc devpir rirnocence op- primée, & i'injuftice fur le thrône:Diett n'en tire pa$ moins de cette gloire, pour laquelle il agit, de cette gloire, qui a pour principe lamour & IVffime qu'il a de fes qu^litez, de cette gloire ^ qui le détermine toujours à agir félon ce qu'il' eft, ou d'une manière, qui porte le ça- raâere de (es attributs. Ainfi, fuppofér queDieu veuille agir, il ne peur qu'il n'agifle pour fa gloire félon ce premier fens, puifqu'îl ne ^ut qu'il n'agifle fé- lon ce qu'il eft, & par l'amour qu'il fe porte à lui-même & à fes divines perfe- âions, M^$ comme il k fuffit à lu!«^ même, cette gloire ne peut le détermi- ner invinciblement à vouloir agir: & je croi même que cette feule gloire né peut être un motif fuffifant de le faire agir, s'il ne.trouve lé fecret de rendre diwn fon ouvrage, & de le proportion^* ner à (on aftion, qui eft divine. Car , quel puifl indigi Dieu, dont le prix eft infini. Dieu ne prendra doue pas le dedbin de le pro*» dttirc.Orft à mon (cns ce cjbi fait b plus grande éifficalcé.

V. A R I s T I. Poarqnoi cela, Théo- dore? 11 eft facile de la lever cette difiî- ctthé. Faifons le monde infini. Compo-' fons-le d'un nombre infini de tourbiU Ions. Car pourquoi s^'imaginer un grand Ciel, qui environne cous tes aïKres y 6c au deiàduquel il n'y ait plus rien?

T H B a IX a R E. Non Aride: laiflbns à la créature le caraâere, qui lui con- vientrnelurdonnonsri^n^ qui appro« che des attributs divins. Mais tâchons néanmoins de tirer PUnivers^ de fon état profane, & de le rendre par quelque chofê de divin digne de la complaifance divine, digne de TaéHon d'nn Dieu^dont le prix eft infini.

A R I s T E. Ab, Theodoteî vous avez toujours recours aux véiritez de^'U foi, pour vous tirer d'a&ire. Ce n'effc pas là philofopher.

Théo DO RB.^ Que voutez-vous, Arifte? c'éft^e j'y trouve mon comp- te ^ & que fan* cela je ne puis trouver le dénouement dé mille ic mille di£« EijrTRETiEV. 349 ciiltez..Quoi donc eft-ce que PlTnîvers, fanaifié'par Jefus.Chrift, & fubfiftant en lui y pour ainfi dire, n eft pas plus divin, plus digne de Taâion de Dieii^ ^e tous vos tourbfllons infinis?

Afiu s T E. oui fans douce* Mais fi t%ommjï tftût point péché, le "^erbe Siefe ferait point incaçfté..

Théodore. Je ne CqR, Ariftc^ Mais quoique Thomme n'eût point pé- ché, une perfonne divine n'auioit pas laitCé de s'unir à l'Univers y pour le fan- âifier, pour le tirer de fon état profa- ne 9 pour le rendre divin, pour lui don- ner une dignké infinie /afin que Dieu, qui ne peut ag{r que pour (a gloire ^ en reçût une, qui répondit parfaîtefnent à ion aâion. Éft-ce que le Verbe ne peut s'unir à l'ouvrage de Dieu, fans s'incar^ rer > Il s'eft fait homme: mais ne pou^ voit'il pas Ce faire Ange? Il éft vrai qu'en fe faifan; homme, il s'unit en nijême tems aux deux fubftances ^ efprit & corps ^ dont l'Univers eft comppfè, & que par cette union il fanâifie toute la nature, C'eft pour cela que je ne çrei point que le péché ait été la feule /caufe de l'Incarnation du Fils de Dieu. Mais Pieu a pu faire à TAnge la grâce, qu'il 350 Neuvie^me 350 Neuvie^me A faite à Thomme. Au rcfte, Dîeu à prévu 6c permis, le pechc. Cela ftiffit. Car c'eftune preuve certaine que TUni- vers reparé par Jefus-Chrift vaut mieu^c que le même Univers dans fa première conftruâion: autrement Dieu n'atiroic Jam&is laifTé corrompre Ton ouvrage. C*eft une marque aflùrée que le princi- pal des d^eins de Dieu c'eft llncarna- tion fle fon Fils. Voïons donc, Ariftç, comment Dieu agit pour fa gloire. Ju- ftifions cette propofi^ipn, qui vous a pa- fu (l commune, ôc peut-être fi yu'ide de l*cns & fi infoûtenable, V I. Premièrement Dieu penfê à un ouvrage, qui par (on excellence Çc par fa beauté exprime des qualitez, qu'il aime invinciblement, & qu'il eft .bien-aife de pofièder. Mais cela néan- moins ne lui fuflît pas, pour prendre le deflein de le produire, parce qu'un xnondefini, un monde profane n'aïant encore rien de divin, il ne peut avoir de rapport réel avec la Divinité: il ne peut exprimer Tatcribut eflçntiel de Dieu ^ fôn infinité. Ainfi Dieu ne peut y mettre fa complaifance^ ni par confis- quent le créer fans fe démentir. Que fait -il cependant s La Religion noiis r Entretien. 351 r Entretien. 351 cl;*apprencl^ll rend divin fon ouvrage par ^ l'union d'une perfonne divine aux deux . fubftancés, efprit & corps, dont il le xompcfe. Et far là il le relevé infini- . tnent, & reçoit de lui, à caufe principa- ^ iemencdela Divinité qu'il lui commii- . nique, cette première gloire, qui fe rap- •. porte avec celle de cet Architefte, qui a conftruit une maifon, qui lui fait hon- neur^ parce qu'elle exprime des quali- . tez, qu'il fe glorifie de pofleder: Dieu reçoit j disj^e, cette première gloire re- hau(Tee, pour ainfi dire ^ d'un éclat in- ,fini. Néanmoins Dieu ne tire que de -!ui-n>cm«i la gloire, qu'il reçoit de la • fanâ:ification de fon Eglifè, ou de celte .maifon fpirlcuelle, dont nous fommes •les pierres vivantes, fanftifiées par Jefus-Chrift, puifque le (ujet de fa gloi- re n'eft qu? le rapport de fon ouvrage avec les perfedions, dont il fe glorine. Cet Archice£le reçoit encore une fé- conde gloire des fpedateurs & des ad- mirateurs de fon édifice: & c'eft aufli dans la vue de cette efpece de gloire gu'il s'efForcé de le faire le plus magni- que & le plus fuperbe qu'il peut. C'eft auflî princi paiement dans la vue du cuU te^ ^iie nôtre Souverain Prêtre dipyoit 3Ji Neuvie^me établir en rhonnear de \a Divinité, que Dieu s'eft reiblu de Te faire un Temple, dans lequel il (ut éterneUement glorifié.

Oiii, Arifte, viles & méprifables créa. ' cures que nous fommes, nous rendons par nôtre divin Chef, & nous rendrons etemelletnent à Dieu des honneutls dU Tins, des honneurs dignes de la Majefté divine;<les honneurs, que Dieu reçoit, & qu'il recevra toujours avec plauir.

Nos adorations & nos loiianges font en Jefus- Chrift des fàcrifices de bomie odeur. Dieu £e plaît dans ces fàcrifices K«i(r. 7. aavoir établi un culte charnel, & mê- ^l/J^^ nié d'avoir fait Thomme: il en a juré par lui-même, jamais il ne fe repentira de l'avoir reparé, de l'avoir fanâifié, de nous avoir faits Tes Prêtres fous nôtre Souverain Pontife le vrai Melchife* ufit, »*4iech. Dieu nous regarde en Jefus-Chrift ufoém. conimedes Dieux, comme Tes enfans, l^ \y comme Tes héritiers, & comme les coté^ 17. liéritiers de fbn Fils bien^aimé.Il nous a adoptez en ce cher Fils. Ceft par lui qu'il nous donne accès auprès de fa Maefté Suprême. Ceft par lui qu'il (t complaît dans fon ouvrage. Ceft pat ce fecret qu'U a trouvé dan^ fa fageflè qa-a Entretien. 5j5 •qu'il fore hors de lui-même, sll eft permis de parler aitiii, hors de (à faince- té ^ <]ui le répare inânimenc de toutes les créatures: qu'il fore, dis«j:e,avec une magnificence, dont il cire une gloire ca- iMible de le contenter. L'Homme-*Diea le précède par tout dans (es voies y il ju« ftine cous fes defTeios y il lui fait rendre Sar fes créatures de» honneurs, donc il oit être content. Jefus Chrift ne paroît que dans la plénitude des tems: mais ii eft avant tous les âecles dans les de£* feins du Créateur: & lors qu'il naît en Bethléem, c'eft alors que voilà Diea Îrlorifié \ c'eft alors que le voilà fatis» ait de fon ouvrage. Tous les efprits bienheureux reconnoiflent cette vérité, lorfque l'Ange annonce aux Pafteurs la iiaiflance du Sauveur. Gloire a Dieu, di^ fem-ils tous d'un commun zccotA^faix îtf ttnre, Dieu fi complaît dans les hommes, *^' "" Otti aflurémentrincarnation du Verbe « y^^,^^ cft le premier & le principal * des def- dtU a*- fcins de Diei>. Ceft ce qui juftifie fa TJott conduite. Ceft, fr je ne me trompe., le ^- ^ïj- feul dénouement de mille & mille diflî. 'iT&in. cttlcez, de mille & mille contradiâîona t^ciaircif" apparentes» ' •^'""*'* 3^4 Neuvîe'me n'eft point tel que Dieu Ta fait. Diélti a donc laKTé corrompre Ton ouvrage. Accordez cela avec fa fagefle & avec fa puillance. Ticez-vous feulennent de ce méchant pas fans le fecours dt l'Homme- Dieu, fans admettre de Me» diateur, fans concevoir que Dieu a eu principalement en vue llncarnation de fon Fils. Je vous en défie avec tousle$ Principes de la meilleure Philofophie. our moi je vous Inavoué, je me troui- ve court à tous momens, lorfque je pretens philofopher fans le iecours de la foi. C*eft elle qui me conduit & qui me foûiient dans mes recherches fur les véritez qui ont quelque rapport à Dieu j comme loRt celles de la MécaphyHque. Cîar pour les véritez Mathématiques, celles qui mefurent les grandeurs ^ les inombres, les tems ^ les mouvemens ^ tout ce qui ne diffère que par le plus & ar le moins; je demeure d'accord que a foi ne fert de rien pour les décou^ vrir, & que l'expérience fuffit avec la ràifen pour (e rendre^ fçavam dans tou^ tes les parties de la Phyli<}ue. ■ V I ï. A M s T E. Jecomprehs bien, Théodore, ce que vous me dites-Ià, & je le trouve aflez conforme à la raifon* E