Que servirait de dire: La communauté, ou le socialisme, n’est pas responsable des erreurs de M. Cabet; s’il est démontré que tous ceux qui parlent autrement que lui raisonnent cependant toujours comme lui? Au phalanstère, par exemple, le travail s’accomplit en commun, en dehors de l’initiative individuelle, puisqu’au lieu de propriétaires il n’y a plus que des actionnaires, au lieu d’entrepreneurs de simples exécutants, au lieu de chantres des choristes. L’habitation est commune, le ménage commun, les repas communs, nonobstant la tolérance des cabinets particuliers; le mariage demeure facultatif, exposé à tous les accidents du parjure et de l’inconstance. D’autres utopistes détruisent les villes, isolent les familles sur la terre comme les ascètes de la Thébaïde, affectent à chaque ménage un petit domaine qu’il cultive et dont il doit rendre compte. D’autres encore préfèrent entasser la population dans de vastes capitales, d’où les escouades de travailleurs s’élancent avec la locomotive sur tous les points du territoire. Tout cela, plus ou moins raisonné, plus ou moins communiste et social, n’a pas droit de nous occuper: il est clair que la méthode, la science, n’y entre absolument pour rien.
A quel degré d’abaissement intellectuel faut-il que nous soyons parvenus, pour que la critique se croie obligée, en l’an 1846, de remuer tout ce fumier! Mais, patience! Ces misères sont la vermine dont la société se purifie aux flammes de la controverse. Si le camphre, la salsepareille, le mercure, devenus par l’art du pharmacien les agents les plus précieux de la santé publique, honorent à jamais le génie médical; la critique des erreurs humaines, l’art de guérir les gangrènes intellectuelles, peut avoir aussi sa valeur, si absurde que soit du reste le préjugé, si dégoûtante que se produise l’utopie.
§ VI. — La communauté est impossible sans une loi de répartition, et elle périt par la répartition.
Avec la communauté périt donc la famille; et avec la famille disparaissent les noms d’époux et d’épouse, de pères et de mères, de fils et de filles, de frères et de sœurs: les idées de parenté et d’alliance, de société et de domesticité, de vie publique et de vie privée, s’effacent; tout un ordre de relations et de faits s’évanouit. Le socialisme, de quelque façon qu’il s’exprime, aboutit facilement à cette simplicité! Étrange théorie, qui, au lieu d’expliquer les idées, de déterminer les rapports, de formuler les droits, principes des obligations, les abroge! Le communisme, ce n’est pas la science, c’est l’annihilation!
Le savant auteur d’Icarie accorde, pour certains cas, la permission de manger chez soi, en famille, le dîner servi par les fourgons et sommeliers de la république.
Pourquoi, demanderai-je encore, ne pas permettre à chaque ménage de cuire ses aliments, au lieu de les lui envoyer tout préparés de l’officine commune? La communauté tient-elle à la chair cuite ou à la chair crue? au pâté chaud ou au pâté froid? Ou bien serait-ce quelque motif d’économie? En ce cas, dirai-je au législateur: Faites mon décompte, et donnez-moi, en nature et à mon choix, valeur égale à celle de mon repas. Qu’y aurait-il à redire?
Nous voici donc revenus aux comptes-courants, à la nécessité d’une règle de répartition et d’évaluation des produits, ce qui veut dire à la dissolution de la communauté. Car tout compte courant se balance par doit et avoir, en autres termes par tien et mien; toute répartition est synonyme d’individualisme. Say avait raison de dire que les richesses naturelles qui restaient communes n’étaient pas distribuées, dans le sens économique du mot; et que s’il en était de même de tous les produits de la nature et du travail, la valeur vénale serait nulle, les conséquences qui en découlent disparaîtraient avec elle, il n’y aurait plus d’économie politique. Aussi les économistes ne répartissent point; leur science ne va pas jusque-là: ils rationnent. C’est une nouvelle catégorie de la science sociale qu’ils abolissent: valeur, échange, égalité, justice, achats et ventes, commerce, circulation, crédit, etc., etc. Le communisme, pour subsister, supprime tant de mots, tant d’idées, tant de faits, que les sujets formés par ses soins n’auront plus besoin de parler, de penser ni d’agir: ce seront des huîtres attachées côte à côte, sans activité ni sentiment, sur le rocher… de la fraternité. Quelle philosophie intelligente et progressive que le communisme!
Pourtant, dans une communauté bien ordonnée, on devra connaître avec exactitude, et pour toute espèce de produit, les besoins de la consommation et les limites de la production. La proportionnalité des valeurs est la condition suprême de la richesse, autant pour les sociétés communistes que pour les sociétés fondées sur la propriété; et si l’homme refuse de tenir ses comptes, la fatalité comptera pour lui, et ne laissera passer aucune erreur. Chaque corporation industrielle devra donc fournir un contingent proportionné à son personnel et à ses moyens, et déduction faite des sinistres et avaries: réciproquement chaque manufacture et corps d’état recevra des autres foyers de production ses fournitures de tout genre, calculées au prorata de ses besoins. Telle est la condition sine quâ non du travail et de l’équilibre: c’est, aurait dit Kant, l’impératif catégorique, le commandement absolu de la valeur.
Ainsi nous aurons à établir, au moins pour les ateliers, corporations, villes et provinces, une comptabilité. Pourquoi cette comptabilité, expression pure de la justice, ne s’appliquerait-elle pas aux individus aussi bien qu’aux masses? Pourquoi la répartition, commencée aux grands corps de l’état, ne descendrait-elle pas aux personnes? Est-ce que les travailleurs ont entre eux moins besoin de justice que la société? Pourquoi s’arrêter dans la détermination du droit, alors que, pour rendre cette détermination complète, il ne reste plus à faire qu’une sous-division? La raison de cet arbitraire, s’il vous plaît? C’est, je répondrai pour vous, car vous n’oseriez pas l’avouer, c’est qu’avec une pareille comptabilité tout le monde étant libre, il n’y aurait plus de communauté. Qu’est-ce en effet qu’une communauté où le travail individuel s’apprécie, et la consommation par tête se compte? Ainsi la communauté, comme toute société de commerce, ne peut se dispenser d’avoir des livres; mais elle n’ouvre de comptes qu’aux corporations, elle n’en a pas pour les personnes. Un peu de justice lui est nécessaire, beaucoup de justice lui est funeste. La république fera ses inventaires; ce sera un crime contre la sûreté de l’état de dresser le bilan d’un citoyen! La nation et les provinces feront leurs échanges selon les lois absolues de la valeur: mais quiconque essaierait d’appliquer à lui-même et aux autres le même principe, serait considéré comme faux monnayeur et puni de mort. En personnifiant en lui la justice sociale, il aurait aboli la communauté!
Mais que dis-je? le socialisme ne compte pas, il se refuse à compter. Ni plus ni moins que l’économie politique, il affirme l’incommensurabilité de la valeur. Sans cela, il comprendrait que ce qu’il poursuit à travers ses utopies est donné par la loi d’échange; il chercherait la formule de cette loi; et comme la théologie après qu’elle a découvert le sens de ses mythes, comme la philosophie après qu’elle a construit sa logique, le socialisme ayant trouvé la loi de la valeur, se connaîtrait lui-même et cesserait d’exister. Le problème de la répartition n’a été jusqu’à présent abordé de front par aucun écrivain socialiste: la preuve, c’est que tous ont conclu, comme les économistes, contre la possibilité d’une règle de répartition. Les uns ont adopté pour devise, A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres; mais se sont bien gardés de dire ni quelle était, selon eux, la mesure de la capacité, ni quelle était la mesure du travail. Les autres ont ajouté au travail et à la capacité un nouvel élément d’évaluation, le capital, autrement dit le monopole; et ils ont prouvé une fois de plus qu’ils n’étaient que de vils plagiaires de la civilisation, bien qu’ils se fissent le plus remarquer par leurs prétentions à l’imprévu. Enfin, il s’est formé une troisième opinion qui, pour échapper à ces transactions arbitraires, substitue à la répartition la ration, et prend pour épigraphe: A chacun selon ses besoins, dans la mesure des ressources sociales. Par là, le travail, le capital et le talent se trouvent éliminés de la science; du même coup, la hiérarchie industrielle et la concurrence sont supprimées; puis la distinction des travailleurs en productifs et improductifs, tout le monde étant fonctionnaire public, s’évanouit; la monnaie est définitivement proscrite, et avec elle tout signe représentatif de la valeur; le crédit, la circulation, la balance du commerce, ne sont plus que des mots dépourvus de sens sous ce règne de la fraternité universelle! Et je connais des gens, d’un véritable mérite, qui se sont laissés prendre à cette simplicité du néant!… Vous l’avez dit, mon cher Villegardelle, la communauté est le terme fatal du socialisme! Et c’est pour cela que le socialisme n’est rien, n’a jamais rien été, no sera jamais rien; car la communauté, c’est la négation dans la nature et dans l’esprit, la négation au passé, au présent et au futur.
§ VII.— La communauté est impossible sans une loi d’organisation, et elle périt par l’organisation.
Rien de plus aisé à faire qu’un plan de communisme.
La république est maîtresse de tout: elle distribue ses hommes, défriche, laboure, construit des magasins, des caves et des laboratoires; bâtit des palais, des ateliers, des écoles; fabrique toutes les choses nécessaires au vêtement, à la nourriture, au logement; donne l’instruction et le spectacle, le tout gratis, à ce qu’on croit, et dans la mesure de ses ressources. Chacun est ouvrier national, et travaille au compte de l’état, qui ne paie personne, mais qui prend soin de tout le monde, comme un père de famille fait de ses enfants. Telle est à peu près l’utopie de cet excellent M. Cabet, utopie renouvelée, avec de légères modificalions, des rêveurs grecs, égyptiens, syriaques, hindous, latins, anglais, français, américains; reproduite avec des variantes par M. Pecqueur, et vers laquelle gravite malgré lui, mais non pas tout à fait à son insu, le représentant de notre jeune démocratie, M. Louis Blanc. Simple et péremptoire, on ne peut nier que ce mécanisme n’ait au moins l’avantage d’être à la portée de tout le monde. Aussi l’on s’aperçoit, en lisant les auteurs, qu’ils n’attendent de controverse que sur les heures de travail, le choix des costumes et autres détails de fantaisie, qui ne font, ajoutent-ils, rien au système.
Mais ce système, si simple au dire des utopistes, devient tout à coup d’une inextricable complication, si l’on réfléchit que l’homme est un être libre, réfractaire à la police et à la communauté, et que toute organisation qui fait violence à la liberté individuelle, périra par la liberté individuelle. Aussi voit-on, dans les utopies socialistes, l’appropriation revenir toujours, et, sans respect pour la fraternité, troubler l’ordre communautaire.
On a vu M. Cabet permettre, le soir, la collation en famille. À cette concession M. Cabet en ajoute une autre: le dimanche tout le monde est libre! Chacun dîne où il veut, chez soi, au restaurant ou à la campagne, ad libitum. Comme une bonne et indulgente mère, le législateur d’Icarie a senti la nécessité de se relâcher de temps à autre de la rigueur communiste: il a voulu rappeler aux citoyens qu’ils n’étaient pas seulement des frères, qu’ils étaient aussi des personnes. Le dimanche il leur donne la liberté!
M. Cabet fait plus: à l’égard de l’agriculture, il réhabilite la petite exploitation, j’ai presque dit la petite propriété. En Icarie, l’agriculteur, fermier de la république, habite seul avec sa femme et ses enfants dans sa maisonnette et son coin de terre. Je sais que bon nombre de communistes réprouvent ce système, sur lequel les économistes ne sont pas non plus d’accord. Mais je soutiens que si M. Cabet est hérétique, tous ses détracteurs le sont aussi; car vous n’admettrez pas qu’il y entre eux différence de principe, si je prouve qu’il existe seulement différence de forme. Prouvons donc, pour couper court, que toute organisation, communiste ou autre, implique nécessairement liberté et individualité du travail, de même que toute répartition implique proportionnalité et individualité de salaire, ce qui aboutit toujours à l’impossibilité de la communauté.
Le premier et le plus puissant ressort de l’organisation industrielle est la séparation des industries, autrement dite division du travail. La nature, par la différence des climats, a préludé à cette division et en a déterminé à priori toutes les conséquences; le génie humain a fait le reste. Ainsi l’humanité ne satisfait à ses besoins généraux qu’en appliquant cette grande loi de division, de laquelle naît la circulation et l’échange. De plus, c’est de cette division primordiale que les différents peuples reçoivent leur originalité et leur caractère. La physionomie des races n’est point, comme on le pourrait croire, un trait indélébile conservé par la génération: c’est une empreinte de la nature, capable seulement de disparaître par l’effet de l’émigration et le changement des habitudes. La division du travail n’agit donc pas simplement comme organe de production, elle exerce une influence essentielle sur l’esprit et le corps; elle est la forme de notre éducation autant que de notre travail. Sous tous ces rapports on peut dire qu’elle est créatrice de l’homme aussi bien que de la richesse, qu’elle est nécessaire à l’individu autant qu’à la société, et qu’à l’égard du premier, comme de la seconde, la division du travail doit être appliquée avec toute la puissance et l’intensité dont elle est susceptible.
Mais, appliquer la loi de division, c’est fomenter l’individualisme, c’est provoquer la dissolution de la communauté: il est impossible d’échapper à cette conséquence. En effet, puisque dans une communauté bien dirigée la quantité de travail à fournir par chaque industrie est connue, et le nombre des travailleurs également connu; que d’ailleurs le travail n’est exigé de chacun que comme condition de salaire et garantie vis-à-vis de tous, quelle raison aurait la communauté de résister à une loi de nature, d’en restreindre l’action, d’en empêcher l’effet? Et qu’aurait-on à répondre au citoyen qui viendrait faire cette proposition au gouvernement: « La somme des services à fournir par le groupe dont je fais partie est 1,000; » Le nombre des jours de travail pour l’année 300; » Nous sommes 50 compagnons: » Je prends l’engagement, et je prouve par le mémoire ci-annexé que ma proposition ne peut qu’être avantageuse, en toute manière, à la république; je m’engage, dis-je, sous caution de la part qui me revient dans la consommation générale, à fournir jour par jour, mois par mois, année par année, à la convenance du gouvernement, la fraction, augmentée d’un dixième, du travail collectif qui peut m’être assignée, et je demande en retour à devenir libre, à mes risques et périls, et à travailler seul. » Ce citoyen, venant demander l’émancipation du travail et s’obligeant à payer la dîme de la liberté, serait-il déclaré suspect? La liberté individuelle devrait-elle être proscrite au nom de la liberté générale, laquelle se compose de la somme des libertés individuelles? Quel serait le motif de cette proscription? Liberté, charme de mon existence, sans qui le travail est torture, et la vie une longue mort! c’est pour loi que l’humanité combat dès l’origine, c’est pour ton règne que nous sommes en travail de cette nouvelle et grande révolution. Ne serais-tu donc que la mort de la conscience sous le despotisme de la société; et, par peur de te perdre, faudra-t-il chaque jour que je t’immole?
Dira-t-on que la liberté du travail ne se peut accorder, parce qu’elle implique l’appropriation, et avec l’appropriation, le monopole, l’usure, la propriété, l’exploitation de l’homme par l’homme? — Je réplique aussitôt que si la liberté engendre ces abus, c’est faute d’une loi d’échange, faute d’une constitution de la valeur et d’une théorie de répartition qui maintienne entre les consommateurs l’égalité, entre les fonctions l’équilibre. Or, qui est-ce qui s’oppose ici à la répartition? qui est-ce qui repousse de toutes ses forces la théorie de la valeur et la loi de l’échange? le communisme. En sorte que le communisme repousse la liberté du travail, parce qu’il lui faudrait une loi de répartition, et rejette ensuite la répartition, afin de conserver la communauté du travail: quel galimatias!
Organisation du travail, division ou liberté du travail, séparation des industries; tous ces termes sont synonymes. Or la communauté périt par la séparation des industries; donc la communauté est essentiellement organique, elle ne peut exister, elle ne renaîtra sur la terre que par la désorganisation. Car comment concevoir une séparation des industries qui ne sépare pas les industrieux, une division du travail qui ne dise pas les intérêts? Comment sans responsabilité, et par conséquent sans liberté individuelle, assurer l’efficacité du travail et la fidélité du rendement? Le travail, dites-vous, sera divisé; le produit seul sera commun. — Cercle vicieux, pétition de principe, logomachie, absurdité. J’ai prouvé tout à l’heure que le travail ne pouvait être divisé sans que la consommation le fût, en autres termes que la loi de division impliquait une loi de répartition, et que cette répartition, précédant par doit et avoir, synonymes de tien et de mien, était destructive de la communauté. Ainsi l’individualisme existe fatalement au sein de la communauté, dans la distribution des produits et dans la division du travail: quoi qu’elle fasse, la communauté est condamnée à périr; elle n’a que le choix d’abdiquer entre les mains de la justice en résolvant le problème de la valeur, ou de créer, sous le couvert de la fraternité, le despotisme du nombre à la place du despotisme de la force.
Tout ce que le socialisme a jamais débité, depuis le meurtre d’Abel jusqu’aux fusillades de Rive-de-Gier, sur ce grand problème de l’organisation, n’a été qu’un cri de désespoir et d’impuissance, pour ne pas dire une déclamation de charlatan. Personne, aujourd’hui plus qu’hier, ni dans le socialisme, ni dans le parti propriétaire, n’a résolu les contradictions de l’économie sociale; et tous ces apôtres d’organisation et de réforme, je ne fais que rapporter ici ce dont nous sommes mille fois convenus ensemble, mon cher Villegardelle, sont des exploiteurs de la crédulité publique, escomptant, au nom de la science à venir, le bénéfice d’une vérité vieille comme le monde, et dont ils ne savent pas même articuler le nom.
Le producteur sera-t-il libre ou non dans son travail? A cette question si simple, le socialisme n’ose répondre: de quelque côté qu’il se tourne, il est perdu. La division du travail est enchaînée d’un lien indissoluble à la répartition mathématique des produits, la liberté du producteur à l’indépendance du consommateur. Otez la division du travail, la proportionnalité des valeurs, l’égalité des fortunes; et le globe, capable de nourrir dix milliards d’hommes riches et forts, suffit à peine à quelques millions de sauvages; ôtez la liberté, et l’homme n’est qu’un misérable forçat, traînant jusqu’au tombeau la chaîne de ses espérances trompées; ôtez l’individualisme des existences, et vous faites de l’humanité un grand polypier.
Mais affirmez la division du travail, et la communauté disparaît avec l’uniformité; affirmez la liberté, et les mystères de la police tombent avec la religion de l’état; affirmez l’organisation, et la communauté des biens, dont l’inévitable conséquence est la communauté des personnes, n’est plus qu’un hideux cauchemar.
La communauté avec la division du travail, la communauté avec la liberté, la communauté avec l’organisation, grand Dieu! c’est le chaos avec les attributs de la lumière, de la vie et de l’intelligence. Et vous demandez pourquoi je ne suis pas communiste! Consultez, s’il vous plaît, le dictionnaire des antonymes, et vous saurez pourquoi je ne suis pas communiste.
§ VIII. — La communauté est impossible sans la justice, et elle périt par la justice.
Le non-moi, disait un philosophe, est le moi qui s’objective, qui s’oppose à lui-même et qui se prend pour autre; le sujet et l’objet sont identiques, A égale A.
Ce principe, qui sert de base à tout un système de philosophie, et que dans la spéculation l’on peut encore regarder comme vrai, est aussi le point de départ de la science économique, le premier axiôme de la justice distributive. Dans cet ordre d’idées, A égale A, c’est-à-dire le travail réalisé est mathématiquement égal au travail pensé; conséquemment le salaire de l’ouvrier est égal à son produit, la consommation égale à la production. Cela est vrai de l’individu qui échange avec d'autres producteurs, comme du travailleur collectif qui n’échange qu’avec lui-même, comme de l’homme séquestré de ses semblables, et qui devient alors à lui seul toute l’humanité. Le salaire, dans le travailleur collectif, est égal au produit; conséquemment les produits de tous les travailleurs sont égaux entre eux, et leurs salaires encore égaux: là est le principe de l’égalité des conditions et des fortunes.
Ainsi l’égalité, dans l’homme collectif, n’est autre que l’égalité du tout à la gomme des parties; elle s’établit ensuite, au moyen de la liberté, entre les corporations industrielles et les classes de citoyens; elle se constitue enfin, lentement et par des oscillations infinies, entre les individus. Mais l’égalité doit être à la fin universelle parce que chaque individu représente l’humanité, et qu’ainsi l’homme étant égal à l’homme, le produit doit devenir entre tous égal au produit.
Tel n’est pas le point de vue de la communauté. La communauté a horreur des chiffres, l’arithmétique lui est mortelle. Elle n’accorde pas que la loi de l’univers, Omnia in pondere, et numero, et mensurâ, soit aussi la loi de la société: la communauté, en un mot, n’accepte point l’égalité, et nie la justice. Quel est donc le principe auquel elle donne la préférence? Nous l’ayons dit, d’après M. Cabet, la fraternité. Et il faut bien que je l’avoue, cette niaiserie compte parmi ses apologistes des hommes de beaucoup moins d’innocence que l’honorable M. Cabet.
L’égalité et la justice, à ce qu’assurent ces profonds théoriciens, ne sont que des rapports de propriété et d’antagonisme, qui doivent disparaître sous la loi d’amour et de dévouement. Dans ce nouvel état, donner est synonyme de recevoir; le bonheur consiste à se prodiguer; à l’émulation des égoïsmes succède l’émulation des dévouements. Telle est l’idée supérieure du socialisme, idée qu’il est de notre devoir d’approfondir; car, grâce à cette idée supérieure, nous perdons toutes les idées inférieures de juste, d’injuste, de droit et de devoir, d’obligation et de dommage, etc., etc. D’idée supérieure en idée supérieure, nous finirons par n’avoir plus d’idée.
Il est constant que l’homme primitif, livré à ses inclinations matérielles, éprouve médiocrement cet amour mystique du semblable que Jésus-Christ lui-même, selon Pierre Leroux, n’aurait qu’imparfaitement connu, et que les communistes ont pris pour base de leur doctrine. L’état de guerre est l’état primordial du genre humain. Avant de s’entre-dévouer, les hommes commencent par s’entre-dévorer; le sacrifice du prochain précède toujours le sacrifice au prochain; l’anthropophagie et la fraternité sont les deux extrêmes de l’évolution économique. Ajoutons que chaque individu reproduit dans sa vie, et à chaque instant de sa vie, cette double face de l’humanité.
Ainsi la fraternité, par laquelle s’exprime en nous le triomphe de l’ange sur la brute, est moins un sentiment spontané qu’un sentiment développé, fruit de l’éducation et du travail. Quel est donc le système d’éducation de la fraternité? Il est étrange que nous soyons encore réduits à nous adresser cette question, après tant d’homélies fraternelles.
Les communistes raisonnent comme si la fraternité devait naître uniquement de la persuasion. Jésus-Christ et les apôtres prêchaient la fraternité: on nous prêche la fraternité. Soyez frères, nous dit-on, parce qu’autrement vous seriez ennemis; votre choix n’est pas libre. La fraternité ou la mort! Devant ce dilemme l’homme n’a jamais hésité, il a choisi la mort. Est-ce sa faute?
Il m’est impossible de comprendre comment la conviction que j’ai de la nécessité d’une chose, peut devenir la cause efficiente de cette chose. Je suis libre, non parce que l’excellence de la liberté m’est prouvée, bien que cette démonstration ait pu servir à me faire vouloir la liberté; mais parce que je réunis les conditions qui font l’homme libre. De même, les hommes passeront de la discorde à l’harmonie, non pas seulement en vertu de la connaissance qu’ils auront acquise de leur destinée, mais grâce aux conditions économiques, politiques, ou autres, qui dans la société constituent l’harmonie. A la voix du Christ, l’humanité tressaillit d’amour et pleura de tendresse; une sainte ferveur s’empara des âmes: c’était un effet de réaction, le résultat d’un long épuisement. Cette émotion fut de courte durée. Los discordes chrétiennes surpassèrent les haines de l’idolâtrie; la fraternité se dissipa comme un rêve, parce que rien n’étant prévu pour la soutenir, elle manquait, à vrai dire, d’aliment. La situation est encore la même; la fraternité, aujourd’hui comme toujours, attend pour exister un principe qui la produise: le socialisme pense-t-il qu’il suffise, pour remplir cette condition, de prêcher la fraternité?
Ainsi, nous bâtissons sur le vide; nous périssons misérablement en vue de la terre promise, que nous voulons atteindre à travers les airs au lieu de suivre la route désignée et d’aller d’étape en étape. La fraternité n’existe pas, cela est universellement reconnu; et le socialisme, au lieu d’en chercher les éléments, s’imagine qu’il lui suffit de parler. Que la fraternité soit! dit-il… Mais la fraternité ne peut être.
Quelques-uns, prenant les formes de la fraternité pour la fraternité même, assurent que la bienséance, le bon ton, les sentiments qu’inspire une éducation généreuse, les mœurs polies et affectueuses des générations futures, ne permettent pas de supposer que personne, abusant de la confiance sociale, trahisse la loi du dévouement et de la fraternité. Ceux-là ressemblent aux économistes qui, remplaçant le numéraire par des billets, le gage par le signe, s’imaginent avoir aboli l'usage du numéraire. Mais les billets ne valent qu’autant qu’ils sont nantis; de même, l’urbanité, la bienséance, les protestations de dévouement, n’ont de valeur qu’à la condition d’une hypothèque qui les soutienne: qu’on me dise donc où est cette hypothèque! Ce qui fait naître l’amitié, l’estime, la confiance, l’empressement à obliger, c’est la certitude de la réciprocité, ou ce qui revient au même, c’est le sentiment de la dignité et de l’indépendance personnelle, d’un bien-être individuellement et légitimement acquis. Le patelinage des couvents, d’où la religion avait eu soin d’exclure tout sentiment de personnalité et de propriété, était-il donc de la fraternité? Non, non, ces frères-là étaient par eux-mêmes trop peu de chose pour qu’ils fissent estime les uns des autres; et l’on a pu voir, par l’exemple des communautés religieuses, où l’humilité et l’abnégation étaient de règle, que la dégradation du moi entraîne toujours la ruine de la charité. Telle fut la grande erreur de ces instituteurs d’ordres, à qui Dieu fasse paix en considération de leur bon vouloir, mais dont le système est désormais jugé. La grossièreté, la fainéantise, la crapule des moines ont depuis des siècles passé en proverbe: tous ces vices des communautés religieuses, de celles-là même qui avaient fait du travail la partie essentielle de leur discipline, procédèrent de cette fausse théorie qui cherche la fraternité en dehors de la justice.
Au témoignage de l’histoire, la théorie ajoute ses preuves. Pour qu’une société de travailleurs pût se passer de justice et se soutenir uniquement par l’essor des affections, une chose serait nécessaire, sans laquelle la fraternité périrait à l’instant, savoir, l’infaillibilité et l’impeccabilité individuelle. Un homme a le projet de publier un livre. Qui fera les avances de papier, de composition, d’impression, de brochure, de vente et de port? la communauté, sans doute, puisque rien n’appartient qu’à la communauté, que tous les instruments de travail, toutes les matières premières, tous les produits et les bénéfices sont à la communauté. Mais la communauté en imprimant cet écrit, s’expose à une dépense inutile: qui la garantira? Nommera-t-on des censeurs pour l’examen des manuscrits? La presse alors n’est plus libre. Soumettra-t-on l’impression aux suffrages? Cela suppose que les votants connaissent le livre qu’il s’agit précisément de leur faire lire. Attendra-t-on que l’auteur ait recueilli un nombre suffisant d’abonnés? Nous rentrons dans le système de la vente et de l’échange, du doit et de l’avoir y dans la négation de la communauté.
Que de difficultés insolubles! que de contradictions! Si la communauté est prudente, elle doit exiger pour elle-même une garantie, c’est-à-dire reconnaître une possession hors d’elle et prononcer sa propre dissolution. Si l’auteur est vraiment loyal est dévoué, il doit assumer sur lui seul la responsabilité de son œuvre, c’est-à-dire se séparer, par dévouement, de la communauté. Mais ce dévouement même, comment en produirait-il les actes, s’il ne possède rien, ni en lui ni hors de lui, qu’il puisse sacrifier et dévouer? Nemo dat quod non habet, c’est l’Évangile, c’est Jésus-Christ même qui le dit. Où vous n’avez rien mis, vous ne pouvez rien prendre; et de tous les hommes le plus capable de sacrifice, ce n’est pas le communiste, c’est, faut-il que je donne comme neuve une vérité si triviale? c’est le propriétaire.
La communauté aboutit donc par toutes ses voies au suicide. Constituée sur le type de la famille, elle se dissout avec la famille; ne pouvant se passer de répartition, elle périt par la répartition; forcée de s’organiser, l’organisation la tue. Enfin la communauté suppose le sacrifice; et, supprimant à la fois la matière et la forme du sacrifice, bien loin qu’elle puisse constituer la série nécessaire à son existence, elle ne peut pas même poser le premier terme de son évolution.