SigPhi · Pierre-Joseph Proudhon

Système des contradictions économiques, ou Philosophie de la misère

Page 46 of 59

apogée, tourne vers son déclin: attaquée par la commandite, par les nouvelles lois d’hypothèque, par l’expropriation pour y cause d’utilité publique, par les innovations du crédit agricole, par les nouvelles théories sur le louage, etc., le moment approche où elle ne sera bientôt plus que l’ombre d’elle-même.

À ces traits généraux, on ne peut méconnaître le caractère religieux de la propriété.

Ce caractère mystique et progressif se montre surtout dans l’illusion singulière que la propriété cause à ses propres théoriciens, et qui consiste en ce que plus on développe, réforme et améliore la propriété, plus on en avance la ruine, et qu’on s’imagine toujours y croire davantage alors qu’en réalité l’on y croit moins: illusion qui, du reste, est commune à toutes les religions.

C’est ainsi que le christianisme de saint Paul, le plus philosophe des apôtres, n’est déjà plus le christianisme de saint Jean; la théologie de Thomas d’Aquin n’est pas la même que celle d’Augustin et d’Athanase; et le catholicisme de MM. Bautain, Buchez et Lacordaire n’est point le catholicisme de Bourdaloue et de Bossuet. La religion, pour les mystiques modernes, qui s’imaginent agrandir les vieilles idées alors qu’ils les étranglent, n’est presque plus que la fraternité humaine, l’unité des peuples, la solidarité et l’harmonie dans la gestion du globe. La religion, c’est surtout l’amour, toujours l’amour. Pascal se fût scandalisé des aspirations érotiques des dévots de notre temps. Dieu, au dix-neuvième siècle, c’est l'amour le plus pur; la religion, c’est l’amour; la morale, encore l’amour. Tandis que pour Bossuet le dogme était tout, parce que du dogme devaient découler la charité et les œuvres de charité; la charité est mise par les modernes au premier rang, et le dogme se réduit à une formule par elle-même insignifiante et qui tire toute sa valeur de son contenu, savoir l’amour, ou plus décemment, la morale.

C’est pourquoi les vrais ennemis de la religion, ceux qui dans tous les temps travaillèrent le mieux à sa ruine, furent toujours ceux qui l’interprétaient avec le plus de zèle, lui cherchant un sens philosophique, et s’efforçant de la rendre raisonnable selon le vœu de saint Paul, l’un des premiers qui se livrèrent à cette œuvre impossible de l’accord de la raison avec la foi. Les vrais ennemis de la religion, dis-je, sont ces quasi-rationalistes qui prétendent la ramener à ce qu’ils nomment ses principes, sans s’apercevoir qu’ils la poussent à la tombe, et qui, sous prétexte d’affranchir la religion de la lettre qui tue, c’est-à-dire du symbolisme qui est son essence, et de l’enseigner selon l’esprit qui vivifie, en autres termes selon la raison qui doute et la science qui démontre, remaniant sans cesse la tradition, travestissant la foi, tordant le sens des écritures, arrivent, par une dégradation insensible du dogme, à la négation formelle du dogme. La religion, disent ces faux logiciens sur la foi d’une étymologie de Cicéron, la religion est le lien de l’humanité; tandis qu’ils devraient dire, la religion est le signe, l’emblème de la loi sociale. Or, cet emblème s’effaçant tous les jours par les frottements de la critique, il ne reste que l’expectative d’une réalité, que la science positive seule peut déterminer et atteindre.

De même la propriété, une fois qu’on a cessé de la défendre dans sa brutalité originelle, et qu’on parle de la discipliner, de la soumettre à la morale, de la subordonner à l’état, en un mot de la socialiser, la propriété périclite, elle périt. Elle périt, dis-je, parce qu’elle est progressive; parce que son idée est incomplète et que sa nature n’a rien de définitif, parce qu’elle est le moment principal d’une série dont l’ensemble seul peut donner une idée vraie, en un mot parce qu’elle est une religion. Ce qu’on a l’air de conserver, et qu’en réalité l’on poursuit sous le nom de propriété, n’est plus la propriété; c’est une forme nouvelle de possession, sans exemple dans le passé, et que l’on s’efforce de déduire des principes ou motifs présumés de la propriété, en suite de cette illusion de logique qui nous fait toujours supposer à l’origine ou à la fin d’une chose ce qu’il faut chercher dans la chose même, savoir, sa signification et sa portée.

Mais si la propriété est une religion, et si, comme toute religion, elle est progressive, elle a, comme toute religion aussi, son objet propre et spécifique. Le christianisme et Je bouddhisnie sont les religions de la pénitence, ou de l’éducation de l’humanité; le mahométisme est la religion de la fatalité; la monarchie et la démocratie sont une seule et même religion, la religion de l’autorité; la philosophie elle-même est la religion de la raison. Quelle est donc cette religion particulière, la plus tenace des religions, qui doit entraîner toutes les autres dans sa chute et toutefois ne périra que la dernière, à laquelle déjà ses spectateurs ne croient plus, la propriété?

Puisque la propriété se manifeste par l’occupation et l’exploitation, qu’elle a pour but de fortifier et d’agrandir le monopole par le domaine et l’hérédité, qu’au moyen de la rente elle recueille sans travail, et par l’hypothèque compromet sans caution, qu’elle est réfractaire à la société, que sa règle est le bon plaisir, et qu’elle doit périr par la justice, la propriété est la religion de la force.

Les fables religieuses en portent témoignage. Caïn, le propriétaire, selon la Genèse, conquiert la terre par sa lance, l’entoure de pieux, s’en fait une propriété, et tue Habel, le pauvre, le prolétaire, fils comme lui d’Adam, l’homme, mais de caste inférieure, de condition servile. Ces étymologies sont instructives: elles en disent plus par leur naïveté que tous les commantaires. Les hommes ont toujours parlé la même langue; le problème de l’unité du langage est démontre par l’identité des idées qu’il exprime: il est ridicule de disputer sur des variantes de sons et de caractères.

Ainsi d’après la grammaire, comme d’après la fable et d’après l’analyse, la propriété, religion de la force, est en même temps religion de la servitude. Suivant qu’elle s’empare à main-armée, ou qu’elle procède par exclusion et monopole, elle engendre deux sortes de servages: l’un, le prolétariat antique, résultat du fait primitif de la conquête ou de la division violente d’Adam, l’humanité, en Caïn et Habel, patriciens et plébéiens; l’autre, le prolétariat moderne, la classe ouvrière des économistes, amené par le développement des phases économiques, qui toutes se résument, comme on a vu, dans le fait capital de la consécration du monopole par le domaine, l’hérédité et la rente.

Or la propriété, c’est-à-dire dans son expression la plus simple, le droit de la force, ne pouvait longtemps garder sa grossièreté originelle; dès le premier jour, elle commença de composer sa physionomie, de se contrefaire, de se dissimuler sous une multitude de déguisements. Ce fut au point que le nom de propriétaire, synonyme, dans le principe, de brigand et voleur, est devenu à la longue, par la transformation insensible de la propriété, et par une de ces anticipations de l’avenir si fréquentes dans le style religieux, précisément le contraire de voleur et de brigand. J’ai raconté dans un autre ouvrage cette dégradation de la propriété: je vais la reproduire avec quelques développements.

Le rapt du bien d’autrui s’exerce par une infinité de moyens, que les législateurs ont soigneusement distingués et classés, selon leur degré de brutalité ou de finesse, comme s’ils eussent voulu tantôt punir, tantôt encourager le larcin. Ainsi l’on vole en assassinant sur la voie publique, isolément ou en bande, par effraction, escalade, etc.; par soustraction simple, par faux en écriture publique ou privée, par fabrication de fausse monnaie.

Cette espèce comprend tous les voleurs qui exercent sans autre moyen que la force ou la fraude ouverte: bandits, brigands, pirates, écumeurs de terre et de mer. Les anciens héros se glorifiaient de ces noms honorables, et regardaient leur profession comme aussi noble que lucrative. Nemrod, Thésée, Jason et ses argonautes, Jephthé, David, Cacus, Romulus, Clovis et ses successeurs mérovingiens, Robert Guiscard, Tancrède de Hauteville, Bohémond et la plupart des aventuriers normands, furent brigands et voleurs. Le brigandage fut toute l’occupation, le seul moyen d’existence des nobles au moyen âge; c’est à lui que l’Angleterre doit toutes ses colonies. On connaît la haine des peuples sauvages pour le travail; l’honneur, à leurs yeux, n’est pas de produire, c’est de prendre. Puisses-tu cultiver un champ! se disent-ils entre eux par forme de malédiction. Le caractère héroïque du voleur est exprimé dans ce vers d’Horace, parlant d’Achille: Jura neget sibi nata, nihil nmi arroget armis, et par ces mots du testament de Jacob, que les Juifs appliquent à David, et les Chrétiens mystiquement au Christ: Manus ejus contra omnes. Cette disposition à la rapine a été de tout temps inhérente au métier des armes, et si Napoléon a succombé à Waterloo, on peuJ dire que justice était faite en lui des brigandages de ses héros. J’ai de l’or, du vin et des femmes, avec ma lance et mon bouclier, disait naguère encore le général de Brossard.

Aujourd’hui le voleur, le fort armé de la Bible, est poursuivi comme les loups et les hyènes; la police a tué sa noble industrie; aux termes du code il est passible, selon sa spécialité et qualité, de peines afflictives et infamantes, depuis la réclusion jusqu’à l’échafaud. Le droit de conquête, chanté par Voltaire, n’est plus toléré: les nations sont devenues les unes vis-à-vis des autres, à cet égard, d’une susceptibilité extrême. Quant à l’occupation individuelle, faite en dehors d’une concession ou du concours de l’état, l’on n’en voit plus d’exemple.

On vole par escroquerie, abus de confiance, loterie et jeux.

Cette deuxième espèce de vol fut estimée à Sparte et approuvée de Lycurgue, en vue d’aiguiser la finesse d’esprit, et d’exciter le génie de l’invention chez les jeunes gens. C’est la catégorie des Dolon, des Sinon, des Ulysse, des Juifs anciens et modernes, depuis Jacob jusqu’à Deutz, des Bohémiens, des Arabes et de tous les sauvages. Le sauvage vole sans honte et sans remords, non parce qu’il est dépravé, mais parce qu’il est ingénu. Sous Louis XIII et Louis XIV on n’était pas déshonoré pour tricher au jeu: cela faisait partie des règles; les honnêtes gens ne se faisant point scrupule de corriger, par un adroit artifice, les outrages de la fortune. Aujourd’hui encore, et par tout pays, c’est un genre de mérite fort considéré chez les paysans dans le haut et le petit commerce, de savoir faire un marché, ce qui veut dire duper son monde. La première vertu de la mère de famille est de savoir voler ceux qui lui vendent ou qu’elle occupe, en retenant sans cesse sur le salaire et sur le prix; et si nous ne sommes tous fils de coquettes, comme disait Paul-Louis, nous sommes du moins tous fils de coquines. On sait avec quelle peine le gouvernement s’est résigné à l’abolition des loteries: il venait de perdre une de ses propriétés les plus chères. Il n’y a pas encore soixante ans que la confiscation a cessé de déshonorer nos lois: de tout temps la première pensée du magistrat qui punit, comme celle du brigand qui assassine, fut de dépouiller sa victime. Tous nos impôts, toutes nos lois de douane, ont pour point de départ le vol.

Le filou, l’escroc, le charlatan, celui qui parle au nom de Dieu oa qui représente la société, comme celui qui vend des amulettes, fait surtout usage de la dextérité de sa main, de la subtilité de son esprit, du prestige de l’éloquence et d’une grande fécondité d’imagination. Son talent consiste à savoir à propos exciter la cupidité. Aussi le législateur, voulant montrer son estime pour le talent et la gentillesse, a créé au-dessous de la catégorie des crimes, où l’on ne fait usage que de vive force et de guet-apens, et qui entraîne les peines les plus terribles, la catégorie des délits, passibles seulement de peines correctionnelles, non infamantes. Quel drôle de spiritualisme!

On vole par usure.

On vole par usure.

Cette espèce, si odieuse autrefois dans l’Église et punie si sévèrement encore de notre temps, ne se distingue point du prêt à intérêt, l’un des ressorts les plus énergiques de la production, et forme la transition entre les vols défendus et les vols autorisés. Aussi donne-t-elle lieu, par sa nature équivoque, à une foule de contradictions dans les lois et dans la morale, contradictions fort habilement exploitées par les gens de palais, de finance et de commerce. Ainsi l’usurier qui prête à 10 pour 100 sur hypothèque encourt une amende énorme, s’il est surpris; le banquier qui perçoit le même intérêt, non, il est vrai, à titre de prêt, mais à titre de commission, est protégé par privilège royal, il serait trop long d’énumérer toutes les sortes de vols qui se commettent par la finance: qu’il suffise de dire que chez tous les peuples anciens la profession de changeur, banquier, publicain ou traitant était réputée peu honorable. Aujourd’hui les capitalistes qui placent leurs fonds soit sur l’état, soit dans le commerce, à intérêt perpétuel de 3, 4, 5 pour 100, c’est-à-dire qui perçoivent en sus du prix légitime du prêt un intérêt moins fort que les banquiers et usuriers, sont la fleur de la société. C’est toujours le même système: la modération dans le vol fait notre vertu.

On vole par constitution de rente, fermage, loyer, amodiation.

La rente, considérée dans son principe et sa destination, est la loi agraire par laquelle tous les hommes doivent devenir propriétaires garantis et inamovibles du sol; quant à son importance, elle représente la portion de fruits qui excède le salaire du producteur, et qui appartient à la communauté. Durant la période d’organisation cette rente est payée, au nom de la société qui se manifeste toujours par l’individualisation comme elle s’explique par des faits, au propriétaire. Mais le propriétaire fait plus que toucher la rente, il en jouit seul; il ne rend rien à la communauté, il ne partage point avec ses comparsonniers, il dévore, sans y mettre du sien, le produit du travail collectif Il y a donc vol, vol légal, si l’on veut, mais vol réel.

Il y a vol, dans le commerce et l’industrie, toutes les fois que l’entrepreneur retient à l’ouvrier quelque chose sur le salaire, ou perçoit une bonification en sus de ce qui lui revient.

J’ai prouvé, en traitant de la valeur, que tout travail doit laisser un excédant; de sorte qu’en suposant la consommation du travailleur toujours la même, son travail devrait créer, en sus de sa subsistance, un capital toujours plus grand. Sous le régime de propriété l’excédant du travail, essentiellement collectif, passe tout entier, comme la rente, au propriétaire: or, entre cette appropriation déguisée et l’usurpation frauduleuse d’un bien communal, où est la différence?

La conséquence de cette usurpation est que le travailleur, dont la part dans le produit collectif est sans cesse confisquée par l’entrepreneur, est toujours en débine, tandis que le capitaliste est toujours en bénéfice; que le commerce, l’échange de valeurs essentiellement égales, n’est plus que l’art d’acheter 3 fr. ce qui en vaut 6, et de vendre 6 fr. ce qui en vaut 3; et que l’économie politique, qui soutient et prône ce régime, est la théorie du vol, comme la propriété, dont le respect entretient un pareil état de choses, est la religion de la force. Il est juste, disait récemment M. Blanqui à l’Académie des sciences morales dans un discours sur les coalitions, que le travail participe aux richesses qu’il produit. Si donc il n’y participe pas, c’est injuste; et si c’est injuste, c’est volerie, et les propriétaires sont des voleurs. Parlez donc clairs, économistes!… La justice, au sortir de la communauté négative, appelée par les anciens poètes âge d’or, est donc le droit de la force. Dans une société qui naît à l’organisation, l’inégalité des facultés réveille l’idée de valeur; celle-ci conduit à l’idée de proportion entre le mérite et la fortune; et comme le premier et le seul mérite alors reconnu est la force, c’est le plus fort, aristos (superlatif d’ares, fort, nom propre du dieu Mars), qui étant le plus méritant, le meilleur, aristos, a droit à la plus grosse part; et si cette part lui est refusée, tout naturellement il s’en empare. De là à s’arroger le droit de propriété sur toutes choses il n’y a qu’un pas.

Tel fut le droit héroïque, conservé, du moins en souvenir, chez les Grecs et les Romains, jusqu’aux derniers temps de leurs républiques. Platon, dans le Gorgias, introduit un nommé Calliclès qui, par des raisons spécieuses, soutient le droit de la force, et que Socrate, défenseur de l’égalité, tou isou, réfute avec plus d’éloquence que de logique. On raconte du grand Pompée qu’il rougissait volontiers, et que cependant il lui échappa de dire un jour: Que je respecte les lois, quand je porte des armes! Ce trait peint l’homme en qui l’ambition et la conscience sont en lutte, et qui cherche à justifier sa passion par une maxime héroïque, un proverbe de voleur.

Au droit de la force succéda le droit de la ruse, qui n’était qu’une dégradation du premier, et une nouvelle manifestation de la justice: droit détesté des héros qui n’y brillaient pas et y perdaient trop. L’histoire si connue d’Œdipe et du Sphinx est une allusion à ce droit de la subtilité, d’après lequel le vainqueur était maître, comme à la guerre, de la vie du vaincu. L’adresse à tromper un rival par des propositions insidieuses parut mériter aussi sa récompense; mais, par une réaction qui décelait déjà le vrai sentiment du juste, et qui n’était cependant qu’une inconséquence, les forts vantèrent toujours la bonne foi et la simplesse, pendant que les habiles méprisaient les forts, les appelant brutaux et barbares.

En ce temps-là, le respect de la parole et l’observation du serment étaient d’une rigueur littérale plutôt que logique: Uti lingua nunoupâssit, ita jus esto, comme la langue aura parlé, ainsi sera le droit, dit la loi des douze tables. La raison naissante s’attache moins au fond qu’à la forme; elle sent d’instinct que c’est la forme, la méthode, qui fait toute sa certitude. La ruse, disons mieux, la perfidie, fit presque toute la politique de l’ancienne Rome. Entre autres exemples Vico cite celui-ci, rapporté aussi par Montesquieu: Les Romains avaient assuré aux Carthaginois la conservation de leurs biens et de leur ville, employant à dessein le mot civitas, qui signifie la société, l’état. Les Carthaginois, au contraire, qui avaient entendu la ville matérielle, urbs, s’étant mis à relever leurs remparts, furent attaqués pour cause d’infraction au traité par les Romains, qui, suivant en cela le droit héroïque, ne crurent pas, après avoir trompé leurs ennemis par une équivoque, soutenir une guerre injuste. La diplomatie moderne n’a rien changé à ces antiques habitudes.

Dans le vol, tel que la loi l’interdit, la force et la ruse sont employées seules et sans accessoires. Dans le vol autorisé elles se déguisent sous une utilité quelconque, dont elles se servent comme d’un engin pour dépouiller leur victime.

Le recours direct à la violence et à la fourberie a été de bonne heure, et d’une voix unanime, repoussé; c’est cet accord des peuples à renoncer à la force qui constitue et qui distingue la civilisation. Aucune nation n’est parvenue encore à se délivrer du vol déguisé en travail, talent et possession.

Le droit de la force et le droit de la ruse, célébrés par les rapsodes dans les poèmes de l’Iliade et de l’Odyssée, inspirèrent les républiques grecques et remplirent de leur esprit les lois romaines, desquelles ils ont passé dans nos mœurs et dans nos codes. Le christianisme n’y a rien changé: le christianisme s’étant posé en religion, hostile dès le début à la philosophie et contempteur de la science, ne pouvait manquer d’accueillir tout ce qui serait d’essence religieuse. C’est ainsi qu’après avoir fait profession d’égalité et de sens commun dans saint Mathieu et dans saint Paul, il rallia peu à peu autour de lui les superstitions qu’il avait d’abord proscrites: le polythéisme, le dualisme, le trinitarisme, la magie, la nécromancie, la hiérarchie, la monarchie, la propriété, toutes les religions et abominations de la terre.

L’ignorance des pontifes et des conciles, sur tout ce qui regarde la morale, a égalé celle du forum et des préteurs; et cette ignorance profonde de la société et du droit est ce qui a perdu l’Église et qui déshonore à jamais son enseignement. Du reste, l’infidélité a été générale; toutes les sectes chrétiennes ont méconnu le précepte du Christ; toutes ont erré dans la morale, parce qu’elles erraient dans la doctrine: toutes sont coupables de propositions fausses, pleines d’iniquité et d’homicide. Qu’elle demande pardon à la société, cette Église qui s’est dite infaillible, et qui n’a pas su conserver le dépôt; que ses sœurs prétendues réformées s’humilient… et le peuple, désabusé mais clément, avisera.

Ainsi la propriété, le droit conventionnel, aussi différent de la justice que l’éclectisme diffère de la vérité, et la valeur de la mercuriale, se constitue par une suite d’oscillations entre les deux extrêmes de l’injustice, la force brutale et la ruse perfide, entre lesquelles les contendants s’arrêtent toujours à une convention. Mais la justice vient à la suite du compromis; la convention exprimera tôt ou tard la réalité; le droit vrai se dégage incessamment du droit sophistique et arbitraire; la réforme s’opère par la lutte de l’intelligence et de la force; et c’est à ce vaste mouvement, dont le point de départ est dans les ténèbres de la sauvagerie, et qui expire le jour où la société s’élève à l’idée synthétique de la possession et de la valeur; c’est cet ensemble de transformations et de révolutions instinctivement accomplies et qui cherche sa solution scientifique et définitive, que j’appelle la religion de la propriété.

Mais si la propriété, spontanée et progressive, est une religion, elle est comme la monarchie et le sacerdoce, de droit divin. Pareillement l’inégalité des conditions et des fortunes, la misère, est de droit divin; le parjure et le vol sont d’institution divine; l’exploitation de l’homme par l’homme est affirmation, que dis-je? manifestation de Dieu. Les vrais théistes sont les propriétaires; les défenseurs de la propriété sont tous les hommes craignant Dieu; les condamnations à la mort et à la gêne, qu’ils exécutent les uns sur les autres par suite de leurs malentendus sur la propriété, sont des sacrifices humains offerts au dieu de la force. Ceux-là, au contraire, qui annoncent la fin prochaine de la propriété, qui provoquent avec Jésus-Christ et saint Paul l’abolition de la propriété; qui raisonnent sur la production, la consommation et la distribution des richesses, sont les anarchistes et les athées; et la société, qui marche visiblement à l’égalité et à la science, la société est la négation incessante de Dieu.

Démonstration de l’hypothèse de Dieu par la propriété, et nécessité de l’athéisme pour le perfectionnement physique, moral et intellectuel de l’homme, tel est l’étrange problème qui nous reste à résoudre. Peu de mots suffiront: les faits sont connus, notre preuve est faite.

L’idée dominante du siècle, l’idée aujourd’hui la plus vulgaire et la plus authentique est l’idée de progrès. Depuis Lessing, le progrès, devenu la base des croyances sociales, joue dans les esprits le même rôle qu’autrefois la révélation, qu’on dirait qu’il nie, tandis qu’il ne fait en réalité que la traduire. Le latin revelatio, de même que le grec apokalupsis, signifie mot à mot déroulement, progrès: mais l’antiquité religieuse voyait ce déroulement dans une histoire racontée, avant l’événement, par Dieu même, tandis que le raison philosophique des modernes le voit dans la succession des faits accomplis. La prophétie n’est pas l’opposé, elle est le mythe de la philosophie de l’histoire.

Le développement de l’humanité, telle est donc, mais avec une conscience de plus en plus large, notre idée la plus profonde et la plus compréhensive: développement du laugage et des lois; développement des religions et des philosophies; développement économique et industriel; développement de la justice, par la force, la ruse et les conventions; développement des sciences et des arts. Et le christianisme, qui embrasse toute religion, qui s’oppose à toute philosophie, qui s’appuie d’un côté sur la révélation, de l’autre sur la pénitence, c’est-à-dire qui croit à l’éducation de l’homme par la raison et l’expérience, le christianisme, dans son entier, est la symbolisation du progrès.

En face de cette idée sublime, féconde et hautement rationnelle du progrès, persiste et semble se raviver encore une autre idée, gigantesque, énigmatique, impénétrable à nos instruments dialectiques comme sont au télescope les profondeurs du firmament: c’est l’idée de Dieu.

Qu’est-ce que Dieu?

Dieu est, hypothétiquement, l’éternel, le tout-puissant, l’infaillible, l’immuable, le spontané, en un mot, l’infini en toutes facultés, propriétés et manifestations. Dieu est l’être en qui l’intelligence et l’activité, élevées à une puissance infinie, deviennent adéquates et identiques à la fatalité même: Summa lex, summa libertas, summa necessitas. Dieu donc est par essence antiprogressif et antiprovidentiel: Dictum factum, voilà sa devise, sa seule et unique loi. Et comme en lui l’éternité exclut la providence, de même l’infaillibilité exclut l’aperception de l’erreur, et par conséquent l’aperception du mal: Sanctus in omnibus operibus suis. Mais Dieu, par sa qualité d’infini en tout sens, acquiert une spécification propre, par conséquent une possibilité d’existence résultant de son opposition à l’être fini, progressif et providentiel, qui le conçoit comme son antagoniste. Dieu, en un mot, n’ayant dans son concept rien de contradictoire, est possible, et il y a lieu de vérifier cette hypothèse involontaire de notre raison.

Toutes ces notions nous ont été fournies par l’analyse de l’être humain, considéré dans sa constitution morale et intellectuelle; elles se sont présentées, à la suite d’une dialectique irréfutable, comme le postulat nécessaire de notre nature contingente et de notre fonction sur le globe.

Plus tard, ce que nous n’avions d’abord conçu que comme simple possibilité d’existence, s’est élevé par la théorie du dualisme irréductible et de la progression des êtres, à l’importance d’une probabilité. Nous avons constaté que le fait désormais acquis à la science d’une création progressive, qui se déroule sur une substance dualiste, et dont la raison et le dernier terme nous sont déjà donnés, impliquait à son origine un autre fait, celui d’une essence infinie en spontanéité, efficacité et certitude, dont les attributs, par conséquent, seraient inverses de ceux de l’homme.

Reste donc à mettre au jour ce fait probable, cette existence sine quâ non que la raison exige, que l’observation suggère, mais que rien encore ne démontre, et que, dans tous les cas, son infinité et sa solitude nous ôtent l’espoir de comprendre. Reste à démontrer l’indémontrable, à pénétrer l’inaccessible, à mettre, eh un mot, sous le regard de l’homme mortel, l’infini.

Ce problème, insoluble au premier coup d’œil, contradictoire dans les termes, se réduit, si l’on prend la peine d’y réfléchir, au théorème suivant, dans lequel toute contradiction disparaît: Faire équation entre la fatalité et le progrès, de telle manière que l’existence infinie et l’existence progressive, adéquates l’une à l’autre, mais non pas identiques, et tout au contraire inverses, se pénétrant mais ne se confondant pas, se servant mutuellement d’expression et de loi, nous apparaissent à leur tour, ainsi que l’esprit et la matière qui les constituent, mais sur une autre dimension, comme les deux faces inséparables et irréductibles de l’être.

On a vu, et nous avons eu soin d’en faire plus d’une fois la remarque, que dans la science sociale les idées sont toutes également éternelles et évolutives, simples et complexes, aphoristiques et subordonnées. Pour une intelligence transcendante, il n’y a dans le système économique ni principe, ni conséquence, ni démonstration, ni déduction: la vérité est une et identique, sans condition d’enchaînement, parce qu’elle est vérité partout, sous une infinité d’aspects, et dans une infinité de théories et de systèmes. C’est seulement par l’exposition didactique que la série des propositions se manifeste. La société est comme un savant qui, ayant la science logée dans son cerveau, l’embrasse dans son ensemble, la conçoit sans commencement ni fin, la saisit simultanément et distinctement dans toutes ses parties, et leur trouve à chacune évidence et priorité égales. Mais ce même homme veut-il produire la science? il est forcé de la dérouler en paroles, propositions et discours successifs, c’est-à-dire de présenter comme une progression ce qui lui apparaît comme un tout indivisible.

Ainsi, les idées de liberté, d’égalité, de tien et de mien, de mérite et démérite, de crédit et débit, de serviteur et maître, de proportion, de valeur, de concurrence, de monopole, d’impôt, d’échange, de division du travail, de machines, de douanes, de rente, d’hérédité, etc., etc., toutes les catégories, toutes les oppositions, toutes les synthèses nommées dès l’origine du monde dans le vocabulaire économique, sont contemporaines dans la raison. Et cependant, pour constituer une science qui nous soit accessible, ces idées ont besoin d’être échelonnées selon une théorie qui nous les montre s’engendrant l’une l’autre, et qui ait son commencement, son milieu et sa fin. Pour entrer dans la pratique humaine et se réaliser d’une manière efficace, ces mêmes idées doivent se poser en une série d’institutions oscillantes, accompagnées de mille accidents imprévus et de longs tâtonnements. En un mot, comme dans la science il y a la vérité absolue et trancendentale et la vérité théorique, de même dans la société il y a tout à la fois fatalité et providence, spontanéité et réflexion, la seconde de ces deux puissances travaillant constamment à supplanter la première, mais ne faisant toujours en réalité que la même besogne.

La fatalité est donc une forme de l’être et de l’idée; la déduction, le progrès, une autre forme.