Ce qui embarrasse les adversaires du luxe, et à quoi ses appologistes n’on répondu qu’en désertant la fraternité et affichant le plus intraitable égoïsme, c’est la manière dont se fera la distribution. Dans une société où toutes les personnes sont égales et ne peuvent avoir rien en propre, une parure de diamants, un bracelet de perles, serait un objet qui, ne pouvant se diviser, créerait pour le propriétaire un privilège nouveau, une sorte d’aristocratie. Or, ce que nous disons des pierres précieuses, on peut le dire de mille autres choses: le luxe, bien qu’il ait pour principe la rareté, est par la variété infini. Le moyen de tolérer dans une communauté un pareil abus? Et maintenant, je vous le demande, à vous tous qui riez de l’ineptie communautaire: comment, si le ciel vous eût appelé à faire la constitution des Icariens, vous fussiez-vous tiré de cette position? Songez à la coquetterie des femmes, à la galanterie des jeunes gens, au désir effréné de plaire, qui possède toutes les âmes, et qui, s’il n’est déjà la propriété, a besoin, pour se satisfaire, de propriété. Certes, si les diamants ne coûtaient pas plus que les grains de verre, le bon Icar n’en eût refusé à personne; mais des bagatelles rares et difficiles, quel sujet inépuisable de prétentions, de jalousies! de discordes! En abandonnez-vous la distribution à la loterie? C’est fomenter la contrebande: les bijoutiers, les orfèvres, les modistes, artisans de luxe et de perdition, de toutes parts sollicités, formeront bientôt une corporation anticommuniste. Le seul moyen de salut est l’interdiction: les richesses de l’impure Babylone seront jetées aux flammes, ou confisquées pour servir aux parades de la république.
Il y avait pourtant un moyen, facile et simple, de sortir d’embarras: c’était, au lieu de la distribution en nature, d’adopter le système de répartition par équivalences. Que chaque travailleur, en livrant son produit, reçoive un Bon de…, valeur reçue de lui en marchandises, et devienne, par ce moyen, seul arbitre de sa consommation; il est évident qu’alors la dépense variant selon les goûts, la répartition des objets de luxe s’opère d’elle-même et sans nulle envie, parce que tout se paye, et qu’il n’y a de préférence pour personne. Si la vogue s’attache à un objet, la hausse s’ensuit aussitôt; et la société frappant cet objet d’un droit fiscal, le luxe devient un principe d’économie. Tel est au fond l’esprit des droits d’octroi, de régie, de circulation et de débit, relativement aux produits vinicoles et industriels. Partout, quand nous y regardons de près, se montre dans la société la tendance à l’équilibre, tendance toujours contrariée et étouffée par l’inertie communiste et l’anarchie propriétaire.
Malheureusement ce système de répartition, que la monnaie, depuis un temps immémorial, a rendu si populaire, la communauté ne peut y avoir recours sans se déchirer, comme Caton, de ses propres mains. Toute mesure de la valeur est l’expression pure de l’individualité, la déclaration officielle de l’appropriation: la monnaie est l’extrait mortuaire du communisme… La communauté est la religion de la misère: les utopistes sont forcés d’en convenir; les économistes l’enseignent à haute voix.
« J’ai montré dans mon Cours d’Économie politique, dit M. Rossi, comment chaque famille d’ouvriers pouvait améliorer sa condition par un système équitable de secours mutuels et de dépenses en commun: c’est là ce qu’il est raisonnable de demander à l’esprit d’association et de confraternité. Dans ces limites (dans les limites de l’indigence), l’exemple des communautés religieuses, des monastères, est très-bon à proposer. Car l’isolement est funeste à ceux qui ont très-peu à dépenser, à ceux qui ne peuvent pas faire d’avances, acheter leurs provisions en gros et en temps utile, consacrer beaucoup de soins, beaucoup de temps à leur économie domestique. La multiplication des ménages pour les pauvres est une duperie; et sans rêver une vie absolument commune, qui ne convient pas à des hommes ayant femmes et enfants, et qui tendrait à détruire l’esprit de famille, il est une communauté partielle, une communauté d’achats, d’approvisionnements, de chauffage, de repas, de secours, qui n’a rien d’impossible ni d’immoral, et qui ne passe nullement par ses combinaisons, l’intelligence des classes laborieuses. Si, au lieu de prêter l’oreille aux rêveries des hommes à systèmes, elles ne prennent conseil que de leur équité et de leur bon sens naturel, elles pourront multiplier et étendre sans peine les essais déjà réalisés dans cet ordre de faits. Cela ne fait point de bruit, cela ne fait point d’éclat, et n’a pas besoin, pour s’accomplir, d’un Josué qui arrête le cours de la société; mais aussi sont-ce là des voies qui ne conduisent pas à la cour d’assises, ni à Charenton. Des associations volontaires, temporaires, de cinq, six, dix familles, plus ou moins, pour mettre en commun, non leur travail, non leur vie tout entière, non ce qu’il y a de plus personnel dans l’homme et de plus intime dans la famille, mais une partie de leurs gains, de leurs dépenses, de leur consommation, de leur vie domestique, matérielle et extérieure, dans une vue de secours mutuel, ne seraient pas seulement pour les travailleurs un moyen de bien-être, mais un moyen d’éducation et de moralité...»
L’avez-vous entendu? La communauté, comme application de la théorie de réduction des frais généraux, n’est admissible que dans les limites de la misère, n’est bonne que pour le pauvre; encore n’y doit-il mettre ni son travail, ni sa vie entière, ni sa famille, ni sa liberté, ni son gain, mais seulement une partie de sa dépense. Mais, une fois mis à l’aise par l’épargne, fuyez, vous dit-il, la communauté, parce que la communauté, c’est la forme du prolétariat.
Oui, vous êtes dans le vrai, M. Rossi, lorsque, recommandant aux pauvres, et seulement aux pauvres, la mise en commun de certaines dépenses, vous donnez à entendre que si le principe de la réduction des frais est un instrument puissant d’économie, il est dans une mesure égale un instrument invincible de misère. Qui ne voit en effet que cette théorie, cet art de réduire indéfiniment le prix des choses, n’est autre, dans le système de la communauté, comme dans celui de la propriété, que la négation même de la richesse?
Ce que la société cherche dans la réduction des frais, c’est l’économie du prix de revient, non par motif d’accumulation stérile, mais en vue d’une création nouvelle, c’est-à-dire d’une production et d’une consommation toujours plus grande. La propriété, au contraire, n’y voit qu’un moyen d’étendre infiniment sa domination exclusive et jalouse, et de créer autour d’elle le désert et le vide. C’est ce qui a donné lieu à la distinction du produit net et du produit brut, le premier exprimant le bénéfice, c’est-à-dire l’exclusion propriétaire; le second indiquant le bien-être collectif. Ainsi les propriétaires de l’agro romano, dont Sismondi a fait une si lamentable peinture, et qui pourrait nourrir trois ou quatre cent mille habitants, ont trouvé qu’il y avait plus de profits pour eux à mettre la terre en pâture qu’à la faire labourer: comme les industriels, leur avantage consiste à se passer d’ouvriers. Ils ne se posent pas pour problème: Faire produire et consommer le plus possible, par le plus grand nombre possible d’hommes, ce qui est vraiment le problème économique; ils prennent pour règle cette maxime antisociale, Réaliser le plus grand produit net possible, c’est-à-dire, éliminer autour d’eux le travail et le salaire.
La communauté, s’emparant de cette routine propriétaire avec le fanatisme qui la distingue, raisonne exactement comme la propriété: elle ne voit dans la théorie de la réduction des frais qu’un moyen de diminuer le travail pour tout le monde, sans s’apercevoir qu’une pareille diminution n’aurait point de terme, et aboutirait nécessairement à l’inaction, à l’indigence absolue.
l’omnibus à coup sûr est un véhicule économique, tout à fait dans le goût communiste. Supposons la société assez riche pour donner à chaque famille cheval et cabriolet: quelle serait la raison d’existence, et que signifierait l’économie de l’omnibus? N’est-il pas sensible que, malgré son utilité relative, l’omnibus, substitué à la voiture particulière, loin d’être un progrès de la richesse, signalerait, au contraire, une diminution de la richesse? Or, voilà justement ce que fait le communisme. Prenant à la propriété ses sophismes, il vous dit: A quoi bon ces millions de ménages, ayant chacun pendule, montres en or, armoires, chaises, tables, tableaux, gravures, bibliothèque, poêles, lampes et flambeaux, vaisselle et batterie de cuisine, provision de linge pour six mois, habits et manteaux de rechange, des bijoux et des ustensiles de toute espèce? A quoi bon cette profusion, cette débauche? Tandis que, si nous vivions en communauté, nous aurions une horloge superbe, sonnant majestueusement dans le cénacle les heures en faux-bourdon, des lustres éblouissants comme à l’Opéra, une table de cinq cents couverts, un pot au feu de trente hectolitres, et les séances de la Convention, avec les victoires de la République, peintes à l’huile sur les murailles!… Eh! bonnes gens dont on se moque sous couleur de vous émanciper, à quoi bon des bijoutiers, des horlogers, des fondeurs, des graveurs, des ébénistes, des lampistes, des poêliers, des verriers, des imprimeurs, des modistes; … à quoi bon le travail, si vous proscrivez la richesse? à quoi bon le genre humain? Ou plutôt, à quoi bon la communauté? n’êtes-vous pas, sans elle, assez dépourvus, assez misérables!… Je suis loin d’avoir épuisé mes griefs contre le communisme. Je n’ai rien dit du secours inattendu qu’il prête en ce moment à la conspiration anglo-économiste contre la liberté industrielle des peuples: d’un côté la Démocratie pacifique, ne voyant dans l’abolition des barrières qu’un acheminement au phalanstère; de l’autre le Populaire racontant à ses ouailles l’invention faite à Cobden par Louis-Philippe, et tirant de ce fait, menaçant pour l’indépendance de notre patrie, la conclusion que le jour approche où les puissants et les riches feront quelque chose pour la classe ouvrière… Mais je ne pourrais tout rapporter: d’ailleurs ce que j’ai dit suffira pour la théorie. Quant aux faits et gestes du socialisme, tant dans notre siècle que dans les siècles précédents, je renonce à vous en entretenir, mon cher Villegardelle. La tâche serait au-dessus de ma patience, et ce serait à dévoiler trop de misères, trop de turpitudes. Comme critique, ayant dû procéder à la recherche des lois sociales par la négation de la propriété, j’appartiens à la protestation socialiste: sous ce rapport je n’ai rien à désavouer de mes premières assertions, et je suis, grâce à Dieu, fidèle à mes antécédents. Comme homme de réalisation et de progrès, je répudie de toutes mes forces le socialisme, vide d'idées, impuissant, immoral, propre seulement à faire des dupes et des escrocs. N’est-ce pas ainsi qu’il se montre depuis vingt ans, annonçant la science et ne résolvant aucune difficulté; promettant au monde le bonheur et la richesse, et lui-même ne subsistant que d’aumônes et dévorant, sans rien produire, d’énormes capitaux?...
Pour moi, je le déclare, en présence de cette propagande souterraine, qui au lieu de chercher le grand jour et de défier la critique, se cache dans l’obscurité des ruelles; en présence de ce sensualisme éhonté, de cette littérature fangeuse, de cette mendicité sans frein, de cette hébétude d’esprit et de cœur qui commence à gagner une partie des travailleurs, je suis pur des infamies socialistes, et voici, en deux mots, sur toutes les utopies d’organisation passées, présentes et futures, ma profession de foi et mon critérium: Quiconque pour organiser le travail fait appel au pouvoir et au capital a menti, Parce que l’organisation du travail doit être la déchéance du capital et du pouvoir.
CHAPITRE XIII.
DIXIÈME ÉPOQUE. LA POPULATION.
§ I. — Destruction de la société par la génération et le travail.
« Epithersès, père de Emilian, rhéteur, naviguant de Grèce en Italie dedans une nauf chargée de divers marchandises et plusieurs voyagiers, sus le soir cessant le vent auprès des isles Echinades, lesquelles sont entre la Morée et Tunys, feut leur nauf portée près de Paxès. Estant là abourdée, aulcuns des voyagiers dormans, autres veiglans, aultres beuvans et souppans, feut de l’isle de Paxès ouye une voix de quelqu’ung qui haultement appelloit Thamoun: auquel cry tous feurent espouvantez. Cestuy Thamous estoit leur pilot, natif d’Egypte, mais non congneu de nom, fors à quelques-ungs des voyagiers. Feut secondement ouye ceste voix, laquelle appelloit Thamoun en cris horrificques. Personne ne respondant, mais tous restans en silence et trépidation, en tierce foys ceste voix feut ouye, plus terrible que duvant. Dont advint que Thamous respondit: Je suis icy, que me demandes tu, que veulx tu que je face? Lors feut icelle voix plus haultement ouye, luy disant et commandant, quand il seroit en Palodès, publier et dire que Pan, le grand Dieu, estoit mort!
» Ceste parolle entendue, disoit Epithesès tous les nauchiers et voyagiers s’estre esbahys et grandement effrayez: et entre eulx délibérans quel soroit meilleur, ou taire ou publier ce que avoit esté commandé, dict Thamous son advis estre, advenent que lors ilz eussent vent en pouppe, passer oultre sans mot dire, advenent qu’il feust calme en mer, signifier ce qu’ilz avoyent ouy. Quand donc feurent près Palodès, advint qu’ilz n’eurent ne vent ne courant. Adoncques Thamous montant en prore, et en terre projectant sa veue, dict, ainsi qu’il lui estoit commandé, que Pan le grand estoit mort. Il n’avoit encores achevé ce dernier mot, quand feurent entenduz grandz souspirs, grandes lamentations et effroys en terre, non d’une personne seule, mais de plusieurs ensemble.
» Ceste nouvelle, parce que plusieurs avoyent esté présens, feut bientôt divulguée en Romme. Et envoya Tibère César, lors empereur de Romme, quérir cesluy Thamous. El après l’avoir entendu parler, adjousta foy à ses parolles. Et se guémentant es gens doctes, qui pour lors estoyent en sa cour et en Romme, et en bon nombre, qui estoit cestuy Pan, trouva par leur rapport qu’il avoit esté fils de Mercure et de Pénélope. Ainsi auparavant l’avoyent escript Hérodote et Cicéron, on tiers livre de la Nature des dieux.
» Toutes foys je le interpréteroys de celluy grand Servateur des fidèles, qui feut en Judée ignominieusement occiz par l’envie et iniquité des pontifes, docteurs, prebstres et moynes de la loy mosaïcque. Et ne me semble l’interprétation abborrente. Car à bon droict peult-il estre en languaige grégeoys dict Pan. Veu qu’il est le nostre Tout: tout ce que sommes, tout ce que nous vivons, tout ce que avons, tout ce que espérons, est luy, en luy de luy, par luy. C’est le bon Pan, le grand pasteur, qui, comme atteste le bergier passionné Corydon, non-seulement ha en amour et affection ses brebis, mais aussi les bergiers. A la mort duquel furent plainctz, souspirs, effroys et lamentations en toute la machine de l’univers, cieulx, terre, mers, enfers. A ceste mienne interprétation compète le temps. Car cestuy très-bon, très-grand Pan, nostre unique Servateur, mourut lez Hiérusalem, régnant en Romme Tibère César. » Qui croirait que cet admirable récit, fait d’un ton si grave, et terminé par une réflexion si pieuse, sorte de la plume de Rabelais, qui en avait pris le fond dans Plutarque? Mais qui pourrait méconnaître dans l’application faite à Jésus-Christ de l’oracle publié par Thamous, l’emblème de la société mise à mort par ses éternels ennemis, le monopole et l’utopie, et dans ce même Thamous, l’homme dont les écrits ont semé le plus d’épouvante et fait douter davantage de la Providence, Malthus?
L’histoire ancienne est la figure de l’humanité moderne, comme le Christ est la personnification de l’humanité. Quand la société, portée, comme le vaiseau de Thamous, de barbarie en civilisation par les souffles économiques, après avoir traversé l’archipel propriétaire, vient s’égarer sur les bas-fonds du communisme, Malthus est le pilote qui nous crie: La société se meurt, la société est morte! Les âmes qui pleurent le dieu Pan, parce qu’elles n’ont point encore reçu la foi de sa résurrection, sont tous nos orateurs et nos écrivains, expressions vivantes de l’humanité, organes de ses pressentiments et de ses douleurs: c’est un Lamennais, un Lamartine, un Michelet; ce sont nos économistes, nos politiques et nos mystiques, Sismondi, Blanqui, Buret, Guizot, Thiers, Cormenin, O. Barot, Buchez, les RR. PP. Ravignan et Lacordaire, messeigneurs de Lyon et de Chartres, E. Sue, etc., etc.
Oui, vraiment, la société touche à sa fin. Pan, le grand dieu, est mort; que les ombres des héros se lamentent, et que les enfers en frémissent. Pan est mort: la société tombe en dissolution. Le riche se clot dans son égoïsme, et cache à la clarté du jour le fruit de sa corruption; le serviteur improbe et lâche conspire contre le maître: plus de dignité chez le riche, plus de modestie chez le pauvre, de fidélité nulle part. Le savant regarde la science comme une galerie souterraine qui le conduit à la fortune: il ne se soucie point de la science. L’homme de loi, doutant de la justice, n’en comprend plus les maximes; le prêtre n’opère plus de conversions, il se fait séducteur; le prince a pris pour sceptre la clef d’or; et le peuple, l’âme désespérée, l’intelligence assombrie, médite et se tait. Pan est mort: je vous le dis comme Thamous et Malthus. La société est arrivée au bas: dépêchez vos pleurs; et nous, disséqueurs, à qui est livré ce cadavre, procédons à l’autopsie.
Le phénomène le plus étonnant de la civilisation, le mieux attesté par l’expérience et le moins compris des théoriciens, est la misère. Jamais problème ne fut plus attentivement, plus laborieusement étudié que celui-là. Le paupérisme a été soumis à l’analyse logique, historique, physique et morale; on l’a divisé par familles, genres, espèces, variétés, comme un quatrième règne de la nature; on a disserté longuement de ses effets et de ses causes, de sa nécessité, de sa propagation, de sa destination, de sa mesure; on en a fait la physiologie et la thérapeutique: les titres seuls des livres qui en ont été écrits empliraient un volume. À force d’en parler, on est parvenu à en nier l’existence; et c’est à peine si, à la suite de cette longue investigation, l’on commence maintenant de s’apercevoir que la misère appartient à la catégorie des choses indéfinissables, des choses qui ne s’entendent pas.
Ainsi la misère, comme une divinité impénétrable, mais toujours présente, a ses incrédules et ses dévots; elle a même, et ce n’est pas ce qui sert le moins ses progrès, elle a ses indifférents. Étrange destinée que celle de l’homme, d’être toujours conduit par sa raison à nier ce dont il n’est informé que par le sentiment ou par les sens, fût-ce la douleur et la mort! L’école d’Elée, si ma mémoire ne me trompe, niait le mouvement; les stoïciens niaient la douleur; les partisans de la résurrection et de la métempycose nient la mort; les spiritualistes nient la matière; les matérialistes nient Dieu. Les sceptiques ont prétendu se railler des uns et des autres: mais malgré les dénégations et les rires, les mondes n’en ont pas moins continué leur course majestueuse à travers l’espace; la douleur et la mort n’ont pas moins fait de victimes, le culte des dieux n’a pas moins obtenu de succès. Que les philanthropes rient de la misère, et nous sommes sûrs d’une recrudescence. Tâchons donc de déchiffrer cet hiéroglyphe, si nous ne voulons attirer sur nous de nouveaux désastres.
La misère est le dernier fantôme que la philosophie doive éliminer de la raison, si elle veut l’expulser après de la société. Mais qu’est-ce qu’un fantôme? comment est-il possible de le saisir, de l’expliquer, de s’en défendre? comment parler des causes, de l’essence du développement, des accidents, des modes, d’un fantôme?
La misère est, dans l’ordre de la société, le mal. Mais qu’est-ce que le mal? Le mal, dit M. de Lamennais, c’est la limite. Or, qu’est-ce encore que la limite? une conception de l’esprit, sans réalité objective. C’est, comme le point et la ligne géométriques, un être de raison. La limite n’est lien, parce qu’elle est elle-même sans limite, parce que la définition est la seule chose qui ne se définisse pas. Donc le mal, dans le système de M. de Lamennais, est une entité logique, un rapport dénué de substance: affirmer l’existence du mal, c’est affirmer la réalité d’une négation, la réalité du néant. Comment alors expliquer la douleur? comment rendre raison de cette expérience continuelle qui nous fait crier et nous plaindre, qui excite en nous le dégoût et l’horreur, souvent même nous donne la mort? Que dis-je? Si le mal n’est autre que la limite, il est la détermination même de l’être; ce par quoi les choses deviennent sensibles et intelligibles, et sans quoi il n’y a ni beauté ni existence; c’est la condition suprême de nos sensations et de nos idées, c’est l’être nécessaire, en un mot le mal c’est le bien. Singulière définition!
La misère, selon E. Buret, qui a préféré généraliser moins afin de saisir mieux, la misère est la compensation de la richesse. Fiat lux! Que de plus habiles expliquent cela, s’ils peuvent: quant à moi, ma conviction est que l’auteur ne s’est pas lui-même compris.
La cause du paupérisme, c’est l’insuffisance des produits; c’est-à-dire le paupérisme: opinion de M. Chevalier. La cause du paupérisme, c’est la trop grande consommation; c’est-à-dire encore le paupérisme: opinion de Malthus. Je pourrais à l’infini multiplier les textes sans tirer jamais des auteurs autre chose que cette proposition, digne de faire pendant au premier verset du Koran? Dieu est Dieu; la misère est la misère, et le mal est le mal. N’est-il pas vrai que la misère est quelque chose d’antiphilosophique, d’irrationnel comme une religion; que c’est un fantôme, un mythe?
La conclusion est digne de ces prémisses: Augmenter la production, restreindre la consommation, et faire moins d’enfants, en un mot être riches, et non pas pauvres: voilà, pour combatte la misère, tout ce que savent nous dire ceux qui l’ont le mieux étudiée; voilà les colonnes d’Hercule de l’économie politique!… Mais, sublimes économistes, vous oubliez qu’augmenter la richesse sans accroître la population, c’est chose aussi absurde que de vouloir réduire le nombre des bouches en augmentant le nombre des bras. Raisonnons un peu, s’il vous plaît, puisqu’à moins déraisonner, nous n’avons plus même le sens commun. La famille n’est-elle pas le cœur de l’économie sociale, l’objet essentiel de la propriété, l’élément constitutif de l’ordre, le bien suprême vers lequel le travailleur dirige toute son ambition, tous ses efforts? N’est-ce pas la chose sans laquelle il cesserait de travailler, aimant mieux être chevalier d’industrie et voleur; avec laquelle au contraire il subit le joug de votre police, acquitte vos impôts, se laisse museler, dépouiller, écorcher vif par le monopole, s’endort résigné sur ses chaînes, et pendant les deux tiers de son existence, semblable au Créateur, dont on a dit qu’il est patient parce qu’il est éternel, ne sent plus l’injustice commise contre sa personne? Point de famille, point de société, point de travail; au lieu de cette subordination héroïque du prolétariat à la propriété, une guerre de bêtes féroces: telle est, d’après la donnée économique, notre première position. Et si vous n’en découvrez pas en ce moment la nécessité, permettez que je vous renvoie aux théories du monopole, du crédit et de la propriété.
Maintenant, le but de la famille n’est-ce pas la progéniture? Cette progéniture n’est-elle pas l’effet nécessaire du développement vital de l’homme? n’est-elle pas en raison de la force acquise, et pour ainsi dire accumulée dans ses organes par la jeunesse, le travail et le bien-être? Donc, c’est une conséquence inévitable de la multiplication des subsistances, de multiplier la population; donc, enfin, la proportion relative des subsistances, loin de s’accroître par l’élimination des bouches inutiles, tendrait invinciblement à diminuer, s’il est vrai, comme j’espère le démontrer bientôt, qu’une semblable élimination ne puisse s’effectuer que par la destruction de la famille, objet suprême, condition sine quâ non du travail.
Ainsi la production et la population sont l’une à l’autre effet et cause; la société se développe simultanément, et en vertu du même principe, en richesse et en hommes: dire qu’il faut changer ce rapport, c’est comme si dans une opération où le dividende et le diviseur croîtraient et diminueraient toujours en raison égale, vous parliez de doubler le quotient. Que prétendez-vous? Que les jeunes gens cessent de faire l’amour; que le prolétaire ne se marie qu’à cinquante ans, ou plutôt jamais, et que la famille soit un privilège? En ce cas, prenez d’efficaces mesures pour la garde de vos propriétés, doublez le nombre de vos soldats, augmentez celui des filles publiques, créez des primes pour la prostitution, poussez à la polygamie, à la phanérogamie, voire même à la sodomie, à toutes les espèces d’amours que le préjugé réprouve, mais que la science doit accueillir, en considération de leur stérilité. Car avec la famille il est impossible d’arrêter le progrès de la misère, par la raison même qu’il est impossible d’arrêter le progrès de la richesse: ces deux termes sont enchaînés l’un à l’autre par l’indissoluble lien du mariage; il y a contradiction à les vouloir séparer.
Ainsi la misère est une chose mystique et nécessaire, une chose dont nous ne concevons ni la présence ni l’absence; le mal comme le bien est un des principes de l’univers: nous voilà dans le manichéisme!
Mais enfin comment s’exprime le mal dans la société? quelle est la formule de la misère?
Malthus, s’appuyant sur une masse de documents authentiques, a prouvé en premier lieu que la population, si elle ne rencontrait aucun obstacle, tel par exemple que le manque de subsistances, pourrait facilement doubler tous les vingt-cinq, et même tous les dix-huit ans.
Say raccourcit encore cette période: il trouve que la population, si rien ne la réprimait, triplerait tous les vingt-six ans.
M. Rossi exprime la même idée dans cette élégante formule: « Si un produit deux, et que les nouveaux produits aient chacun la même force productive qu’avait la première unité, deux produiront quatre, quatre produiront huit, et ainsi de suite. Abstractivement parlant, Malthus posait donc un principe incontestable » A côté de ce premier fait, désormais hors de doute, Malthus en pose un autre, non moins certain: c’est que, tandis que la population tend à s’accroître selon la progression géométrique:—: 2. 4. 8. 16. 32. etc., la production des subsistances augmente seulement selon la progression arithmétique 1. 2. 3. 4. 5. 6. etc.; ce qui mène invinciblement à cette conclusion, qu’en tout pays une partie de la population périt incessamment faute de pain.
Malthus ayant prétendu qu’il suffisait que cette seconde proposition fût énoncée pour qu’elle parût immédiatement démontrée, et, s’étant dispensé en conséquence d’en faire la preuve, je vais suppléer à son silence en montrant comment a progression arithmétique des subsistances 1. 2. 3. 4...est le corollaire de la progression géométrique de la population 2. 4. 8. 16. 32. 64...A quoi tient la génération d’un homme? à l’émission d’un germe, émission que le géniteur est incessamment excité à permettre, qui n’exige de lui aucun effort, qui tout au contraire est le bien suprême de sa vie, le but de son travail, le besoin de sa destinée. Mais jusqu’au jour où il sera capable de pourvoir par lui-même à sa subsistance, ce germe coûtera, pour frais d’incubation, allaitement, nourriture, etc., pendant une période de dix, quinze, vingt et même vingt-cinq ans, 12, 15, 20 et même 50 pour 100 de ce que consomment ses auteurs. Or, admettant que le même couple conduise à bien quatre, six, dix ou douze enfants, il s’ensuit, avec une évidence mathématique et sans qu’il soit besoin de dresser une statistique immense, de compulser les récits des voyageurs et de fouiller les chroniques, que le bien-être de ces époux diminuera par la raison même qui devait y mettre le comble, de 12, 15, 20, 30, 50 et même 80 pour 100.
Et comme chacun des enfants, à peine sorti de l’école et délivré de l’apprentissage, est en état de faire pour son propre compte ce qu’avait fait son père; comme tous ses désirs, tous ses vœux le poussent à cette imitation; comme l’abstinence n’aurait d’autre résultat que de lui ôter le cœur au travail et de lui faire perdre l’esprit d’ordre et d’économie, il résulte que la procréation des hommes gagne, gagne incessamment sur la production de la richesse, laquelle reste toujours, toujours en arrière, et que la puissance de développement de l’humanité par la génération, et sa puissance de développement par le travail, sont entre elles comme les progressions: :—: 1. 2. 4. 8. 16. 32. 64. 128. 256...:—: 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9...Malthus, je le répète, isolait l’une de l’autre ces deux progressions; du moins il ne m’a point paru qu’il en comprit nettement la solidarité et l’identité, et c’est à quoi, dans l’intérêt de sa théorie, il était utile de suppléer. Les faits, au surplus, c’est-à-dire la misère humaine manifestée sous mille formes effrayantes, terribile visu formæ, famine, guerre, peste, maladie, débauche, etc., confirment tous les jours, ainsi que l’a prouvé avec une immense érudition Malthus, l’exactitude de cette loi. Vit-on jamais énigme, fiction ou fantôme, s’exprimer avec une telle énergie, et se démontrer avec une puissance de faits aussi irrésistible?
Dans l’ordre de la société, comme dans celui de la nature, la misère est donc chose fatale: vouloir s’en préserver, c’est vouloir que la loi des logarithmes change à notre convenance, et que l’arithmétique cesse d’être une vérité. Les deux progressions étant enchaînées l’une à l’autre par un rapport nécessaire, exprimant au fond la même idée, traduisant le même fait, la même loi éternelle portée dès le commencement Croissez et multipliez, il est inévitable que, si nous laissons agir la nature, nous tombions dans la misère par la surproduction des enfants; et si nous résistons à la nature ou si nous la trompons par des suppléments illusoires, d’abord nous nous dérobions à notre destinée la plus impérieuse, bientôt nous prenions en horreur la famille et avec elle le travail, et nous nous précipitions dans une série inverse de maux.
Voilà, dans son expression la plus claire et la plus obscure, la plus décisive et la plus désespérante, le mythe final de l’économie politique, la couronne de la propriété, l’allégorie du travail et de la famille. L’humanité se consume et périt par l’exercice de ses facultés vivifiques; s’il pouvait y avoir un terme à son suicide, elle cesserait d’exister.
Lors donc que la théorie économique, suivant de loin l’expérience, a prononcé le mot de misère, elle a exprimé par ce mot la loi intime de notre développement, l’essence de notre être, la forme de notre vie. Accroissement rapide de la population, accroissement plus lent des subsistances, sont les deux faces d’une même idée, d’un seul et unique phénomène. C’est la formule mystérieuse d’une loi aussi certaine que toutes celles qui président aux mouvements des corps célestes, d’une loi par conséquent inflexible et immiséricordieuse comme une équation d’algèbre. Combien, à ce point de vue, la plainte du misérable et les palliatifs du philanthrope nous doivent sembler puérils, mesquins! La fatalité nous fait vivre, la fatalité nous emporte; le plaisir qu’elle nous donne, elle se le fait payer: qu’avons-nous à crier et à gémir? et que nous veulent ces économistes qui, incapables de saisir le lien de leurs propres idées, tantôt nous disent de produire davantage, tantôt nous recommandent de faire moins d’enfants; comme si ces deux formes de la génération humaine n’étaient pas irrévocablement enchaînées l’une à l’autre, et qu’il y eût avantage à remplacer par la misère de notre prévoyance, la misère qui résulte pour nous de l’imprévoyance de la nature!…