Si l’on prétend que je subtilise, je reviens en arrière. Je m’attache à cette formidable loi de l’aggravation du travail, et je supplie qu’on veuille me dire ce qui adviendra de cet irrésistible progrès qui, nous poussant d’une force victorieuse à augmenter sans cesse notre capital et notre bien-être, ajoute toujours quelques instants à notre tâche, quelques grains à notre fardeau. De deux choses l’une: ou l’humanité doit devenir par le travail une société de saints, ou bien, par le monopole et la misère, la civilisation n’est qu’une immense priapée. Au train dont vont les choses, et à moins d’une réforme qui change intégralement les conditions du travail et du salaire, toute augmentation de labeur, partant tout accroissement de richesse, nous sera bientôt devenu impossible. Longtemps avant que la terre nous manque, notre production s’arrêtera: le paupérisme et le crime croîtront toujours, Dans la plupart des pays civilisés, la moyenne du travail est déjà de douze heures. Or, pour que la population se double, il faut à la société une production quadruple, par conséquent une dépense de force aussi quadruple. Est-il possible que ce quadruplement ait lieu dans notre société inégale, avec les spoliations du monopole et la tyrannie de la propriété? Que si cette augmentation de travail et de richesse, dans les conditions actuelles de l’économie sociale, est impossible, il est de toute nécessité que le travailleur, si l’on veut qu’il rende davantage, sorte de servitude. Mais, pour affranchir le travailleur de l’oppression où le retient la barbarie de ses facultés, il faut le discipliner par l’éducation, l’ennoblir par le bien-être, l’élever par la vertu. Or, qu’est-ce que la vertu? qu’est-ce que le beau? qu’est-ce que la discipline? qu’est-ce que le travail?… Nous tournons dans le cercle: mais ce cercle, c’est celui de l’humanité, c’est celui de la Providence. L’humanité atteint son équilibre par l’utile, le beau, le juste et le saint; la question posée par l’Académie. Quelle influence les progrès et le goût du bien-être matériel exercent sur la moralité des peuples, est résolue avec les autres: il y a identité entre le bien-être et la vertu.
CHAPITRE XIV.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION.
On a dit de Newton, pour exprimer l’immensité de ses découvertes, qu’il avait révélé l’abîme de l’ignorance humaine.
Il n’y a point ici de Newton, et nul ne peut revendiquer dans la science économique une part égale à celle que la postérité assigne à ce grand homme dans la science de l’univers. Mais j’ose dire qu’il y a ici plus que ce qu’a jamais deviné Newton. La profondeur des cieux n’égale pas la profondeur de notre intelligence, au sein de laquelle se meuvent de merveilleux systèmes. On dirait une région nouvelle, inconnue, qui existe hors de l’espace et du temps, comme les royaumes célestes et les demeures infernales, et sur laquelle notre œil plonge, avec une admiration muette, comme dans un abîme sans fond.
Non secùs ac si quâ penitùs vi terra dehiscens Infernas reseret sedes et regna recludat Pallida, Dis invisa, superque immane barathrum Cernatur, trepidentque immisso lumine Manes.
_________________Virgil. Æneid. lib. viii.
Là se pressent, se heurtent, se balancent, des forces éternelles; là se dévoilent les mystères de la Providence, et les secrets de la fatalité paraissent à découvert. C’est l’invisible se faisant visible, l’impalpable rendu matériel, l’idée devenue réalité, et réalité mille lois plus merveilleuse, plus grandiose que les plus fantastiques utopies. Jusqu’à présent nous ne voyons pas, dans sa simple formule, l'unité de cette vaste machine; la synthèse de ces gigantesques engrenages, où se broient le bien-être et la misère des générations, et qui façonnent une création nouvelle, nous échappe encore. Mais déjà nous savons que rien de ce qui se passe dans l’économie sociale n’a d’exemplaire dans la nature; nous sommes forcés, pour des faits sans analogues, d’inventer sans cesse des noms spéciaux, de créer une nouvelle langue. C’est un monde transcendant, dont les principes sont supérieurs à la géométrie et à l’algèbre, dont les puissances ne relèvent ni de l’attraction ni d’aucune force physique, mais qui se sert de la géométrie et de l’algèbre comme d’instruments subalternes, et prend pour matériaux les puissances mêmes de la nature; un monde enfin affranchi des catégories de temps, d’espace, de génération, de vie et de mort, où tout semble à la fois éternel et phénoménal, simultané et successif, limité et illimité, pondérable et impondérable...Que dirai-je plus? c’est la création même, prise, pour ainsi dire, sur le fait!
Et ce monde, qui nous apparaît comme une fable, qui renverse nos habitudes judiciaires, et ne cesse de donner le démenti à notre raison; ce monde qui nous enveloppe, nous pénètre, nous agite, sans que nous puissions le voir autrement que des yeux de l’esprit, le toucher que sur des signes, ce monde étrange, c’est la société, c’est nous!
Qui a vu le monopole et la concurrence, si ce n’est par leurs effets, c’est-à-dire par leurs signes? qui a palpé le crédit et la propriété? qu’est-ce que la force collective, la division du travail et la valeur? Et cependant, quoi de plus fort, de plus certain, de plus intelligible, de plus réel que tout cela? Regardez au loin ce char traîné par huit chevaux sur un terrain battu, et conduit par un homme vêtu de la blouse antique: ce n’est qu’une masse de matière, mue sur quatre roues par une forme animale. Vous ne découvrez là, en apparence, qu’un phénomène de mécanique, déterminé par un phénomène de physiologie, au delà duquel vous n’apercevez plus rien. Pénétrez plus avant: demandez à cet homme ce qu’il fait, ce qu’il veut, où il va; en vertu de quelle pensée, de quel titre, il fait rouler cette voiture. Et tout à l’heure il vous montrera une lettre, son autorité, sa providence, comme il est lui-même la providence de son équipage. Vous lirez dans cette lettre qu’il est voiturier; qu’en cette qualité, il opère le transport d’une certaine quantité de marchandises, à tant selon le poids et la distance; qu’il doit opérer son trajet par telle route et dans tel délai, à peine de retenue sur le prix de son service; que ce service implique de la part du voiturier responsabilité des pertes et avaries provenant d’autres causes que de la force majeure et du vice propre des objets; que dans le prix de voiture est comprise ou n’est pas comprise l’assurance contre les accidents imprévus, et mille autres détails qui sont l’écueil du droit et le tourment des jurisconsultes. Cet homme, dis-je, dans un papier grand comme la main, va vous révéler un ordre infini, mélange inconcevable d’empirisme et de raison pure, et que tout le génie de l’homme, assisté de l’expérience de l’univers, eût été impuissant à découvrir, si l’homme n’était sorti de l’existence individuelle pour entrer dans la vie collective.
En effet, ces idées de travail, de valeur, d’échange, de circulation, de consommation, de responsabilité, de propriété, de solidarité, d’association, etc., où en sont les types? qui en a fourni les exemplaires? quel est ce monde moitié matériel, moitié intelligible: moitié nécessité, moitié fiction? Qu’est-ce que cette force, appelée travail, qui nous entraîne avec d’autant plus de certitude que nous nous en croyons plus libres? Qu’est-ce que cette vie collective, qui nous brûle d’une inextinguible flamme, cause de nos joies et de nos tourments? Tous tant que nous vivons, nous sommes, sans nous en apercevoir, et selon les mesures de nos facultés et la spécialité de notre industrie, des ressorts pensants, des roues pensantes, des pignons pensants, des poids pensants, etc., d’une immense machine qui pense aussi et qui va toute seule. La science, disions-nous, a pour principe l’accord de la raison et de l’expérience; mais elle ne crée ni l’une ni l’autre. Et voici au contraire qu’une science nous apparaît, dans laquelle rien ne nous est donné, à priori, ni par l’expérience ni par la raison; une science où l’humanité tire tout d’elle-même, noumènes et phénomènes, universaux et catégories, faits et idées; une science enfin qui, au lieu de consister simplement, comme toute autre science, en une description raisonnée de la réalité, est la création même de la réalité et de la raison!
Ainsi l’auteur de la raison économique, c’est l’homme; le créateur de la matière économique, c’est l’homme; l’architecte du système économique, c’est encore l’homme. Après avoir produit la raison et l’expérience sociale, l’humanité procède à la construction de la science sociale de la même manière qu’à la construction des sciences naturelles; elle accorde ensemble la raison et l’expérience qu’elle s’est elle-même données, et par le plus inconcevable prodige, quand tout en elle tient de l’utopie, les principes et les actes, elle ne parvient à se connaître qu’en donnant l’exclusion à l’utopie.
Le socialisme a raison de protester contre l’économie politique et de lui dire: Vous n’êtes qu’une routine qui ne vous entendez pas vous-même. Et l’économie politique a raison de dire au socialisme: Vous n’êtes qu’une utopie sans réalité ni application possible. Mais l’un et l’autre niant tour à tour, le socialisme l’expérience de l’humanité, l’économie politique la raison de l’humanité, tous deux manquent aux conditions essentielles de la vérité humaine.
La science sociale est l’accord de la raison et de la pratique sociales. Or, cette science, dont nos maîtres n’ont aperçu que de rares étincelles, il sera donné à notre siècle de la contempler dans sa splendeur et son harmonie sublimes!… Mais que fais-je? hélas! Il s’agit bien, en ce moment où le charlatanisme et le préjugé se partagent le monde, de relever nos espérances! Ce n’est pas l’incrédulité que nous avons à combattre, c’est la présomption. Commençons donc par constater que la science sociale n’est point faite, qu’elle est encore à l’état de vague pressentiment.
« Malthus, dit son excellent biographe M. Charles Comte, avait la conviction profonde qu’il existe en économie politique des principes qui ne sont vrais qu’autant qu’ils sont renfermés dans certaines limites; il voyait les principales difficultés de la science dans la combinaison fréquente de causes compliquées, dans l’action et la réaction des effets et des causes les unes sur les autres, et dans la nécessité de mettre des bornes ou de faire des exceptions à un grand nombre de propositions importantes. » Voilà ce que pensait Malthus de l’économie politique, et l’ouvrage que nous publions en ce moment n’est que la démonstration de son idée. À ce témoignage, nous en joignons un autre non moins digne de foi. Dans l’une des dernières séances de l’Académie des sciences morales, M. Dunoyer, en homme vraiment supérieur, qui ne se laisse éblouir ni par l’intérêt d’une coterie, ni par le dédain qu’inspirent d’ignorants adversaires, faisait le même aveu avec autant de candeur et d’élévation que Malthus.
« L’économie politique, qui a un certain nombre de principes assurés, qui repose sur une masse considérable de faits exacts et d’observations bien déduites, paraît loin encore néanmoins d’être une science arrêtée. On n’est complètement d’accord ni sur l’étendue du champ où doivent s’étendre ses recherches, ni sur l’objet fondamental qu’elles doivent se proposer. On ne convient ni de l’ensemble des travaux qu’elle embrasse, ni de celui des moyens auxquels se lie la puissance de ses travaux, ni du sens précis qu’il faut attacher à la plupart des mots dont est formé son vocabulaire. La science, riche de vérités de détail, laisse infiniment à désirer dans son ensemble, et comme science elle paraît loin encore d’être constituée. » M. Rossi va plus loin que M. Dunoyer: il formule son jugement sous la forme d’un blâme adressé aux représentants modernes de la science.
« Toute pensée de méthode paraît aujourd’hui abandonnée dans la science économique, s’écrie-t-il, et cependant il n’y a pas de science sans méthode. » (Compte-rendu par M. Rossi du cours de M. Whateley.)
MM. Blanqui, Wolowski, Chevalier, tous ceux qui ont jeté un regard tant soit peu profond sur l’économie des sociétés, parlent de même. Et l’écrivain qui a le mieux apprécié la valeur des utopies modernes, Pierre Leroux, écrit à chaque page de la Revue sociale: « Cherchons la solution du problème du prolétariat; cherchons-la sans cesse, jusqu’à ce que nous l’ayons trouvée. C’est toute l’œuvre de notre époque!… » Or, le problème du prolétariat, c’est la constitution de la science sociale. Il n’y a plus que les économistes à courte vue et les socialistes fanatiques, pour qui la science se résume tout entière dans une formule, Laissez faire, laissez passer, ou bien, A chacun selon ses besoins dans la mesure des ressources sociales, qui se vantent de posséder la science économique.
A quoi donc tient ce retard de la vérité sociale, qui seul entretient la déception économiste et donne crédit aux exploitations des prétend us réformateurs? La cause, selon nous, en est dans la séparation, fort ancienne déjà, de la philosophie et de l’économie politique.
La philosophie, c’est-à-dire la métaphysique, ou si l’on aime mieux, la logique, est l’algèbre de la société; l’économie politique est la réalisation de cette algèbre. C’est ce que n’aperçurent ni J. B. Say, ni Bentham, ni tous ceux qui, sous les noms d' économistes et d’utilitaires, firent scission dans la morale et s’insurgèrent presque en même temps contre la politique et la philosophie. Et pourtant, quel contrôle plus sûr la philosophie, la théorie de la raison, pouvait-elle souhaiter que le travail, c’est-à-dire la pratique de la raison? Et réciproquement, quel contrôle plus certain la science économique pouvait-elle souhaiter que les formules de la philosophie? Le temps n’est pas éloigné, c’est mon espérance la plus chère, où les maîtres dans les sciences morales et politiques seront dans les ateliers et les comptoirs, comme aujourd’hui nos plus habiles constructeurs sont tous des hommes formés par un long et pénible apprentissage… Mais à quelle condition peut exister une science? A la condition de reconnaître son champ d’observation et ses limites, de déterminer son objet, d’organiser sa méthode. Sur ce point l’économiste s’exprime comme le philosophe: les paroles de M. Dunoyer, rapportées tout à l’heure, semblent littéralement extraites de la préface de Jouffroy à la traduction de Reid.
Le champ d’observation de la philosophie, c’est le moi; le champ d’observation de la science économique, c’est la société, c’est-à-dire encore le moi. Voulez-vous connaître l’homme, étudiez la société; voulez-vous connaître la société, étudiez l’homme. L’homme et la société se servent réciproquement de sujet et d’objet; le parallélisme, la synonymie des deux sciences est complète.
Mais qu’est-ce que ce moi collectif et individuel? quel est ce champ d’observation, où se passent des phénomènes si étranges? Pour le découvrir, voyons les analogues. Toutes les choses que nous pensons nous semblent exister, se succéder ou s’agencer dans trois capacités transcendantes, hors desquelles nous n’imaginons et ne concevons absolument rien: ce sont l’espace, le temps et l’intelligence.
De même que tout objet matériel est conçu par nous nécessairement dans l’espace; de même encore que les phénomènes, hés les uns aux autres par un rapport de causalité, nous paraissent se suivre dans le temps: ainsi nos représentations purement abstraites sont rapportées par nous à un réceptacle particulier, que nous nommons intellect ou intelligence.
L’intelligence est dans son espèce une capacité infinie, comme l’espace et l’éternité. Là s’agitent des mondes, d’innombrables organismes aux lois compliquées, aux effets variés et imprévus; égaux, pour la magnificence et l’harmonie, aux mondes semés par le créateur à travers l’espace, aux organismes qui brillent et s’éteignent dans la durée. Politique et économie politique, jurisprudence, philosophie, théologie, poésie, langues, mœurs, littérature, beaux arts: le champ d’observation du moi est plus vaste, plus fécond, plus riche à lui seul que le double champ d’observation de la nature, l’espace et le temps.
Le moi donc, ainsi que le temps et l’espace, est infini. L’homme, et ce qui est le produit de l’homme, constitue, avec les êtres qui sont jetés à travers l’espace et les phénomènes qui se succèdent dans le temps, la triple manifestation de Dieu. Ces trois infinis, expressions infinies de l’infini, se pénètrent et se soutiennent l’un l’autre, inséparables et irréductibles: l’espace ou l’étendue ne se concevant pas sans le mouvement, lequel implique l’idée de force, c’est-à-dire une spontanéité, un moi.
Les idées des choses qui se présentent à nous dans l’espace forment pour notre imagination des tableaux; les idées dont nous plaçons les objets dans le temps se déroulent en histoires; enfin les idées ou rapports qui ne tombent sous la catégorie ni du temps ni de l’espace, et qui appartiennent à l’intellect, se coordonnent en systèmes.
Tableau, histoire, système, sont donc trois expressions analogues, ou plutôt homologues, par lesquelles nous faisons entendue qu’un certain nombre d’idées se présente à notre esprit comme un tout symétrique et parfait. C’est pourquoi ces expressions peuvent, en certains cas, se prendre l’une pour l’autre, ainsi que nous l’avons pratiqué au commencement de cet ouvrage, lorsque nous l’avons présenté comme une histoire de l’économie politique, non plus selon la date des découvertes, mais selon l’ordre des théories.
Nous concevons donc, et nous ne pouvons pas ne pas concevoir une capacité pour les choses de pensée pure, ou, comme dit Kant, pour les noumènes, de la même manière que nous en concevons deux autres pour les choses sensibles, ou phénomènes.
Mais l’espace et le temps ne sont rien de réel: ce sont deux formes imprimées au moi par l’aperception extérieure. Pareillement l’intelligence n’est aussi rien de réel: c’est une forme que le moi s’impose à lui-même, par analogie, à l’occasion des idées que l’expérience lui suggère.
Quant à l’ordre d’acquisition des idées, intuitions ou images, il nous semble que nous commençons par celles dont les types ou réalités sont compris dans l’espace; que nous continuons en arrêtant, pour ainsi dire, au vol les idées que le temps emporte; et qu’enfin nous découvrons tout à coup, à l’aide des aperceptions sensibles, les idées ou concepts, sans modèle extérieur, qui nous apparaissent dans ce fantôme de capacité que nous nommons notre intelligence. Tel est le progrès de notre savoir: nous partons du sensible pour nous élever à l’abstrait; l’échelle de notre raison a le pied sur la terre, traverse le ciel et se perd dans les profondeurs de l’esprit.
Renversons maintenant cette série, et figurons-nous la création comme une chute des idées de la sphère supérieure de l’intelligence dans les sphères inférieures du temps et de l’espace, chute pendant laquelle les idées, originellement pures, auront pris un corps ou substratum qui les réalise et les exprime. A ce point de vue toutes les choses créées, les phénomènes de la nature et les manifestations de l’humanité, nous apparaîtront comme une projection de l’esprit, immatériel et immuable, sur un plan tantôt fixe et droit, l’espace, tantôt incliné et mobile, le temps.
Il suit de là que les idées, égales entre elles, contemporaines et coordonnées dans l’esprit, semblent jetées pêle-mèle, éparpillées, localisées, subordonnées et consécutives dans l’humanité et dans la nature, formant des tableaux et des histoires sans ressemblance avec le dessin primitif: et toute la science humaine consiste à retrouver dans cette confusion le système abstrait de la pensée éternelle. C’est par une restauration de ce genre que les naturalistes ont retrouvé les systèmes des êtres organisés et inorganisés; c’est par le même procédé que nous avons essayé de rétablir la série des phases de l’économie sociale, que la société nous fait voir isolées, incohérentes, anarchiques. Le sujet que nous avons entrepris est vraiment l’histoire naturelle du travail, d’après les fragments recueillis par les économistes; et le système qui est résulté de notre analyse est vrai au même titre que les systèmes des plantes découverts par Linnée et de Jussieu, et le système des animaux par Cuvier.
Le moi humain manifesté par le travail, tel est donc le champ d’exploration de l’économie politique, forme concrète de la philosophie. L’identité de ces deux sciences, ou pour mieux dire de ces deux scepticismes, nous a été révélée dans tout le cours de ce livre. Ainsi la formation des idées nous est apparue dans la division du travail comme une division des catégories élémentaires; puis, nous avons vu la liberté naître de l’action de l’homme sur la nature, et, à la suite de la liberté, se produire toutes les relations de l’homme avec la société et avec lui-même. En résultat, la science économique a été pour nous à la fois une ontologie, une logique, une psycologie, une théologie, une politique, une esthétique, une symbolique et une morale… Le champ de la science reconnu, et sa délimitation opérée, nous avions à en reconnaître la méthode. Or, la méthode de la science économique est encore la même que celle de la philosophie: l’organisation du travail, selon nous, n’est autre chose que l’organisation du sens commun… Parmi les lois qui constituent cette organisation nous avons remarqué l’antinomie.
Toute pensée vraie, avons-nous observé, se pose en un temps et deux moments. Chacun de ces moments étant la négation de l’autre, et tous deux ne devant disparaître que sous une idée supérieure, il suit que l’antinomie est la loi même de la vie et du progrès, le principe du mouvement perpétuel. En effet, si une chose, en vertu de la puissance d’évolution qui est en elle, se répare précisément de tout ce qu’elle perd, il s’ensuit que cette chose est indestructible, et le mouvement qui la soutient éternel. Dans l’économie sociale, ce que la concurrence est sans cesse occupée à faire, le monopole est sans cesse occupé à le défaire; ce que le travail produit, la consommation le dévore; ce que la propriété s’attribue, la société s’en empare: et de là résulte le mouvement continu, la vie indéfectible de l’humanité. Si l’une des deux forces antagonistes est entravée, que l’activité individuelle, par exemple, succombe sous l’autorité sociale, l’organisation dégénère au communisme et aboutit au néant. Si au contraire l’initiative individuelle manque de contrepoids, l’organisme collectif se corrompt, et la civilisation se traîne sous un régime de castes, d’iniquité et de misère.
L’antinomie est le principe de l’attraction et du mouvement, la raison de l’équilibre: c’est elle qui produit la passion, et qui décompose toute harmonie et tout accord… Vient ensuite la loi de progression et de série, la mélodie des êtres, loi du beau et du sublime. Otez l’antinomie, le progrès des êtres est inexplicable: car où est la force qui engendrerait ce progrès? Otez la série, le monde n’est plus qu’une mêlée d’oppositions stériles, une ébullition universelle, sans but et sans idée… Quand même ces spéculations, pour nous vérité pure, paraîtraient douteuses, l’application que nous en avons faite serait encore d’une utilité immense. Que l’on veuille bien y réfléchir: il n’est pas un seul moment de la vie où le même homme n’affirme et ne nie à la fois les mêmes principes et les mêmes théories, avec plus ou moins de bonne foi sans doute, mais aussi avec des raisons toujours plausibles, qui, sans apaiser tout à fait la conscience, suffisent pour faire triompher la passion et répandre le doute dans l’esprit. Laissons donc, si l’on veut, la logique: mais n’est-ce rien d’avoir éclairé la double face des choses, d’avoir appris à nous méfier du raisonnement, de savoir comment, plus un homme a de justesse dans les idées et de droiture dans le cœur, plus il court risque d’être dupe et absurde? Tous nos malentendus politiques, religieux, économiques, etc., viennent de la contradiction inhérente aux choses; et telle est encore la source d’où découlent sur la société la corruption des principes, la vénalité des consciences, le charlatanisme des professions de foi, l’hypocrisie des opinions… Quel est, à présent, l’objet de la science économique?
La méthode nous l’indique elle-même. L’antinomie est le Principe de l’attraction et de l’équilibre dans la nature; antinomie est donc le principe du progrès et de l’équilibre dans l’humanité, et l’objet de la science économique, c’est la justice.
Considérée dans ses rapports purement objectifs, les seuls dont s’occupe l’économie sociale, la justice a pour expression la valeur. Or, qu’est-ce que la valeur? c’est le travail réalisé.
« Le prix réel de chaque chose, dit Ad. Smith, ce que chaque chose coûte réellement à celui qui veut se la procurer, c’est le travail et la peine qu’il faut s’imposer pour l’obtenir… Ce qu’on achète avec de l’argent ou des marchandises est acheté par du travail, aussi bien que ce que nous acquérons à la sueur de notre front. Cet argent, ces marchandises contiennent la valeur d’une certaine quantité de travail que nous échangeons pour ce qui est supposé alors contenir la valeur d’une quantité égale de travail. Le travail a été le premier prix, la monnaie payée pour l’achat primitif de toutes choses. Ce n’est point avec de l’or ni de l’argent, c’est avec du travail que toutes les richesses du monde ont été achetées originairement; et leur valeur, pour ceux qui les possèdent et qui cherchent à les échanger contre de nouvelles productions, est précisément égale à la quantité de travail qu’elles les mettent en état d’acheter ou de commanditer. » Mais si la valeur est la réalisation du travail, elle est en même temps le principe du comparaison des produits entre eux: de là la théorie de proportionnalité qui domine toute la science économique, et à laquelle se fût élevé A. Smith, s’il avait été dans l’esprit de son temps de poursuivre, à l’aide de la logique, un système d’expériences.
Mais comment se manifeste dans la société la justice, en autres termes, comment s’établit la proportionnalité des valeurs? J.-B. Say l’a dit: par un mouvement oscillatoire entre la valeur d’utilité et la valeur d’échange.
Ici apparaît dans l’économie politique, en regard du travail, son maître et trop souvent son bourreau, le principe arbitral.
Au départ de la science, le travail, dépourvu de méthode, sans intelligence de la valeur, bégayant à peine ses premiers essais, fait appel au libre arbitre pour constituer la richesse et fixer le prix des choses. Dès ce moment les deux puissances entrent en lutte, et le grand œuvre de l’organisation sociale est inauguré. Car travail et libre arbitre, c’est ce que plus tard nous appellerons travail et capital, salariat et privilège, concurrence et monopole, communauté et propriété, plèbe et noblesse, état et citoyen, association et individualisme. Pour quiconque a reçu les premières notions de la logique, il est évident que toutes ces oppositions, éternellement renaissantes, doivent être éternellement résolues; or, c’est ce que ne veulent point entendre les économistes, à qui le principe arbitral inhérent à la valeur semble réfractaire à toute détermination; et c’est, avec l’horreur de la philosophie, ce qui cause le retard si funeste à la société, de la science économique.
« Il serait aussi absurde, dit Mac-Culloch, de parler d’une hauteur et d’une profondeur absolue, que d’une valeur absolue. » Les économistes disent tous la même chose, et l’on peut juger par cet exemple combien ils sont loin de s’entendre, et sur la nature de la valeur, et sur le sens des mots dont ils se servent. L’expression d’absolu emporte l’idée d’intégralité, de perfection, ou plénitude, partant de précision et justesse. Une majorité absolue est une majorité juste (moitié plus un), ce n’est pas une majorité indéfinie. De même la valeur absolue est la valeur précise, déduite de la comparaison exacte des produits entre eux: il n’y a rien au monde d’aussi simple. Mais il en résulte cette conséquence capitale, c’est que les valeurs se mesurant l’une l’autre, elles ne doivent point osciller au hasard: tel est le vœu suprême de la société, telle est la signification de l’économie politique elle-même, qui n’est autre, dans son ensemble, que le tableau des contradictions dont la synthèse produit infailliblement la valeur vraie.
Ainsi la société s’établit peu à peu par une sorte de balancement entre la nécessité et l’arbitraire, et la justice se constitue par le vol. L’égalité ne se produit pas dans la société comme un niveau inflexible; c’est, comme toutes les grandes lois de la nature, un point abstrait, en deçà et au delà duquel le fait oscille sans cesse, décrivant des arcs plus ou moins grands, plus ou moine réguliers. L’égalité est la loi suprême de la société: mais ce n’est point une forme fixe, c’est la moyenne d’une infinité d’équations. C’est ainsi que l’égalité nous est apparue dès la première époque de l’évolution économique, la division du travail; et telle elle s’est manifestée constamment depuis la législation de la Providence.
Adam Smith, qui sur presque tous les grands problèmes de l’économie sociale eut une sorte d’intuition, après avoir reconnu le travail comme principe de la valeur et décrit les effets magiques de la loi de division, observe que, nonobstant l’augmentation de produit qui résulte de cette division, le salaire du travailleur n’augmente pas; que souvent, au contraire, il diminue, le bénéfice de la force collective n’allant point au travailleur, mais au maître.
« Les profits, dira-t-on peut-être, ne sont autre chose qu’un nom différent donné aux salaires d’une espèce particulière de travail, le travail d’inspection et de direction Mais ces profits sont d’une nature différente du salaire, se règlent sur des principes différents, et ne sont nullement en rapport avec la quantité et la nature de ce prétendu travail d’inspection et de direction. Ils se règlent en entier sur la valeur du capital employé, et ils sont plus ou moins forts, à proportion de l’étendue de ce capital...Ainsi le produit du travail n’appartient pas tout entier à l’ouvrier: il faut que celui-ci le partage avec le propriétaire. » Voilà, nous dit froidement A. Smith, comment les choses se passent: tout pour le maître, rien pour l’ouvrier. Qu’on appelle cela injustice, spoliation, vol, l’économiste ne s’en émeut pas. Le propriétaire spoliateur lui semble en tout cela aussi automate que le travailleur spolié. Et la preuve qu’ils ne méritent l’un et l’autre ni envie ni pitié, c’est que les travailleurs ne réclament que lorsqu’ils meurent de faim; c’est que jamais capitaliste, entrepreneur ou propriétaire, ni pendant la vie ni à l’instant de la mort, n’a senti le moindre remords. Qu’on accuse la conscience publique, ignorante et faussée: il se peut qu’on ait raison, il se peut qu’on ait tort. A. Smith, ce qui vaut beaucoup mieux pour nous que des déclamations, se borne à rendre compte des faits.
Ainsi, en désignant parmi les travailleurs un privilégié, nazarœum inter fratres tuos, la raison sociale a personnifié la force collective. La société procède par mythes et allégories: l’histoire de la civilisation est un vaste symbolisme. Homère résume la Grèce héroïque; Jésus-Christ est l’humanité souffrante, aspirant avec effort, dans une longue et douloureuse agonie, à la liberté, à la justice, à la vertu. Charlemagne est le type féodal; Roland, la chevalerie; Pierre l’Ermite, la croisade; Grégoire VII, la papauté; Napoléon, la révolution française. De même l’entrepreneur d’industrie, qui exploite un capital par un groupe de travailleurs, est la personnification de la force collective dont il absorbe le profit, comme le volant d’une machine emmagasine la force. C’est vraiment l’homme héroïque, le roi du travail. L’économie politique est toute une symbolique, la propriété est une religion.
Suivons A. Smith, dont les idées lumineuses, éparses dans un obscur fatras, semblent une deutérose de la révélation primitive.