SigPhi · Nicolas Malebranche

Entretiens sur la métaphysique, sur la religion et sur la mort

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XII. Theod'or e. Non, Arifte, il n'y a point de deux fortes d*étenduës^ ni de deux (brtes d'idées quilesrepré- ièntent. Et fi cette étendue à laquelle VOU& penfez vous touchoit, ou modi« fioit vôtre ame par quelque fentiment^ d'intelligible qu'elle eft, elle vous pa- roicroit (ènfible. Elle vous paroirroit dure, froide, colorée, & peut-être dou- loureufb: Car vous lui attribueriez peut-être tous les fentimens que vous: auriez. Encore un coup, il ne faut pas^ juger des chofes'par le fentiment que nous en avons. Il ne faut pas croire que la glace ait plus dé réalité que l'eau, à cauie qu'elle nous réfifte davanuge» • Si vous croyiez que le feu a plus de force ou d'efficace que la terre, votre erteur auroit quelque fondement. Car il y a quelque raifon de juger de la gran- deur des puidances par celle de leurs effets. Mais de croire que l'idée de Té-» tendue, qui vous touche par quelque fentimenr, eflrd'une autre nature, ou a plus de réalité qpecelle à laquelle vous penfez, (ans en recevoir aucune impref> lion (enfible^ c'eft prendre Tabfolupouc 1 Entretien. (J^j 1 Entretien. (J^j ]e relatif, c eft )uger de ce que les cbo« fcs {ont en elles-mêmes parle rapport o'elles ont avec vous. Ctftlemoïen c donner à la pointe d'une épine plus dç réalité qu'à tout le refte de T U ni vers, & mêmes qu'à Terre infini. Mais quand vous fercz^accoûtumé à diftinguer vos (entimens de vos idées, vous reconnoi- trez ^ue la même idée de l'étendue peut fe faire connoitre, ^fe faire imad- * VoytK^ net y 6c (t faire fcntir, felon que la fub- jj!,^'^*^ (bnce divine qui la renferme Tappli^ fur u que diverfement à nôtre efprit. Ainu ne '^^''^«. croïez pas que l'infini, ou l'être en gé*' néral ait moins de réalité que l'idée de tel objet qui vous touche aâuellement d'une manière £on vive & fort fenfible. Jugez des chofès par les idées qui les re- Î^réifentent, & ne leur attribuez tien de êmblable aux fentimens dont vousêces frappé. Vous comprendrez plus diftin- âement dans la fuite du tems ce que je vous infinuc prefentement.

A R I s T E. Tout ce que vous venez de me dire, Théodore, eft furieufement abftrait, & j'ai bien de la peine à le fi- xer devant moi. Mon efprit travaille étrangement: un peu de repos, s'il vous plaît.. Il faut que je penfe à loifir fur <î4 Second coûtes ces grandes fie fublimes vericeac' Je tâcherai de me les rendre familiereà par les efforts pénibles d'une attention toute pure. Mais pre(entement)e n'en iuis pas capable. Il faut que je me déla£> fe pour reprendre de nouvelles forces» Théodore. Jele Tçavois bien, Arifte y que tous ne feriez pas long- tems efprit pur. Allez: menez paure vous-même vôtre corps. Dclaflèz vô- tre imagination par la variété des ob- jets qui peuvent laraflurer 6c la réfouir» Mais tâchez néanmoins de conl'etvec quelque goût pour la vérité; Se dés.que vous vous fentirez capable de vous en nourrir 8c de la méditer, quittez tout pour elle. Oubliez n>ême ce que vous êtes autant que vous le pourrez. C'eft une néceffité que vous penfiez aux be- foins du corps: mais c'eft un gfand dé- règlement que de vous occuper de fes plaifîrs.

m.

El^TRETlÉN. 6f DtïîDti: II [ENTRETIEN.

10e U d'fftrenee an'il y a entre nos fenti* 'mens fSrms idées, i^tl ne fane jnger des chefis efue fâr les iditf tjiêi les re^ , frefentem, & nullement p4r les fentU mens dont on eft touché en lenrpre/ènce on à leur oecafion^ m T'HBbDô'iiE. Hola bh^Arifte» /que vous voilà vivent! A quoi penfcz-vous fi profendemeiic } ' A & I s T E. Qui eft là } Ah^Theodore TOUS m'avez furpris. Je reviens de cet aiive monde où vous m'avex tranfpor- té CCS )ours-ci. J'y vas maintenant tout Ical, Se fans craindre les phancômes qui en.empêchent Tencrée. Mais lorfoue j'y fuis y )'y trouve tant de lieux oblcurs^^ que je crains de m'égarer & de me pet« • T H s OD a IL E. Ceft beaucoup^ Jkrifte, que de fçavoir quitter Ton corps quand on le veut, Se s'élever en efprit diuisle païs des intelligences.M^is cela lie faffiE pas* IL £iut Iç^ voir un peu U Tome /. F 66 Troisie'me carte de ce païs; quels font les lieux inacceflibles aux pauvres monels; 8c qui font ceux où ils peuvent aller libre- ment (ans craindre les illufions. Ceft, ce me fembie^pour n'avoir pts bien pris garde à ce que je m'en vas vous (aire remarquer, que la plupart des voïa- geurs de ces dangereufes contrées ont été (eduits par certains fpeâres enga- geans, qui nous attirent dans des préci- pices dont le retour eft moralement im- pofliible. Ecoutez - moi bien férieufè- ment: je vas vous dire aujourd'hui ce que vous ne devez jamais oublier.

Ne prenez jamais, Arifte, vos pro- pres fentimens pour nos idées, les ixio^ difications qui touchent vôtre ame pour les idées qui éclairent tous les efprits. Voilà le plus grand de tous les précep^ tes pour éviter régarementjamais vous ne contemplerez les idées, fans déçois^' ^vrir quelque vérité: mais quelque at^ tention que vous aïez à vos propres modifications, vous n'en ferez jamais éclairé. Vous ne pouvez pas bien com« prendre ce que je vous dis: il faut que je m'explique davantage. ^ II. Vous fçavcz, Arifte, que le Verbe divin, entant que Railbn ii&iverfclle\| Entretien. 6y •renferme dans fa fùbftance les idées prU mordiales de tous les êtres & créez ôc pQfEbles. Vous fçavez que coûtes les in< teliigences,qui font unies à cette fouve'- raine Raifon, découvrent en elle queU qiies-unes de ces idées, félon qu'il plaît à Dieu de les leur manif<f fter. Cela fe fait en confequeixce des loix générales qu'il a établies pour nous rendre raison- nables 9 Se former entre nous & avec lui, une efpece de fociCcé. Je vous de* velopperai quelque jourtout ce miftere. Vous ne doutez pas que l'étendue intel- ligible, par exemple, qui eft l'idée pri*- mordiale ^ ou l'archétype des corps, efl: contenue dans la Railon univerfelle » qui éclaire tous les efprits, & celui-là même à qui cette raifon eft confubftan- tielle. Mais vous n'avez peut - être pas fait aiTez de réflexion fur la dif&rence qu'il y a entre les idées intelligibles qu'elle renferme, & nos propres lenti- mens, ou les modifications de nôtre ame; & vous croïez peu^êcre qu'il eft inutile delà remarquer exaâement.

' Arifte, entre la lumière de nos idées. Se Aoicre 6c femir ^ & qu'il eft nécelTaire é8 Troisié'me de s'accoutumer à la diftingoec lanf peine! Celui qui n'a point fait afièz de réflexion fur cette dif&cence, croïanc fans cefle connpîcre fort clairement ce qu'il fent le plus vivement, ne peut qu'il ne s'égare dans les ténèbres de (es propres modifications. Car enfin^ coni«. prenez bien cette importante vérité, JUhomme n'eft point à lui-même fa pro- pre lumière. Sa fubftançe, bien loin de l'éclairer, lui eft inintelligible elle-mê* me. Il ne connoit rien que par la lumiè- re de la Raifbn univerfelle qui éclaire tous les efprits, que par les idées intelli- Îribles qu'elle leur découvre dans fk ubftance toute lumineufè.

IV. La raifon créée, nôtre ame, Tcf- prit humain, les intelligences les plus pures & les plus fublimes peuvent biea ^oir la lumière: mais ils ne peuvent la produire, ou la tirer de leur propre Ibnds; ils ne peuvent l'enjgendrec de leur fubftance.IIs peuvent dâouvrir les méritez éternelles, immuables, nécef^. faires dans le Verbe divin, dan» la Sa- gell^ étemelle, immuable, néceflaire: nais il ne peuvent trouver en eux que des fèntimens fbuyent fort vifs, mais soâjonrs obfcurs. U confos ^ que des Entretien. 6^ nodalicez pleines de ténèbres. En un moc ils ne peavent en fe concemplânc découvqr la vérité. Ils ne peuvent fe nourrir de leur propre fubftance. Us ne peuvent trouver )a vie des intelligences que dans la Raifon univerfelle qui ani- me tout les efprits, qui. éclaire & qui conduit tous les bomines» Car c*ell eilç qui cottible intérieurement ceux qui la fuivent ^ c*eft elle qui rappelle cku% oui la quittent; c'eft elle enfin qui par dès reproches 8c des menaces terribles rem- plie de confiifion, d'inquiétude te de ddèfpoir ceux qui font re(bl«s de l'a. liandonner. * A m STB. Je fuis bien perfuadé'^ Théodore, par les réflexions que j*ai &ites fur ce que vous m'avez dit ces fouiVci, que c'eft uniquement le Verbe clivin qui nous éclaire par les idées inw telligibles qu^il renferme. Car il n'y a )oint deux ou plufieurs Sagedès, deux 4>u pluHeurs Raiibns univerfelles. La irérité eft immuable, néce(&ire, éter. nelle, la même dans le tems & dans l'eu ^ernité ^ la même parmi nous Se les dangers, la n^medans le ciel & dans les enfers. JLe Verbe éternel parle à «ouics les naii^Ds le même langage-^ I »7o Troisie'mE I »7o Troisie'mE aux Chinois & aux Tarures comose aux François Se aux Efpagnols ^ Se s'ils ne font pas également éclairez, c*e(b qu'ils font inégalement attentifs ^ c'eft qu'ils mêlent les uns plus, lès autres moins ^ kurs modalités avec les idées; les infprations particulières de leur amour propre^avec les réponfès généra- les de la vérité inférieure. Deux fois deux font quatre chez tous les peuples. Tous entendent la voix de la vérité, qui nous ordonne de ne point faire aux au- tres ce que nous ne voulons pas qu^on .nous fàfle. Et ceux qui n'obeïuènt pçinc à cette voit, fentent des reproches in- térieurs qui les menacent & qui. les pu- ni (lent de leur defobeïdànce, pourvu qu'ils rentrent en eux*-mêmes, Se qu'ils écoutent la Raifon. Je fuis maintenaiit bien convaincu de ces principes. Mais je ne comprens pas encore* trop bien cette diâTerence entre coonoitre & fen- tir y' que vous jugez (î nécedàire pour éviter l'erreur. Je vous prie de me la faire remarquer.

V. T H B o D o R. E. Si vous, aviez bien médité fur les principes dont vous dites que vous êtes convaincu, vous verriez clairement ce que vous me de* Entrbtiem. 7f smanclex. Mais £tns vous engager dans un chemin trop penible^repondez-oioi. Pen(»-voiis que Oiea fente la douleur que nous foufirons 2 A R I s T B. Non (ans doute: car le fentimenc de la douleur rend malheu- reux.

Thbooorb. For( bien. Mais icroïez-vous qu'il la connoillè l A R I s T B. Oiii, je le croi. Car il ^«onnoît tout ce qui arrive à Tes créatu- res. La connoiflance de Dieu n'a point de bornes,& connoître ma douleur ne le rend ni malheureux ni imparfait. Au contraire • • • Théodore. Oh, oh, Arifte! Dieu connok la douleur, le plaifir, la chaleur & ]p refte, & il ne lent point ces çhofes! U connoît la douleur, puiP- qu'il fçait quelle eft cette modification de Tame en quoi la douleur condfte. Il la connoît, puifque c'eft lui feul qui la caufe en nous, ainfi que je vous prou- verai dans la fuite, & qu'il fçait bien ce -qu'il fàit.En un mot, il la connoit,puin. que fa connoiflànce n'a point de bor- nes. Mais il ne la (ent pas: car il feroit malheureux. Connoître-ia douleur ce n'cft donc pas la fentir.'

VI. Théodore. Non fans doute, puifque Dieu ne la fenc nullement, Çc qu'il la connoît parfaitement. Mais pour ne point nous anêcer à^ Téquiva. que des termes, fi vous voulez que ièn< tir ladouleu( ce foit la*connoitre, du moins demeurez d'accord que ce n*eft point la connoître clairement, que ce n'eft point la connoître par lumière Se par évidence; «n unmot que ce n'eft point en connoicre la nature,& qu'ainfi, h parler exactement, ce n'eft point lia connoitre. Sentir la douleur, par e^eem- ple, c'eft fe fentir malheureux, fans fça« voir bieii ni ce qu'on eft, ni quelle éft cette modalité de notre être qui nous rend malheureux. Mais connoître, c*eft avoir une idée claire de la nature de fon objet » & en découvrir tels & tels rap- ports par lumière '& par évidence.

Je connois clairement les parties de i'étenduë, parce que j'en puis voir évi- -demment les. rapports. Je vois clairr- ment que les triangles femblables ont leurs cotez proportionnels, qu^il n*y a point de uiahgte plan dont lef trois aa« gles ne foient. égaux à deux droits. Jie voi Entretien. 75 voi Entretien. 75 Toidairéïnenc ces vérités oa ces nip- pons dans l'idée ou Tarchecype de Vé^ tendue. Car cette idée eft (î lumineufe, 4\uç c*eft en la contennplanc que les Geo* metcres & les bons Phyficiens fe for« ment j & elle eft fi féconde en véricez, que tous les efprits enfemble ne Tépui- feront jamais.

V 1 1. Il nVn eft pas de même de mon èttc. Je n'en ai point d'idée: je n'en voi point l'archétype. ]e ne puis découvrir tes rapports des modifications qui affe- âent mon efprit. )e ne puis en me tour* nant vers moi-n^me reconnoitre aucu- ne de mes Ëicultez ou de m^ capacitez. •Le fentiment intérieur quej'ai de moi. même m'apprend que je fuis, que je Î>en(e, que je veux, que je fens, que je buffre^&c. mais il ne méfait point con- noîcre ce que je fiiis, la nature de ma penfée, de ma volonté, de mes fenti. mens, de mes paillons, de ma douleur, ni les rapports que toutes ces chofes ont entr'cî les: parce qu'encore un coup n'aïant point d'idée de moname, n'en voïant point l'archétype dans le Verbe divin, je ne puis découvrir en la con* templant ni ce qu'elle eft, ni les modar lirez dont elle eft capable ^ ni enfin les Tof/iC 1, G 74 Troisie'me 74 Troisie'me rapports qui font entre Tes modalicez; rapports que je fens vivement fans les connoîcre: mais rapports que Dieu coiv* noie clairement fans les fentir. Tout ce* la, mon cher Arifte^ parce que comnys e vous ai déjà dit, Je ne fuis point ma lumière à moi-même, que ma fubftan^ ce & mes modalicez ne font ' que té- « nébres, & que Dieu n'a pas trouvé à propos pour bien des raifons de me dé« couvrir Tidée ou Tarchetype qui repré- fente la nature des êtres fpiricuels. Car 4i ma fubftance étoit intelligible par el* le-même ou en elle-même, fi elle étoit lumineufe^fi elle pouvoit m'éclairer; comme je ne fuis pas feparé de moi^mê* iiie,certainement je pourrois voir en me contemplant que je fuis capable d'être couché de tels & tels fentimens que je ti'ai jamais éprouvez, & dont je n'aurai peut-être jamais aucune connoidànce* Je n'a ur ois pas eu befoin d'un concert four fçavoir quelle eft la douceur de harmonie,& quoique je n'euiTè jamais goûté d'un tel fruit, j'aurois pu, je ne dis pas fentir,' mais connoître avec évi. 4ence la nature du fentiment qu'il exci. ^een moi. Mais comme on ne peut con« 4iPÎtre la nature des êcces qqe dans la Entretien. 75 Entretien. 75 Raifon qui les renfemie d'une manière intelligible; quoique je ne me puidè fentir qu'en moi-même, ce n'eft qu'en elle que je puis découvrir ce que je fuis, &: les modalicez dont ma nature eft fuf- ceptible, & à plus forte raifon ce n'eft qu'en elle que je puis découvrir les pritl'' cipes des G:iences, & coûtes les véricez carpables d'éclairer refprit.

A R I s T E. Avançons un peu, Théo- dore, Je croi qu'il y a des différences eC fentidles entre connoîcre & fentir; en- tre les idées qui éclairent Tcfprit, & les fentimens qui le touchent: & je demeu- re d*accord que bien que je ne me fente qu'en moi-même, je ne puis cônnoître ce que je fuis que dans la Raifon qui renferme l'archétype de mon être, & les idées intelligibles de toutes chofès.

VIII. Théodore. Bien donc, Arifte. Vous voilà prêt à faire mille & mille dé* couvertes dans le païs de la vérité. Dî- ftinguezles idées de vos fentimens, mais diftinguez les bien. Encore un coup di- ftinguezJes bien;& tous ces phaniomes carelIans,dont je vous ai parlé, ne vous engageront point dans l'erreur. Elevez^ vous; toujours audeflbs de vous-même. Vos modalitez ne font que ténèbres i Gij 7< Troisie'me Gij 7< Troisie'me fouvenez-vous en. Montez plus haut julqu'à la Raifon, & vous verrez la lu- mière. Faites taire vos fens, vôtrp ima« gination,& vos paffions; & vous enten. drez la voix pure de la vérité intérieure, les réponfes claires & évidentes de nô« cté Maître commun. Ne confondez ja. mais l'évidence, qui réfulte de la corn- paraifon des idées, avec la vivacité des ièntimens qm vous touchent & qui vous ébranlent. Pftis nos fentimens font vifs, plus répandent-ils de ténèbres. Plus nos phantQnaes font terribles ou agréables, plus ils paroiflèftt avoir de corps & de réalité^ plus font^ils dangereux, & pro- pres à nous réduire. I>i{Iipez»lcs,ou en^ crez en défiance. Fuïez en un mot tout ce qui vous touche, & courez & atta-* chez- vous à tout ce qui vous éclaire. Il feut fuivre la Raifon malgré les cared fes, les menaces,- les infultes du corps auquel nous, fommes unis., malgré l'ac- tion des objets qui nous environnent* Concevez-vous bien diftinâement tout ceci } En eftes-vous bien convaincu par les raifons que )e vous ai données, & par vos propres réflexions?

Ar iste. Vôtre exhortation, Theo-^ liore, me parole bien vive pour un en*f Entretien. 77 tfêcien de Mecaphytique. Il me femble que vous excitez en moi des fentimens, au lieu d'y faire naître des idées claires. Je me fers de vôtre langage. De bonne foi Je ne comprens pas trop ce que vous me dites. )e le voi, & un moment après je ne le voi plus. Ceft que je ne fais en^ core que l'entrevoir. Il me femble que vous avez raifon: mais je ne vous en-> cens pas trop bien.

' IX. Théodore. Ah, mon cher Arifte, vôtre réponfe eft encore une preuve de ce que nous venons de dire. Il n'y a point de mal que vous y faflîez ré- flexion. Je vous dis ce que je voi,& vous ne le voïez pas. Ceft une preuve que l'homme n'inftruit pas Thomme. Ceft que je ne fuis pas vôtre Maître, ou vô- tre Dofkcur. C'cft que je ne fuis qu'un moniteur,vehement peut-être,mais peu exaâ; & peu entendu. Je parle à vos oreilles. Apparemment je n'y fais que trop de bruit. Mais nôtre unique Maître ne parle point encore affez clairement à vôtre efprit: ou plutôt la Raifon lui piarle fans cefte fort nettement; mais foute d'attention, vous n'entendez point aflèz ce qu'elle vous répond. Je croïois pourtant par les chofes que vous G iij G iij venei de me dire, & par celles que ye vous avojs dites moi-même, que vous compreniez fuiEfamment mon princi^ pe & les confequences qull en tauc ci- rer. Mais je voi bien qu'il ne fufEc pas que je vous donne des avis généraux ap- pukz fur des idées abftràites ôc méca- phyfiques. Il faut encore que je vous apporte quelques preuves particulières de la nécefficé de ces avis.

Je vous ai exhorté à voib accoutumer à reconnoicre fans peine la dif&rence qu'il y a entre connoître & fentir, entre. nos idées claires & nos fentimens tod« jours obfcurs &: confus. Et je vous foû- tiens que cela feul fuffit pour découvrir une infinité de véritez. Je vous le Coà- tiens, dis- je, fur ce fondement, qu'il n'y a que la Raifon qui nous éclaire^ que nous ne fommes point nôtre lumiè- re à nous.mêmes,ni nulle intelligence à aucune autre. Vous verrez clairement fi ce fondement eft folide, lorfque vous céderez de m'entendre moi,& que dans vôtre cabinet vous confulterez attenti- vement la Vérité intérieure. Mais pour vous faciliter Tintelligence de mon .principe,& vous en faire mieux connoi* cre la nécefficé & les confequences ^ Entretien. 79 répondez-moi Je vous prie. Vous ù^ vezr bien ia mauque, car je vous voi ièavenc toucher les inftrumens d^une mahiere fort frayante & fort hardie.

X. Théodore. Bien donc. £x^ pliquez-moi un peu la nature de ces divers fons que vous alliez d'une m^ niere fi Jufte & fi agréable. Qu'cft-ce qu'une oétave^une quinte, une quartel D'où vient que deux cordes étant dans l'union^on ne peuc en toucher l'une fans ébranler Tautre? -Vous avez l'areille tres:^fine& tces.délicaterconrulcez*là, afin qu'felie vous réponde* fiir ce que je fouhaite d'apprendre de vous.

A B. I ST E. Je penfe que vous vous moquez de moi. C'eftla Raifôn, & non lesfens, qu'il faut confulter.

T H E o D o K E. Cela e(t vrai II ne faut confulter les fens que fur des faits. Leur pouvoir eft fort borné,mais laRai'if fon s'étend à tout. Confultez-la donc. Et prenez garde de confondre fes ré- ponfes avec le témoignage de vos fcns; Hé bien que vous répond-elle > Néanmoins il me (èmble que le Ton eft une qualité répandue dans l'air, laqpel. le ne peut aâPcfâer que le fens de l'ouie, car chaque fens a Ton objet propre.

T HEoooRE. Appellez-vous cela confulter la Raifon?

A R 1 sT £. Que voulez- vous que je vous dife? Tenez, voici une oâave ^ La4a. Voici une quinte, Vt-foL Voici une quarte, Vt-fa.

Théodore. Vous chantez bien. Mais que vous raifonnez mal! Je cpm«* prens que c'eft que vous voulez vous xéjouir.

A R I s T E. AHùrément % Théodore^ Mais pour votre autre queftion, je vous réponds que c'eft par fympathie que les cordes de même fon s'ébranlent les unes lesàlutres. N'ai- je pas bien rencontré?

Thsodore. Parlons férieufement^ Arifte. Si vous voulez maintenant me réjouir, tâchez de m'inftruire.

Ariste. Je n'en ferai rien, s'il vous plaît. Faites vôcre perfonnage^Sc laiflèz- snoi faire le mien. C'eft à moi à écouter.

Théodore, Que vos manières font honêces & agréables! C'a donc prêtez, moi ce monocorde, & prenez garde à ce que je vas faire,& à ce que je vas vous Entretien. 2i dire- En pinçant y ou en tirant à moi eette corde, je la mecs hors de l'état od le bandement l'oblige d'être: & lorfque je la quitte, vous voïcz bien, fans qu'il ibit néceflàire de vous le prouver,qu*el- le (è remue quelque temps deçà & de* là; & qu'ainfi elle fait un grand nombre de vibrations, & par conlequent beau« coup d'autres petites (ècoulles imper* ceptibles à nos fens. Car la ligne droite étant plus courte que la courbe 3 une corde ne peut pas faire fes vibrations,ott devenir alternativement droite & cour, be, fans que les parties qui la ciompo^ fent s'allongent 8c fe racourciiTentferc prompcement. Or, je vous prie, un corps mû n'eft^il pas capable de moo^ voir celui qu'il rencontre? Cette corde peut donc ébranlf r Tair qui l'çnviron* ne, & même le fubtil qui en pénètre les pores, & celui-d un autre» jufqu'à vô- tre oreille & à la mienne.

Ariste. Il cft vrai. Mais c'eft un font que j'entens, un (on répandu dan« Tair^ une qualité qui eft biea différente des vibrations d'une corde, ou des fecouf. iès d'un air ébranlé.

THEonoRE. Doucement, Arifte. Ne confultez point vos fens^ & ne juge£ f)oint far leur témoignage. Il eft vrai quoi e Ton eft tout autre chofe qu'un air ébranlé. Mais c'eft juftement poYir cela que vous dites fans fondement que le K)n fe répand dans Tair* Car, prenez-y garde, en touchant cette corde je ne fais que l'ébranler, &,une corde ébranlée ne fait qu'agiter l'air qui l'environne.

A B, I s T E« Vrti corde ébranlée ne faia^ qn^ amer Pair tfni r environne ^ Qupi,n'en«« tendez-vous pas qu'elle produit un (ott dans Tair? > Théodore. Apparemment j'entens ce que vous entendez. Mais lorfque je ▼eux m'inftruice de quelque vérité, jei lie confulte pas mes oreilles, & vous confultez les vôtres, nonobftant toutes les bonnes réfolutions que vous aviesf prifes.Rentrez donc en vous-même, 8C confultez les idées claires que renferme La Raifbn. Concevez- vous bien que de Tair, que des petits corps de telle figure qu'il vous plaira, & agitez de telle Se telle manière, foient capables de conte-» nir ce Ton que vous entendez,& qu'une corde le puiilè produire 3 Encore un coup,ne confultez point vos oreilles^ 8c pour plus de fureté, imaginez- vous que VOUS êtes fourd. Coniiderez avec atten^ Entretien. ^5 tion l'idée claire de retendue: c'eft Tar- chetype des corps: elle en repréfeniela nature & les proprieteZrN'eft.il pas èvu dent que toutes les proprietez poffibles de retendue ne peuvetit être que des. rapports de difiance l Pcnfezy férieu* iement., A R I s T E. Cela cft é vident» Toute» les proprietez de Tétenduë ne peuvent, cpnfîfter que dans fes diverfes manières d'être. Ce ne fpnt que des rapports de.

diftance.

T If B o D Q R E. Donc toutes les pro* prietez ou niodalitez poffibles de l'éten-». due ne font qt^e des figures, pu. des rap^pi. ports de diftance ftables ôc permanens; 6c des mouvemens, ou des rapports de. diftance fuccelEfs ic tcâjours chan- geans. Donc, Arifte, le Ton que vous convenez être autre chofe que du mou- Tement, n'efl: point répandu dans l'air, 8c une corde ne Ty peut produire. Ce ne fera donc qu'un (entiment ou une mo« dalité de Tame» A R I s T E. Je voi bien quil faut fe fendre, ou nier ce principe, que l'idée de retendue représente la nature des, corps. Peut-être ne repréfente-t'elle qu'une de fes proprietez» En e^t ^ qui vpas a dit que les corps ne font que de rétf liduc? L'eflènce de la matière con- fifte peut- être dans quelque autre cbo- fe: & cette autre chofe fera capable de contenir les fons, & mêmes de les pro- duire. Prouvez-moi le contraire.

Theodorb. Mais prouvez-moi vous-même que cette autre chofe ^ en quoi vous faites confîfter reflènce de la matière,ne fera pas capable de penj^ de vouloir, de raifonner. ]e vou$ f tiens que les cordes 4e vôtre Luth p iêntaufli jufte que vous, ou du mo qu'elles fe plaignent de ce que vous troublez leur repos. Prouvez - moi le contraire, & je vous convainaai qu'el- les ne répandent aucun (on.

A R 1 s T E. Il eft vrai que fi la nature du corps confifte dans quelque autre chofe que de Tétenduë, n'aïant nulle idée de cette chofe, je ne puis pas vous prouver qu'elle ne penfe point* Mais )6 vous prie, prouvez-moi que la matière n'eft rien autre chofe que de Tctenduë, Se qu'ainfi elle eft incapable de penfèr. Car cela me paroîc neceffaire pour faire ' taire les libertins, qui confondent l'ame avec le corps,& qui foûtiennent qu'elle cftmoaeUeauffirbicnqueki^ à caufe que félon eux toutes nos penféeç nef!)nc que ^cs modalitez de cette cbofe incon- nue qu'on appelle corps, & que toutes les modalitez peuvent ceifer d'être.

X I. T H £ o D o a c. J'ai déjà répon- '• ^"^^ ivL à la queftion que vous me faites: ' * mais elle eft fi importante, que bien qu'elle foitHorsde propos9Jeuiisl>ien« aife de vous (aire remarquer que fa ré« 'Solution dépend aufll-bien que toutes les ^Vitres veritez de ce grand princioe, que la Raifon univerfèlle renferme les idées qui nous éclairent; & que les ou- vrages de Dieu aïant^té formez fur ces idées, on ne peut mieux (aire que de les contempler pour découvrir la nature 6c les proprietez des êtres créez. Prenez donc garde. Nous pouvons penfer à de l'étendue (ans penfer à autre chofe.C'eft donc un être ou une fubftance, & non une manière d'être. Car on ne peut pen«« (èr à une manière d'être, fans penler à l'être qu'elle modifie, puifque les ma* nieres d'être ne font que l'être même de telle Se telle façon. On ne peut penfer à des figures Se à des mouvemens fans pen(èr à l'étendue, parce que les figures Se les mouvemens ne font que des ma« nieres d'ê(re de ri^teoduç.CeU eft claie» fi je ne me trompe. £c f\ cela ne vous paroic pas tel,|e vous foûciens que vous n'avez plus aucun moïen de diftinguer les modalitez des fubftancés d'avec les fubftances mêmes. Si cela ne vous pa- role pas évident, ne philoTophons pas davantage. Car. «.. • Théodore. Philofophons. L'idée ou l'archétype de l'étendue cVt éternelle & néceflàire. Nous voïons cette idée» <»mme je vous Tai déjà prouvé y 8c •Pieu la voit aufli, puifqu'il n'y a rien eh fui qu'il ne découvre. Nous la voïons, dis-jé, clairement & diftinâement fans penfer à autre chofe. Nous pouvons rappercevoir feule, ou plutôt nous ne pouvons pas Tappercevoir comme la manière d'être de quelqu'autre chofe, car elle ne renferme aucun rapport né- cedaire aux autres idées. Or Dieu peut faire ce qu'ail voit, 8c ce qu'il nous fait voir dans fa lumière clairement 8t di- ilinAèment. Il peut faire tout ce qui ne renferme point de contradiâion, car il efl tout-puiflanty Donc il peut faire jde détendue toute feule.Cette étenduèTera donc un être ou une fubflance: & l'idée i|ue nous en avons nous repréfentera fa Entretien. ty Entretien. ty nature. Suppofé donc que Dieu ait créé <le cette étendue, afluiément il y aura delà matière. Car quel genre d'être fè- roit.ce que cette étendue? Or je croi que vous voïez bien que cette matière cft incapable de penfer, de fentir ^ de raifbnner.

A R I s T E. Je vous avoiie que nos idées étant néce{Iàires& éternelles. Se les mêmes que Dieu confulte; s'il agit il fsta ce que ces idées repréfentent; 8c que nous ne nous tromperons point, fi nous n'attribuons à la matière que ce que nous voïons dans Ton archétype. Mais nous ne voïons peut-être pas cet archétype coût entier. Les modafitex de retendue ne pouvant être que des rap«> ports de diftance, Tétenduë eft incapa- ble de pen(èr. ]'en conviens. Mais le fùjet de l'étendue, cette autre chofe qui eft peut-être renfermée dans l'archety- pe de la matière, & qui nous eft incon- •nue, cela pourra bien penfer. - XII. Th^opore. Cela pourra bien davantage.Car cela pourta tout ce que vous voudreà^, fans que perfonne vous le puiflè contefter. Cela pourra avoir mille ôc mille facultez, vertus, projpriete;^ admirables.Cela pourra agit: 88 Troisie'me 88 Troisie'me dans votre ame, l'éclairer, la rendre heureufe & malheureafè. En on moc il y aura aucanc de puiflknces, &, (î vous pondez la chofe » aucanc de Divinicez qu^il y a de diflerens corps. Car en eâFec» que fçai-je fi cette autre cbofe,que vous prenez pour Teflènce de la maciere, n'a point toutes les qualitez qu'il vous plai- ta de lui attribuer, puifque )e n*en ai nulle connoiflànce. Vous voïez peut- être par là, que pour connoîcre les ou* vrages de Dieu, il faut confulter les idées qu'il nous en donne, celles qui font claires ^ celles fur lefquelles il les a formez; & qu'on court de tres^grands dangers, fi on (bit une autre voie. Gir fi nous confiilcons nos fens, fi nous nous rendons aveuglément à leur témoigna- ge, ils nous perfiiadefont qu'il y a du moins cert^ns corps donc la puidance & l'intelligence font merveilleufes. Nos fens nous difent que le feu répand la chaleur & la lumiere.Ils nous perfua- dent que les animaux & les plantes tra- vaillent à la confervation de leur étre& de leur efpeceavec beaucoup d'adreflè, & avec une efpece d'intelligence. Or nous voïons bjen que cesfacultez font ^Utre chofe que des figures & des mouvcmcns.

Enthetiiem. 8^ Vemens. Nous jugeons donc (iir ces té- moignages obfcurs 6c confus de nos fens, qu'il faut qu'il y ait dans les corps quelqu'aucte cho(^ que de retendue ^ puifque toutes les modalitez de réten-» auë ne peuvent être qhe des mouve- mens Se des figures. Mais confultons zt* centivement la Raifon. Arrêtons-nous à ridée claire que nous avons des corps. Ne les confondons pas avec nôtre être propre, & nous découvrirons peut-être que nous leur attribuons des qualités 8c des propnétez qu'ils n'ont pas,& qui nous appaniennent uniquement.

Il fe peut faire, dites- vous, que nous ne voyions pas tout entier 1 archétype ou ridée de la matière. Quand cela (e-> roit ainfi^nous ne devrions lui attribuer que ce que cette idée nous en repréfen- re; car il ne faut point juger de ce qu'on ne connolt pas. AtTurément d les liber- tins croient qu'il leur eft permis de vau (bhner fur des chimères dont ils n'ont aucune idée, ils doivent fopfFrir qu'on rai(bnne des cho(ès par les idées qu'on en a. Mais pour leur ôter tout fujet de chute & de confiance dans leurs étran- ges erreurs, encore un coup prenez gar- de que nous pouvons penfer à Tétenduc Tome L H 90 Troisie'me