(Choix d’études sur la pratique révolutionnaire et industrielle.)
PAR P. J. PROUDHON PARIS, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 10, RUE RICHELIEU ET PALAIS NATIONAL.
À vous, Bourgeois, l’hommage de ces nouveaux essais. Vous fûtes de tout temps les plus intrépides, les plus habiles des révolutionnaires.
C’est vous qui, vers le cinquième siècle de l’ère chrétienne, par vos fédérations municipales, étendîtes les premiers le linceul sur l’Empire romain dans les Gaules. Sans les Barbares qui vinrent changer brusquement la face des choses, la République, constituée par vous, eût gouverné le moyen âge. La monarchie dans notre pays est franque, souvenez-vous-en; elle n’est pas gauloise.
C’est vous qui, plus tard, opposant la commune au castel, le roi aux grands vassaux, vainquîtes la féodalité.
C’est vous, enfin, qui depuis quatre-vingts ans avez proclamé l’une après l’autre toutes les idées révolutionnaires, liberté des cultes, liberté de la presse, liberté d’association, liberté du commerce et de l’industrie; qui, par vos constitutions savantes, avez eu raison de l’autel et du trône; qui avez établi sur des bases indestructibles l’égalité devant la loi, le contrôle législatif, la publicité des comptes de l’État, la subordination du Gouvernement au Pays, la souveraineté de l’Opinion.
C’est vous-mêmes, vous seuls, oui, vous, qui avez posé les principes, jeté les fondements de la Révolution au dix-neuvième siècle.
Rien de ce qui a été tenté sans vous, contre vous, n’a eu vie; Rien de ce que vous avez entrepris n’a manqué; Rien de ce que vous aurez préparé ne faillira.
Devant la Bourgeoisie le despotisme a courbé la tête: le Soldat heureux, et l’Oint légitime, et le Roi Citoyen, dès qu’ils eurent le malheur de vous déplaire, ont défilé devant vous comme des fantômes. Bourgeois de France, l’initiative du mouvement dans l’Humanité vous appartient. Le prolétaire, novice, vous nomme ses maîtres et ses modèles. Se pourrait-il qu’après avoir fait tant de révolutions, vous fussiez devenus irrémissiblement, sans raison, sans intérêt, sans honneur, contre-révolutionnaires?
Je connais vos griefs: ils ne datent pas seulement de février.
Un jour, le 31 mai 1793, vous fûtes surpris, supplantés par le peuple sans-culotte. Quatorze mois, la plus terrible époque que vous traversâtes jamais, le gouvernail fut entre les mains de tribuns populaires. Que surent-ils faire de ces quatorze mois de dictature pour leurs pauvres clients? Hélas! rien. Présomptueux, comme toujours, et bavards, leur effort se réduisit à continuer, tant bien que mal, votre besogne. En 1793, comme en 1848, les élus du peuple, — qui la plupart n’étaient pas du peuple, — n’eurent de souci que pour la propriété; ils ne songèrent point au travail. Hors la résistance à l’étranger, la puissance gouvernementale fut consacrée tout entière à la garantie de vos intérêts. Vous n’en fûtes pas moins blessés de cette atteinte à votre vieille prérogative. Parce que le peuple n’avait su, dans son inexpérience, faire marcher la révolution par vous inaugurée, dès le lendemain de thermidor vous parûtes renier cette révolution. Ce fut pour notre pays une halte dans le progrès, et le commencement de nos expiations. Le prolétaire crut se venger en imposant à votre orgueil, par ses suffrages, l’autocratie d’un héros. Vous aviez semé la résistance, vous recueillîtes le despotisme. La Liberté fut remplacée par la Gloire, la plus funeste, la plus sotte des divinités. Pendant quinze ans la tribune fut muette, la bourgeoisie humiliée, la Révolution enchaînée. Enfin, grâce à vous, la Charte de 1814, arrachée, non octroyée, quoi qu’on ait dit, la relança de nouveau sur le monde; quinze ans ne s’étaient pas écoulés que l’ancien régime trouvait aux journées de juillet son Waterloo.
En 1848, le peuple, appuyé comme en 93 sur vos patriotiques baïonnettes, chasse des Tuileries un vieux fourbe, et proclame la République. En cela, il ne fit que se rendre l’interprète de vos sentiments, tirer la conséquence légitime de votre longue opposition. Mais le peuple n’avait point encore été initié à la vie politique: pour la seconde fois le gouvernement de la révolution lui échappa. Et comme en 93, cette outrecuidance fut pour vous un nouveau sujet de colère.
Quel mal avait-il fait, cependant, ce peuple inoffensif, pendant son interrègne de trois mois, qu’à peine réintégrés au pouvoir, vous vous montrâtes si ardents réactionnaires? Le Gouvernement provisoire n’avait songé qu’à consoler votre amour-propre, calmer vos inquiétudes. Sa première pensée fut de vous rappeler au conseil de famille; son unique désir, de vous rendre la tutelle du prolétariat. Le peuple laissa faire, applaudit. Est-ce donc par représailles de cette bonhomie traditionnelle, ou pour cause d’usurpation de titre, que, rétablis dans votre prépondérance politique, vous avez traité ces révolutionnaires naïfs comme une troupe de maraudeurs et de vauriens? que vous avez fusillé, transporté, envoyé aux pontons, de pauvres ouvriers poussés à la révolte par la peur de la famine, et dont l’hécatombe servait de marchepied à trois ou quatre intrigues dans la Commission exécutive et dans l’Assemblée? Bourgeois, vous fûtes cruels et ingrats: aussi la répression qui suivit les journées de juin a crié vengeance. Vous vous êtes faits complices de la réaction: vous subissez la honte.
Maintenant ont reparu les intrigants politiques, les corrompus de tous les régimes, objets de votre éternelle haine. Les cagots vous ont coiffés de leur éteignoir; les amis de l’étranger vous ont fait commanditer leur politique antinationale; les valets de toutes les tyrannies que vous avez vaincues vous associent chaque jour à leurs vengeances liberticides. En trois ans, vos prétendus sauveurs vous ont couverts de plus d’ignominie qu’un demi siècle d’avortements n’avait laissé de misère au prolétariat. Et ces hommes à qui votre aveugle passion a laissé prendre un pouvoir sans limites, ils vous insultent et vous bernent; ils vous déclarent ennemis de tout ordre, incapables de discipline, infectés de philosophisme, de libéralisme, de socialisme; ils vous traitent de révolutionnaires!
Acceptez, Bourgeois, ce nom comme le titre de votre gloire et le gage de votre réconciliation avec le prolétariat. Réconciliation, je vous le dis, c’est révolution. L’ennemi s’est établi dans votre domaine: que ses insultes vous servent de cri de ralliement. Vous, les aînés de la Révolution, qui avez vu naître et mourir tant de despotismes, depuis les Césars jusqu’aux cadets des Bourbons, vous ne pouvez faillir à votre destinée. Le cœur me dit que vous ferez encore quelque chose. Le peuple vous attend, comme en 89, 93, 1830, 1848. La Révolution vous tend les bras: sauvez le peuple, sauvez-vous vous-mêmes, comme faisaient vos pères, par la Révolution.
Pauvre Révolution! tout le monde lui jette la pierre. Ceux qui ne la calomnient pas s’en méfient, et travaillent de leur mieux à lui donner le change. L’un vous parle de proroger les pouvoirs du président; l’autre vous entretient de la fusion des deux branches, et de la nécessité d’en finir au plus vite par ce dilemme, monarchie ou démocratie. Celui-ci plaide pour la Constitution de 1848; celui-là se prononce pour la Législation directe… On dirait une conjuration d’empiriques contre l’idée de février.
Si cette politique pouvait servir à quelque chose, si elle était douée de la moindre vertu de conservation et de paix, je me tairais. Je n’aurais garde, Bourgeois, de troubler votre quiétude. Mais, qu’on l’affirme ou qu’on la nie, la Révolution fond sur vous avec une rapidité de mille lieues par seconde. Il ne s’agit pas de la discuter: il faut vous préparer à la recevoir; il faut avant tout la connaître.
Dans les loisirs d’une longue prison, tandis que le Pouvoir, brisant ma plume de journaliste, me tient séquestré de la polémique quotidienne, mon âme révolutionnaire s’est remise à voyager dans le pays des Idées.
J’ai rapporté de mes pérégrinations d’au delà les préjugés de notre vieux monde, quelques graines, dont la culture ne peut manquer de réussir en nos terrains préparés. Permettez-moi de vous en offrir aujourd’hui un échantillon. À vous, Bourgeois, les honneurs de cette semence, dont le premier fruit sera de vous remettre en mémoire la seule chose dont il importe en ce temps de vous occuper, et qu’on oublie de partout, la Révolution. Et puissent après moi de plus hardis explorateurs, encouragés par mon exemple, achever enfin la découverte si longtemps rêvée, de la République démocratique et sociale!
Salut et fraternité, P.-J. PROUDHON.
Conciergerie, 10 juillet 1851.
IDÉE GÉNÉRALE DE LA RÉVOLUTION AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Ça ira!… Trois choses sont à observer en toute histoire révolutionnaire: Le régime antérieur, que la révolution a pour but d’abolir, et qui, par sa volonté de se conserver, devient contre-révolution; Les partis, qui prenant la révolution à des points de vue, suivant des préjugés et des intérêts divers, s’efforcent, chacun de son côté, de l’attirer à eux et de l’exploiter à leur profit; La révolution en elle-même, ou la solution.
L’histoire parlementaire, philosophique et dramatique de la révolution de 1848 pourrait déjà fournir matière à des volumes. Je me bornerai à traiter, d’une manière détachée, quelques-unes des questions que permettent d’éclairer nos connaissances actuelles. Ce que je dirai suffira, je l’espère, pour expliquer la marche, et faire conjecturer l’avenir de la Révolution au dix-neuvième siècle.
Première étude. — Les réactions déterminent les révolutions.
Deuxième étude. — Y a-t-il raison suffisante de révolution au dix-neuvième siècle?
Troisième étude. — Du principe d’Association.
Quatrième étude. —Du principe d’Autorité.
Cinquième étude. — Liquidation sociale.
Sixième étude. — Organisation des forces économiques.
Septième étude. — Dissolution du Gouvernement dans l’organisme économique.
Ce n’est pas un récit, c’est un plan spéculatif, tableau intellectuel de la Révolution.
Mettez là-dedans de l’espace et du temps, des dates, des noms, des manifestations, des épisodes, des harangues, des paniques, des batailles, des proclamations, des tours de main, des évolutions parlementaires, des vengeances, des duels, etc., etc.: vous aurez la Révolution en chair et en os, comme dans Buchez ou Michelet.
Pour la première fois, le public aura pu juger l’esprit et l’ensemble d’une révolution avant qu’elle s’accomplît: qui sait ce que nos pères se seraient épargné de désastres, si, abstraction faite des hasards, des partis et des hommes, ils avaient pu lire, par avance, leur propre destinée?
J’aurai soin, dans cet exposé, de m’attacher le plus qu’il me sera possible à la preuve de fait. Et parmi les faits je choisirai toujours les plus connus et les plus simples: c’est le seul moyen de faire que la révolution sociale, qui n’a été jusqu’ici qu’une apocalypse, devienne enfin une réalité.
PREMIÈRE ÉTUDE.
les réactions déterminent les révolutions.
C’est une opinion généralement répandue de nos jours, parmi les hommes du mouvement aussi bien que parmi ceux de la résistance, qu’une révolution, bien attaquée à son origine, peut être arrêtée, refoulée, esquivée ou dénaturée; qu’il ne faut à cela que deux choses, la ruse et la force. Un des écrivains les plus judicieux de ce temps, M. Droz, de l’Académie française, a fait exprès une histoire des années du règne de Louis XVI pendant lesquelles, selon lui, on aurait pu prévenir et empêcher la révolution. Et parmi les révolutionnaires de l’époque, l’un des plus intelligents, Blanqui, est également dominé par l’idée qu’avec une énergie et une habileté suffisante le pouvoir peut mener le peuple comme bon lui semble, étouffer le droit, anéantir l’esprit révolutionnaire. Toute la politique du tribun de Belle-Isle, — je prie ses amis de prendre la qualification en bonne part, — de même que celle de l’académicien, procède de la peur qu’il a de voir la réaction triompher, peur que j’ose appeler, quant à moi, ridicule. Ainsi la réaction, germe de despotisme, est au cœur de tous les hommes; elle nous apparaît à la fois aux deux extrémités de l’horizon politique. Ce n’est pas l’une des moindres causes de nos malheurs.
Empêcher une révolution! mais est-ce que cela ne vous semble pas une menace à la Providence, un défi jeté à l’inflexible destin, tout ce qu’on peut imaginer, en un mot, de plus absurde? Empêchez donc la matière de peser, la flamme de brûler, le soleil de luire!
J’essayerai de montrer, par ce qui se passe sous nos yeux, que comme l’instinct de réaction est inhérent à toute institution sociale, le besoin de révolution est également irrésistible; que tout parti politique, quel qu’il soit, peut devenir tour à tour, suivant la circonstance, expression révolutionnaire ou expression réactionnaire; que ces deux termes, réaction et révolution, corrélatifs l’un de l’autre et s’engendrant réciproquement, sont, aux conflits près, essentiels à l’Humanité: en sorte que pour éviter les écueils qui menacent de droite et de gauche la société, le seul moyen, c’est, au rebours de ce que la Législative actuelle s’est vantée de faire, que la réaction transige perpétuellement avec la révolution. Accumuler les griefs, et si j’ose employer cette comparaison, emmagasiner, par la compression, la force révolutionnaire, c’est se condamner à franchir d’un saut tout l’espace que la prudence commandait de parcourir en détail, et mettre à la place du progrès continu, le progrès par bonds et saccades.
Qui ne sait que les plus puissants parmi les souverains se sont illustrés en se faisant, dans la mesure des circonstances où ils vivaient, révolutionnaires? Alexandre de Macédoine, qui ramena la Grèce à l’unité; Jules César, qui fonda l’empire romain sur les ruines de la république hypocrite et vénale; Clovis, dont la conversion fut le signal de l’établissement définitif du christianisme dans les Gaules, et jusqu’à certain point la cause de la fusion des hordes franques dans l’océan gaulois; Charlemagne, qui commença la centralisation des alleux, et marqua le point de départ de la féodalité; Louis le Gros, cher au Tiers-État, pour la faveur qu’il accorda aux Communes; saint Louis, qui organisa les corporations d’arts et métiers; Louis XI et Richelieu, qui achevèrent la défaite des barons, firent tous, à divers degrés, acte de révolution. Il n’y a pas jusqu’à l’exécrable Saint-Barthélemy qui, dans l’esprit du peuple, d’accord en cela avec Catherine de Médicis, dirigée contre les seigneurs plutôt que contre la Réforme, n’ait été une manifestation violente contre le régime féodal. Ce n’est qu’en 1614, à la dernière réunion des états généraux, que la monarchie française parut abjurer son rôle d’initiatrice et trahit sa propre tradition: le 21 janvier 1793 fut l’expiation de sa félonie.
Il serait aisé de multiplier les exemples: tout le monde, avec la moindre connaissance de l’histoire, y suppléera.
Une révolution est une force contre laquelle aucune autre puissance, divine ou humaine, ne peut prévaloir, dont la nature est de se fortifier et de grandir par la résistance même qu’elle rencontre. On peut diriger, modérer, ralentir une révolution: j’ai dit tout à l’heure que la plus sage politique consiste à lui céder pied à pied, afin que l’évolution éternelle de l’Humanité, au lieu de se faire par vastes enjambées, s’accomplisse insensiblement et sans bruit. On ne refoule point une révolution, on ne la trompe pas, on ne saurait la dénaturer, ni à plus forte raison la vaincre. Plus vous la comprimez, plus vous augmentez son ressort, et rendez son action irrésistible. C’est à tel point qu’il est parfaitement égal, pour le triomphe d’une idée, qu’elle soit persécutée, vexée, écrasée dans ses commencements, ou qu’elle se développe et se propage sans obstacle. Comme l’antique Némésis, que ni les prières ni les menaces ne pouvaient émouvoir, la révolution s’avance, d’un pas fatal et sombre, sur les fleurs que lui jettent ses dévots, dans le sang de ses défenseurs, et sur les cadavres de ses ennemis.
Quand les conspirations s’arrêtèrent en 1822, quelques-uns crurent que la Restauration avait vaincu la Révolution. Aussi est-ce à cette époque, sous le ministère Villèle, et lors de l’expédition d’Espagne, que l’insulte lui fut prodiguée. Pauvres fous! la Révolution avait passé: elle vous attendait à 1830.
Quand les sociétés secrètes, en 1839, après la tentative de Blanqui et de Barbès, furent dispersées, on crut encore à l’immortalité de la jeune dynastie: il semblait que le progrès fût à ses ordres. Les années qui suivirent furent les plus florissantes du règne. Ce fut pourtant à partir de 1839 que commença, dans la bourgeoisie par la coalition, dans le peuple par la commotion du 12 mai, la grande désaffection qui vint aboutir aux journées de février. Peut-être, avec plus de prudence, ou plus d’audace, aurait-on réussi à prolonger de quelques années l’existence de cette royauté devenue flagramment réactionnaire: la catastrophe, retardée, n’eût été que plus violente.
Après février, on a vu tour à tour jacobins, girondins, bonapartistes, orléanistes, légitimistes, jésuites, tous les partis d’autrefois, j’ai presque dit toutes les factions successivement contre-révolutionnaires du temps passé, entreprendre de terrasser une révolution qu’ils ne comprenaient seulement pas. Un moment la coalition fut complète: je n’oserais affirmer que le parti républicain en soit bien revenu. Eh bien, qu’elle persiste, qu’elle s’obstine: la déroute sera universelle. Plus aura été reculée l’inévitable échéance, plus il sera payé pour le retard: cela est aussi élémentaire dans la pratique des révolutions, qu’un axiome en géométrie. La révolution ne démord pas: et par une raison toute simple, c’est qu’elle ne peut pas avoir tort.
Toute révolution se pose d’abord comme plainte du peuple, accusation contre un état de choses vicieux, dont les plus pauvres sentent les premiers la douleur. Il n’est pas dans la nature des masses de se révolter, si ce n’est contre ce qui leur fait peine, au physique ou au moral. Y a-t-il là matière à répression, vengeance, persécution? Quelle folie! Un gouvernement qui fait consister sa politique à éluder le vœu des masses et à refouler leur plainte, se dénonce lui-même: c’est le malfaiteur qui combat ses remords par de nouveaux forfaits. À chaque attentat, la conscience gronde plus terrible, jusqu’à ce qu’enfin la raison du coupable se trouble, et le livre au bourreau.
Pour conjurer les périls d’une révolution, il n’est qu’un moyen, je l’ai déjà dit: c’est d’y faire droit. Le peuple souffre, est mécontent de son sort: c’est un malade qui gémit, un enfant au berceau qui crie. Allez au-devant de lui, écoutez ses griefs, étudiez-en la cause, les conséquences; faites, s’il y a lieu, la part de l’exagération; puis occupez-vous immédiatement, sans relâche, de soulager le patient. La révolution, alors, s’accomplira sans fracas, comme le développement naturel et heureux de l’ancien ordre de choses. Personne ne la verra, ne s’en doutera. Le peuple reconnaissant vous nommera son bienfaiteur, son représentant, son chef. C’est ainsi que Louis XVI fut salué, en 1789, par l’Assemblée nationale et par le peuple, Restaurateur des libertés publiques. À cette heure de gloire, Louis XVI, plus puissant que son aïeul Louis XIV, pouvait consolider pour des siècles sa dynastie: la révolution se présentait à lui comme un instrument de règne. L’insensé ne sut y voir qu’un empiétement sur ses droits! Il porta jusqu’à l’échafaud cet inconcevable aveuglement.
Hélas! il faut croire qu’une révolution pacifique est chose trop idéale pour que notre belliqueuse humanité s’en accommode. Rarement on voit les événements suivre le cours le plus naturel, le moins dommageable: aussi bien, les prétextes ne manquent pas. Comme la révolution a son principe dans la violence des besoins, la réaction trouve le sien dans l’autorité de la coutume. Toujours le statu quo veut prescrire contre la misère: c’est ce qui fait que la réaction au début obtient la même majorité que la révolution à la fin. Dans cette marche en sens opposé, où ce qui fait le profit de l’une tourne sans cesse au détriment de l’autre, combien il est à craindre qu’il ne se livre de rudes combats!… Deux causes donc s’opposent à l’accomplissement régulier des révolutions: les intérêts établis et l’orgueil du gouvernement.
Par une fatalité qui s’expliquera plus tard, ces deux causes agissent toujours de connivence: de sorte que la richesse et le pouvoir, avec la tradition, étant d’un côté; la misère, la désorganisation et l’inconnu de l’autre, le parti satisfait ne voulant pas faire de concession, le parti souffrant ne pouvant plus se résigner, le conflit devient peu à peu inévitable.
C’est alors qu’il est curieux de suivre les péripéties de cette lutte, où toutes les chances défavorables semblent d’abord pour le mouvement, tous les éléments de succès, au contraire, pour la résistance. Ceux qui ne voient les choses qu’à la superficie, incapables de comprendre un dénoûment qu’aucune prudence ne pouvait, ce leur semble, deviner, ne manquent pas d’accuser de leur mécompte le hasard, le crime de celui-ci, la maladresse de celui-là, tous les caprices de la fortune, toutes les passions de l’humanité. Les révolutions, qui pour les contemporains beaux-esprits sont des monstres, semblent encore aux historiens qui plus tard les racontent des jugements de Dieu. Que n’a-t-on pas dit de la révolution de 89? Sur cette révolution qui s’est affirmée successivement par huit constitutions, qui a repétri de fond en comble la société française et détruit jusqu’au souvenir de l’ancienne féodalité, l’incertitude dure encore. On n’a pu se faire à l’idée de sa nécessité historique; on ne comprend pas ses merveilleuses victoires. C’est en haine de ses principes, de ses tendances, que s’est organisée en partie la réaction actuelle. Et parmi ceux qui défendent le fait accompli de 89, un grand nombre crient haro sur les continuateurs: échappés, s’imaginent-ils, par miracle d’une première révolution, ils ne veulent pas courir le risque d’une seconde! Tous s’entendent donc pour réagir, certains de la victoire comme ils croient l’être du droit, et multipliant autour d’eux les périls par les moyens mêmes qu’ils prennent pour y échapper.
Quel enseignement, quelle démonstration serait capable de les tirer d’erreur, si leur expérience ne les convainc pas?
Je prouverai dans les différentes parties de cet écrit, et je vais dès à présent établir de la manière la plus victorieuse, que la révolution n’a marché, depuis trois ans, que par la réaction rouge, tricolore, blanche, qui l’a accueillie; et quand je dis marché, je prends le mot dans le sens de la détermination de l’idée, comme de la propagation du fait. Si la révolution n’existait pas, sachez-le bien, la réaction l’inventerait. L’Idée conçue vaguement sous l’aiguillon du besoin, puis dégrossie, formulée par la contradiction, devient rapidement un droit. Et comme les droits sont solidaires, qu’on ne peut en nier un seul sans sacrifier en même temps tous les autres, il en résulte qu’un gouvernement de réaction est entraîné par le fantôme qu’il poursuit à un arbitraire sans fin, et qu’à force de vouloir sauver la société de la révolution, il intéresse à cette révolution la société tout entière. C’est ainsi que l’ancienne monarchie, renvoyant d’abord Turgot, puis Necker; s’opposant à toutes les réformes, mécontentant tiers-état, parlements, clergé, noblesse, créa, je veux dire fit entrer dans le monde des faits, la révolution, qui, depuis ce jour, n’a cessé de croître et embellir, et d’étendre ses conquêtes.
Un phénomène analogue s’est produit depuis février. Est-ce qu’enfin nos adversaires de toute couleur, comprenant l’absurdité de leur entreprise, ne se décideront pas à faire retraite?
En 1848, le prolétariat, intervenant tout à coup dans la querelle engagée entre la bourgeoisie et la couronne, fait entendre son cri de misère. Quelle était la cause de cette misère? le manque de travail, disait-il. Le peuple demandait donc du travail: sa protestation n’allait pas au delà. Ceux qui venaient de proclamer en son nom la République, lui ayant promis de le faire travailler, il embrassa avec ardeur la cause républicaine. À défaut d’un intérêt plus positif, le peuple acceptait un assignat sur la République. C’était assez pour la lui faire prendre sous sa protection. Qui aurait cru que dès le lendemain ceux qui avaient souscrit la cédule ne songeraient plus qu’à la brûler? Du travail, et par le travail du pain, telle fut, en 1848, la pétition des classes ouvrières: telle fut la base inébranlable donnée par elles à la République, telle est la Révolution.
Autre chose fut donc, le 25 février 1848, la proclamation de la République, acte d’une minorité plus ou moins intelligente, plus ou moins usurpatrice; et autre chose la question révolutionnaire du travail, qui fit de cette République un intérêt, et lui donna seule, aux yeux des masses, une valeur réelle. Non, la République de février n’est pas la révolution: elle est le gage de la révolution. Il n’a pas tenu à ceux qui ont gouverné cette République, depuis le premier jusqu’au dernier, que le gage ne pérît: c’est au peuple à voir, dans ses prochains comices, à quelles conditions désormais il leur en remettra le dépôt.
D’abord, cette demande de travail ne parut point aux nouveaux chefs, dont aucun jusqu’alors ne s’était occupé d’économie politique, avoir rien d’exorbitant. Elle était pour eux, au contraire, un sujet de félicitations mutuelles. Quel peuple que celui qui, le jour de son triomphe, ne demande ni pain ni spectacles, comme autrefois la canaille romaine: panem et circenses, mais seulement du travail! Quelle garantie de moralité, de discipline, de docilité, dans les classes laborieuses! Quel gage de sécurité pour un gouvernement! Ce fut de la meilleure foi du monde et dans les plus louables sentiments, il faut l’avouer, que le Gouvernement provisoire proclama le droit au travail! Ses paroles, sans doute, attestaient son ignorance; mais l’intention y était. Et que ne peut-on faire du peuple français avec des manifestations d’intentions? Il n’était bourgeois si hargneux qui ne fût prêt, à ce moment, si on lui remettait le pouvoir, de donner de l’ouvrage à tout le monde. Droit au travail! Le Gouvernement provisoire revendiquera devant la postérité la gloire de cette parole fatidique, qui ratifia la chute de la monarchie constitutionnelle, sanctionna la République, et engagea la Révolution.
Mais ce n’est pas tout de promettre: il faut tenir.
En y regardant de plus près, on s’aperçut bien vite que le droit au travail était chose plus scabreuse qu’on n’avait cru. Après bien des débats, le gouvernement, qui dépensait 1, 500 millions chaque année rien qu’à faire de l’ordre, fut contraint d’avouer qu’il ne lui restait pas un centime dont il pût assister les ouvriers; qu’il lui faudrait, pour les occuper, et conséquemment les payer, établir de nouveaux impôts, ce qui faisait cercle vicieux, puisque lesdits impôts seraient acquittés par ceux-là mêmes qu’il s’agissait de secourir; que d’ailleurs il n’appartenait point à l’État de faire concurrence à l’industrie privée, qui déjà manquait d’aliment et sollicitait pour elle-même des débouchés; qu’en outre, les travaux entrepris sous la direction de l’autorité coûtant généralement plus qu’ils ne valent, l’initiative industrielle de l’État, quelle qu’elle fût, ne pouvait aboutir qu’à aggraver la position des travailleurs. En conséquence, par ces motifs et d’autres non moins péremptoires, le Gouvernement donnait à entendre qu’il n’y avait rien à faire, qu’il fallait se résigner, maintenir l’ordre, prendre patience et confiance!
Le gouvernement, il faut le reconnaître, avait jusqu’à certain point raison. Pour assurer à tous le travail et par conséquent l’échange, il faut, ainsi que nous le ferons voir, changer la direction, modifier l’économie de la société: chose grave, qui sortait de la compétence du Gouvernement provisoire et sur laquelle il était de son devoir de consulter préalablement le Pays. Quant aux plans qui dès lors se proposèrent et aux conférences quasi-officielles où l’on amusa, à cette occasion, le chômage des ouvriers, ils ne méritent pas plus les honneurs de l’histoire que de la critique. Ce furent autant de prétextes à la réaction qui bientôt, au sein du parti républicain même, se manifesta.
Mais où commença le tort des hommes du pouvoir, ce qui exaspéra les prolétaires, et qui, d’une simple question de travail, fera, en moins de dix ans peut-être, la plus intégrale des révolutions, ce fut quand on vit le Gouvernement, au lieu de provoquer, comme Louis XVI, les recherches des publicistes, au lieu d’appeler l’attention des citoyens et de solliciter sur la grande question du travail et de la misère l’expression de leurs vœux, se renfermer durant quatre mois dans un silence hostile; quand on le vit hésiter sur la reconnaissance des droits naturels de l’homme et du citoyen; se méfier de la liberté, surtout de celle de la presse et des réunions populaires; résister à la sollicitation des patriotes touchant le cautionnement et le timbre; surveiller les clubs au lieu de les organiser et de les diriger; créer, à toute éventualité, un corps de prétoriens dans la garde mobile; cajoler le clergé; rappeler à Paris les troupes, dans le but de les faire fraterniser avec le peuple; donner le signal de la haine contre le Socialisme, nom nouveau que prenait la Révolution; puis, soit incurie, soit incapacité, soit infortune, soit intrigue ou trahison, soit toutes ces causes ensemble, pousser à Paris, à Rouen, des masses sans salaires à une lutte désespérée; enfin, après la victoire, n’avoir plus qu’une pensée, une idée, étouffer per fas et nefas la plainte des travailleurs, la protestation de février.
Il suffit de parcourir la série des décrets du Gouvernement provisoire et de la Commission exécutive, jusqu’à la dictature de Cavaignac, pour se convaincre que pendant cette période de quatre mois la répression a été prévue, préparée, organisée, et la révolte directement ou indirectement provoquée par le Pouvoir.
La pensée réactionnaire, que le peuple ne l’oublie jamais, a été conçue au sein même du parti républicain, par des hommes que les souvenirs d’Hébert, de Jacques Roux, de Marat, épouvantaient, et qui, en combattant des manifestations sans portée, croyaient de bonne foi sauver la Révolution. C’est le zèle gouvernemental qui, divisant les membres du Gouvernement provisoire en deux camps ennemis, conduisit ceux-ci à désirer contre la révolution une grande journée, afin de régner par l’éclat de la victoire; ceux-là, à préférer le déploiement d’une force supérieure, les diversions de la politique et de la guerre, afin de ramener le calme par la fatigue et la stérilité de l’agitation. Se pouvait-il autrement? Non, puisque chaque nuance, prenant son emblème pour celui de la vraie république, se dévouait patriotiquement à l’élimination de ses rivales, réputées par elle ou trop modérées ou trop ardentes. La Révolution ne pouvait manquer d’être prise entre ces cylindres: elle était trop petite alors, et placée trop bas, pour être aperçue de ses redoutables gardiens.
Aussi, lorsque je rappelle ces faits, ce n’est pas pour le vain plaisir de stigmatiser des hommes, plus malavisés que coupables, que le cours des choses me paraît ramener au Pouvoir; c’est afin de leur remettre en mémoire que comme la Révolution les a usés une première fois, elle les userait une seconde, s’ils persistaient dans la voie de méfiance et de dénigrement occulte qu’ils ont d’abord suivie vis-à-vis d’elle.
Ainsi, par l’effet du préjugé gouvernemental et de la tradition propriétaire dont l’union intime fait toute la théorie politique et économique du vieux libéralisme, le gouvernement, — je ne fais aucune allusion aux personnes, j’entends par ce mot le faisceau des pouvoirs, après comme avant les journées de juin, — le gouvernement, dis-je, alors que la justice et la prudence lui commandaient d’en référer au Pays sur la demande des classes ouvrières, s’est cru le droit de trancher négativement, en haine de quelques utopistes plus bruyants que redoutables, la question la plus vitale des sociétés modernes. Là fut sa faute: que là soit aussi sa leçon.