SigPhi · Pierre-Joseph Proudhon

Système des contradictions économiques, ou Philosophie de la misère

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Tout service utile qui se produit dans une société policée arrive à la consommation grevé de certains droits fiscaux représentant la part proportionnelle que ce produit supporte dans les charges publiques. Ainsi, une tonne de houille, expédiée de Saint-Étienne à Strasbourg, coûte, tous frais compris, 30 fr. Sur ces 30 francs, 4 représentent l’impôt direct, appelé droit de navigation, que doit payer le produit houille pour aller de Saint-Étienne à Strasbourg. Mais la somme de 4 francs ne représente pas toutes les charges que paye une tonne de houille; il y a encore d’autres frais, que j’appellerai l’impôt indirect de la houille, et qu’il convient aussi de porter en compte. En effet, la somme de 26 francs, qui forme le complément de la valeur totale de la houille rendue à Strasbourg, se compose en entier de salaires, depuis l’intérêt payé au capitaliste exploitant la mine, jusqu’au relayeur et aux mariniers qui conduisent le bateau à destination. Or, ces salaires, décomposés à leur tour, se divisent également en deux parties: l’une qui est le prix du travail, l’autre qui représente la part contributive de chaque travailleur dans l’impôt. Si bien qu’en poussant cette décomposition aussi loin qu’elle puisse aller, on trouverait peut-être qu’une tonne de houille vendue 30 francs, est grevée par le fisc du tiers environ de sa valeur commerciale, soit 10 francs.

Est-il juste que le pays, après avoir grevé ses producteurs de frais extraordinaires, achète leurs produits de préférence à ceux des producteurs étrangers qui ne lui payent rien? — Je défie qui que ce soit de répondre non.

Est-il juste que le consommateur strasbourgeois, qui pourrait avoir la houille de Prusse à 25 francs, soit obligé de s’approvisionner en France où il paye 30, ou d’acquitter, pour obtenir la houille de Prusse, un nouveau droit?

Ceci revient à demander: Le consommateur strasbourgeois appartient-il à la France? jouit-il des droits attachés à la qualité de Français? produit-il lui-même pour la France et sous la protection de la France?… Donc, il est solidaire de tous ses compatriotes; et comme leur clientèle lui est acquise sous l’égide de la société française, de même sa consommation personnelle fait partie de leur débouché. Et cette solidarité est inéluctable; car, pour qu’elle cessât d’exister, il faudrait commencer par supprimer le gouvernement, supprimer l’administration, l’armée, la justice et tous leurs accessoires, et rétablir les industriels dans leur état de nature: ce qui est évidemment impossible. C’est donc la communauté des charges, c’est la condition économique de la société française qui nous oblige à faire groupe contre l’étranger, si nous ne voulons perdre dans un commerce insoutenable notre capital national. Je défie de nouveau qui que ce soit d’opposer rien à ce principe de la solidarité civique.

Lors donc que les douanes intérieures ont été abolies en France, sans parler de l’accroissement du paupérisme qui a été l’un des résultats principaux de la centralisation des monopoles nationaux, et qui diminue de beaucoup les avantages de la liberté du commerce entre les quatre-vingt-six départements, il y a eu, entre ces mêmes départements, répartition proportionnelle de l’impôt et communauté de charges. En reste que les riches localités payant plus, et les pauvres moins, une certaine compensation s’est faite entre les provinces. Il y a eu, comme toujours, accroissement de richesse et progrès de misère; mais du moins tout a été réciproque.

Rien de pareil ne saurait avoir lieu entre les nations du globe, aussi longtemps qu’elles seront divisées de gouvernements et insolidaires. Les économistes n’ont pas sans doute la prétention de faire la guerre aux princes, de renverser les dynasties, de réduire les gouvernements à la fonction de sergents de ville, et de substituer à la distinction des états la monarchie universelle; mais bien moins encore savent-ils le secret d’associer les peuples, c’est-à-dire de résoudre les contradictions économiques et de soumettre au travail le capital. Or, à moins de réunir toutes ces conditions, la liberté du commerce n’est qu’une conspiration contre les nationalités et contre les classes travailleuses: je serais heureux que quelqu’un me prouvât, par raisons démonstratives, qu’en ceci, comme en tout le reste, je me suis trompé.

Voici donc qu’à force d’agiter la question de la douane, après avoir vu la protection commandée par la nécessité, légitimée par l’état de guerre, c’est-à-dire par la consécration universelle des monopoles, nous la trouvons encore fondée en économie politique et en droit. L’existence de la douane est intimement liée à la perception de l’impôt et au principe de la solidarité civique, aussi bien qu’à l’indépendance nationale et à la garantie constitutionnelle des propriétés.

Pourquoi donc accuserais-je seulement d’égoïsme et de monopole les industriels qui demandent protection? Ceux qui crient, liberté! sont-ils donc si purs? Pendant que les uns exploitent et rançonnent le pays, regarderai-je comme des sauveurs ceux dont toute la pensée est de le vendre, et n’aurais-je point sujet à mon tour d’accuser de félonie les abolitionnistes anglophiles? À ce propos, je rappellerai un mot de l’honnête M. de Dombasles, qui m’est resté comme un plomb sur la poitrine, et dont je n’ai jamais pénétré le mystère: « Je ne sais, écrivait-il avec tristesse, si un Français voudrait dire, ou même voudrait trouver la vérité tout entière sur quelques-unes des questions qui tiennent à ce sujet. » La douane existe partout où s’établit un commerce de nation à nation. Les peuples sauvages la pratiquent aussi bien que les civilisés; elle commence à poindre dans l’histoire, en même temps que l’industrie; elle est un des principes constitutifs de la société, au même titre que la division du travail, les machines, le monopole, la concurrence, l’impôt, le crédit, etc. Je ne dis pas qu’elle doive durer toujours, au moins dans sa forme actuelle; mais j’affirme que les causes qui l’ont fait naître dureront toujours; conséquemment qu’il y a là une antinomie que la société doit éternellement résoudre, et que, hors de cette solution, il n’est pour les sociétés que déception et misère mutuelle. Un gouvernement peut supprimer par ordonnance ses lignes de douane: qu’importe au principe, qu’importe à la fatalité dont nous ne sommes que les organes, cette suppression? L’antagonisme du travail et du capital en sera-t-il amoindri? Et parce que la guerre du patriciat et du prolétariat sera généralisée; parce que la contagion de l’opulence et du paupérisme ne rencontrera plus d’obstacles; parce que les chaînes du vasselage auront été, comme un réseau, jetées sur le monde et tous les peuples groupés sous un patronage unitaire, osera-t-on dire que le problème de l’association industrielle est résolu, et la loi de l’équilibre social trouvée?… Quelques observations encore, et je termine ce paragraphe déjà trop long.

Le plus populaire de tous nos économistes, mais en même temps le promoteur le plus ardent de la liberté absolue des échanges, M. Blanqui, dans son Histoire de l’économie politique, a voué à l’exécration de la postérité les rois d’Espagne Charles-Quint et Philippe II, pour avoir les premiers adopté comme règle de politique le système de la balance du commerce et son indispensable auxiliaire, la douane. Certes, si pour ce méfait Charles-Quint et Philippe II furent pires que Tibère et Domitien, il faut avouer pourtant qu’ils eurent toute l’Espagne, toute l’Europe pour complices; circonstance qui, aux yeux de la postérité, doit atténuer leur crime. Ces souverains, représentants de leur siècle, eurent-ils donc si grand tort dans leur système de nationalité exclusive? M. Blanqui va nous répondre.

Il consacre un chapitre spécial à montrer comment l’Espagne, grâce aux richesses immenses que lui avait données la découverte du Nouveau-Monde, s’étant reposée de son ancienne industrie, d’abord par l’expulsion des Maures, puis par celle des Juifs, enfin par sa lasciveté et sa fainéantise, fut en très-peu de temps ruinée, et devint de toutes les nations la plus nécessiteuse. Achetant toujours et ne vendant jamais, elle ne pouvait échapper à sa destinée. M. Blanqui le dit, le prouve; c’est une des belles partie de son ouvrage. N’est-il pas vrai que si Charles Quint et Philippe II avaient pu, par un moyen quelconque, forcer l’Espagne à travailler, ils eussent été pour elle de vrais dieux tutélaires, des pères de la patrie? Malheureusement Charles-Quint et Philippe II n’étaient ni socialistes ni économistes; ils n’avaient point à leur disposition vingt systèmes d’organisation et de réforme, et n’avaient garde de croire que la sortie des capitaux de l’Espagne serait une raison élevée à la quatrième puissance de les y faire revenir. Comme tous les hommes de leur époque, ils sentaient vaguement que la sortie du numéraire équivalait à un écoulement de la richesse nationale; que si acheter toujours et ne vendre jamais était le moyen le plus expéditif de se ruiner, acheter beaucoup et vendre peu était un agent de ruine moins prompt, mais tout aussi sûr. Leur système d’exclusion, ou, pour mieux dire, de coercition au travail ne réussit pas, j’en tombe d’accord; j’avoue même qu’il était impossible qu’il réussît: mais je soutiens qu’il était impossible d’en employer un autre; j’en appelle à toute la sagacité inventive de M. Blanqui.

Deux choses manquèrent aux rois d’Espagne: le secret de faire travailler une nation chargée d’or, secret plus introuvable peut-être que celui de faire de l’or, et l’esprit de tolérance religieuse, dans un pays où la religion primait tout. L’opulente et catholique Espagne était condamnée d’avance par sa religion et par son culte. Les barrières qu’avaient élevées Charles-Quint et Philippe II, renversées par la lâcheté des sujets, n’opposèrent qu’une faible résistance à l’invasion étrangère, et en moins de deux siècles un peuple de héros se trouva changé en un peuple de Lazarilles.

M. Blanqui dira-t-il que l’Espagne s’appauvrit, non pas par ses échanges, mais par son inaction; non pas à cause de la suppression des barrières, mais malgré l’élévation des barrières? M. Blanqui, dont l’éloquence si brillante et si vive sait donner du relief à des riens, est capable de faire cette objection; il est de mon devoir de le prévenir.

On convient que consommer sans produire, c’est, à proprement parler, détruire; conséquemment, que dépenser son argent d’une manière improductive, c’est détruire; qu’emprunter à cette fin sur son patrimoine, c’est détruire; que travailler à perte, c’est détruire; que vendre à perte, c’est détruire. Mais acheter plus de marchandises qu’on n’en peut rendre, c’est encore travailler à perte, c’est manger son patrimoine, c’est détruire sa fortune: qu’importe que cette fortune s’en aille en contrebande, ou par contrat authentique? qu’importent la douane et les barrières? La question est de savoir si en livrant une marchandise avec laquelle on est maître du monde, et qu’on ne peut faire revenir que par le travail et l’échange, on aliène sa liberté. J’ai donc le droit d’assimiler ce que fit l’Espagne sous Charles-Quint et Philippe II, lorsqu'elle se bornait à donner son or en échange des produits étrangers, avec ce que nous faisons nous-mêmes, lorsque nous échangeons 200 millions de produits étrangers contre 160 millions de nos produits, plus 40 millions de notre argent.

Quand les économistes se voient trop pressés sur les principes, ils se rejettent sur les détails, ils équivoquent sur l’intérêt du consommateur et la liberté individuelle, ils nous éblouissent de citations; ils dénoncent les abus de la douane, ses tracasseries, ses vexations; ils font valoir le mal inséparable du monopole, pour conclure toujours par une liberté plus grande du monopole. M. Blanqui, répondant avec son intarissable verve à un célèbre journaliste, amusa fort ses lecteurs en leur montrant la douane percevant 5 centimes pour une sangsue, 15 centimes pour une vipère, 25 pour une livre de quinquina, autant pour un kilogramme de réglisse, etc. Tout paye, s’écriait-il, jusqu’aux remèdes qui doivent rendre la santé au malheureux… Que n’ajoutait-il, M. Blanqui, jusqu’à la viande que nous mangeons, jusqu’au vin que nous buvons, jusqu’aux tissus qui nous couvrent? Mais pourquoi tout ne payerait-il pas, puisqu’il faut que quelque chose paye? Dites donc enfin, au lieu de déclamer et de faire de l’esprit, comment l’état se passera d’impôt, comment le peuple se passera de travail!

À l’occasion des fers et des tôles employés dans la marine, M. Charles Dupin ayant appuyé au conseil général de l’agriculture et du commerce le système des primes, le Journal des Économistes, janvier 1846, fit cette réflexion: « M. Charles Dupin avance qu’il y a assez d’usines en France pour satisfaire à tous les besoins de la navigation. La question n’est pas là. Ces usines peuvent-elles, veulent-elles donner le fer à aussi bon marché qu’on l’aurait en Belgique ou en Angleterre? » La question est justement là. Est-il indifférent pour une nation de vivre en travaillant ou de mourir en empruntant? Si la France doit renoncer à produire par elle-même tout ce qu’elle obtiendrait à plus bas prix de l’étranger, il n’y a pas de raison pour qu’elle n’abandonne pas encore les industries où elle est supérieure; et tous les efforts que nous faisons pour ramener à nous la clientèle qui nous échappe, sont très-malentendus. Le principe prohibitif, poussé jusqu’à sa dernière conséquence, aboutit, comme l’a dit M. Dussard, à refuser le produit étranger, même pour rien; mais le principe antiprohibitif aboutit d’un autre côté à cesser le travail national, même à meilleur compte: et les économistes, au lieu de s’élever par-dessus l’alternative, l’acceptent et choisissent! Quelle pauvre science!

L’acte politique qui a le plus soulevé la clameur économiste, a été le blocus continental, entrepris par Napoléon contre l’Angleterre. Écartons ce qu’il y eut à la fois de gigantesque et de petit dans cette machine de guerre, qu’il était impossible sans doute de faire manœuvrer avec la même précision qu’un carré de la garde, mais du reste parfaitement conçue dans son principe, et qui est, à mon avis, l’une des preuves les plus étonnantes du génie de Napoléon. Le fait a prouvé en ma faveur, disait-il à Sainte-Hélène: tant il attachait de prix à ce titre impérissable de sa gloire, tant il aimait à se consoler dans son exil par la pensée qu’en succombant à Waterloo, il avait enfoncé au cœur de son ennemi le trait qui devait le tuer.

Le Journal des Économistes (octobre 1844), après avoir rassemblé toutes les raisons qui justifient Napoléon, a trouvé moyen d’en tirer la conséquence, que le fait a prouvé contre Napoléon. Voici les motifs qu’il donne: je ne change ni n’exagère rien.

C’est que le blocus continental a forcé l’Europe à sortir de sa léthargie; que du règne de l’empereur date le mouvement industriel du continent; qu’en suite de ce développement nouveau, la France, l’Espagne, l’Allemagne, la Russie, ont appris à se passer des fournitures anglaises; qu’après s’être révoltées contre le système d’exclusion imaginé par Napoléon, elles se sont mis à l’appliquer chacune de leur côté; que la pensée d’un seul homme est ainsi devenue celle de tous les gouvernements; qu’imitant l’Angleterre, non-seulement dans son industrie, mais dans ses combinaisons prohibitives, ils réservent partout aux fabricants indigènes le marché de leur pays: si bien que l’Angleterre, menacée plus sérieusement que jamais par ce blocus universel renouvelé de Napoléon, prête à manquer de débouchés, demande maintenant à grands cris la suppression des barrières, rassemble des meetings monstres pour la liberté absolue du commerce, et, parce changement de tactique, s’efforce d’entraîner dans un mouvement abolitionnisle les nations rivales. « Le système protecteur, disait M. Huskisson à la chambre des communes, est pour l’Angleterre un brevet d’invention expiré. » — « Oui, réplique M. de Dombasies; le brevet est tombé dans le domaine public, voilà pourquoi l’Angleterre n’en veut plus. » J’ajoute que cela prouve précisément qu’elle y tient plus que jamais.

Ce qui touche le plus nos économistes, de la part des ligueurs, c’est que ceux-ci demandent l’abolition des tarifs à l’importation, pour tous les produits du dehors, sans réciprocité. Sans réciprocité! quel dévouement à la sainte cause de la fraternité humaine! Cela rappelle le droit de visite. Sans réciprocité! comment pouvons-nous, Français, Germains, Portugais, Espagnols, Belges et Russes, résister à cette preuve de désintéressement?

« Comment s’imaginer, s’écrie l’avocat de la Ligue, M. Bastiat, que tant d’efforts persévérants, tant de chaleur sincère, tant de vie, tant d’action, tant d’accord, n’ont qu’un but: tromper les peuples voisins, et les faire tomber dans le piège? J’ai lu plus de trois cents discours des orateurs de la Ligue; j’ai lu un nombre immense de journaux et de pamphlets, publiés par cette puissante association, et je puis affirmer que je n’y ai pas vu un seul mot qui justifiât une supposition pareille, un mot d’où l’on pût inférer qu’il s’agit, pour la liberté du commerce, d’assurer l’exploitation du monde au peuple anglais » Il paraît que M. Bastiat a mal lu, ou n’a pas compris; car voici ce qu’a trouvé dans les publications de la Ligue un économiste non moins instruit que M. Bastiat de la rhétorique des ligueurs.

« Ces journaux, ces pamphlets, sont infestés de subtilités et de sophismes; ils se contredisent effrontément les uns les antres, bien qu’ils soient souvent dus à la même plume. » Quand ils s’adressent au peuple, les ligueurs disent, en s’appuyant sur A. Smith: La libre importation du blé fera baisser le prix du pain, et en même temps augmenter les salaires du travail par suite de la demande considérable de produits manufacturés.

» En parlant aux capitalistes: La diminution du prix des subsistances nous permettra d’abaisser les salaires et d’augmenter nos profits, en raison de l’étendue des débouchés… D’ailleurs, si les salariés se montraient exigeants, nous pourrions toujours nous passer d’eux, à l’aide des machines et de la vapeur.

» S’adressent-ils à un propriétaire? alors ils laissent là Smith pour prendre Ricardo: ils s’efforcent de prouver que la liberté commerciale, au lieu de faire baisser le prix du blé en Angleterre au niveau des prix les plus bas sur les marchés étrangers, aura pour effet, au contraire, de faire monter les blés étrangers au même taux que les blés anglais… Et puis la position insulaire de la Grande-Bretagne assurera toujours aux maîtres du sol un énorme privilège, un monopole.

» Pour convaincre les fermiers: Ce n’est pas contre eux que la Ligue a dressé ses batteries, car ce n’est pas eux qui profitent du monopole, c’est le propriétaire qui lève l’impôt sur la faim. Le jour où il abolira le droit sur les blés, le parlement décrétera une réduction proportionnelle dans le prix des baux… D’un autre côté, la mécanique est sur le point de faire des progrès plus merveilleux que ceux dont nous sommes témoins: avant peu, le travail des champs sera accompli par des moteurs inanimés; dans tous les cas, la réduction du prix des denrées permettra d’abaisser aussi les salaires, et tous les produits reviendront aux fermiers… » (Revue indépendante, 25 janvier 1846, article de M. Vidal.)

Mais que font les discours, et qu’importent les paroles? Ce sont les faits qu’il faut juger, potius quod gestum, quàm quod scriptum. Le peuple anglais s’est mis sur le pied de vivre, non plus des produits naturels de son territoire, augmentés d’une quantité proportionnelle de produits manufacturés, plus d’une nouvelle proportion de produits fournis par le dehors en échange des siens; mais de l’exploitation du monde entier par la vente exclusive de ses quincailleries et de ses tissus, sans autre retour que l’argent de sa clientèle. C’est cette exploitation anormale qui a perdu l’Angleterre, en développant chez elle outre mesure le capitalisme et le salariat; et tel est le mal qu’elle s’efforce d’inoculer au monde, en déposant le bouclier de ses tarifs, après avoir revêtu la cuirasse de ses impénétrables capitaux. | « L’année dernière (1844), disait dans un banquet un ouvrier anglais, cité par M. Léon Faucher, nous avons exporté des fils et des tissus pour une valeur de 630 millions de fr.: voilà quelle est la source principale de notre prospérité. Mais lorsque les marchés étrangers se ferment pour nous, alors vient la baisse des salaires… Parmi les fileurs, cinq travaillent pour l’étranger, contre un qui travaille pour l’intérieur; et les tisserands fabriquent une seule pièce pour l’intérieur, contre six destinées aux marchés du dehors. » Voilà, formulée dans un exemple, l’économie de la Grande-Bretagne. Supposez sa population de 22 millions d’habitants, il lui faut 132 millions d’étrangers pour occuper ses tisserands, 110 millions pour donner du travail à ses fileurs, et ainsi à proportion pour toutes les industries anglaises. Ce n’est plus de l’échange, c’est tout à la fois l’extrême servitude et l'extrême despotisme. Toutes les harangues des ligueurs viennent se briser contre cette violation flagrante de la loi de proportionnalité, loi qui est aussi vraie de la totalité du genre humain que d’une seule société, loi suprême de l’économie politique.

Sans doute si les produits des ouvriers anglais étaient uniquement acquittés en denrées venues du dehors et consommées par eux; si l'échange était conforme à la loi du travail, non-seulement entre les commerçants anglais et les autres nations, mais entre eux et leurs salariés: malgré l’anomalie d’une spécialité industrielle aussi restreinte, le mal, commercialement parlant, n’existerait pas. Mais qui ne voit le faux, le mensonge de la situation de l’Angleterre? Ce n’est pas pour consommer les produits des autres nations que travaillent les ouvriers anglais, c’est pour la fortune de leurs maîtres. Pour l’Angleterre, l’échange intégral en nature est impossible: il faut absolument que ses exportations balancent à son avantage par une entrée toujours croissante de numéraire. L’Angleterre n’attend de personne ni fils, ni tissus, ni houilles, ni fers, ni machines, ni quincailleries, ni laines; je dirai même ni grains, ni bière, ni viande, puisque la disette dont elle souffre, effet du monopole aristocratique, est plutôt factice que réelle. Après la réforme des lois sur les céréales, le revenu de l’Angleterre sera diminué d’un côté, mais ce sera pour être aussitôt augmenté de l’autre: sans cela, le phénomène qui se passe en elle serait inintelligible, absurde. Quant aux objets de consommation qu’elle tire du dehors, thé, sucre, café, vins, tabacs, c’est peu de chose en comparaison des masses manufacturées qu’elle peut livrer en retour. Pour que l’Angleterre puisse vivre dans la condition qu’elle s’est faite, il faut que les nations avec qui elle traite s’engagent à ne filer et lisser jamais le coton, la laine, le chanvre, le lin et la soie; qu’elles lui abandonnent ensuite, avec le privilège des quincailleries, le monopole de l’Océan; qu’en tout et pour tout elles acceptent, comme le leur conseillait le plus fameux et le plus fou des réformateurs contemporains, Fourier, la commission des Anglais; que ceux-ci deviennent les facteurs du globe. Tout cela est-il possible? Et si tout cela est impossible, comment la réciprocité des échanges avec les Anglais, dans le système de la liberté absolue du commerce, pourrait-il être une vérité? Comment, enfin, sans le sacrifice des autres nations, la situation de l’Angleterre est-elle tenable?

Depuis leur entrée en Chine, les Anglais fout pratiquer aux Chinois le principe de la non-prohibition. Autrefois, la sortie du numéraire était sévèrement défendue dans le Céleste-Empire: maintenant les espèces d’or et d’argent sortent en liberté. La Revue des Économistes (janvier et février 1844) s’exprimait ainsi à ce sujet: « L’Angleterre, qui a obtenu de la Chine ce qu’elle voulait, renonce à l’honneur coûteux d’entretenir un ambassadeur à Pékin, et elle en éloigne ainsi, sans qu’on puisse se plaindre, tous les personnages politiques dont elle pourrait redouter l’influence. D’autre part, elle a consenti à introduire dans les traités une clause additionnelle, qui accorde à tous les pavillons tous les avantages qu’elle avait d’abord réservés exclusivement au sien: grâce à cette concession apparente, elle a rendu inutile la présence en Chine de diplomates et de négociateurs européens, voire même d’Amérique. Mais elle a arrangé les choses de telle sorte, qu’elle n’en garde pas moins à peu près seule les bénéfices du marché chinois; car c’est elle qui a réglé les tarifs et qui présidera à leur application dans les cinq ports ouverts au commerce. Inutile de dire que ces tarifs sont surtout modérés pour les articles sur lesquels l’Angleterre ne craint pas de concurrence. » Eh bien! que disent de cette loyauté punique les économistes? Est-il assez avéré que ce que l’Angleterre demande, avec sa théorie du libre commerce, ce ne sont pas des échangeurs, mais uniquement des acheteurs?

L’Annuaire de l’Économie politique pour 1845 est venu confirmer les sinistres prévisions de la Revue économique de 1845. On y lit: « Le traité avec la Chine n’a pas encore produit pour les Anglais les avantages qu’on en attendait. Les Anglais commencent sérieusement à craindre que, par suite de balances de commerce énormes au préjudice du Céleste-Empire, depuis plusieurs années, le numéraire y devienne tellement rare, que toute transaction avec ce pays devienne impossible. » Et pour conclusion, M. Fix imprimait un autre jour: « Le sort de la Chine ne sera pas différent de celui de l’Inde. L’origine des possessions anglaises dans ces vastes régions se rattache à cette politique odieuse et infâme qui a décrété l’asservissement et l’exploitation de tant de peuples divers. » Les économistes, qui nous racontent tous ces faits, qui nous disent toutes ces choses, n’ont-ils pas bonne grâce de se moquer des prohibitionnistes et de ceux qui se méfient des marchandises de la perfide Albion? Pour moi, je le déclare: frappé comme je le suis des paroles de M. de Dombasles, je ne sais si un Français voudrait dire, ou même voudrait trouver la vérité tout entière sur les questions qui se rattachent à ce sujet, j’attends avec impatience que les économistes répondent: car, tout leur adversaire que je sois, tout intéressé que l’on me suppose à ruiner, per fas et nefas, le crédit de leurs théories, je regarderais comme une calamité pour la science que l’une des grandes écoles qui la divisent, disons même qui l’honorent, s’exposât de gaieté de cœur, et par un mouvement de fausse générosité, à passer dans notre susceptible pays pour l’agent secret de notre éternelle rivale.

Tout le monde sait que l’agitation anglaise pour la liberté du commerce fut d’abord dirigée seulement contre le monopole des céréales. L’industrie ayant épuisé tous les moyens de réduction, la taxe des pauvres, qui auparavant servait d’appoint à la rétribution de l’ouvrier, ayant été abolie, les fabricants pensèrent à faire diminuer le prix des subsistances, en demandant la réforme du tarif des grains. Leur pensée ne se porta pas d’abord plus loin; et ce ne fut qu’à la suite des récriminations soulevées contre eux par les lords de la terre, qu’ils en vinrent à comprendre que quant à eux, c’est-à-dire à l’industrie anglaise prise en masse, elle n’avait plus besoin de protection, et qu’elle pouvait très-bien accepter le défi de l’agriculture. Poussons donc, se dirent les manufacturiers, non plus à une réforme partielle, mais à une réforme générale: ce sera tout à la fois avantageux et logique; cela paraîtra sublime. Les fortunes, momentanément déplacées, se reformeront sur d’autres points, et le prolétaire anglais sera de nouveau distrait de ses vagues espérances d’égalité par une guerre d’industrie soutenue contre le monde.

Qu’elle l’avoue ou qu’elle le nie, la Ligue marche, par là liberté du commerce, à l’asservissement des nations; et quand on nous vante la philanthropie de ses orateurs, on devrait nous faire oublier que c’est avec ses bibles et ses missionnaires que la dévote Angleterre a commencé partout l’œuvre de ses spoliations et de ses brigandages. Les économistes se sont étonnés du long silence de la presse française sur l’agitation antiprohibitionniste de la Grande-Bretagne. Et moi aussi je m’en étonne, mais par des motifs tout différents: c’est que l’on prenne pour une renonciation solennelle au système de la balance du commerce ce qui n’est, de la part de nos voisins, que l’application la plus large et la plus complète de ce système, et qu’on n’ait pas dénoncé à la police de l’Europe cette grande comédie anglicane, dans laquelle de prétendus théoriciens, dupes de ce côté-ci du détroit, compères de l’autre, s’efforcent de nous faire jouer le rôle de victimes.

Peuples importateurs, peuples exploités: voilà ce que savent à merveille les hommes d’état de la Grande-Bretagne, qui, ne pouvant imposer par la force des armes leurs produits à l’univers, se sont mis à creuser sous les cinq parties du monde la mine du libre commerce. Robert Peel en a lui-même fait l’aveu à la tribune. « C’est pour produire à meilleur marché, a-t-il dit, que nous réformons la loi des céréales. » Et ces paroles, citées au parlement français, ont calmé subitement parmi nous l’enthousiasme abolitionniste. Il est resté établi, de l’aveu de presque toute la presse française, que la réforme de Robert Peel conservait un caractère suffisamment protecteur, et n’était qu’une arme de plus dont elle voulait se servir pour fonder sa suprématie sur le marché du dehors.

Le libre commerce, c’est-à-dire le libre monopole, est la sainte-alliance des grands feudataires du capital et de l’industrie, le mortier monstre qui doit achever sur chaque point du globe l’œuvre commencée par la division du travail, les machines, la concurrence, le monopole et la police; écraser la petite industrie, et soumettre définitivement le prolétariat. C’est la centralisation sur toute la face de la terre de ce régime de spoliation et de misère, produit spontané d’une civilisation au début, mais qui doit périr aussitôt que la civilisation aura acquis la conscience de ses lois; c’est la propriété dans sa force et dans sa gloire. Et c’est pour amener la consommation de ce système, que tant de millions de travailleurs sont affamés, tant d’innocentes créatures refoulées dès la mamelle dans le néant, tant de filles et de femmes prostituées, tant d’âmes vendues, tant de caractères flétris! Encore si les économistes savaient une issue à ce labyrinthe, une fin à cette torture! Mais non: toujours! jamais! comme l’horloge des damnés, c’est le refrain de l’Apocalypse économique. Oh! si les damnés pouvaient brûler l’enfer!… § III. — Théorie de la balance du commerce.

La question de la liberté commerciale a acquis de nos jours une telle importance, qu’après avoir exposé la double série de conséquences qui en résultent, pour le bien et pour le mal de l’humanité, je ne puis me dispenser de faire connaître la solution. En complétant ainsi ma démonstration, j’aurai, je l’espère, rendu inutile, aux yeux du lecteur non compromis, toute discussion ultérieure.

Les anciens connaissaient les vrais principes du libre commerce. Mais, aussi peu curieux de théories que les modernes s’en montrent vains, ils n’ont point, que je sache, résumé leurs idées à cet égard; et il a suffi que les économistes vinssent s’emparer de la question, pour qu’aussitôt la vérité traditionnelle fût obscurcie. Il sera piquant de voir la balance du commerce, après un siècle d’anathèmes, démontrée et défendue au nom de la liberté et de l’égalité, au nom de l’histoire et du droit des gens, par un de ceux à qui les apologistes quand même de tous les faits accomplis décernent si libéralement la qualification d’utopistes. Cette démonstration, que j’aurai soin de rendre aussi courte que possible, sera le dernier argument que je soumettrai aux méditations aussi bien qu’à la conscience de mes adversaires.

Le principe de la balance du commerce résulte synthétiquement: 1° de la formule de Say: Les produits ne s’achètent qu’avec des produits, formule dont M. Bastiat a fait ce commentaire, dont le premier honneur revient du reste à Adam Smith: La rémunération ne se proportionne pas aux utilités que le producteur porte sur le marché, mais au travail incorporé dans ces utilités; — 2° de la théorie de la rente de Ricardo.

Le lecteur est suffisamment édifié sur le premier point; je passe donc au second.

On sait comment Ricardo expliquait l’origine de la rente.

Bien que sa théorie laisse à désirer sous le rapport philosophique, comme nous le montrerons plus loin au chapitre XI, cette théorie n’en est pas moins exacte, quant à la cause de l’inégalité des fermages. — Au commencement, disait Ricardo, on dut s’attacher de préférence aux terres de première qualité, qui, pour une dépense égale, rendaient un plus grand produit. Lorsque le produit de ces terres fut devenu insuffisant pour nourrir la population, on se mit à défricher les terres de seconde qualité, et l’on continua de la sorte jusqu’à celles de troisième, quatrième, cinquième et sixième qualité, mais toujours sous la condition que le produit de la terre représentât au moins les frais de culture.