capital: pense-t-on qu’à la fin ils ne se lèveront pas dans leur colère, et qu’une fois maîtres de la vengeance, ils se reposeront dans l’amnistie?
« Nous regrettons, ajoutait M. Senior, de jeter ainsi l’alarme. Nous en déplorons la nécessité, et le rôle que nous jouons ne nous convient guère. Mais nous croyons fermement que les dangers que nous avons supposés nous menacent, et notre devoir est de faire connaître au public les bases de notre conviction. » Et moi aussi je regrette de sonner l’alarme; et ce métier d’accusateur que je fais est le dernier qui convenait à mon tempérament. Mais il faut que la vérité soit dite, et que justice se fasse; et si je crois que la bourgeoisie ait mérité tous les maux dont on la menace, mon devoir est d’établir la preuve de sa culpabilité.
Et, en vérité, qu’est-ce que ce monopole que je poursuis dans sa forme la plus générale, tandis que les économistes ne le voient et ne le répudient que sous l’habit vert du douanier? C’est, pour l’homme qui ne possède ni capitaux ni propriété, l’interdiction du travail et du mouvement, l’interdiction de l’air, de la lumière et de la subsistance; c’est la privation absolue, la mort éternelle. La France, sans habits, sans chaussure, sans chemises, sans pain et sans viande; privée de vin, de fer, de sucre et de combustible; l’Angleterre désolée par une famine perpétuelle, et livrée aux horreurs d’une misère qui défie la description; les races apauvries, dégénérées, redevenues sauvages et farouches: tels sont les signes épouvantables par lesquels s’exprime la liberté, quand elle est frappée par le privilège, quel qu’il soit, et comprimée dans son essor. On croit entendre la voix de ce grand coupable que Virgile place dans les enfers, enchaîné sur un trône de marbre: ______Sedet, æeternumque sedebit Infelix Theseus, et magna testatur voce per umbras, Discite justitiam moniti, et non temnere divos!
Aujourd’hui, la nation la plus commerçante du monde, la plus dévorée par toutes les espèces de monopoles que protège, consacre et professe l’économie politique, s’est levée tout entière et comme un seul homme contre la protection; le gouvernement a décrété, aux applaudissements de tout le peuple, l’abolition des tarifs; la France, travaillée par la propagande économique, est à la veille de suivre l’impulsion de l’Angleterre et d’entraîner à sa suite toute l’Europe. Il s’agit d’étudier les conséquences de cette grande innovation, dont l’origine n’est point à nos yeux assez pure, ni le principe assez profond, pour ne pas nous inspirer de méfiance.
§ II. — Nécessité de la protection.
Si je n’avais à opposer à la théorie du libre commerce que des raisons toutes nouvelles, des faits que j’aurais seul et le premier aperçus, on pourait croire que la contradiction que je vais faire surgir de cette théorie n’est qu’une récréation de mon orgueil, une envie démesurée de me signaler par le paparadoxe; et ce préjugé suffirait pour ôter tout crédit à mes paroles.
Mais je viens défendre la tradition universelle, la croyance la plus constante et la plus authentique; j’ai pour moi le doute des économistes eux-mêmes, et l’antagonisme des faits qu’ils rapportent; et c’est cet antagonisme, ce doute, cette tradition que j’explique, et qui me justifient.
M. Fix, que j’ai cité tout à l’heure pour la liberté, écrivain plein de réserve, de circonspection et de mesure, et l’un des économistes les plus éclairés de l’école de Say, a donné lui-même, dans les termes suivants, la contrepartie de sa première proposition: « Les économistes avancés, qui n’admettent aucune acception, veulent procéder avec toute l’énergie et la rapidité qu’inspirent de profondes convictions: ils veulent abattre d’un seul coup les douanes, les monopoles et le personnel qui les soutient. Quelles seraient les conséquences d’une pareille réforme?
» Si on laissait entrer en franchise les tissus étrangers, les fers et les métaux ouvrés, les consommateurs s’en trouveraient bien, au moins pendant un certain temps, et quelques industries y trouveraient un grand profit. Mais il est certain que ce changement instantané et inattendu causerait d’immenses désastres dans l’industrie; d’énormes capitaux deviendraient improductifs; des centaines de mille ouvriers se trouveraient tout à coup sans travail et sans pain. L’Angleterre et la Belgique pourraient, par exemple, approvisionner sans peine la France pour la moitié de sa consommation, ce qui réduirait d’autant la fabrication intérieure, mais ce qui occasionnerait encore des pertes considérables aux maîtres de forges en état de continuer leur production. On verrait le même résultat pour l’industrie des tissus; l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne, inonderaient la France de leurs produits; et en présence de ces importations inaccoutumées, la plupart de nos fabriques ne tarderaient pas à succomber. Aucun pays n’a jamais osé faire une pareille expérience, pas même pour une seule branche industrielle. Les hommes d’état qui étaient et qui sont encore le plus vivement attachés aux théories d’Adam Smith, ont reculé devant une entreprise de cette nature; et pour mon compte, j’avoue que je la trouve pleine de périls et de menaces. » Ces paroles sont-elles assez énergiques et assez claires? Il est regrettable que l’auteur, au lieu de s’arrêter devant le fait matériel, n’ait pas déduit théoriquement les motifs de ses terreurs. Sa critique aurait joui d’une autorité que n’obtiendra pas la mienne; et peut-être le problème de la balance du commerce, résolu par un économiste de premier ordre, disciple et ami de Say, eût fourni une règle à l’opinion, et préparé les bases d’une véritable association entre les peuples.
Mais M. Fix, imbu des théories économiques, et persuadé de leur certitude, ne pouvait aller au delà du pressentiment de leur contradiction. Qui croirait, après l’effrayant programme qu’on vient de lire, que M. Fix ait eu le courage de terminer par cette étrange pensée: Cela ne détruit en rien l’excellence de la théorie, et la possibilité de son application! … Pour moi, je ne puis m’empêcher de le redire: plus je vis, plus j’approfondis les opinions des hommes, et plus je trouve que nous sommes des espèces de prophètes, inspirés d’un souffle surnaturel, et parlant de l’abondance du dieu qui nous fait vivre. Mais, hélas! en nous il n’y a pas rien que le dieu, il y a aussi la brute, dont les suggestions furieuses ou stupides nous troublent sans cesse la raison, et font divaguer notre enthousiasme. Non-seulement donc le génie fatidique de l’humanité me force de supposer un Dieu, il faut encore que j’admette, pour complément d’hypothèse, qu’en l’homme vit et respire tout le règne animal: le théisme a pour corollaire la métempsycose.
Quoi! voici une théorie contredite par des faits constants et universels, résultats spontanés de l’énergie humaine, et qui ne peuvent pas ne se pas produire; et cette théorie, qui aurait dû commencer par nous donner la philosophie de ces mêmes faits, et qui les repousse sans les entendre, on la déclare indubitable, excellente! — Voici une théorie que ses partisans déclarent inapplicable à la France, à l’Angleterre, à la Belgique, à l’Allemagne, à l’Europe entière et aux cinq parties du monde; car c’est être inapplicable que de ne pouvoir être appliquée sans causer d’immenses désastres, sans rendre improductifs d’énormes capitaux, sans ôter le pain et le travail à des centaines de mille ouvriers, sans tuer la moitié de la fabrication d’un pays; — une théorie, dis-je, qui, malgré le désir des gouvernements, est inapplicable au 19 siècle, comme au 18, comme au 17, comme à tous les siècles antérieurs; une théorie qui sera encore inapplicable demain, après demain, et dans la suite des siècles, puisque toujours, sur chaque point du globe, par l’effet des activités nationales et individuelles, par la constitution des monopoles, et par la variété des climats, il se produira des divergences d’intérêts et des rivalités, conséquemment, sous peine de mort ou de servitude, des coalitions et des exclusions: et l’on n’en persiste pas moins, pour l’honneur de l’école, à affirmer la possibilité d’appliquer cette théorie!
Prenez patience, nous disent-ils: le mal causé par la liberté des échanges sera passager, tandis que le bien qui en résultera sera permanent et incalculable. Que m’importent ces promesses de bonheur à l’adresse de la postérité, dont rien ne garantit la réalisation, et qui sans doute, si jamais elles se réalisent, seront compensées par d’autres désastres? Que m’importe de savoir, par exemple, que l’Angleterre nous aurait fourni à 150 fr. les 100 kilos les mêmes rails que nous payons à nos fabricants 359 fr. 50 c., et que l’état aurait gagné à ce marché 200 millions; que le refus d’admettre les bestiaux étrangers à nos foires a fait baisser chez nous la consommation de la viande de 25 p. 0/0 par tête, et que la santé publique en est affectée; que l’introduction des laines étrangères amenant une réduction moyenne de 1 fr. par pantalon, laisserait 30 millions dans la poche des contribuables; que les droits sur les sucres ne profitent en réalité qu’aux fraudeurs; qu’il est absurde que deux pays dont les habitants se voient de leurs fenêtres, se trouvent plus séparés les uns des autres que par une muraille de la Chine: que m’importent, dis-je, toutes ces diatribes, lorsqu’après m’avoir ému par le spectacle des misères prohibitionnistes, on vient refroidir mon zèle par la considération des maux incalculables que la non-protection entraînera? Si nous prenons les fers anglais, nous gagnons à cela 200 millions; mais nos fabriques succombent, notre industrie métallurgique est démantelée, et cinquante mille ouvriers se trouvent sans travail et sans pain! Où est l’avantage? C’est, dit-on, qu’après ce sacrifice, nous aurons à perpétuité le fer à bas prix. J’entends: Nos arrière-neveux nous devront cet ombrage.
Mais moi, je préfère travailler un peu plus, et ne pas mourir: le soin de mes enfants ne peut aller jusqu’à me jeter dans le gouffre, pour qu’ils aient le plaisir de compter parmi leurs ancêtres un Curtius. Ah! si ma position changeait; si je pouvais, sans compromettre ma liberté et mon existence, accepter ces offres avantageuses; si du moins j’étais sûr du bénéfice promis à mes descendants, croit-on que je résistasse?… Une question d’opportunité, c’est-à-dire, comme on le verra bientôt, une question d’éternité, domine tout le débat, et sépare les partisans de la protection de ceux du libre commerce. Les économistes, si dédaigneux des faiseurs d’utopies, procèdent ici comme les faiseurs d’utopies: ils demandent un grand sacrifice, une subversion immense, des misères inouïes, en échange d’une éventualité de bien-être incertaine, irréalisable de leur aveu immédiatement, ce qui, pour la société, signifie éternellement. Et ils s’indignent que l’on n’ajoute aucune foi à leurs calculs! Pourquoi donc n’abordent-ils pas plus résolument la difficulté? Pourquoi n’essaient-ils pas de découvrir au mal qui résulterait de l’abolition de certains monopoles (comme ils l’ont entrepris, et avec quel succès! pour la division du travail, les machines, la concurrence et l’impôt), sinon des compensations, au moins des palliatifs? Allons, messieurs, entrez en matière, car jusqu’à présent vous vous êtes tenus au vague de l’annonce: montrez comment la théorie du libre commerce est applicable, c’est-à-dire bienfaisante et rationnelle, malgré la répugnance des gouvernements et des peuples, malgré l’universalité et la permanence des inconvénients. Que faudrait-il, à votre avis, pour qu’elle fût réalisée partout, cette théorie, sans que la réalisation occasionnât ces immenses désastres dont vous parliez tout à l’heure, sans qu’elle appesantît sur le prolétariat le joug du monopole, sans qu’elle compromît la liberté, l’égalité, l’individualité des nations? Quel serait le nouveau droit entre les peuples? Quels rapports à créer entre le capitaliste et l’ouvrier? Quelle intervention du gouvernement dans le travail? Toutes ces recherches vous appartiennent; toutes ces explications, vous nous les devez. Peut-être, par la tendance de votre théorie, êtes-vous vous-mêmes, sans vous en douter, une nouvelle secte de socialistes: ne craignez point les récriminations. Le public est trop sûr de vos intentions conservatrices, et, quant aux socialistes, ils seraient trop heureux de vous voir dans leurs rangs pour vous faire cette chicane.
Mais que fais-je? Il est peu généreux de provoquer des raisonneurs d’autant d’innocence que les économistes. Montrons-leur plutôt, chose nouvelle pour la plupart, qu’ils sont dans le vrai toutes les fois qu’ils se contredisent, et que leur théorie du libre commerce en particulier n’a de mérite que parce qu’elle est la théorie du libre monopole.
N’est-ce pas chose évidente de soi, claire comme le jour, aphoristique comme la rondeur du cercle, que la liberté du commerce, en supprimant toute entrave aux communications et aux échanges, rend par cela même le champ plus libre à tous les antagonismes, étend le domaine du capital, généralise la concurrence, fait de la misère de chaque nation, ainsi que de son aristocratie financière, une chose cosmopolite, dont le vaste réseau, désormais sans coupures ni solutions de continuité, embrasse dans ses mailles solidaires la totalité de l’espèce?
Car, enfin, si les travailleurs, comme les Germains dont parle Tacite, comme les Tartares nomades, les Arabes pasteurs et tous les peuples à demi barbares, ayant reçu chacun leur portion de terrain, et devant par eux-mêmes produire tous les objets de leur consommation, ne communiquaient point entre eux par l’échange, il n’y aurait jamais ni riche ni pauvre; personne ne gagnerait, mais aussi personne ne se ruinerait. Et si les nations, comme les familles dont elles se composent, produisant à leur tour tout chez elles, tout pour elles, n’entretenaient aucunes relations commerciales, il est sensible encore que le luxe et la misère ne pourraient passer de l’une à l’autre par ce véhicule de l’échange, que nous pouvons très-bien ici appeler la contagion économique. C’est le commerce qui crée tout à la fois la richesse et l’inégalité des fortunes; c’est par le commerce que l’opulence et le paupérisme sont en progression continue. Donc là où s’arrête le commerce, là cesse en même temps l’action économique, et règne une immobile et commune médiocrité. Tout cela est d’une telle simplicité, d’un bon sens si vulgaire, d’une évidence si péremptoire, qu’il devait échapper aux économistes: car le propre des économistes étant de ne jamais admettre la nécessité des contraires, sa destinée est d’être toujours en dehors du sens commun.
Nous avons démontré la nécessité du commerce libre: nous allons compléter cette théorie en montrant comment la liberté, plus elle obtient de latitude, plus elle devient pour les nations commerçantes une cause nouvelle d’oppression et de brigandage. Et si nos paroles répondent à notre conviction, nous aurons dévoilé le sens de la réforme entreprise avec tant de fracas chez nos voisins d’outre-Manche; nous aurons mis à nu la plus grande de toutes les mystifications économiques.
L’argument capital de Say, qui dans la croisade organisée contre le régime protecteur joua le rôle d’un Pierre l’Ermite, consiste dans ce syllogisme: « Majeure. Les produits ne se payent que par des produits, les marchandises ne s’achètent qu’avec des marchandises.
» Mineure. L’or, l’argent, le platine, et toutes les valeurs métalliques, sont des produits du travail, des marchandises comme la houille, le fer, la soie, les draps, les fils, les cristaux, etc.
» Conséquence. Donc toute importation de marchandises étant soldée par une exportation équivalente, il est absurde de croire qu’il puisse y avoir avantage d’aucun côté, selon qu’une partie des marchandises livrées en retour consiste, ou non, en numéraire. — Tout au contraire, l’or et l’argent étant une marchandise dont l’unique service se réduit à servir d’instrument de circulation et d’échange aux autres, l’avantage, s’il existe de quelque côté, est pour la nation qui tire de l’étranger plus de produits qu’elle ne lui en rend; et bien loin de chercher à niveler, comme on dit, les conditions du travail par des tarifs de douane, il faut les niveler par la liberté la plus absolue. » En conséquence, J. B. Say pose comme corollaires de son fameux principe, les produits ne se payent qu’avec des produits, les propositions suivantes: 1. Une nation gagne d’autant plus que la somme des produits qu’elle importe surpasse la somme des produits qu’elle exporte; 2. Les négociants de cette nation gagnent d’autant plus que la valeur des retours qu’ils reçoivent surpasse la valeur des marchandises qu’ils ont exportées au dehors.
Cette argumentation, qui est l’inverse de celle des partisans du système mercantile, a paru si claire, si décisive, les effets subversifs du régime protecteur lui venant en aide, que tous les hommes d’état, qui se piquent d’indépendance et de progrès, tous les économistes de quelque valeur l’ont adoptée. On ne raisonne même plus avec ceux qui défendent l’opinion contraire, on les tourne en ridicule.
« On oublie en général que les produits se payent avec des produits… Les Anglais peuvent bien nous donner des produits à bon compte; je ne sache pas qu’ils consentent à nous les donner pour rien. On ne trafique pas avec des gens qui n’ont rien à échanger… Si la France, victorieuse de sa perfide voisine, la forçait de travailler pour elle; si l’Angleterre, pour payer son tribut, nous expédiait gratuitement chaque année ce qu’elle nous fait, selon nous, payer encore trop cher, les prohibitionnistes, pour être conséquents, devaient crier à la trahison. Il y a, nous l’avouons, des raisonnements trop forts pour nous; nos adversaires manient une arme à deux tranchants. Que l’Angleterre nous prenne, comme en 1815, ils crient à la ruine; qu’elle nous donne, comme nous en faisons l’hypothèse, ils crient plus fort encore. » (Journal des Économistes, août 1842.)
Et dans les numéros du même journal, novembre 1844, avril, juin, juillet 1845, un économiste d’un remarquable talent, plein de la philanthropie la plus généreuse, dirigé, ce qui paraîtra surprenant, par les idées les plus égalitaires, un homme que je louerais davantage, s’il n’avait dû sa subite célébrité à une thèse inadmissible, se chargea de prouver, aux applaudissements de tout le public économiste, Que niveler les conditions du travail, c’est attaquer l’échange dans son principe; Qu’il n’est pas vrai que le travail d’un pays puisse être étouffé par la concurrence des contrées plus favorisées; Que cela fût-il exact, les droits protecteurs n’égalisent pas les conditions de production; Que la liberté nivelle ces conditions autant qu’elles peuvent l’être; Que ce sont les pays les moins favorisés qui gagnent le plus dans les échanges; Que la Ligue et Robert Peel ont bien mérité de l’humanité par l’exemple qu’ils donnent aux autres nations; Et que tous ceux qui prétendent et soutiennent le contraire sont des sisyphistes.
Certes M. Bastiat, des Landes, peut se flatter d’avoir, par l’audace et l’aplomb de sa polémique, émerveillé les économistes eux-mêmes, et fixé peut-être ceux dont les idées sur le libre commerce étaient encore flottantes. Quant à moi, j’avoue que je n’ai rencontré nulle part de sophismes plus subtils, plus serrés, plus consciencieux, et d’un air de vérité plus franche, que les Sophismes économiques de M. Bastiat.
J’ose dire, cependant, que si les économistes de notre temps cultivaient moins l’improvisation et un peu plus la logique, ils eussent facilement aperçu le vice des arguments du Cobden des Pyrénées; et qu’au lieu de chercher à entraîner la France industrielle à la suite de l’Angleterre par une abolition totale des barrières, ils se fussent écriés: Garde à nous!
Les produits s’achètent avec des produits! Voilà sans doute un magnifique, un incontestable principe, pour lequel je voudrais qu’une statue fût érigée à J. B. Say. En ce qui me regarde, j’ai démontré la vérité de ce principe en donnant la théorie de la valeur; j’ai prouvé de plus que ce principe était le fondement de l’égalité des fortunes, ainsi que de l’équilibre dans la production et dans l’échange.
Mais quand on ajoute, comme second terme du syllogisme, que l’or et l’argent monnayés sont une marchandise comme une autre, on affirme un fait qui n’est vrai qu’en puissance; on fait par conséquent une généralisation inexacte, démentie par les notions élémentaires que fournit l’économie politique elle-même sur la monnaie.
L’argent est la marchandise qui sert d’instrument aux échanges, c’est-à-dire, comme nous l’avons fait voir, la marchandise-princesse, la marchandise par excellence, celle qui est toujours plus demandée qu’offerte, qui prime toutes les autres, acceptable en tout payement, et, par suite, devenue représentative de toutes les valeurs, de tous les produits, de tous les capitaux possibles. En effet, qui a marchandise, n’a pas encore pour cela richesse; il reste à remplir la condition d’échange, condition périlleuse, comme l’on sait, sujette à mille oscillations et à mille accidents. Mais qui a monnaie a richesse: car il possède la valeur à la fois la plus idéalisée et la plus réelle; il a ce que tout le monde veut avoir; il peut, au moyen de cette marchandise unique, acquérir, quand il voudra, aux conditions les plus avantageuses, et dans l’occasion la plus favorable, toutes les autres; en un mot il est, par l’argent, maître du marché. Le détenteur de l’argent est dans le commerce comme celui qui, au jeu d’hombre, tient les atouts. On peut bien soutenir que toutes les cartes ont entre elles une valeur de position et une valeur relative; on peut même ajouter que le jeu ne peut s’effectuer que par l’échange de toutes les cartes les unes contre les autres; cela n’empêche pas que l’atout ne prenne les autres couleurs, et, parmi les atouts, que les premiers n’enlèvent pas les autres.
Si toutes les valeurs étaient déterminées et constituées comme l’argent, si chaque marchandise pouvait être, immédiatement et sans perte, acceptée en échange d’une autre, il serait tout à fait indifférent, dans le commerce international, de savoir si l’importation dépasse ou non l’exportation. Cette question même n’aurait plus de sens, à moins que la somme des valeurs de l’une ne dépassât la somme des valeurs de l’autre. Dans ce cas, ce serait comme si la France échangeait une pièce de 20 fr. contre une livre sterling, ou un bœuf de 40 quintaux contre un de 30. Par le premier troc, elle aurait gagné 20 p. 100; par le second elle aurait perdu 25. En ce sens, J. B. Say aurait eu raison de dire qu’une nation gagne d’autant plus que la valeur des marchandises qu’elle importe surpasse la valeur des marchandises qu’elle exporte. Mais tel n’est point le cas dans la condition actuelle du commerce: la différence de l’importation sur l’exportation s’entend uniquement des marchandises pour lesquelles une quantité de numéraire a dû être donnée comme appoint; or, cette différence n’est point du tout indifférente.
C’est ce qu’avaient parfaitement compris les partisans du système mercantile, qui n’étaient autre chose que des partisans de la prérogative de l’argent. On a dit, répété, imprimé, qu’ils ne considéraient comme richesse que le métal. Calomnie pure. Les mercantilistes savaient aussi bien que nous que l’or et l’argent ne sont pas la richesse, mais l’instrument tout puissant des échanges, par conséquent le représentant de toutes les valeurs qui composent le bien-être, un talisman qui donne le bonheur. Et la logique ne leur a pas fait défaut, non plus qu’aux peuples, quand, par synecdoque, ils ont appelé richesse l’espèce de produit qui, mieux qu’aucun autre, condense et réalise toute richesse.
Les économistes, au reste, n’ont pas méconnu l’avantage qui s’attache à la possession de l’argent. Mais comme, ainsi qu’on peut le voir par tous leurs écrits, ils n’ont jamais su se rendre compte théoriquement de cette acception de la marchandise or et argent; comme ils n’y ont vu qu’un préjugé populaire; comme enfin, à leurs yeux, les matières monnayées ne sont qu’une marchandise ordinaire, laquelle n’a été prise pour instrument d’échange que parce qu’elle est plus portative, plus rare et moins altérable; les économistes ont été conduits par leur théorie, tranchons le mot, par leur ignorance de la monnaie, à en méconnaître le véritable rôle dans le commerce; et leur guerre contre les douanes n’est autre chose, au fond, qu’une guerre contre l’argent.
J’ai fait voir au chapitre de la valeur que le privilége de l’argent lui vient de ce qu’il a été dès l’origine et qu’il est encore la seule valeur déterminée qui circule dans les mains des producteurs. Je crois inutile de reprendre ici cette question épuisée; mais il est facile de comprendre d’après ce qui a été dit, et ce sera l’objet particulier du chapitre suivant, pourquoi celui qui possède le numéraire, qui fait métier de louer ou de vendre de l’argent, obtient par cela seul une supériorité marquée sur tous les producteurs, pourquoi enfin la banque est la reine de l’industrie comme du négoce.
Ces considérations, fondées sur les données les plus élémentaires et les plus indéniables de l’économie politique, une fois introduites dans le syllogisme de Say, toute sa théorie du libre commerce et des débouchés si étourdiment embrassée par ses disciples, n’apparaît plus que comme l’extension indéfinie de la chose même contre laquelle ils déclament, la spoliation des consommateurs, le monopole.
Poursuivons d’abord la démonstration théorique de cette antithèse: nous viendrons ensuite à l’application et aux faits.
Say prétend qu’entre les nations l’argent n’a pas les mêmes effets qu’entre les particuliers. Je nie positivement cette proposition, que Say n’a émise que parce qu’il ignorait la vraie nature de l’argent. Les effets de l’argent, bien qu’ils se produisent entre les nations d’une manière moins apparente, et surtout moins immédiate, sont exactement les mêmes qu’entre simples particuliers.
Supposons le cas d’une nation qui achèterait sans cesse de toutes sortes de marchandises, et ne rendrait jamais en échange que son argent. J’ai le droit de faire cette supposition extrême, comme l’économiste dont j’ai rapporté plus haut les paroles avait le droit de dire que si l’Angleterre nous donnait ses produits pour rien, les prohibitionnistes, pour être conséquents, devraient crier à la trahison. J’use du même procédé, et pour mettre en relief l’impossibilité du régime contraire, je commence par supposer une nation qui achète tout et ne vend rien. En dépit des théories économistes, tout le monde sait ce que cela veut dire.
Qu’arrivera-t-il?
Que la partie du capital de cette nation, qui consiste en métaux précieux, s’étant écoulée, les nations venderesses en renverront à la nation acheteuse moyennant hypothèque; ce qui veut dire que cette nation, comme les prolétaires romains destitués de patrimoine, se vendra elle-même pour vivre.
À cela que réplique-t-on?
On réplique par le fait même que tout le monde redoute, et qui est la condamnation du libre commerce. On dit que l’argent se faisant rare d’un côté, abondant de l’autre, il y aura reflux des capitaux métalliques des nations qui vendent à la nation qui achète; que celle-ci pourra profiter du bas prix de l’argent, et que cette alternative de hausse et de baisse ramènera l’équilibre.
Mais cette explication est dérisoire: l’argent se donnera-t-il pour rien, au nom de Dieu? Toute la question est là. Si faible, si variable que soit l’intérêt des sommes empruntées, pourvu que cet intérêt soit quelque chose, il marquera la décadence lente ou rapide, continue ou intermittente, du peuple qui, achetant toujours et ne vendant jamais, s’aviserait d’emprunter sans cesse à ses propres marchands.
Tout à l’heure nous verrons ce que devient un pays quand il s’aliène par l’hypothèque.
Ainsi, la désertion du capital national que Say avait très-judicieusement signalée comme la seule chose à craindre d’une importation excessive, cette désertion est inévitable: elle s’accomplit, non, il est vrai, par le transport matériel du capital, mais par le transport de la rente, par la perte de la propriété, ce qui est exactement la même chose.
Mais les économistes n’admettent pas le cas extrême que nous supposions tout à l’heure, et qui leur donnerait trop évidemment tort. Ils observent, et avec raison du reste, qu’aucune nation ne traite exclusivement avec de l’argent; qu’il faut donc se borner à raisonner sur le réel, non sur l’hypothétique: après avoir trouvé bon, pour réfuter leurs adversaires, d’en pousser les principes jusqu’aux dernières conséquences, ils ne souffrent pas qu’on en use de même avec eux: ce qui implique de leur part l’aveu qu’ils ne croient plus à leurs propres principes, dès lors qu’on essaie de pousser ces principes jusqu’au bout. Plaçons-nous donc avec les économistes sur le terrain de la réalité, et sachons si du moins leur théorie, en la prenant par le juste-milieu, est vraie.
Or, je soutiens que le même mouvement de désertion se manifestera, quoiqu’avec moins d’intensité, lorsqu’au lieu de payer la totalité de ses acquisitions en argent, le pays importateur en soldera une partie par ses propres produits. Comment est-il possible de rendre obscure une proposition d’une évidence mathématique? Si la France importe chaque année pour 100 millions de produits anglais, et qu’elle réexpédie en Angleterre pour 90 millions des siens: 90 millions de marchandises françaises servant à couvrir 90 millions de marchandises anglaises, le surplus de celles-ci sera soldé avec de l’argent, sauf le cas où le solde se ferait en lettres de change tirées sur d’autres pays, ce qui sort de l’hypothèse. Ce sera donc comme si la France aliénait 10 millions de son capital, et à vil prix encore; car, lorsque viendra l’emprunt, il est clair que peu d’argent sera donné contre une grosse hypothèque.
Autre erreur des économistes.
Après avoir mal à propos assimilé l’argent aux autres marchandises, les adversaires de la protection commettent une confusion non moins grave, en assimilant les effets de la hausse et de la baisse sur l’argent, aux effets de la hausse et de la baisse sur les autres espèces de produits. Comme c’est sur cette confusion que roule principalement leur théorie du libre commerce, il est nécessaire, pour éclairer la discussion, que nous remontions aux principes.