Enfin, dans une lettre postérieure il avoue les subterfuges auxquels il a eu recours pour se cacher et donner en même temps du piquant à son œuvre. Il est vrai que ces aveux ne détruisent en rien l'anecdote du Docteur de Sorbonne.
« A l'égard de la Lettre des Comètes, il faut vous dire que toutes les particularités des lieux, des entretiens, des personnages nommés et désignés sont de petites adresses pour divertir davan- tage les Lecteurs: je vous dis cecy confidemment; car pour tenir le Lecteur plus agréablement attaché, il faut lui laisser penser que les circonstances sont véritables, ce qui est si néces- saire que dans la lecture des Romans, on n'auroit presque nul plaisir, si la vraisemblance bien gardée n'empêchoit le Lecteur de faire reflexion que ce sont de pures fables...Ceci sert d'éclaircissement à plusieurs endroits de la Lettre et vous déli- vrera de la peine d'imaginer cent choses et de chercher des voies d'application. Il n'y a dans tout cela d'autre dessein que celui de varier les matières et de faire un beau spectacle aux veux du Lecteur. » (A son frère aîné, Rotterdam, 6 janvier 1684).
« La Préface est de l'auteur même et n'est qu'un tour qu'on a pris, comme il est ordinaire à tous les Auteurs qui se cachent. Il faut faire le même jugement des autres endroits; quant aux expressions qui sentent le Catholique romain, elles y ont été mises exprès, afin qu'on ne reconnût pas que l'Auteur étoit (1) 11 est réellement venu à Paris en octobre 1680 « pour les affaires de son Académie, député par Messieurs les Modérateurs. » (Lettre à son Père, 28 octobre 1680.)
Pensées sur la Comète. ** XVIII INTRODUCTION Protestant, ce qui étoit nécessaire pour donner plus de poids aux réflexions semées çà et là. » (Ibid., Lettres de Bayle, La Haye, 1739.)
Peu importe après tout l'authenticité de tel ou tel menu détail: ce qu'il est intéressant de retenir, c'est le soin que prenait Bayle à dissimuler qu'il était l'auteur de la Lettre sur la Comète. Il se rendait bien compte, quoiqu'il l'ait nié plus tard, qu'elle renfermait des opinions neuves, hardies et de nature à le faire inquiéter. Un passage d'u:./e de ses lettres à Minutoli ne laisse d'ailleurs aucun doute à cet égard: il y désigne ses idées sous le nom de paradoxes (1). C'est dire qu'il prévoyait le scan- dale que ces opinions pouvaient causer dans le milieu étroitement orthodoxe où il vivait.
L'année suivante il publia chez Reinier Leers une seconde édition de ses Lettres sur la Comète sous le titre de Pensées \ di- verses | écrites à un \ Docteur de Sorbonne |, à l'occasion de la Comète qui parut | au mois de Décembre 1680. Il avait retranché la longue préface de l'édition précédente et mis un petit Avertissement « pour marquer en quoi cette 2e édition était préférable à la ire ». C'est dans cette seconde édition que l'ou- vrage de Bayle prend sa forme définitive: il a corrigé son premier travail, divisé son essai en un grand nombre de sections et surtout donné un plus ample développement à quelques-unes de ses idées. Les polémiques postérieures se déchaîneront autour de cette édition de 1683.
Les Pensées sur la Comète semblent avoir d'abord été bien accueillies dans la société protestante. Bayle assure même qu'il fut l'objet d'un succès flatteur: « Mon livre des Comètes avoit joui neuf ans de suite d'une paix assez glorieuse; il me fit con- noître avec assez d'avantage: la modestie ne me permet pas de rapporter les éloges qu'il m'attira de la part de plusieurs per- sonnes d'Etat et d'érudition. On ne me connoissoit en Frise que par cet endroit, et l'on me jugea digne d'une chaire de Profes- (1) S'il vous tombe entre les mains un Livre intitulé Lettre à un Docteur de Sorbonne contre les Présages des Comètes que l'on réfute par la Philosophie et la Théologie, je vous prie de m'en dire votre sentiment. Il a fait du bruit en ce Pais à cause de quelques Paradoxe: dont il traite.
INTRODUCTION XIX seur en Philosophie dans la très-florissante Académie de Frane- ker. Presque tous les François, soit Laïques, soit Ecclésiastiques qui me firent l'honneur de me venir voir quand ils arrivèrent en ce pais, m'encensèrent sur cet Ouvrage; les uns disoient qu'ils l'avoient lu avec un très-grand plaisir; les autres qu'ils en avoient oui dire mille biens, et qu'ils l'alloient dévorer. » (Addition aux Pensées diverses, Avertissement au Lecteur).
Il est probable que Jurieu lui-même, à cette époque, ne fut pas choqué outre mesure de ces théories audacieuses contre les- quelles il devait fulminer plus tard. Les Pensées avaient paru sans nom d'auteur et Bayle n'avait pas mis Jurieu dans le secret. Pourtant on ne tarda pas à savoir que Bayle en était l'auteur.
L'éditeur Leers avait montré le manuscrit à M. Psets et celui-ci confia à des amis ce qu'il savait. (Chimère démontrée, Préface). Il crut même rendre service à l'auteur en le faisant connaître. (Cabale chimérique, p. 206). Des Maiseaux insinue qu'il n'est pas impossible que Jurieu en ait conçu quelque jalousie. Il n'en laissa pourtant rien paraître. Il affirma plus tard qu'il était venu trouver Bayle pour « lui porter plainte, jusqu'à déclarer qu'il regardait le livre des Comètes comme le plus méchant et le plus dangereux qui ait été fait en ce siècle (1) ». Bayle traite cette affirmation de « fausseté indigne »; il ajoute: « Toute sa plainte consista à me dire qu'on trouvoit que je m'étois trop étendu sur la parallèle de l'idolâtrie et de l'Athéisme, et qu'il craignoit que des gens mal intentionnez ne donnassent un mau- vais tour à cela auprès de ceux qui ne me connoîtroient pas. Il parut content de ce que je lui repondis et ne m'en a jamais parlé depuis (2) ».
Entre les deux éditions de son livre sur la Comète, Bayle avait publié une Critique générale de l'Histoire du Calvinisme de Mr. Maimboarg. Toujours préoccupé de chercher dans la jalou- sie les motifs de la violence avec laquelle Jurieu devait plus tard attaquer Bayle, Des Maiseaux remarque malicieusement que cet ouvrage eut un succès beaucoup plus grand que le livre de Jurieu paru l'année suivante: L'Histoire du Calvinisme et celle du Papisme mises en parallèle...contre un Libelle intitulé Histoire du Calvinisme par Mr. Maimbourg. « Les Catholiques 2. Addit. aux Pensées, ch. 11.
XX INTRODUCTION mêmes, dit-il, malgré les préjugés de la Religion, ne pouvoient s'empêcher de faire l'éloge du Livre de Mr. Bayle, dans le tems qu'ils affectoient de mépriser celui de Mr. Jurien. » Il n'est certes pas invraisemblable qu'un mouvement de vanité froissée ait commencé à mal disposer contre Bayle l'esprit acerbe de Jurieu: mais la raison de son hostilité est plus pro- fonde. Jurieu représente dajs toute sa véhémente ardeur l'esprit d'intolérance et de rigueur qui a jusqu'alors caractérisé le calvinisme: tous les ouvrages de Bayle, au contraire, depuis les Pensées sur la Comète, manifestent une tendance de plus en plus évidente au scepticisme rationnel et à la tolérance. Plus la pensée de Bayle se précisait, plus le mécontentement de Jurieu grandissait; en toute sincérité il voyait un danger dans les opi- nions que répandait son ancien ami et entraîné par sa fougue naturelle il considéra comme un devoir de les dénoncer et de les poursuivre. Le nouvel ouvrage que Bayle publia en 1686 était fait plus que tout autre pour choquer Jurieu dans ses convictions et dans ses passions. Dans le Commentaire philosophique sur 'ces paroles de Jesus-Christ, Contrains-les d'entrer; où Von prouve par plusievrs raisons démonstratives qu'il n'y a rien de plus abominable que de faire des conversions par la contrainte, Bayle présente le plai- doyer le plus fort et le plus irréfutable que l'on ait jamais fait en faveur de la tolérance. La thèse déplut étrangement à Jurieu.
Comme le remarque justement Des Maiseaux, il ne pouvait goûter « un ouvrage où la douceur, la modération, ou pour tout dire en un mot, la tolérance était si fortement établie. » Sur-le- champ, il se mit en devoir de réfuter le Commentaire dans un livre intitulé: Des droits des deux Souverains en matière de reli- gion, la Conscience et le Prince: Pour détruire le dogme de l'indifférence des Religions et de la tolérance universelle, contre un Livre intitule Commentaire philosophique sur ces paroles de la Para- bole Contrains-les d'entrer.
La publication de Y Avis important aux Réfugiés sur leur prochain retour en France et l'affaire du Projet de Paix mirent le comble à la fureur de Jurieu. Il attaque violemment Bayle dans un pamphlet intitulé Examen d'un Libelle contre la Religion, contre l'Etat, et contre la Révolution d'Angleterre, intitulé Avis impor- tant aux Réfugiés sur leur prochain retour en France. A la Haye, che\ Abraham Troyel, iôçi. Cet écrit était précédé d'un Avis important au public, où il traitait Bayle d'impie, de profane, INTRODUCTION XXI d'homme sans honneur et sans Religion, de traître, de fourbe, et d'ennemi de l'Etat, digne d'être détesté et puni corporelle- ment.
Bayle s'émut de ces invectives et il s'empressa d'aller dire « à M. le Grand Baillifde Rotterdam que si son Accusateur vou- loit entrer en prison avec lui et subir la peine qui lui seroit due si lui (Mr. Bayle) n'étoit pas coupable; il étoit tout prêt à v entrer. » De plus il riposta aux attaques de Jurieu par la Cabale chimérique: ou Réfutation de l'Histoire fabuleuse qu'on lient de publier malicieusement touchant un certain Projet de Paix, dans l'Examen d'un Libelle, etc., intitule Avis important aux Réfugiés sur leur prochain retour en France. A Rotterdam, che^ Reinier Leers, M.DC.XCI.
Jurieu se sentit atteint dans son honneur et il adressa à « Messieurs les Vénérables Bourguemestres de Rotterdam » la Requête suivante: « Le sieur Jurieu, qui a l'honneur de défendre la cause de Dieu depuis tant d'années et par tant de travaux, demande justice à Vos Seigneuries d'un Libelle horrible composé par le sieur Bayle, où ledit Bayle le traite comme un fripon, un scélérat, un fourbe, un calomniateur, un méchant homme; et où il traite les Princes qui ont secoué le joug du Papisme de scélérats et d'assassinateurs et dit plusieurs autres choses infamantes contre la Reformation. Le sieur Jurieu implore la protection de son innocence et que ledit Livre soit défendu, lacéré et déchiré; l'Auteur puni ainsi qu'il appartient pour des injures si atroces; et qu'il soit permis audit Sr Jurieu de se défendre en public; promettant pourtant de le faire avec la modestie et la modération chrétienne; et que défenses soient faites au Sieur Bayle de plus composer d'autres Livres contre le Sieur Jurieu. » Les Bourguemestres de Rotterdam prirent un parti très sage: « Ils exhortèrent tant Mr. Bayle que Mr. Jurieu à s'accorder le plus tôt que faire se pourroit; et leur défendirent de rien écrire l'un contre l'autre, qui n'eût été examiné par Mr. Bayer, Pen- sionnaire de la Ville. » Les factums anonymes, composés par Jurieu ou ses amis, continuèrent pourtant à pleuvoir contre Bayle. Celui-ci, pour répliquer, donna une seconde édition de sa Cabale Chimérique, éditée cette fois chez le mystérieux Pierre Marteau de Cologne. Il insistait surtout sur l'accusation XXII INTRODUCTION d'Athéisme et mettait Jurieu au défi de la prouver. C'est alors que Jurieu publia sa Courte Revue des Maximes de Morale et des Principes de Religion de l'Auteur des Pensées diverses sur les Comètes, et de la Critique générale sur l'Histoire du Calvinisme de Maimbourg: pour servir de Factum aux Juges Ecclésiastiques, s'ils en veulent connoître.
Dans ce libelle, les accusations que Jurieu porte contre Bayle sont en très grande partie tirées des Pensées sur la Comète: c'est sur le Parallèle de l'Idolâtrie et de l'Athéisme et sur les chapitres relatifs aux mœurs des Athées qu'il s'appuie surtout pour accuser Bayle de défendre et de propager l'Athéisme. Le livre des Comètes devient maintenant le point central du débat. L'histoire des relations de Jurieu et de Bayle qui vient d'être esquissée permet de comprendre, par l'évolution des sentiments de Jurieu et son état d'esprit à cette époque, comment et pour- quoi il s'avisa au bout de neuf ans de trouver si dangereux et d'attaquer si fougueusement un ouvrage qu'à son apparition il avait semblé considérer comme anodin et indifférent.
Alors furent lancés de part et d'autre une foule de libelles et pamphlets que je me contente de citer parce qu'ils ne se rat- tachent qu'indirectement aux Pensées sur la Comète.
Déclaration de Mr. Bayle, Professeur en Philosophie et en Histoire à Rotterdam, touchant un petit Ecrit qui vient de paroître sous le titre de Courte Revue des Maximes de Morale, etc.
Lettre sur les différais de Mr. Jurieu et de Mr. Bayle, par Mr. de Beauval.
Lettre d'un des amis de Mr. Bayle aux amis de Mr. Jurieu, par M. Huet.
Les Profanations qui se trouvent dans les livres de M. Jurieu. — Lettre à Messieurs les Ministres et Anciens qui composent le Synode assemblé à Leyden, le 2 de Mai 1691.
Apologie du Sr Jurieu, Pasteur et Professeur en Théologie, adressée aux Pasteurs et Conducteurs des Eglises Walones des Pays- Bas.
Réponse à l'Apologie de Mr. Jurieu, par de Beauval.
La Chimère de la Cabale de Rotterdam, démontrée par les Preten dues Convictions que le Sr. Jurieu a publiées contre Mr. Bayle. A Amsterdam, che\ Henri Desbordes, dans le Kalverstraat. M.D.C.XCI.
Entretiens sur le grand scandale causé par un Livre intitulé, INTRODUCTION XXIII la Cabale Chimérique. A Cologne, che^ Pierre Marteau, 1691 (cinq entretiens entre Phiîodeme et Agathou, par Bayle.)
Le Philosophe dégradé: pour servir de troisième suite aux Re- viarques générales sur la Cabale Chimérique de Mr. Bayle.
Avis au petit Auteur des petits Livrets, sur son Philosophe dégradé (par Bayle). M.DC.XCII.
Janua Cœlorum reserata cunctis Religionibus, à celebri admodum viro Domino Petro Jurieu, Roterodami verbi divin i Pastore et Théo- logie Professore. Porta patens esto. Nutti daudatur honesto. Ams- telodami excudebat Petrus Chayer. M.DC.XCII (sous le pseudo- nyme de Carus Larebonius).
Seconde Apologie pour Mr. Jurieu: ou Réponse à un Libelle sans nom présenté aux Synodes de Leyden et de Nxrden, sous le titre de Lettre à Messieurs les Ministres et Anciens qui composent le Synode assemblé à Leyden, le 2 de Mai 1691.
Examen de la doctrine de Mr. Jurieu. Pour servir de réponse à un Libelle intitulé Seconde Apologie de Mr. Jurieu.
Lettres sur les différais de Mr. Jurieu et de Mr. Bayle. Où l'on découvre les contradictions de ce dernier, qui peuvent servir de nou- velles Convictions.
Nouvel Avis au Petit Auteur des petits Livrets: concernant ses Lettres sur les differens de Mr. Jurieu et de Mr. Bayle (par Bayle).
Factum selon les Jormes, ou Disposition des preuves contre l'Au- teur de l'Avis aux Réfugiés, selon les règles du Barreau: qui font voir que sur de telles preuves, dans les crimes capitaux, on con- damne un criminel accusé (par Jurieu).
Jurieu avait d'abord promis à son Consistoire de prouver contre Bayle l'accusation d'Athéisme; puis il s'était désisté, offrant seulement de fournir des mémoires sur cette affaire. Il renouvela les procédures dès que le Consistoire eut été changé au mois de janvier 1692. « L'accusateur, dit Bayle, laissa passer plusieurs semaines sans comparoître, alléguant de Dimanche en Dimanche diverses excuses...Enfin...il demanda qu'on nous ren- voyât au Synode...Moi au contraire je fis tout ce qu'il me fut pos- sible pour obtenir que le Consistoire retint en première instance le jugement de la cause; et je proposai qu'on priât quelques Mi- nistres des Eglises Wallones du voisinage et quelques Ministres de l'Eglise Flamande de Rotterdam, de se joindre au Consistoire; et qu'on priât même Mrs les Magistrats de députer quelques per- sonnes de leur Corps pour assister à la discussion de cette cause: XXIV INTRODUCTION' XXIV INTRODUCTION' mais toutes mes demandes furent rejetées à la pluralité des voix; ma partie obtint que l'affaire fût renvoyée au Synode. Il se trouva en personne au Synode qui se tint peu de jours après à Ziric-Zée et n'y dit pas un mot de notre procès; il ne voulut pas même consentir qu'on communiquât les Actes du Consistoire au Synode, quoique le Consistoire eût chargé ses députés de le faire ». (Addit. aux Pensées div., p. 18).
Cependant les affaires de Bayle prirent tout à coup mauvaise tournure: c'est encore son livre des Comètes qui, en cette occasion, servit d'arme contre lui. « Je vous dirai que toutes ces calomnies sont tombées par terre et qu'il n'y a eu que le Livre des Comètes, imprimé il y a près de douze ans, qui ait esté mis en jeu. » 11 expose ces nouvelles difficultés dans une lettre à Mr. Cons- tant: « J'ai été dans de grands embarras depuis trois ou quatre mois, à cause des machinations de mon Accusateur qui, ayant intéressé le Consistoire Flamand dans sa querelle contre moi, a obtenu que cette Compagnie ferait examiner mon livre des Comètes, etiroit dénoncer aux Bourguemestres, que ce livre est plein de propositions dangereuses et impies, en sorte qu'il n'est nullement de leur devoir de donner pension à un Profes- seur qui a de tels sentimens. Voilà le biais dont ii se sert, dé- bouté par la nullité et la témérité de ses autres accusations. Il a fallu que j'aye fait des visites, afin d'éclaircir les gens sur les prétendues Hérésies de ce Livre. » (29 juin 1693).
Les Ministres Flamands auxquels il fait allusion ici étaient, à son dire, « opiniâtres, grands ennemis des étrangers, et de la nouvelle Philosophie, et violens et séditieux ». (28 décembre). D'autre part, les poursuites étaient, affirme-t-il, clandestine- ment menées contre lui par quelques Ministres Hollandais. « Ces Ministres m'en voulaient de longue main parce qu'ils haïssent les Amis et les Patrons que j'ai eus d'abord en cette ville (il fait allusion à M. Paets et au parti républicain) et qu'en- têtez d'Aristote qu'ils n'entendent pas, ils ne peuvent pas oùir parler de Des Cartes sans frémir de colère ».
Une triple haine religieuse, philosophique, politique animait donc ses adversaires contre lui. Ils soumirent à l'examen du Consistoire Flamand des Extraits des Pensées sur la Comète « faits par mon accusateur, dit Bayle, avec la plus grande mau- INTRODUCTION XXV vaise foi du monde. » Le Consistoire « composé presque tout de gens qui n'entendent ni le François ni autre chose qu'un peu de Lieux Communs de Théologie » se contenta de consulter la Version qui lui était soumise. Bayle fut condamné et le Con- sistoire le dénonça aux Bourgmestres. Le 30 octobre 1693, les Magistrats lui ôtèrent sa charge de Professeur avec la pension de cinq cents florins qui y était attachée; ils révoquèrent même la permission qu'on lui avait donnée d'enseigner en particulier. « Par là, dit-il, on a bouché les deux sources de ma subsistance. Je n'ai jamais eu un sou de mon patrimoine, jamais eu l'hu- meur d'amasser du bien, jamais été en état de faire des épargnes. Je me fondois sur ma pension que je crovois devoir durer autant que ma vie. » Bayle se plaint surtout d'avoir été condamné sans même avoir été entendu: « Tout cela s'est fait avec un grand mystère, et sans m'avertir de rien, et sans avoir égard aux déclarations publiques que j'ai cent fois renouvellées aux Bour- guemestres, aux Ministres, etc. en conversation, que j'étois prêt de montrer que mes Comètes ne contiennent rien qui soit con- traire ou à la droite Raison, ou à la Confession de Foi des Eglises Réformées. Une infinité d'honnêtes gens sont ici dans l'indignation d'une conduite si violente, et qui ne se pratique point dans l'Eglise Romaine: car on y écoute un Auteur accusé d'Hétéro- doxie, et on l'admet à donner des éclaircissemens, ou à rétrac- ter ses erreurs. Cela, mon cher Cousin, doit diminuer vos regrets de n'être point sorti de France. Vous serez cent fois meilleur Réformé si vous ne voiez nôtre Religion qu'où elle est persécutée: vous seriez scandalizé si vous la voyiez où elle domine. » « Les Bourguemestres qui sont quatre en nombre et tirés de ces vingt-quatre (qui composent le Conseil de la Ville) me firent savoir cette resolution sans me dire pourquoi ils m'ôtoient ce qu'ils m'avoient accordé l'an 1681...Le prétexte dont ils co- lorent leur conduite quand on leur en parle en particulier et qui fut même allégué par quelques-uns en opinant le jour qu'on m'ôta ma charge, est que le Livre que je publiai ici en 1682 sur les Comètes contient des propositions pernicieuses, et telles qu'il n'est pas d'un Magistrat chrétien de souffrir que les jeunes gens en soient imbus. » XXVI INTRODUCTION Cependant, Bayle n'avait pas encore répondu aux accusations portées contre lui par Jurieu dans la Courte Revue. Il avait, disait-il, l'intention de présenter sa défense verbalement devant les Juges Ecclésiastiques: « Son accusation est, I. Que je suis un ennemi de toute Religion en gênerai. (Examen, p. 35). II. Que je ne fais pas quasi de mys- tère de mon Athéisme (p. 50). III. Que je n'édifie le public par aucun acte de Religion. IV. Que ma première Divinité s'appelle Louis XIV (p. 37). V. Que mes Confrères dans la Cabale étendue du Midi .au Nord et moi avons toutes nos plus étroites liaisons avec des Déistes, des Spino^istes, des Indifferens et des gens suspects des plus grandes hérésies (p. 248). Ma réponse a consisté à lui demander des preuves juridiques de ces accusations. » Les atermoiements et les intrigues de Jurieu avaient empê- ché Bayle de donner suite à ses projets. Il estimait aussi que son livre des Comètes contenait suffisamment en lui- même la réponse aux objections de son accusateur; enfin il méditait le projet d'en publier une troisième édition où il se serait efforcé de donner à ses doctrines encore plus de préci- sion, en produisant « un grand nombre de nouvelles preuves, un grand nombre d'éclaircissemens nouveaux, un grand nombre de nouvelles solutions à tous les scrupules des bonnes âmes, et à toutes les chicaneries des disputeurs de mauvaise foi3 ou d'esprit faux. » Mais il apprit au mois de février 1694 que Jurieu avait fait nommer des Commissaires dans son Consistoire pour prononcer sur les extraits qu'il avait produits dans la Courte Revue. « Il ne veut plus être ma partie, dit Bayle, il veut être mon juge et faire en sorte qu'on ne parle plus d'accusation d'Atheïsme, mais qu'on examine seulement s'il y a dans mes ouvrages quelques propositions erronées, dangereuses, et punis- sables canoniquement. Toutes les apparences sont qu'il veut que l'on juge sans m'entendre, et sur la seule autorité de ses extraits, et des conséquences qu'il y a jointes. C'est donc à ce coup que la dispute va paroître devant les Tribunaux Ecclésiastiques, et cela sur un nouveau pied. Or comme il pourrait bien arriver que le tout se passerait sans que j'en eusse nulle connoissance, il est absolument nécessaire que je recoure à la voye d'un Factum public, qui puisse servir d'instruction aux Juges qui en vou- dront, et ôter à ceux qui n'en voudraient pas, tout lieu de pré- tendre cause d'ignorance. » (Addit. aux Pensées, p. 25.)
INTRODUCTION XXVII C'est alors qu'il publia: Addition | aux | Pensées diverses | sur ]es Comètes | ou \ Réponse à un libelle intitulé | Courte revue des Maximes de Morale et des \ Principes de Religion de l'Auteur des Pensées \ diverses sur les Comètes, etc. | Pour servir d'instruction aux Juges Ecclésiastiques \ qu> en voudront connaître. \ A Rotter- dam | che^ Reiniet Leers \ MDCXCIV. In-12.
Ce livre est une réponse détaillée et précise à toutes les accu- sations de la Courte Revue: « Je me suis donc mis à la réfuter et je l'ai fait avec tant de facilité que les 3 ou 4 jours que j'ai donnez à cela auroient été un tems trop long si j'avois voulu faire une plus ample Réponse; mais la resolutiond'etre court a été cause que j'ai eu besoin de plus de tems. J'ai tellement ruiné ce libelle, qu'il n'y reste pierre sur pierre. On verra que ma partie n'entend point sa Religion, qu'il combat les maximes qu'il a soutenues dans d'autres livres et qu'il nie les choses les plus évidentes. Le pis est que ces extraits sont si visiblement infidèles qu'il n'y a nulle apparence qu'il ait été dans l'erreur de bonne foi. » (Avertissement au Lecteur.')
Cette fois Jurieu fut réduit au silence.
En 1699, Bavle publia une 3e édition des Pensées. Ce n'est pas du tout la 3e édition qu'il promettait depuis si longtemps: c'est presque purement et simplement une réimpression de l'édition de 1683. Il se contenta de modifier quelques tournures et de corriger l'orthographe de certains mots: « J'en ai relu toutes les feuilles, avant qu'on les imprimât et quoique je n'y aie fait aucune addition, mais seulement quelque petit change- ment de style, cela n'a pas laissé de me faire perdre assez de momens. » Cette affaire des Pensées lui tenait au cœur et il trouvait qu'il n'avait pas encore suffisamment élucidé ses idées. Aussi au mois de Novembre 1703, il commença à travailler à une défense nouvelle de son livre. Elle parut au mois d'Août 1704, sous le titre: Continuation j des \ Pensées j diverses \ écrites à un Docteur de Sorbonne \ à l'occasion de la Comète qui parut au \ mois de Décembre 16S0. \ Ou \ réponse \ à plusieurs difficulté^ que Monsieur*** \ a proposées à V Auteur. \ A Rotterdam \ che% Reinier Leers, | MDCCV. 2 vol. in-12. Cet ouvrage ranima la polé- mique: Bernard publia son Extrait critique de la Continuation des Pensées sur la Comète. Il attaque Bayle sur deux points: d'abord sur la question du Consentement général des peuples considéré comme preuve de l'existence de Dieu; et puis, encore XXVIII INTRODUCTION une fois, sur la comparaison de l'Athéisme et du Paganisme. Bayle répondit à ces critiques dans les Nouvelles de la République des Lettres, Février et Mars 1705 et dans la Réponse aux questions d'un Provincial (tome second).
Jaquelot, à son tour, prolongea la controverse dans son Examen de la Tlieologie de M. Bayle, répandue dans son Dictionnaire Critique, dansses Pensées sur les Comètes, et dans les Réponses à un Provincial, où l'on dépend la Conformité de la Foi avec la Raison contre sa Réponse. Bayle se défendit une dernière fois dans les Entretiens de Maxime et de Thémiste ou réponse à l'Examen.
Il ne convient pas dans cette Introduction purement histo- rique de juger les idées qui furent débattues dans cette querelle, ni d'insister sur la portée et la valeur des Pensées sur la Comète. Je crois pourtant indispensable de donner quelques indications qui permettront de mieux apprécier l'intérêt que peut offrir une nouvelle édition des Pensées. Malgré sa violence et ses exagéra- tions, Jurieu avait discerné avec clairvoyance les tendances de cette œuvre, en matière religieuse. A vrai dire, ce sont les fondements mêmes de la Religion que ce Livre risquaient d'ébranler. Sans faire violence au texte, on pouvait en dégager par exemple les conclusions suivantes: La peur ou la fourberie se trouvent à l'origine de toute Reli- gion; la Religion n'a pour ainsi dire pas d'influence sur l'amé- lioration morale des Peuples et par conséquent à ce point de vue toutes les Religions sont indifférentes; il n'y a rien de com- mun entre la Foi et la Raison. Ainsi, séparée d'une part de la science rationnelle, détachée d'autre part de la morale, la Reli- gion restait dans son isolement, sans utilité ni raison d'être. Ce sont bien là en effet les arguments dont vont se munir contre la Religion les Philosophes du xvine siècle.
On peut dire que le livre des Comètes a établi les principes de toute la polémique antireligieuse qui va suivre.
Les sources de l'ouvrage nous permettent de comprendre sous quelles influences s'est formée la pensée de Bayle et d'analyser en même temps la genèse de ce que l'on commence à appeler la Philosophie. Quand, à trente-cinq ans, Bayle écrit ce premier livre, il est muni d'une très solide érudition antique: il doit à la philosophie païenne une entière liberté de pensée. Il se rattache directement à cet égard aux humanistes de la Renaissance. Montaigne l'aida du reste puissamment à dégager de son érudi- INTRODUCTION XXIX