Ces principes établis, il est facile d’apprécier le mérite des divers systèmes d’assurance imaginés dansées derniers temps contre l’excès de la population et le manque de vivres, et par là de déterminer, d’une manière plus précise encore, le caractère spécifique de la loi que nous cherchons.
Je commence par Malthus.
Malthus, ayant analysé les causes naturelles qui selon lui préviennent ou répriment l’excès de population, trouvant que de toutes ces causes, les unes atroces, les autres immorales, aucune ne pouvait être attribuée à la Providence ni acceptée par la raison, appela de cette incapacité ou de cette violence inconcevable de la nature au libre arbitre de l’homme. Il prétendit qu’il était de la dignité comme de la destinée de notre espèce qu’elle se servît à elle-même de providence, qu’à l’homme il appartenait de renfermer dans de justes limites sa progéniture. L’ajournement du mariage jusqu’à la trentième ou quarantième année, voilà ce que Malthus, dans la candeur de son âme, imagina de plus utile, de plus philosophique et de plus moral, contre la population et ses débordements. La répression de l’amour, la famine du cœur, fut opposée par lui à la famine de l’estomac. C’est ce que dans son chaste langage il appela contrainte morale, par opposition à toutes les formes de contrainte physique, homicides ou obscènes, qu’il rejetait.
Les idées de Malthus ont été adoptées par les plus illustres d’entre les économistes, J. B. Say, MM. Rossi, Droz, et tous ceux qui, ne découvrant point d’issue à la difficulté, plaçaient toutefois l’héroïsme de la continence au-dessus des ravissements de la volupté. Au fond, l’on ne saurait disconvenir que la théorie de Malthus n’ait quelque chose de grand et d’élevé, qui la rend supérieure à tout ce que l’on a proposé depuis, ainsi que nous le ferons voir plus bas. Quant à présent, nous avons surtout à déterminer en quoi pèche cette théorie.
D’abord son grand et capital défaut, c’est d’être une contrainte: ce nom seul en fait déjà ressortir la contradiction. La nature sollicite l’homme à une chose, la société lui en commande une autre: si je cède à l’amour, je suis menacé de la misère; si je résiste à l’amour, je ne suis pas moins misérable: toute la différence est du physique au moral: de quelque côté que je regarde, je ne découvre que désolation et angoisse. Est-ce là un équilibre?
D’autre part, le remède que propose Malthus n’est rien moins qu’une accusation contre la Providence, un acte de méfiance envers la nature: je m’étonne que les économistes chrétiens n’y aient point pris garde. Car il ne s’agit point seulement ici des plaisirs illégitimes, que la religion et la société réprouvent; il s’agit des unions même permises, que dis-je? il y va d’une chose que tous les moralistes regardent comme la plus sûre garantie des bonnes mœurs, le mariage des jeunes gens. Désormais, avec la théorie de Malthus, le mariage n’est plus fait que pour les demoiselles surannées et les vieux satyres: à quoi sert-il, avec ces noces rébarbatives, de sentir à vingt ans les douces pointes de l’amour, s’il n’est permis d’écouter le penchant que lorsqu’il est près de s’éteindre? Et quelle théorie que celle qui, pour un si triste résultat, pose en principe la nécessité de corriger les œuvres de Dieu par la prudence de l’homme!
Enfin le remède de Malthus est impraticable et impuissant. Impraticable, en fait et en droit, puisque, d’une part, on ne peut sérieusement espérer de transposer les périodes de la vie humaine, de faire que jeunesse languisse et que vieillesse reverdisse; et que d’autre part, sous le régime de la propriété, la théorie de Malthus conduit directement à faire du mariage le privilège de la fortune… Impuissant, puisque si la misère a pour cause immédiate, non pas, comme on l’imagine, le surcroît de population, mais les prélèvements du monopole, la misère, sous un régime comme le nôtre, ne manquera jamais de se produire, soit que la population avance, soit qu’elle recule. La preuve de cette assertion se trouve à chaque page de ce livre: il est inutile d’y revenir.
Les contradictions de la théorie de Malthus, confusément aperçues, mais vivement senties, ont causé un déchaînement général. Les motifs des opposants ne furent pas toujours judicieux, et encore moins purs, comme on verra. Mais l’économie politique n’eut à se plaindre que d’elle, d’autant plus qu’elle finit par accepter la solidarité des turpitudes que le Principe de population devait abolir, et dont au contraire il provoqua la recrudescence.
Par une transition inévitable, et que tout autre que Malthus aurait prévue, la contrainte morale n’a pas tardé à devenir, sous la plume et dans l’intention des malthusiens les plus décidés, une contrainte purement physique, très-peu onéreuse au plaisir, et qui ne pourrait tout au plus causer d’ennui qu’à la pudeur. « Il n’est pas prouvé, dit à ce propos le dernier éditeur de Malthus, que cette variété d’abstinence qui prévient la misère (lisez la population), sans méconnaître les lois de la physiologie (lisez du plaisir), soit immorale. » C’est en ce sens que le public, qui en fait d’amour ne subtilise pas, a entendu la théorie de Malthus, bien que l’honorable écrivain ait toujours protesté contre cette interprétation de sa doctrine.
En effet, pouvait-on lui dire, qu’est-ce que la morale? qu’est-ce que l’immoralité? Comment ce qui est moral dans la solitude serait-il immoral dans un baiser? L’homme est un, bien que la langue des philosophes ait fait de lui une double abstraction, le corps et l’âme. Qu’il s’abstienne donc, mentalement ou physiquement, de procréer, qu’importe pourvu qu’il y ait abstinence, pourvu surtout que l’abstinence ait lieu à temps? Quoi que vous fassiez, le moral est toujours dans le physique, le physique toujours dans le moral: une seule chose dans tout ceci est essentielle, c’est de ne pas faire d’enfants. Turbaris ergà plurima; porro unum est necessarium!
Contrainte morale, contrainte physique: voilà donc, sur les causes du paupérisme et sur ses remèdes, tout ce qu’a su nous dire, au xix siècle, et la science des économistes, et la morale des éclectiques, et la philosophie de ces pudiques universitaires, dont le nom seul de Loyola fait murmurer la religion et rougir la vertu! Après avoir bafoué le célibat des prêtres et la virginité chrétienne, les accusant d’outrage à la nature et à la morale, ces hypocrites, qui n’osent plus ni encourager le mariage, ni recommander la continence, prêchent aux amants, aux époux, la contrainte morale! Et puis ils déclament contre les jésuites! Cachez-vous, Sanchez, Lémos, Escobar, Busenbaüm, et toi, bienheureux Liguori, qui ne connûtes le vice que pour le réprimer et le punir: l’économie politique vous efface tous! Autrefois, nos prères chrétiens déposaient dans leurs demeures des branches bénies, invoquaient devant les saintes images la miséricorde du Très-Haut contre l’incendie, la grêle, la disette et la mortalité. J’ai récité, dans mon enfance, ces prières de famille; j’ai vu partout, chez les paysans, l’image du Christ suspendue au-dessus du lit des époux: c’était le recours d’un peuple ignorant et fanatique contre les fléaux du ciel et les calamités de la terre. Le temps a marché; la raison s’est affranchie; nous avons appris que la cause de la misère était la surproduction des enfants: au lieu de ces hochets de la superstition qui environnaient au grand jour la jeune épousée et qui devaient frapper ses yeux et remplir son cœur le reste de sa vie, désormais le municipal lui offrira, pour symbole du devoir domestique, l’instrument préservatif qui n’a de nom qu’en économie politique et dans l’argot des maisons de tolérance!… Infamie!
Raisonnons pourtant, raisonnons encore, l’impureté nous montât-elle jusqu’aux cheveux. L’illustre Lavoisier, cherchant un remède à l’asphyxie qui frappe, dans les fosses des grandes villes, le pauvre vidangeur, s’imposa de plus affreux dégoûts.
S’il est vrai que la contrainte morale, subitement devenue contrainte physique et résolvant à sa manière le problème de la population, soit d’une pratique utile aux gens mariés, cette utilité n’est pas moindre pour les personnes libres. Or (c’est ici le côté immoral de la chose, non prévu par les économistes), le plaisir étant voulu et recherché pour lui-même sans la conséquence de progéniture, le mariage devient une institution superflue; la vie des jeunes gens se passe dans une fornication stérile; la famille s’éteint, et avec la famille la propriété; le mouvement économique reste sans solution, et la société retourne à l’état barbare. Malthus et les économistes moraux rendaient le mariage inaccessible; les économistes physiciens le rendent inutile: les uns et les autres ajoutent au. manque de pain le manque d’affections, provoquent la dissolution du lien social: et voilà ce qu’on appelle prévenir le paupérisme, voilà ce qu’on entend par répression de la misère. Profonds moralistes! profonds politiques! profonds philanthropes!
À cette révélation inattendue, à ce commentaire singulier de la théorie de Malthus, l’opinion s’est soulevée avec plus d’énergie qu’auparavant. Les moralistes se sont exprimés avec dégoût sur le piège tendu à leur bonne foi: les socialistes ont trouvé que le tempérament proposé au principe de Malthus était illusoire. Tout ou rien, se sont-ils écriés. La contrainte physique n’est qu’une misérable déception, un compromis sans sécurité, une contravention à la physiologie, un outrage à l’amour. Et, en opposition au juste-milieu économique, le socialisme a commencé de produire ses utopies.
1° Système de Fourier. Stérilité artificielle ou par engraissement.
Ce système, que la science n’a pas daigné honorer d’un de ses regards, offre de prime-abord une pétition de principe si choquante, qu’elle pourrait faire croire à une raillerie de la part de l’auteur, si l’on ne savait combien cet auteur prenait au sérieux ses boutades. De quoi s’agit-il? d’augmenter les subsistances, dont l’insuffisance relative engendre, suivant Fourier, disciple en cela de Malthus, la misère. Doublez et quadruplez la consommation, répond Fourier: c’est le moyen infaillible d’échapper à l’exès de fécondité, et de ne pas mourir de faim. Vous ne pouvez vivre, nous dit fièrement ce grand homme, avec deux repas; faites-en sept, et vous aurez contentement.
C’est précisément, comme on voit, ce que demande l’économiste. Mais le moyen de doubler et quadrupler la consommation, le moyen de donner le luxe, alors qu’on manque du nécessaire? Ici Fourier présente la série de groupes contrastés qui, d’après son calcul, doit quadrupler immédiatement le produit. Mais il est avéré aujourd’hui que Fourier n’a jamais su le premier mot des choses dont il s’est mêlé d’écrire. Il n’a aucune notion de la valeur; il ne possède ni théorie de répartition, ni loi d’échange; il n’a résolu aucune des contradictions de l’économie politique; il n’a pas seulement soupçonné le sens de ces contradictions; il n’a pas vu que les causes de la misère provenaient toutes de la prépondérance du capital et de la subordination du travail; loin de là, il consacre dans sa formule, Capital, travail, talent, cette prépondérance et cette subordination; lui et son école ont toujours agi d’après cette donnée contradictoire, lorsqu’au lieu de chercher l’affranchissement du travailleur dans la synthèse des antinomies, dans un principe supérieur au capital et à la propriété, ils n’ont cessé d’implorer la subvention du capital et la faveur du pouvoir. Fourier, enfin, a méconnu, comme Malthus, la nature du problème qu’il avait à résoudre, quand, au lieu de le placer entre l’humanité et le globe, il l’a placé entre la population et les subsistances. A l’égard du quadruple produit, j’ai montré plus haut, par la théorie du progrès de la richesse, que c’était là un de ces mille contre-sens qui pullulent dans les écrits de l’école phalanstérienne, une baliverne dont la réfutation ferait honte à la critique.
Mais il est un reproche plus grave à faire à la solution fouriériste du problème de la population: c’est son esprit avoué d’immoralité, sa tendance hautement désorganisatrice et antisociale. Je n’examine pas si la méthode d’engraissement, qui n’est autre, selon moi, que la généralisation d’un cas pathologique, aurait l’efficacité qu’on suppose: la physiologie n’est pas de mon ressort, j’admets l’hypothèse.
En cherchant, au chapitre XI, quel était le rôle et la destination de la propriété, nous avons découvert, comme son trait distinctif et signalétique, la constitution de la famille. Le fouriérisme se pose en défenseur de la propriété: or, non seulement le fouriérisme ne sait rien ni des causes, ni de l’objet de la propriété; il nie ces causes, il veut les abolir. Le fouriérisme est la négation du ménage, élément organique de la propriété; de la famille, âme de la propriété; du mariage, image de la propriété transfigurée. Et pourquoi le fouriérisme abolit-il toutes ces choses? Parce que le fouriérisme n’admet que le côté négatif de la propriété; parce qu’à la place de la possession normale et sainte, manifestée par le mariage et la famille, le fouriérisme poursuit de tous ses vœux, de tous ses efforts, la prostitution intégrale. C’est tout le secret de la solution fouriériste du problème de la population. Il est prouvé, dit Fourier, que les filles publiques ne deviennent pas mères une fois sur des millions: au contraire, la vie de ménage, les soins domestiques, la chasteté conjugale, favorisent éminemment la progéniture. Donc l’équilibre de la population est trouvé si, au lieu de nous assembler par couples et de favoriser la fécondité par l’exclusion, nous devenons tous prostitués. Amour libre, amour stérile, c’est tout un… À quoi bon dès lors le ménage, la monogamie, la famille? Faire du travail une intrigue, de l’amour une gymnastique, quel rêve! et c’est celui du phalanstère!… Le socialisme, ainsi que l’économie politique, a trouvé à la fois, sur le problème de la population, la mort et l’ignominie. Le travail et la pudeur sont des mots qui brûlent les lèvres des hypocrites de l’utopie, et qui ne servent qu’à déguiser aux yeux des simples l’abjection des doctrines. J’ignore jusqu’à quel point les apôtres de ces sectes ont conscience de leur turpitude: mais je ne consentirai jamais à décharger un homme de la responsabilité de ses paroles, pas plus que de la responsabilité de ses actes… 2 Système du docteur G… Extraction du fœtus, ou éradication des germes.
Ce procédé consiste à retirer de la matrice, au moyen d’un appareil ad hoc, les germes et embryons qui s’y seraient implantés, malgré la volonté des parents. Dans un mémoire détaillé, dont j’ai lu le manuscrit, et dont l’auteur ne peut tarder à faire jouir le public, le docteur G… prouve par des raisonnements déduits, tant de la philosophie que de l’économie politique, que l’homme a le droit et le devoir de limiter sa progéniture, et que s’il peut rester à ce sujet encore quelque doute, ce n’est pas sur le principe, mais sur le mode.
Si j’ai le droit, dit le docteur G…, de persévérer, pour cause d’insuffisance de revenu, dans ma condition de célibataire, ainsi que le prétend Malthus, j’ai le droit, par la même raison, si je suis marié, de revenir au célibat et de m’abstenir de tout commerce avec ma femme, ainsi que l’approuve l’Église et qu’en conviennent, après Malthus, tous les économistes.
Si cette abstinence n’a de mérite, en soi, qu’en ce qu’elle prévient la génération et la misère, il peut suffire, sans que je cesse de rendre le devoir à mon épouse, d’une retraite qui prévienne la conception, comme le reconnaissent les partisans de la contrainte physique, et comme du reste la logique le démontre.
Mais qu’est-ce, en elle-même, que la conception? le passage d’un animacule spermatique de l’organe mâle, où il est formé, dans l’organe femelle, où seulement il se développe. Que j’arrête le développement de cet animacule après ou avant son introduction dans la matrice, c’est toujours le même crime, si le célibat est un crime; la même action indifférente, innocente, si le célibat est innocent. J’ai donc le droit, j’ai le devoir de réprimer comme de prévenir la conception, si la conception m’est nuisible.
S’il est ainsi, la puissance qui m’est donnée sur ma progéniture à l’instant de la conception, je la conserve dans l’instant qui la suit, je la conserve le lendemain, la semaine suivante, le mois d’après. Car j’ai pu n’avoir aucune connaissance du fait à l’instant où le phénomène s’est accompli, et malgré ma volonté d’y mettre obstacle: or, le retard apporté dans la répression ne peut prescrire contre mon droit, en faveur d’un embryon… Je laisse au lecteur le soin de poursuivre ce raisonnement.
Le système du docteur G…, fort honnête homme au demeurant, et aussi bon logicien qu’homme du monde, est suivi clandestinement, à Paris, par des chirurgiens qui s’en font une spécialité, et y gagnent de rapides fortunes. Le poignard de ces assassins va chercher le fœtus jusqu’au fond de la matrice; l’enfant tué ou séparé de son pédoncule, la nature rejette d’elle-même un fruit mort, et cela s’appelle en langage économique, prévenir l’excès de population, et en style de journaux, cacher une faute. Dans les villes de provinces, des médecins, des matrones, imitant cette industrie, font commerce de drogues évacuatives, d’après le principe de haute économie que c’est un crime de donner le jour à des malheureux, et une obligation de conscience de limiter le nombre de ses enfants. Et la police, plus malthusienne que Malthus, la police, qui sait découvrir une réunion de vingt ouvriers agitant une question de salaires, ferme les yeux sur ces infanticides, auxquels le jury, non moins éclairé sur le principe de population que la police, découvre une foule de circonstances atténuantes.
Le système du docteur G… est le complément obligé de la contrainte morale et physique des économistes, comme de la stérilité érotico-bachique du phalanstère. Toutes ces doctrines, dernier effort d’un sensualisme désespéré, sont connexes et solidaires; elles partent du même préjugé, l’accroissement de population plus rapide dans une société régulière que celui des subsistances. Quant aux résultats, ils restent invariablement les mêmes: augmentation de misère, de vice et de crime; dissolution du lien familial, rétrogradation du mouvement économique, proscription forcée des pauvres, des orphelins, des vieillards, de toutes les bouches inutiles; justification de l’assassinat, anathème à la fraternité et à la justice.
3 Système des interruptions. J’entends par là une précaution très-simple, mais sur le succès de laquelle on n’est pas du tout d’accord, qui consiste à s’abstenir du commerce amoureux pendant les huit ou quinze jours qui précèdent et qui suivent le flux menstruel: la femme, hors le temps des règles, étant, dit-on, naturellement stérile.
Ce genre d’abstinence rentre tout à fait dans le goût du physical restraint. J’ignore jusqu’à quel point la physiologie et l’expérience confirment l’utilité de cette méthode, dont je n’ai, du reste, à m’occuper qu’au point de vue économique.
Je dis donc que les effets d’une semblable pratique seraient, à l’égard de la société, tout aussi funestes; à l’égard de la misère, tout aussi inefficaces que ceux des précédentes. Avec ce moyen facile de jouir sans payer, et de pécher sans être surpris, la pudeur n’est plus qu’un sot et incommode préjugé, le mariage une convention gênante et inutile. Le respect des familles sera foulé aux pieds; garçons et filles, dès l’enfance initiés au doux mystère, perdront bientôt la force de l’âme et la dignité du caractère; des mœurs inconnues, pires que celles de Otaïtiens, s’établiront dans la société civilisée; le travail baissera devant la spéculation; et la misère, contre laquelle chacun aura cru trouver un refuge dans un célibat libidineux, la misère entretenue par le monopole, l’usure, la division parcellaire, l’inégalité des fonctions et des aptitudes, vengera de nouveau la nature par la dépopulation du sol, la stérilité des capitaux et la déchéance des races. La vérité sociale ne peut se trouver là: qu’avons-nous besoin d’approfondir davantage?
4 Système de l’allaitement triennal.
L’auteur de ce système commence par répudier les théories absurdes, immorales et barbares, de polygamie, polyandrie, amour unisexuel, avortement, etc., etc., dont nous avons fait en partie l’énumération. Il flétrit, avec la loi romaine, Accipere aut tueri conceptum est maximum ac præcipuum munus fæminarum, tout obstacle à la conception et à l’enfantement, et rend hommage sans réserve au précepte de la Genèse, Croissez et multipliez, et remplissez la terre.
Puis, posant en principe que l’accroissement possible de la population n’est pas l’accroissement naturel; considérant en outre que Dieu n’a destiné qu’un seul homme à une seule femme, et vice versâ une seule femme pour un seul homme, ce qui, à ses yeux, constitue déjà une première et grande restriction, il s’attache à démontrer, par une masse d'autorités et de faits, 1 que la vie humaine se divise en un certain nombre de périodes déterminées, période de gestation, période d’allaitement, période de croissance, période de fécondité, période de vieillesse; 2 que parmi ces périodes, celle de lactation embrasse trois années, pendant lesquelles il y a chez la femme qui nourrit stérilité naturelle par l’antagonisme des mamelles et de l’utérus. Enfin il conclut et affirme que si chaque femme, mariée à vingt-un ans révolus, allaitait chacun de ses enfants pendant trois années, la population, au lieu d’augmenter, tendrait plutôt à décroître et à s’éteindre.
Cet ouvrage, d’une grande érudition, et qui a été cité avec de justes éloges dans la Revue sociale de P. Leroux, respire une morale pure, une philosophie élevée, un profond amour du peuple. Mais ce qui en fait, selon nous, le mérite, c’est l’idée qu’a eue l’auteur de chercher les limites de la procréation dans la procréation elle-même, accomplie selon ses lois et dans ses périodes naturelles.
Rien de plus aisé, en effet, que d’accélérer la reproduction des hommes, soit en devançant l’âge moral du mariage, soit en abrégeant les fatigues de l’allaitement; comme rien de plus facile que de la restreindre, soit par l’assassinat, l’infanticide ou l’avortement, soit par la castration et la débauche. Mais il ne s’agit point ici de surexciter ni de restreindre la fécondité: nous cherchons si la nature, n’étant plus contrariée par nos erreurs, a pourvu au bien-être de notre espèce, et s’est mise d’accord avec elle-même. Or, s’il était prouvé, dit le docteur Loudon, d’un côté que la période naturelle de lactation est de trois ans; d’autre part qu’il y a antipathie entre les fonctions des mamelles et de l’utérus, de telle sorte que la même femme ne puisse, en toute sa vie, d’après les prévisions de la nature, donner le jour qu’à trois enfants ou quatre au plus, il s’ensuivrait que la population, déduction faite des morts avant le mariage et pendant la période de fécondité, deviendrait stationnaire, et même, à volonté, rétrograde. Telle est l’opinion du docteur Loudon.
Ici donc, point de prévention, point de répression, point d’obstacle. L’équilibre résulte de la nature des choses, sans nul inconvénient pour les mœurs et l’économie de la société.
Malheureusement cette théorie, si rationnelle dans son principe, a l’irréparable défaut d’être exclusivement physiologique, et tout à fait en dehors de l’économie sociale. De là, sans compter les reproches que pourraient avoir à faire au docteur Loudon ses confrères en médecine, et qui ne sont pas de notre compétence, de là, dis-je, les vices que nous allons faire ressortir de son système.
D’abord, ce système présente un caractère prononcé d’immobilisme et même d’arbitraire, en ce sens que si la loi de lactation eût jamais été observée, on ne devine pas comment, d’après les conclusions de l’auteur lui-même, le genre humain aurait pu s’accroître. La population ayant du premier coup trouvé son équilibre, il n’y avait plus lieu pour elle à progrès. Mais, s’il n’y avait pas lieu à progrès pour la population, il n’y avait pas davantage lieu à progrès pour la production; et voilà l’industrie, la science, l’art, les mœurs, voilà l’humanité aux arrêts. L’humanité retenue dans sa course n’est plus l’être progressif et providentiel: elle reste Dieu, elle est bête. Posez la pratique du docteur Loudon, à telle époque de l’humanité qu’il vous plaira, la civilisation, par la vertu de l’allaitement triennal, s’arrête aussitôt et nous devenons bornes. Dira-t-on qu’il est facile de remédier à cela en se mariant plus tôt, et en réduisant l’allaitement de dix-huit mois? Je réponds que c’est se moquer. Le progrès social ne peut être ainsi livré à l’arbitraire de l’homme: notre liberté doit se renfermer dans les limites de la fatalité, que notre nature est de déployer, non de dépasser ni de refaire. D’ailleurs, si les trois années d’allaitement sont indispensables au nourrisson, vous ne pouvez le sevrer sans lui faire tort; si au contraire ces trois années ne sont pas indispensables, que devient la théorie?
Ainsi nous ne trouvons déjà plus cette loi naturelle qu’au premier aspect le système du docteur Loudon nous faisait espérer, loi qui doit agir seule et sans le secours de l’homme, à tous les moments de la vie sociale et individuelle, sans interruptions ni saccades. Dans ce système, comme dans tous les autres, la nature n’a rien prévu; et si l’homme n’intervient tout à coup dans le progrès de ses générations, soit par abstinence, soit par éradication, soit par fériation, soit par prostitution, soit enfin par une prolongation de service de l’organe mamillaire aux dépens de l’organe génital, la population à l’instant déborde, les vivres manquent, la société se trouble et meurt! N’est-ce pas toujours le même sophisme?
Et puis comment imposer aux femmes, dont le rôle social grandit de plus en plus, ce travail d’allaitement interminable qui, pour une mère de quatre enfants, fera seize années d’esclavage, et d’un esclavage inutile en grande partie à la vigueur des enfants? Si l’intelligence a été donnée à l’homme pour qu’il s’affranchît de l’oppression de l’animalité, n’est-ce point ici le lieu pour lui d’interpréter les lois de son organisme, et d’en modifier l’application selon les lois plus hautes de la société? Je conçois, dans une horde pauvre et dénuée, la prolongation de la période lactaire; là l’enfant, ne pouvant prendre des aliments trop rudes, n’a de ressource que le sein de sa nourrice. Mais avec le bien-être que nous donne le travail, avec la domination que l’homme exerce sur les animaux, dont les femelles sont pour lui de si précieuses nourrices, la condition de la femme change, et c’est vraiment la faire rétrograder jusqu’à la brute que de la ramener à des lois abrogées par soixante siècles de civilisation. L’allaitement triennal est toujours une misère substituée à une autre misère: sous ce rapport, la théorie du docteur Loudon a aussi son immoralité.
Remarquons encore que cette théorie, née comme toutes les autres de la fausse hypothèse de Malthus, n’atteint pas mieux la difficulté qu’elle se propose de résoudre. Supposons pour un moment la coutume de l’allaitement triennal partout établie. La population reste stationnaire, c’est à merveille; mais la misère va toujours son train, puisqu’elle a pour principe, non pas la population, mais le monopole, et qu’elle anticipe incessamment sur la production et le travail. Ainsi la misère continuant de dépeupler le monde, on serait bientôt forcé, pour réparer les pertes de la classe travailleuse, de favoriser la population par la précocité des mariages et l’abréviation de la période lactaire: ce qui nous met toujours sens dessus dessous.
Enfin, il est visible que le système de l’allaitement triennal laisse encore plus indécis le problème de la population dans ses rapports avec le globe. Car de deux choses l’une: ou bien, malgré les trois années de lactation, les femmes feraient toujours assez d’enfants pour que la population s’accrût, et dans ce cas où serait la limite de cet accroissement? ou bien la population resterait stationnaire, deviendrait même rétrograde; mais alors tout dans l’humanité devient stationnaire et rétrograde, et par ce stationnement, par cette rétrogradation, les rapports de l’humanité avec la planète qu’elle habite deviennent nuls, l’homme demeure étranger à la terre, ce qui est absurde.
En résumé, les solutions proposées pour le problème de la population, tant par les socialistes que par les économistes, parties d’une fausse hypothèse, et ne s’appuyant sur rien d’intime à la nature et d’essentiel à l’ordre économique, ces solutions sont toutes fausses, contradictoires, impraticables, impuissantes, immorales. Que l’homme découvre, dans sa sphère d’activité amoureuse, comme il s’imagine l’avoir trouvé dans sa sphère d’activité industrielle, le secret de jouir sans produire, et nous verrons dans l’amour, dans le mariage et la famille, ce que nous ayons observé dans le travail, la concurrence, le crédit et la propriété: nous verrons l’amour se changer en une excitation spasmodique et nerveuse; la promiscuité intriguée succéder à la fidélité conjugale, comme l’agio à l’échange; la société se corrompant par les femmes, comme elle s’est corrompue par le monopole; le corps politique tombant à la fin en pourriture: ce serait fait de l’humanité.
II.
Le problème subsiste donc en entier: à nous maintenant de tenter une nouvelle recherche.
Il est démontré que l’humanité tend à s’accroître, en population, selon une progression géométrique 1. 2. 4. 8. 16. 32. 64… indéfinie.
Il est prouvé d’autre part que le développement de cette même humanité, en capital et en richesse, suit une progression plus rapide encore, dont chaque terme peut être considéré comme le carré du nombre correspondant de la première, 1. 4. 16. 64. 256. 1024. 4096 à l’infini.
Ces deux progressions, parallèles et solidaires, enchaînées l’une à l’autre d’un lien indissoluble, se servant réciproquement de cause et d’effet, et qui du reste servent à énoncer une tendance bien plus qu’elles n’expriment une vérité rigoureuse, sont assujéties, dans chacun de leurs termes, à la même période de temps.
Ce premier point constaté, reste à savoir comment cette tendance de l’humanité à s’accroître, tant en population qu’en produit, se limite elle-même, puisqu’il est géométriquement impossible que l’accroissement se soutienne avec la même intensité pendant toute la durée du monde, alors qu’il pourrait suffire de deux ou trois siècles pour encombrer d’hommes et de produits la surface entière du globe. Or, si Dieu nous a commandé de croître et multiplier, et de remplir la terre, il ne nous a pas dit de dépasser les bornes: la teneur du précepte l’indique toute seule.
Quelle est donc la limite naturelle de l’accroissement de l’humanité, en population et en richesse?
Observons d’abord que la période dans laquelle s’accomplit le doublement de la population et le quadruplement correspondant de la richesse est essentiellement variable, et que sous l’action de diverses causes, dont nous n’avons point à scruter encore la légitimité ou l’anomalie, elle a été trouvée tour à tour de 14, de 18, de 20, 26, 50, 100, 500, 1,000 ans et au delà.
Or, il appert déjà que cette mobilité de la période multiplicatrice contient la solution du problème, puisque, si cette période est susceptible de s’allonger indéfiniment, il doit arriver un moment où la population et la production, en augmentant toujours, resteront stationnaires. La seule chose qui importe, c’est que la cause qui détermine l’allongement de la période, et par suite l’immobilisme numérique de l’humanité, soit intime à l’organisation sociale, affranchie de toute contrainte, répression et arbitraire, et qu’elle résulte du plein et libre exercice de nos facultés. Ce qui importe, c’est que l’équilibre qui doit résulter de là se fasse sentir, non-seulement dans l’humanité tout entière, mais dans chacune des fractions de l’humanité, nation, cité, famille, individu; non-seulement à une époque plus ou moins reculée de l’avenir, mais à toutes les époques de l’histoire, dans chaque siècle, chaque jour, chaque minute, de la vie sociale et individuelle.