(1) Cette interprétation ne souffre pas la discussion, il est superflu de le dire. Dans la symbolique chrétienne, le rouge signifie « la charité qui est ardente comme le feu et qui porte à verser notre sang pour la gloire de Dieu. C'est aussi l'image de la dignité et de l'autorité. A la Pentecôte, le Saint-Esprit, sous l'apparence de langues de feu, commu- nique aux Apôtres la plénitude de la puissance et leur inspire un amour ardent de Dieu ». (Abbé Regnaud, Somm. du Catéchiste, IV, p. 725.)
PENSÉES SUR LA COMÈTE 77 monter à cheval avec toute sa Cour, afin de se retirer au lieu que l'Astrologue lui marquoit: ce qui n'empêcha 40 pas qu'il ne tombast entre les mains de ses ennemis qui le détinrent jusques à sa mort dans une dure captivité? Cette foiblesse d'un Prince Chrétien ne vaut pas mieux que celle du grand Cha-Abas, de laquelle j'ay fait men- tion, il n'y a pas longtems (a).
XXI Du créait de l'Astrologie eu France.
Que dirai je de nôtre Pays (i)? N'a-t-il pas été un tems où la Cour de France même, qui par le caractère de la Nation naturellement fortifiée contre les Disciplines su- perstitieuses, est moins susceptible de ces erreurs que 42. La dernière phrase: « Cette faiblesse d'un Prince » n'est pas dans A, ainsi que la i™ phrase de XXI.
2. A. où la Cour de France même, moins susceptible de ces erreurs que toutes les autres, par le caractère de la nation naturellement forti- fiée contre les Disciplines superstitieuses étoit toute pleine.
(1) « Toutes proscrites qu'elles sont par l'Ecriture, les Conciles, les Papes, les Saints Pères, les Théologiens, elles ne laissent pas (les supers- titions) d'avoir par tout des partizans et des sectateurs. Elles trouvent accès chez les grands; elles ont cours parmi les personnes médiocres; elles sont en vogue parmi le simple peuple; chaque roïaurae, chaque province, chaque diocèse, chaque ville, chaque paroisse a les siennes propies. Tel les observe qui n'y pense nulLement, tel en est coupable qui ne les croit pas. (Traité \ des superstitions | selon l'écriture sainte | les décrets des conciles \ et les sentimens des saints Pcres \ et des Théolo- giens | par M. Jean Baptiste Ti.'iers, Docteur | en Théologie et curé de Vi- braie. Paris, Ant. De^ollierj 1679. Préface). Ci', encore, Thiers, I, Liv. III, ch. VU).
78 PENSÉES SUR LA COMÈTE 5 toutes les autres, étoit néanmoins toute pleine d'Astro- logues, que l'on consultoit sur tout, et qui avoient prédit, à ce que l'on pretendoit, tout ce qui étoit arrivé? Le P. Martin del Rio (a) si connu par sa grande littérature et par sa pieté, nous asseure qu'il a vu à la Cour de France 10 du tems de Catherine de Medicis, que les Dames n'osoient rien entreprendre sans avoir consulté les Astrologues, qu'elles appelloient leurs Barons.
Le mal s'accrut de telle sorte qu'il fallut non seulement employer les menaces de l'Eglise, mais aussi l'autorité du 15 bras séculier pour empêcher le débit des Almanachs, où les Astrologues se donnoient la liberté de prédire tout ce qu'ils trouvoient à propos (b). En effet le Concile Pro- vincial de Bourdeaux de l'an 1583 deffend de lire et de garder cette sorte d'Almanachs et d'y ajouter foy. Celui 20 de Toulouse de l'an 1590 fait la même chose, ordonnant de plus l'observation exacte d'une Bulle du Pape Sixte V de l'an 158e qui enjoint aux ordinaires des lieux et aux Inquisiteurs de punir selon les Constitutions Ecclésiasti- ques tous ceux qui se mêlent de prédire les choses avenir.
25 Dans les Etats d'Orléans de l'an 1560 et dans ceux de Blois de l'an 1579 il fut ordonné que l'on procederoit extraordinairement et par punition corporelle contre les Autheurs de tels Almanachs, et deffenses furent faites de les imprimer ou débiter à peine de prison, et d'une 30 amende arbitraire.
Mais les Astrologues ne furent pas decreditez pour cela, car il est constant que la Cour du Roy Henry IV étoit toute pleine de prédictions. Ce n'étoient pas seulement les femmes qui, par cet esprit de crédulité et de curiosité 35 qui leur est propre, s'informoient de leur destinée: les (a) Disquisit Magic, part. 2, quxst. 4, sert. 6.
(b) Voye\ Mr. Thiers, Traite des supers!., cb. 22.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 79 hommes les plus braves le faisoient aussi, comme vous diriez le Maréchal de Biron que le Roy Henri IV appela h plus tranchant instrument de ses victoires, en l'envoyant Ambassadeur à Londres, et qui étoit dans le fond un des 40 plus courageux hommes de la terre, et fort savant outre cela. Henri IV lui même, tout Henri le Grand qu'il étoit, n'a pas toujours connu, comme il a fait dans la suitte, la vanité de cet art. Je trouve dans les Mémoires de Mr. de Sully, que la Reine étant accouchée d'un fils qui a 45 régné si glorieusement sous le nom de Louis le Juste, Henri le Grand commanda à son premier médecin, nommé la Rivière, grand faiseur d'Horoscopes, de travail- ler à celle du Dauphin nouveau né. Il s'en deffendit, mais il falut obéir: et comme il ne rendait point conte de son 50 travail, le Roy lui commanda absolument et sous la peine d'encourir son indignation, de lui dire ce qu'il avoit trouvé, et il le fit (1). Peu à peu nôtre Nation s'est guérie de (1) « L'on ne saurait nier que le Cardinal de Richelieu et des per- sonnes d'un rang encore plus relevé que le sien n'ayent fait beaucoup de cas des prédictions Astrologiques de Jean-Baptiste Morin. 11 paroit par un ouvrage in-folio imprimé à Padouë Tau 1684, que Monsieur Reinaldini. mathématicien du grand Duc, et Professeur en philosophie à Padouë s'est hautement déclaré l'Apologiste de l'Astrologie judiciaire, et qu'il a donné beaucoup de tems à faire des horoscopes. On sait que Monsieur le Noble n'est point bigot ou superstitieux, ou engagé dans les erreurs populaires; qu'il a infiniment de l'esprit, beaucoup de lecture; qu'il scait traiter une matière galamment, cavalièrement; qu'il connaît l'ancienne et la nouvelle Philosophie. Cependant il a bien voulu faire savoir au public non pas qu'il adopte toutes les chimères des Astrologues, mais qu'il croit qu'ils peuvent prédire les evenemens contingens. 11 se vante d'avoir fait beaucoup d'horoscopes qui ont réussi et il s'attache avec soin à maintenir le crédit de l'Astrologie judiciaire. (Uranie eu les tableaux des Philosophes depuis le 20, chap. du 5, livre jusques à la fin du 6, livre.) Son Ouvrage fut imprimé à Paris l'an 1697. Personne n'ignore combien les sciences et nommément la Philosophie fleurissent en Angleterre, néanmoins l'Astrologie n'y manque pas de sectateurs et de protecteurs. Témoin le livre imprimé à Londres l'an 1690, sous le titre de Astro-mctereologia sana. » (Cont. des Pensées div. § XL.)
80 PENSÉES SUR LA COMÈTE cette foiblesse (i), soit que nous aimions le change, soit que l'attachement qu'on a eu pour la Philosophie dans ce 5 5 siècle icy, nous ait fortifié la raison, que toutes les autres sciences qu'on cultivoit avec tant de gloire depuis François I n'avoient gueres délivrée du joug des préjugez. Aussi faut-il avouer qu'il n'y a qu'une bonne et solide Phi- losophie (2) qui, comme un autre Hercule, puisse exter- 60 miner les monstres des erreurs populaires: c'est elle seule qui met l'esprit hors de Page.
XXII Que l'entêtement général pour l'Astrologie, deeredite l'autorité qui n'est fondée que sur le grand nombre.
Ne vous semble-t'il pas, Mr. que c'est icy une digres- sion fort inutile? Mais prenez y garde, vous verrez bien 60. Le dernier membre de phrase a été ajouté dans B.
(1) 0 La duchesse de Bouillon ne fut décrétée (dans l'affaire des Poisons de 1680) que d'ajournement personnel, et n'était accusée que d'une curiosité ridicule, trop ordinaire alors, mais qui n'est pas du ressort de la justice. L'ancienne habitude de consulter des devins, de fairer tirer sou horoscope, de chercher des secrets pour se faire aimer, subsistait encore parmi le peuple et même chez les premiers du royaume.
Nous avons déjà remarqué qu'à la naissance de Louis XIV ou avait fait entrer l'Astrologue Morin dans la chambre même de la reine- mère, pour tirer l'horoscope de l'héritier de la couronne. Nous avons vu même le duc d'Orléans, régent du royaume, curieux de cette char- latanerie qui séduisit toute l'antiquité et toute la philosophie du célèbre comte de Boulainvilliers ne put jamais le guérir de cette chimère. » (Il est l'auteur d'une Pratique abrégée des jugements astrono- miques et d'une Pratique abrégée des jugements astrologiques sur les nati- vités.) (Voltaire, Siècle de Louis XII'. I£d. Rebelliau et Maria», p. 435.)
(2) Voilà une des premières fois que le mot Philosophie est nette- ment pris dans le sens que lui donnera le xvmc siècle.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 8l tôt qu'elle fait à mon sujet. Car mon principal but doit être de decrediter l'autorité des opinions qui n'est fondée 5 que sur le grand nombre. Or je ne le saurois mieux faire, qu'en faisant voir que l'Astrologie qui n'a jamais peu s'appuyer sur un principe à tout le moins probable, n'a pas laissé d'infatùer la plus grande partie du monde dans tous les siècles. Et comme en tournant la médaille il est 10 vrai de dire, qu'encore que le grand nombre soit pour l'Astrologie, la foy qu'on ajoute à ses prédictions est néanmoins fausse et ridicule: il est pareillement vrai de dire que les prédictions que l'on fonde sur les Comètes sont nulles de toute nullité, quelque grand que soit le 1 5 nombre de ceux qui les croyent, puis qu'elles n'ont autre appui que les principes de l'Astrologie. Ainsi quand vous devriez m'accuser de donner dans le lieu commun, je dirai pourtant que veu l'expérience de plusieurs erreurs générales, il n'y a point d'homme qui ne soit en droit de 20 demander qu'on l'écoute parlant lui seul pour son senti- ment, sauf à ceux qui l'ecouteront de se bien deffendre, non pas par la prescription, ou par le préjugé de leur nombre, mais en examinant le fond de l'affaire. J'excepte comme vous pouvez penser, et comme vous penseriez 25 asseurement quand même je ne m'en expliquerois pas; j'excepte, dis-je, les matières de foy. Dans les autres toute la faveur qu'on doit faire à la longue possession et au grand nombre, c'est de luy donner la préférence, toutes choses étant égales dans le reste: et s'il falloit s'arrêter au préjugé 30 je le trouverais plus légitime pour celui qui seroit seul de son sentiment, que pour la foule (a), parce que les veritez naturelles étant beaucoup moins propres à reveil- (a) Argumentum pessimi turba est.
31. A. La pensée latine est dans le texte.
Pensées sur la comète. 6 82 PENSÉES SUR LA COMÈTE 1er et à flater les passions, et à remuer les hommes par les divers intérêts qui les attachent à la société, que cer- 35 taines opinions fausses, il est plus probable que les opinions qui se sont établies dans l'esprit de la plus part des hommes sont fausses, qu'il n'est probable qu'elles soient vrayes. Mais nous parlerons de tout cecy plus au long en un autre endroit: prenons un peu de repos en 40 attendant.
XXIII IVe Raison: Que quand il seroit vrai que les Comètes ont toujours été suivies de plusieurs malheurs, il n'y aurait point lieu de dire, qu'elles en ont été le signe ou la cause.
Je reviens à la charge, Mr. et je dis en quatrième lieu, que s'il est vrai qu'il n'a jamais paru de Comète, qui n'ait été suivie de beaucoup de malheurs, cela vient unique- ment de la condition des choses de ce monde, qui les 5 rend sujettes à une infinité de changemens, et qu'on pourroit à coup seur attribuer la même influence à tout ce que l'on voudroit, au mariage d'un Roy, ou à la nais- sance d'un Prince; parce qu'il est certain que jamais un Roy ne s'est marié, ou n'est venu au monde, sans qu'il 10 soit arrivé de très grands malheurs en quelque lieu de la terre. En un mot il est aussi probable, veu le train ordi- 39. La fin de la phrase: prenons un peu de repos en attendant, ainsi que la date, ne sont pas dans A.
1. A. le § débute ainsi: On peut dire en quatrième lieu. 9. Les mots: on n'est venu au monde, ne sont pas dans A.
peksées sur la comète Binaire du monde, qu'après quelque année que ce soit qu'il nous plairra de designer, il arrivera de grandes calamitez sur la terre, ou en un lieu ou en un autre; qu'il est pro- 15 bable qu'à quelque heure du jour que ce soit qu'un Bourgeois de Paris regarde par sa fenêtre sur le pont Saint Michel, par exemple, il voit passer des gens dans la rue. Cependant les regards de ce Bourgeois n'ont aucune influence sur les gens qui passent, et chacun passeroit tout 20 de même encore que le Bourgeois n'eut pas regardé par sa fenêtre. Donc aussi la Comète n'a aucune influence sur les événements, et chaque chose seroit arrivée comme elle a fait, quand même il n'auroit paru aucune Comète.
Il est étonnant qu'un Dogme aussi perturbateur du 25 repos public que celui-cy, ne soit appuvé que sur le sophisme /w/ hoc, ergo propter hoc, que l'on apprend à cogroitre dés la sortie des Classes, et qu'il y ait eu si peu de personnes parmi le grand nombre des gens qui étudient, qui ayent apperceu qu'on raisonnoit en cette affaire icy 30 contre les premiers principes du bon sens(i). Il y a aussi de quoi s'étonner comment les hommes qui ayment tant à ne point craindre l'avenir, ont donné dans une opinion si chagrinante sans examiner si elle étoit fondée en rai- son. Mais ces motifs d'etonnement ne durent gueres pour 55 ceux qui ont étudié le cœur de l'homme, et qui ont de- 20. A. encore que le Bourgeois n'eut jamais été au monde.
(1) « Pour cela (quand beaucoup d'événements funestes suivraient l'apparition des Comètes) faudroit-il conclure parce qu'elles l'auroient précédé, qu'elles en fussent les causes ou les signes? Quoy, de deux evenemens qui s'entresuivent, dont l'un mesme est ordinaire et naturel, l'autre extraordinaire, le premier sera-t'il la cause ou le signe de l'autre? je ne sçay pas en quelle Logique cela se peut conclure; mais je sçay bien que les Pronostiqueurs des Comètes n'ont point de meilleures raisons pour authoriser leurs prédictions. » (P. Petit, Dissert, sur les Comètes, p. 96.)
84 PENSÉES SUR LA COMÈTE couvert dans sa conduite une coutume générale de juger de tout sur les premières impressions des sens et des passions, sans attendre un examen plus exact, mais aussi un peu trop pénible. Les gens d'étude qui devroient être 40 la lumière des autres suivent beaucoup plutôt ce torrent là, qu'ils ne le détournent dans le chemin des véritables savants.
XXIV Ve Raison: Qu'il est faux, qu'il soit arrivé plus de malheurs dans les années qui ont suivi les Comètes qu'en tout autre tctns.
Outre tout cela on peut mettre en Fait, I. Qu'à conter tout ce qui s'est passé ou dans le monde, ou dans l'une de ses plus grandes parties, il est arrivé autant de malheurs dans les années qui n'ont veu ni suivi de prés aucune Co- 5 mete, que dans celles qui en ont veu ou suivi de prés(i). II. Que les années que l'on croit avoir été empoisonnées par l'influence des Comètes, sont remarquables par d'aussi grands bonheurs pour quelques endroits du monde, qu'au- cun autre tems que ce puisse être. III. Que les evenemens ie les plus tragiques et les désolations les plus épouvantables 1. Les chiffres I, II, III, ne sont pas dans A. 9. C. les aventures les plus tragiques.
(1) « Mais quoy, toutes ces choses sinistres qui sont arrivées après les Comètes n'arrivent-elles point devant? Et n'arriveroient-elles point sans elles? n'y en a-t-il pas un plus grand nombre et de plus extraor- dinaires qui n'ont point été précédées par aucunes Comètes? » (P. Petit, Diss. sur les Com., p. 100.)
PENSÉES SUR LA COMÈTE 85 n'ont été précédez d'aucune Comète, au lieu que les pros- peritez les plus insignes l'ont été. Pour dire tout en peu de paroles, on peut mettre en fait que si on prend l'His- toire générale du monde, et qu'on suppute avec soin le 15 bien et le mal qui a été senti par toute la terre dans l'espace de 15 ou 20 ans, on trouvera que l'un portant l'autre, cela est fort semblable au bien et au mal qui a été par tout le monde dans l'espace d'autres 1 5 ou 20 ans, ce qui fait voir que les années qui suivent l'apparition des 20 Comètes n'ont rien qui les distingue des autres, et qu'ainsi c'est avec une très grande injustice qu'on se fait fort de l'expérience.
XXV S'il y a des jours heureux, ou malheureux (1).
On peut faire la même observation contre ceux qui prétendent qu'il y a certaines saisons affectées aux grands evenemens. Bodin qui malgré son esprit, et sa vaste lite- rature, et son peu de Religion, a fait paroitre beaucoup 5 de crédulité superstitieuse en diverses choses, s'est amusé par ce principe à nous donner (a) un ramas de plusieurs révolutions avenues au mois de Septembre. Il n'y a qu'un mot à dire contre lui et contre tous ceux qui perdent le tems à de semblables recherches, par exemple à recueillir 10 ce qui s'est passé dans les années Climacteriques des Etats, ou sous le 21. 49. 63. Roy d'une Monarchie, 7. ou 11. C. précédées.
(1) Sur la croyance, aux jours heureux ou malheureux, cf. Thiers, Traité des Superstitions, I, liv. IV, ch. III.
86 PENSÉES SUR LA COMÈTE 9. d'un certain nom; c'est que s'ils épluchent avec la même diligence les autres saisons de l'année, les autres Règnes et les autres périodes des Etats, ils y trouveront 1 5 indifféremment des révolutions toutes semblables, pourveu qu'ils se défassent de leur préjugé à tout le moins pendant la recherche qu'ils tairont: car c'est leur préjugé qui les trompe. Ils sont persuadez avant que de consulter l'His- toire, qu'il y a des mois et des nombres affectez aux 20 grands evenemens. Là dessus ils ne consultent pas tant l'Histoire pour savoir si leur persuasion est véritable, que pour trouver qu'elle est véritable: et on ne saurait dire l'illusion que cela fait aux sens et au jugement. En effet il arrive de là qu'on observe beaucoup mieux les faits que 25 l'on désire de trouver, que les autres, et que l'on grossit ou que l'on diminue la qualité des evenemens selon sa préoccupation. Ce qu'il y a donc de vrai à l'égard des mois, des jours, des années et des nombres, c'est que Dieu n'a point affecté aux uns plutôt qu'aux autres les 30 evenemens qui servent à la punition des Peuples, et à la fondation ou à la ruine des Empires. Ce serait une affec- tation indigne de la grandeur de Dieu, et qui ne lui peut être attribuée que par ces esprits superstitieux qui attachent sa Providence à une infinité de minuties. L'Ecriture et les 35 Pères déclament contre cet abus en divers endroits, et il est faux que l'Histoire le favorise.
XXVI Sentiment des Payens sur les jours heureux ou malheureux.
Je ne nie pas que les Payens n'ayent cru qu'il y avoit des mois et des jours qui avoient quelque chose de fatal, PENSÉES SUR LA COMÈTE 87 ceux par exemple où l'Etat avoit perdu quelque bataille signalée, et que sur ce fondement ils n'ayent évité d'entre- 5 prendre quelque chose en ces mois et en ces jours là. Le 24 de Février dans les années bissextiles étoit réputé si malheureux que Valentinien (a) ayant été elû Empereur n'osa se montrer en public de peur d'encourir la fatalité de cette journée, soit qu'il fust encore dans la superstition 10 quant à ce point là, tout bon Chrétien qu'il étoit, soit que par Politique il ne voulust pas s'exposer à être cru mal- heureux. Je sai aussi qu'il y a des jours où des Généraux d'armée ont constamment éprouvé les faveurs de la for- tune. Timoleon (b) gagna toutes ses plus fameuses 15 batailles le jour de sa naissance. Soliman gagna la bataille de Mohacs et- prit la ville de Belgrade, comme aussi selon quelques uns (c), l'Ile de Rhodes et la ville de Bude le 29 d'Août. Mais je sai aussi que ce n'est pas une raison qui prouve que Dieu ait attaché sa bénédiction à une cer- 20 taine journée plutôt qu'à une autre.
XXVII Réfutation du sentiment des Payens.
Car I. on trouve qu'un même jour a été heureux et malheureux à un même Peuple. Ventidius à la tête d'une armée Romaine bâtit celle des Parthes, et fit périr Pacorus leur jeune Roy qui la commandoit, à pareil jour que (b) Cornet. Nepos in ej. vit a.
(c) Du Verdier, Hist. des Turcs.
88 PENSÉES SUR LA COMÈTE 5 Crassus General des Romains avoit été tué, et son armée taillée en pièces par les Parthes. Lucullus ayant attaqué Tigrane, Roy d'Arménie, sans s'arrêter aux vains scrupules des officiers de son armée, qui lui remontroient qu'il falloit bien se donner de garde de combattre ce jour là, io qui avoit été mis par les Romains entre les jours malheu- reux, depuis la funeste victoire que les Cimbres avoient remportée sur les troupes de la Republique; Lucullus (a), dis-je, se moquant de cette superstition, gagna une des plus mémorables batailles qui se voyent dans l'Histoire 15 Romaine, et changea le destin de ce jour là, comme il l'avoit promis à ceux qui le vouloient détourner de son entreprise. Tout le monde sait que le même jour que Valentinien regardoit comme malheureux, a été celui où Charles V autre Empereur Romain espérait le plus de sa 20 fortune.
IL Outre cela nous savons que le bonheur éprouvé par quelques Princes en certains jours n'est pas un pur effect de leur fortune, qui ait affecté de les favoriser en un tems plutôt qu'en un autre: c'est une suitte du choix qu'ils ont 25 fait de certains jours pour y entreprendre les choses les plus importantes. Ainsi Timoleon s'étant persuadé que le jour qu'il vint au monde, étoit un jour de prospérité pour lui, le choisit pour attaquer ses ennemis avec plus de confiance, et il n'oublia pas sans doute de flatter ses 30 soldats de l'espérance de la victoire, par la considération du jour. Les soldats se confiant à la bonne fortune de Timoleon se bâtirent plus vigoureusement qu'ils n'eussent fait. Timoleon de son côté ne négligea rien pour signaler le bonheur du jour de sa naissance, de quoi il voyait bien 35 qu'il pourroit tirer dans la suitte un grand profit. Il n'y a (a) Plutarch. in ej. vit a.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 89 donc rien d'extraordinaire, qu'il ait été victorieux ce jour là, et qu'ayant persuadé à ses troupes que c'étoit le jour favori de la fortune, elles ayent toujours donné sur l'ennemi ce jour là, avec cette ardeur et cette confiance qui 40 sont un des principaux instrumens de la victoire. A quoi il faut ajouter que les ennemis s'étonnent beaucoup quand ils croyent être attaquez sous des auspices favorables à l'Aggresseur. Il paroit par l'Histoire de Soliman que la confiance qu'il avoit inspirée à ses trouppes sur le 45 29. Août, luy faisoit choisir ce jour là ou pour un assaut gênerai, ou pour une bataille, et qu'il avoit alors plus de soin de préparer toutes choses à la victoire qu'en un autre tems, afin de confirmer de plus en plus la bonne opinion de cette journée pour s'en servir dans l'occasion.
50 II ne faut donc pas s'étonner qu'il ait eu de grands succez le 29. jour d'Août.
XXVIII Comment il arrive qu'on gagne des batailles en certains jours affecte^.
En un mot les evenemens heureux ou malheureux à une certaine Nation, qui arrivent en certains jours, ne sont pas attachez à ces jours par leur nature, ou indepen- demment de nôtre choix: mais ils dépendent des pas- 5 sions, qui s'excitent dans le cœur de l'homme par la cir- constance du tems, et de l'adresse qu'on a de choisir le tems propre à exciter ces passions. Ainsi un gênerai se 40. A. qui est un des principaux instrumens. 5. C. des passions que les circonstances du tems excitent dans le eœur de l'homme.
90 PENSEES SUR LA COMETE sert de la circonstance du tems et du lieu pour encoura- ger ses Trouppes. Il leur représente que c'est à pareil io jour ou dans le même champ de bataille que les Enne- mis furent batus autrefois, qu'il faut soutenir la gloire de la Nation: et cependant le gênerai ennemi exhorte ses soldats à effacer la honte d'une pareille journée, et à ven- ger les Mânes de leurs Compatriotes dont ils voyent 15 encore les ossemens. Voila comment il arrive ou qu'on bat trois ou quatre fois de suitte les ennemis à pareil jour, en même lieu: ou qu'on y est alternativement batu et victorieux. Tout cela dépend après Dieu de l'adresse de l'homme à bien prendre son tems pour ménager les pas- 20 sions. Or comme la naissance d'un Prince, une victoire et choses semblables qui commencent à faire juger qu'un jour est heureux, roule indifféremment sur quelque jour de l'année que ce puisse être, il faut dire qu'il n'y a point de jour ni de mois affecté au bonheur ni au 25 malheur, et quand cela ne seroit pas tout à fait vrai à l'égard de chaque jour, à cause qu'il y en a qui peuvent reveiller les passions d'une manière particulière; du moins doit on m'avoùer que les années qui suivent les Comètes ne sont pas affectez particulièrement à la puni- 30 tion des péchez de l'homme, puis qu'on ne sauroit le montrer par l'expérience.
XXIX Ce qu'il faut repondre à ceux qui citent des exemples pour les présages des Comètes.
Il est vrai que les moins habiles dans l'Histoire vous citent quantité de desordres arrivez après l'apparition des PENSÉES SUR LA COMÈTE 91 Comètes, sans jamais parler d'aucun bonheur arrivé dans ce tems là. Par exemple ils vous enfilent toutes les guerres qui ont travaillé l'Europe depuis l'an 1618, jus- 5 ques à la paix de Munster, et jettent toute cette longue suitte de maux sur le dos de la Comète qui parut en 1618 sans faire mention que de ces maux. Mais outre que c'est étendre le pouvoir des Comètes au delà de ses justes bornes; outre que ce qu'ils appellent un mal a produit 10 un très grand bien à la meilleure partie de l'Europe Chré- tienne, qui s'est délivrée par là du péril où elle étoit de perdre sa liberté; outre tout cela, dis-je, qui ne voit que si une fois on s'arrête à tous ces citateurs d'exemples, il faudra donner gagné à toutes les superstitions et à tous 15 les contes des vieilles, car il n'y a point de femme qui ne vous cite avec mille circonstances ennuyeuses, la mort de vingt ou trente de ses parens ou amis décédez dans l'an et jour, après s'être trouvez eux treziemes dans quelque repas, et plusieurs chagrins qui lui sont arrivez constam- 20 ment après la cheute de sa salière, sans vous citer jamais aucune partie de plaisir, ni aucun bonheur?
XXX Qu'il n'y a point de fatalité dans certains noms (1).
Ce que j'ay remarqué contre ceux qui croyent que la fortune a certains tems affectez, me fait songer à une illusion qui approche fort de celle là, c'est de s'imaginer, (1) Sur la superstition des noms, cf. Thiers, Traité des Superstitions, 92 PENSEES SUR LA COMETE comme on le fait presque par tout, qu'il y a certains noms 5 de mauvais augure. Ainsi on dit que le nom de Henri est fatal aux Rois de France, et qu'il faut bien se garder de le leur donner jamais, de peur de les exposer à la des- tinée des trois derniers Henris, qui sont morts d'une ma- nière tout à fait tragique. J'ay oui dire que l'on a con- 10 seillé à Monsieur de ne faire plus porter à ses fils le titre de Duc de Valois, parce qu'il lui en étoit mort quelques uns de ce nom là, ce qui marquoit, disait on, qu'il étoit rempli d'une maligne influence dont il faloit arrêter le cours. On croit même qu'il y a des noms qui sont de 1 5 conséquence pour la morale et j'ay leu dans Brantôme (a) sur ce sujet que l'Empereur Severe se consoloit de la mauvaise vie de sa femme, sur ce qu'elle s'appeloit Julie, considérant que de toute ancienneté celles qui portoient ce nom, étoient sujettes aux plus impudiques dereigle- 20 mens. Cet Auteur ajoute qu'il connoit beaucoup de Dames qui portent certains noms qu'il ne veut pas dire à cause du respect qu'il a pour la Religion Chrétienne, qui sont ordinairement sujettes à s'abandonner plus que d'autres, qui ne portent pas ces noms là, et qu'on n'en a gueres 25 veu qui en soient échappées. Je ne vous rapporte pas les propres termes dont il s'est servi, car ils sont un peu trop naifs, et trop Cavaliers, et trop d'un homme à bonnes fortunes qui ecrivoit comme il parloit. Mais je vous dirai bien qu'il me paroit fort étrange qu'un homme comme lui 30 ait crû que les noms fassent quelque chose dans l'affaire dont il parle là.
Apparemment le hazard avoit fait qu'il avoit eu ses (a) Totn. prem. des Femmes galant.
17. C. de son épouse. 24. C. point.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 93 liaisons et ses intrigues, dans certaines Cahalles(i), où le plus grand nombre des femmes s'appelloient d'un certain 35 nom. S'il eust donné dans une autre trouppe, où quelque autre nom eust été celui du plus grand nombre, sa remarque seroit infailliblement tombée sur ce nom là, et c'est ce qui se peut dire de plus vrai-semblable pour rai- sonner sur l'observation de Brantôme, et sauver sa bonne 40 foi en même temps; car du reste il n'y auroit rien de plus absurde que de s'imaginer, que parce que celui qui baptise un enfant, remue sa langue d'une certaine ma- nière, qui fait entendre un certain mot plutôt qu'un autre, cette enfant a 1 5 ou 16 ans de là se porte à des actions 45 d'impudicité, qu'elle n'eust point commises si l'on eust articulé un autre mot le jour qu'elle fût baptisée. Cepen- dant c'est l'absurdité où il en faut venir presque toujours, quand on veut que certains noms portent malheur. Un naufrage qui ruine un marchand, une conspiration qui