facultés diverses, à son essence. Aussi, que tout à coup les affaires de l’entrepreneur se dérangent, qu’il fasse faillite: les ouvriers qu’il occupait n’y perdront que la peine de chercher un autre atelier; quant à la clientèle, elle ne courra pas plus de risque: chacun des ouvriers, ou tous ensemble, pourront la reprendre.
En pareil cas je ne vois point, si ce n’est pour des raisons de convenance particulière, qu’il y ait matière à association. La force collective compte là-dedans pour trop peu de chose; elle ne balance pas les risques de l’entreprise. Des ouvriers peuvent souhaiter d’être admis en participation des bénéfices d’un établissement qui prospère: je n’y verrai aucune difficulté si l’entrepreneur y consent, et la loi non plus ne s’y oppose pas. Il se peut même que tous, ouvriers et patron, y trouvent leur avantage: cela tient alors à des causes spéciales, qui ne peuvent entrer ici en considération. Mais, devant la loi économique qui nous dirige, cette participation ne peut pas être exigée; elle est tout à fait hors des prescriptions du nouveau droit. Recommander, imposer l’association dans des conditions semblables, ce serait refaire malheureusement, par un esprit mesquin et jaloux, les corporations féodales qu’a détruites la Révolution; ce serait mentir au progrès et rétrograder, chose impossible. Là n’est pas l’avenir de l’association, considérée comme institution économique et révolutionnaire. Aussi ne puis-je que répéter en ce moment ce que j’ai dit ailleurs: les compagnies ouvrières qui se sont formées à Paris pour des industries de ce genre, de même que les chefs de maisons qui ont associé leurs employés à leurs bénéfices, doivent se considérer comme servant la Révolution à un tout autre point de vue et pour un autre objet. J’y reviendrai tout à l’heure.
Mais lorsque l’entreprise requiert l’intervention combinée de plusieurs industries, professions, spécialités différentes; lorsque de cette combinaison ressort une œuvre nouvelle, impraticable à toute individualité, où chaque homme s’engrène à l’homme comme la roue à la roue, où l’ensemble des travailleurs forme machine, comme le rapprochement des pièces d’une horloge ou d’une locomotive: oh! alors les conditions ne sont plus les mêmes. Qui donc pourrait s’arroger le droit d’exploiter une pareille servitude? Qui serait assez osé que de prendre un homme pour marteau, un autre en guise de pelle; d’employer celui-ci comme crochet, celui-là comme levier?
Le capitaliste, dira-t-on, court seul les risques de l’entreprise, de même que le maître bottier dont nous parlions tout à l’heure. Sans doute, et cela est juste; mais la parité ne va pas plus loin. Est-ce que le capitaliste tout seul pourrait exploiter une mine ou faire le service d’un chemin de fer? Est-ce qu’un homme seul pourrait faire marcher une manufacture, monter un navire, jouer Athalie, construire le Panthéon ou la colonne de Juillet? De pareils travaux sont-ils à la disposition du premier venu, même assorti de tout le capital nécessaire? Et celui qu’on nomme l’entrepreneur est-il autre chose qu’un initiateur ou un capitaine?… C’est dans ce cas, parfaitement défini, que l’association, à peine d’immoralité, de tyrannie et de vol, me paraît être tout à fait de nécessité et de droit. L’industrie à exercer, l’œuvre à accomplir, sont la propriété commune et indivise de tous ceux qui y participent: la concession des mines et chemins de fer à des compagnies de traitants, exploiteurs du corps et de l’âme de leurs salariés, est une trahison du pouvoir, une violation du droit public, un outrage à la dignité et à la personnalité humaine.
Certes, les ouvriers parisiens, qui les premiers ont marqué le pas de la Révolution et affirmé le principe de l’identité des intérêts, ne pouvaient, à leurs débuts, observer une telle méthode. Il ne tenait pas à eux de s’organiser en compagnies de manufactures et de chemins de fer. Dieu me garde de leur en faire le moindre reproche. La place était prise (elle sera reprise! ) et gardée par des milliers de baïonnettes. Les capitaux qu’il eût fallu rembourser étaient énormes; les institutions de crédit, indispensables à une pareille liquidation, n’existaient pas. Les ouvriers ne pouvaient rien de ce côté: la force des choses les a donc rejetés dans les industries où l’association est le moins utile. Aussi leur œuvre, toute de dévouement et de provisoire, n’a-t-elle d’autre but, quant à présent, que de dompter le commerce agioteur, d’expulser la spéculation parasite et de former une élite de praticiens, qui, semblables aux jeunes généraux de l’ancienne révolution, sauront renouveler la tactique industrielle et organiser la victoire du prolétariat.
Ainsi l’aspect général de la révolution commence à se dessiner: déjà cet aspect est grandiose.
D’un côté voici les paysans, maîtres enfin du sol qu’ils cultivent, et où leur volonté est de prendre racine. Leur masse énorme, indomptable, ralliée par une commune garantie, unie d’un même intérêt, assure à jamais le triomphe de la démocratie et la solidité du Contrat.
D’autre part, ce sont ces myriades de petits fabricants, artisans, marchands, volontaires du commerce et de l’industrie, travaillant isolément ou par petits groupes, les plus mobiles des êtres, qui préfèrent à la souveraineté du sol leur incomparable indépendance, sûrs d’avoir toujours une patrie là où ils trouvent du travail.
Enfin apparaissent les compagnies ouvrières, véritables armées de la révolution, où le travailleur, comme le soldat dans le bataillon, manœuvre avec la précision de ses machines; où des milliers de volontés, intelligentes et frères, se fondent en une volonté supérieure, comme les bras qu’elles animent engendrent par leur concert une force collective, plus grande que leur multitude même.
Le cultivateur, par la rente et l’hypothèque, était resté courbé sous le servage féodal. Par la banque foncière, et surtout par le droit du colon à la propriété, il est rendu libre. La terre devient la base, immense en largeur et profondeur, de l’égalité.
De même, par l’aliénation de la force collective, le salarié de la grande industrie s’était ravalé à une condition pire que celle de l’esclave. Mais par la reconnaissance du droit que lui confère cette force, dont il est le producteur, il ressaisit sa dignité, il revient au bien-être: la grande industrie, agent redoutable d’aristocratie et de paupérisme, devient à son tour un des principaux organes de la liberté et de la félicité publique.
Les lois de l’économie sociale, nos lecteurs doivent le comprendre maintenant, sont indépendantes de la volonté de l’homme et du législateur: notre privilége est de les reconnaître, notre dignité d’y obéir.
Cette reconnaissance et cette soumission, dans l’état actuel de nos préjugés, et sous l’empire des traditions qui nous obsèdent, ne peuvent s’effectuer que du consentement mutuel des citoyens, en un mot, par un contrat. Ce que nous avons fait pour le crédit, l’habitation, l’agriculture, nous devons le faire pour la grande industrie: ici, comme ailleurs, l’autorité législative n’interviendra que pour dicter son testament.
Posons donc les principes du pacte qui doit constituer cette nouvelle puissance révolutionnaire.
La grande industrie peut être assimilée à une terre nouvelle, découverte ou créée tout à coup, par le génie social, au milieu de l’air, et sur laquelle la société envoie, pour en prendre possession et l’exploiter au profit de tous, une colonie.
Cette colonie sera donc régie par un double contrat: le contrat qui lui donne l’investiture, établit sa propriété, fixe ses droits et ses obligations envers la mère-patrie; le contrat qui unit entre eux ses divers membres, et détermine leurs droits et leurs devoirs.
Vis-à-vis de la Société, dont elle est une création et une dépendance, la compagnie ouvrière s’engage à fournir toujours, au prix le plus près du revient, les produits et services qui lui sont demandés, et à faire jouir le public de toutes les améliorations et perfectionnements désirables.
À cet effet, la compagnie ouvrière s’interdit toute coalition, se soumet à la loi de la concurrence, tient ses livres et archives à la disposition de la société, qui conserve à son égard, comme sanction de son droit de contrôle, la faculté de la dissoudre.
Vis-à-vis des personnes et des familles dont le travail fait l’objet de l’association, la compagnie a pour règles: Que tout individu employé dans l’association, homme, femme, enfant, vieillard, chef de bureau, contre-maître, ouvrier, apprenti, a un droit indivis dans la propriété de la compagnie; Qu’il a droit d’en remplir successivement toutes les fonctions, d’en remplir tous les grades, suivant les convenances du sexe, de l’âge, du talent, de l’ancienneté; Que son éducation, son instruction et son apprentissage, doivent en conséquence être dirigés de telle sorte, qu’en lui faisant supporter sa part des corvées répugnantes et pénibles, ils lui fassent parcourir une série de travaux et de connaissances, et lui assurent, à l’époque de la maturité, une aptitude encyclopédique et un revenu suffisant; Que les fonctions sont électives, et les règlements soumis à l’adoption des associés; Que le salaire est proportionné à la nature de la fonction, à l’importance du talent, à l’étendue de la responsabilité; Que tout associé participe aux bénéfices comme aux charges de la compagnie, dans la proportion de ses services, Que chacun est libre de quitter à volonté l’association, conséquemment de faire régler son compte et liquider ses droits, et réciproquement la compagnie maîtresse de s’adjoindre toujours de nouveaux membres.
Ces principes généraux suffisent à faire connaître l’esprit et la portée de cette institution, sans précédents comme sans modèles. Ils fournissent la solution de deux problèmes importants de l’économie sociale: celui de la force collective, et celui de la division du travail.
Par la participation aux charges et bénéfices, par l’échelle des salaires et l’élévation successive à tous les grades et emplois, la force collective, produit de la communauté, cesse de profiter à un petit nombre de capacitaires et spéculateurs; elle devient la propriété de tous les ouvriers. En même temps, par l’éducation encyclopédique, l’obligation de l’apprentissage et la coopération à toutes les parties du travail collectif, la division du travail ne peut plus être pour l’ouvrier une cause de dégradation; elle est au contraire l’instrument de son éducation et le gage de sa sécurité.
Ajoutons que l’application de ces principes, à une époque de transition, aurait pour conséquence une chose dont tout homme de cœur, tout vrai révolutionnaire doit se féliciter, l’initiative de la classe bourgeoise et sa fusion avec le prolétariat.
Il faut le reconnaître: si la classe travailleuse, par sa force numérique et par la pression irrésistible qu’elle peut exercer sur les décisions d’une assemblée, est parfaitement à même, avec le concours de quelques citoyens éclairés, de réaliser la première partie du programme révolutionnaire, la liquidation sociale et la constitution de la propriété foncière; elle est encore, par l’insuffisance de ses vues et son inexpérience des affaires, incapable de gérer d’aussi grands intérêts que ceux du commerce et de la haute industrie, et conséquemment au-dessous de sa propre destinée.
Les hommes manquent dans le prolétariat aussi bien que dans la démocratie; nous ne le voyons que trop depuis trois ans. Ceux qui ont fait le plus de bruit comme tribuns sont les derniers qui, en matière de travail et d’économie sociale, méritent la confiance du Peuple. Demandez aux associations parisiennes, éclairées déjà par l’expérience, ce qu’elles pensent aujourd’hui d’une foule de petits grands hommes qui naguère portaient devant elles le drapeau de la fraternité. Force serait donc, pour ce qui concerne l’exploitation des grandes industries, d’associer aux travailleurs affranchis des notabilités industrielles et commerciales qui les initient à la discipline des affaires. On les trouverait en abondance: il n’est bourgeois, sachant le commerce, l’industrie et leurs innombrables risques, qui ne préfère un traitement fixe et un emploi honorable dans une compagnie ouvrière à toutes les agitations d’une entreprise personnelle; il n’est commis exact et capable qui ne quitte une position précaire pour recevoir un grade dans une grande association. Que les travailleurs y songent, qu’ils se défassent de tout esprit mesquin et jaloux: il y a place pour tout le monde au soleil de la révolution. Ils ont plus à gagner à des conquêtes de cette nature qu’aux tâtonnements interminables, toujours ruineux, que leur feraient éprouver des chefs dévoués, sans doute, mais peu capables.
4. Constitution de la valeur: organisation du bon marché.
Si le commerce ou l’échange, tellement quellement exercé, est déjà, par sa propre vertu, producteur de richesse; si pour cette raison il a été pratiqué de tout temps et par toutes les nations du globe; si, en conséquence, nous avons dû le considérer comme une force économique, il n’est pas moins vrai, et ceci ressort de la notion même d’échange, que le commerce doit être d’autant plus profitable, que la vente et l’achat se fait au plus bas et au plus juste prix, c’est-à-dire que les produits échangés peuvent être fournis en plus grande abondance et dans une proportion plus exacte.
La rareté du produit, en autres termes, la cherté de la marchandise, est un mal dans le commerce; l’imperfection du rapport, c’est-à-dire l’arbitraire du prix, l’anomalie de la valeur, est un autre mal.
Délivrer le commerce de ces deux maladies qui le rongent et l’étiolent, ce serait donc augmenter la productivité de l’échange, par suite, le bien-être de la société.
À toutes les époques la spéculation s’est prévalue de ces deux fléaux du commerce, la rareté du produit et l’arbitraire de la valeur, pour les exagérer encore et pressurer le pauvre peuple. De tous temps aussi la conscience publique a réagi contre les exactions du mercantilisme, et s’est efforcée de ramener l’équilibre. On connaît la guerre acharnée de Turgot contre les accapareurs de grains, soutenus par la cour et le préjugé; on se souvient aussi des tentatives moins heureuses de la Convention et de ses lois de maximum. De nos jours, la taxe du pain, l’abolition du privilége de la boucherie, les tarifs de chemins de fer, ceux des officiers ministériels, etc., etc., sont autant de pas faits dans cette voie.
Certains économistes, il ne faut pas se lasser de rappeler cette honte, n’en prétendent pas moins ériger en loi le désordre du marché et l’arbitraire mercantile. Ils y voient un principe aussi sacré que celui de la famille et du travail. L’école de Say, vendue au capitalisme anglais et indigène, après les jésuites foyer le plus infect de contre-révolution, semble n’exister depuis dix ans que pour patroner et préconiser l’exécrable industrie des accapareurs de capitaux et de denrées, en épaississant de plus en plus les ténèbres d’une science naturellement ardue et pleine de complications. Ces apôtres du matérialisme étaient faits pour s’entendre avec les éternels bourreaux de la conscience: après les événements de février ils ont signé un pacte avec les jésuites, pacte de famine et pacte d’hypocrisie. Que la réaction qui les soudoie se hâte de leur faire à tous une retraite et qu’ils se cachent vite; car je les en avertis, si la Révolution épargne les personnes, elle ne pardonnera pas aux œuvres.
Sans doute la Valeur, expression de la liberté, incrément de la personnalité du travailleur, est de toutes les choses humaines celle qui répugne le plus à toute espèce de réglementation. Là est le prétexte de la routine, l’argument de la mauvaise foi économiste. Aussi les disciples de Malthus et de Say, repoussant de toutes leurs forces l’intervention de l’État dans les choses du commerce et de l’industrie, ne manquent-ils pas de se prévaloir, à l’occasion, de ces apparences libérales, et de se prétendre plus révolutionnaires que la révolution. Plus d’un esprit honnête s’y est laissé prendre: on n’a pas vu que cette abstension du Pouvoir en matière économique était la base même du gouvernement. Qu’aurions-nous à faire d’une organisation politique, en effet, si le Pouvoir nous faisait jouir une fois de l’ordre économique?… Mais, précisément parce que la Valeur est au plus haut degré antiréglementaire, elle est éminemment transactionnelle, attendu qu’elle résulte toujours d’une transaction entre le vendeur et l’acheteur, ou comme disent les économistes, entre l’offre et la demande.
En effet, le prix des choses est la matière par excellence des conventions, l’élément naturel, constant, exclusif, de tous les contrats entre l’homme et l’homme. D’où il suit que la théorie de la Valeur est la base de toute justice commutative: elle devrait se trouver en tête de toute législation, comme un décalogue, puisque, sans une Valeur quelconque et préexistante, il n’y a ni vente, ni échange, ni louage, ni société, ni dommages-intérêts, ni servitudes, ni hypothèques, etc. Ce n’est donc point une réglementation de la valeur que l’on demande; c’est la manière d’arriver à une transaction de bonne foi à son égard.
Qui croirait, si nous n’en avions sous les yeux les témoignages, que depuis six mille ans que l’humanité a commencé de se gouverner par des lois, il n’en a pas été fait une seule, sur toute la face de la terre, qui eût pour objet, non pas de fixer la valeur des choses, ce qui est impossible, mais d’apprendre aux échangistes à l’approximer? Les prescriptions sur la forme des contrats abondent et varient à l’infini; de la matière en général ou de la valeur, il n’en fut jamais question. Aussi, nous avons des lois par centaines de mille, et pas de principes. C’est le monde renversé, le monde de la guerre, tel que l’ont fait de tout temps les avocats et les juges, et que veulent l’entretenir les jésuites et les malthusiens.
On comprend que je ne puis ici me livrer aux discussions de théorie et de pratique que soulève la valeur; question sans bornes, dans laquelle on pourrait faire entrer, et je n’exagère point, toute l’économie politique, toute la philosophie et toute l’histoire. Je réserve pour d’autres temps ces belles études; quant à présent, il faut que je sois bref, catégorique, positif. Je désespérerais de ma tâche si le Peuple, dans son instinct à la fois si pratique et si révolutionnaire, ne m’avait abrégé des neuf dixièmes le chemin. C’est sa pratique la plus récente dont je vais essayer la formule. Le Peuple est le dieu qui inspire les vrais philosophes. Puisse-t-il, dans mes rapides paroles, reconnaître sa propre intuition!
Tout le monde sait que l’Échange a été, dès les premiers siècles, décomposé en deux opérations élémentaires, la Vente et l’Achat. La monnaie est la marchandise commune, la taille qui sert à joindre les deux opérations et qui complète l’échange.
Il suffit donc, pour régulariser l’échange, discipliner le commerce, d’effectuer avec méthode l’un ou l’autre des deux actes qui le constituent, la Vente ou l’Achat.
Prenons pour exemple la Vente.
D’après ce que nous venons de dire, la Vente, au point de vue de la justice économique et de la valeur, sera sincère, normale, irréprochable, si elle est faite, autant que permet de le constater l’appréciation humaine, à juste prix.
Qu’est-ce que le juste prix, en toute nature de service et de marchandise?
C’est celui qui représente avec exactitude: 1 le montant des frais de production, d’après la moyenne officielle des libres producteurs; 2 le salaire du commerçant, ou l’indemnité de l’avantage dont le vendeur se prive en se dessaisissant de la chose.
Si toutes les choses qui font la matière des contrats se vendaient, se louaient ou s’échangeaient d’après cette règle, le monde entier serait à l’aise: la paix serait inviolable sur la terre; il n’y aurait jamais eu ni soldats ni esclaves, ni conquérants ni nobles.
Mais, pour le malheur de l’humanité, les choses ne se passent point ainsi dans le commerce. Le prix des choses n’est point adéquat à leur valeur; il est plus ou moins considérable, suivant une influence que la justice réprouve, mais que l’anarchie économique excuse, l’agiotage.
L’agiotage est l’arbitraire commercial. Comme dans le régime actuel le producteur n’a aucune garantie d’échange, ni le commerçant aucune certitude de revendre, chacun s’efforce de faire passer sa marchandise au plus haut prix possible, afin d’obtenir, par l’exagération du bénéfice, la sécurité que ne donnent pas suffisamment le travail et l’échange. Le bénéfice obtenu de la sorte, en sus des frais de production et du salaire du commerçant, se nomme agio. L’agio, le vol, est donc la compensation de l’insécurité.
Tout le monde se livrant à l’agiotage, il y a réciprocité de mensonge dans toutes les relations, tromperie universelle, et d’un commun accord, sur la valeur des choses. Cela, sans doute, ne se dit point en toutes lettres dans les contrats; les tribunaux seraient capables de s’en formaliser! Mais cela est parfaitement, dans l’esprit de la justice et dans l’opinion des parties, sous-entendu.
Si l’agio était égal, comme il est réciproque, la sincérité des conventions, l’équilibre du commerce, partant le bien-être des sociétés, n’en souffriraient pas. Deux quantités égales, augmentées d’une quantité égale, sont toujours égales: c’est un axiome de mathématique.
Mais l’agio, c’est l’arbitraire, c’est le hasard; et il est contre la nature du hasard de produire l’égalité, l’ordre. Il en résulte que la réciprocité de l’agio n’est autre chose que la réciprocité de l’escroquerie: et que cette prétendue loi des économistes, appliquée en grand, est le principe le plus actif de spoliation et de misère.
Voici donc ce que propose la Révolution.
Puisqu’il y a convention tacite et universelle, entre tous les producteurs et échangistes, de prendre l’un sur l’autre un agio pour leurs produits et services, d’opérer à tâtons dans leurs marchés, de jouer au plus fin, de se surprendre, en un mot, par toutes les ruses du commerce: pourquoi n’y aurait-il pas aussi bien convention tacite et universelle de renoncer réciproquement à l’agio, c’est-à-dire de vendre et faire payer tout au prix le plus juste, qui est le prix moyen de revient?
Une pareille convention n’a rien d’illogique; elle seule peut assurer le bien-être et la sécurité des populations. Elle peut donc, elle doit tôt ou tard se réaliser, et pour mon compte je ne doute point qu’avec un peu de persévérance de la part du peuple, elle ne se réalise.
Mais il est dur de remonter le torrent des âges, et de faire rebrousser chemin au préjugé; il s’écoulera du temps, des générations peut-être, avant que la conscience publique se soit élevée à cette hauteur. En attendant cette merveilleuse conversion il n’est qu’un moyen, c’est d’obtenir, par des conventions particulières, formelles et expresses, ce qui plus tard résultera sans autre forme de procès, du consentement tacite et universel.
La Vente à juste prix! vont dire les habiles; il y a longtemps que c’est connu. À quoi cela a-t-il servi? Les marchands à juste prix ne font pas plus fortune, ne se ruinent pas moins que les autres; et quant à la clientèle, elle n’est pas non plus mieux servie et ne paye pas moins cher qu’auparavant. Tout cela n’est qu’empirisme, rajeunissement de vieilles idées, illusion, désespoir.
C’est précisément ce que je nie. Non, la vente à juste prix n’est pas connue; elle n’a jamais été mise en pratique, et par une bonne raison, elle n’a jamais été comprise.
Chose qui surprendra plus d’un lecteur, et qui semble d’abord contradictoire, le juste prix, comme toute espèce de service et de garantie, doit être payé; le bon marché de la marchandise, comme la marchandise elle-même, doit avoir sa récompense: sans cette prime offerte au commerçant, le juste prix devient impossible, le bon marché une chimère.
Rendons-nous compte de cette vérité, l’une des plus profondes de l’économie politique.
Si, la plupart du temps, le négociant refuse de livrer sa marchandise à prix de revient, c’est, d’une part, qu’il n’a pas la certitude de vendre en quantité suffisante pour se former un revenu; c’est, en second lieu, que rien ne lui garantit qu’il obtiendra la réciproque pour ses achats.
Sans cette double garantie, la vente au juste prix, de même que la vente au-dessous du cours, est impossible: les seuls cas qu’on en puisse citer résultent de déconfitures et de liquidations.
Voulez-vous donc obtenir la marchandise au plus juste prix? jouir du bon marché? exercer un commerce véridique? assurer l’égalité de l’échange?
Il faut offrir au marchand une garantie équivalente.
Cette garantie peut exister de plusieurs manières: soit que les consommateurs qui veulent jouir du juste prix, et qui sont en même temps producteurs, s’obligent à leur tour envers le marchand à lui livrer, à des conditions égales, leurs propres produits, comme cela se pratique entre les différentes associations parisiennes; — soit que lesdits consommateurs se contentent, sans autre réciprocité, d’assurer au débitant une prime, l’intérêt, par exemple, de son capital, ou un traitement fixe, ou bien encore une vente assez considérable pour lui assurer un revenu. C’est ce qui se pratique généralement dans les boucheries sociétaires et dans la société la Ménagère, dont nous avons ailleurs rendu compte.
Ces différentes espèces de garanties pourraient, avec l’initiative des représentants et le secours du budget, se généraliser très-vite, et produire immédiatement des effets extraordinaires.
Supposons que le Gouvernement, provisoire, ou l’Assemblée Constituante, à qui la proposition en fut faite, eût voulu sérieusement faire reprendre les affaires, relever le commerce, l’industrie, l’agriculture, arrêter la dépréciation de la propriété, assurer du travail aux ouvriers?
On le pouvait, en garantissant, par exemple, aux dix mille premiers entrepreneurs, fabricants, manufacturiers, commerçants, etc., de toute la République, l’intérêt à 5 p. % des capitaux que chacun d’eux engagerait dans les affaires jusqu’à concurrence, en moyenne, de 100,000 fr.
Je dis en garantissant, non en payant l’intérêt: il eût été convenu que si le produit net des affaires commencées dépassait 5 p. %, l’État n’aurait à rembourser aucun intérêt.
Le capital ainsi garanti, pour dix mille établissements, se fût élevé à un milliard. L’intérêt à payer eût été, le cas échéant, de 50 millions. Mais il est évident que l’État n’aurait jamais eu à verser une pareille somme: dix mille établissements de commerce et d’industrie ne peuvent travailler simultanément sans se servir réciproquement de soutien; ce que l’un produit, l’autre le consomme; le travail, c’est le débouché. L’État, sur les 60 millions d’intérêt, dont il offrait la garantie, n’aurait pas eu à payer 40 millions.
Croit-on qu’une pareille somme puisse entrer en comparaison avec le déficit causé dans la production par le retrait des capitaux et l’insécurité des entrepreneurs, avec l’énorme dépréciation des propriétés, avec les misères et les luttes qui ont décimé le prolétariat?
Dans un mémoire rendu public, j’ai fait au Gouvernement, au nom d’une maison de Lyon, une proposition d’une autre nature: c’était de garantir à tout le commerce français et à tous les voyageurs la circulation des personnes et des marchandises, d’Avignon à Châlon-sur-Saône, à 60 et 80 p. % au-dessous de tous les tarifs de chemin de fer, moyennant que l’État garantît aux entrepreneurs l’intérêt à 5 p. % de leur matériel.
C’était acheter 300,000 fr. une économie de plusieurs millions.
Sait-on la réponse qui a été faite?
La Direction du chemin de fer de Paris à Lyon, sous prétexte qu’elle ne voulait pas, en favorisant un monopole, gâcher les prix, aima mieux traiter, pour sa correspondance, avec des spéculateurs amis, à des prix plus élevés que ne pourront être ceux de la voie ferrée. De manière que, si dans deux ou trois ans cette voie s’exécute, la compagnie ou l’État aura l’air encore de faire jouir le pays d’un bienfait. C’est ainsi qu’opère un gouvernement qui sait ses devoirs. Louis XV était le plus fort actionnaire du pacte de famine; les historiens, amis de l’autorité, ont voué à l’infamie sa mémoire. Il spéculait sur les subsistances. Les ministres de la République et leurs subalternes conserveront leur réputation d’intégrité: ils ne favorisent la spéculation que sur les transports.
Oui, je le dis bien haut: les associations ouvrières, de Paris et des départements, tiennent en leurs mains le salut du peuple, l’avenir de la révolution. Elles peuvent tout, si elles savent manœuvrer avec habileté. Il faut qu’une recrudescence d’énergie de leur part porte la lumière dans les intelligences les plus épaisses, et fasse mettre à l’ordre du jour, aux élections de 1852, et en première ligne, la constitution de la valeur.
Or, cette constitution ne peut résulter, comme j’ai dit, que du consentement universel, librement exprimé et obtenu. Pour le préparer et l’amener, dans le plus bref délai, il suffit que, par l’organe des nouveaux représentants, injonction soit faite à l’État et aux Communes, chacun dans le ressort de ses attributions et la limite de ses ressources, de traiter avec un certain nombre d’entrepreneurs, fabricants, manufacturiers, agriculteurs, éleveurs de bétail, voituriers, commissionnaires, etc., etc., de la sous-enchère, et sur les bases suivantes: « L’État, au nom des intérêts que provisoirement il représente, les Départements et les Communes, au nom de leurs habitants respectifs, voulant assurer à tous le juste prix et la bonne qualité des produits et services, prévenir les effets de la fraude, du monopole et de l’agiotage, offrent de garantir aux entrepreneurs qui offriront les conditions les plus avantageuses, soit un intérêt pour les capitaux et le matériel engagé dans leurs entreprises, soit un traitement fixe, soit, s’il y a lieu, une masse suffisante de commandes.
» Les soumissionnaires s’obligeront, en retour, à fournir les produits et services pour lesquels ils s’engagent, à toute réquisition des consommateurs. — Toute latitude réservée, du reste, à la concurrence.
» Ils devront indiquer les éléments de leurs prix, le mode des livraisons, la durée de leurs engagements, leurs moyens d’exécution.
» Les soumissions déposées, sous cachet, dans les délais prescrits, seront ensuite ouvertes et publiées, huit jours, quinze jours, un mois, trois mois, selon l’importance des traités, avant l’adjudication.
» À l’expiration de chaque engagement, il sera procédé à de nouvelles enchères. » La constitution de la Valeur est le contrat des contrats. C’est celui qui résume tous les autres, réalisant l’idée que nous avons exprimée dans une autre étude, que le contrat social doit embrasser en un article unique toutes les personnes, toutes les facultés, tous les intérêts.
Lorsque par la liquidation des dettes, l’organisation du crédit, l’improductivité de l’argent, la constitution de la propriété, l’institution des compagnies ouvrières, la pratique du juste prix, la tendance à la hausse aura été définitivement remplacée par la tendance à la baisse, les perturbations du marché par la norme des mercuriales; lorsque le consentement universel aura accompli cette grande volte-face dans la sphère des intérêts, alors la Valeur, la chose à la fois la plus idéale et la plus réelle, pourra être dite constituée, et tout en conservant son mouvement par le progrès éternel de l’industrie, elle exprimera, à chaque instant, en tout genre de produit, le rapport vrai du Travail et de la Richesse.
La constitution de la Valeur résout le problème de la Concurrence et celui des droits d’Invention, comme l’organisation des compagnies ouvrières résout celui de la force collective et de la division du travail. Je ne puis, en ce moment, qu’indiquer ces conséquences du grand théorème: leur développement tiendrait trop de place dans un précis philosophique de la Révolution.
5. Commerce extérieur: Balance des importations et des exportations.
C’est par la suppression des douanes que la Révolution sociale doit, d’après la théorie, et abstraction faite de toute influence militaire et diplomatique, rayonner de la France à l’étranger, s’étendre sur l’Europe, et par suite sur le globe.
Supprimer nos douanes, en effet, c’est organiser l’échange au dehors comme nous l’avons organisé au dedans; c’est mettre les pays avec lesquels nous faisons des échanges de moitié dans notre législation de l’échange; c’est leur imposer la constitution de la Valeur et de la Propriété; c’est, en un mot, établir la solidarité de la Révolution entre le Peuple français et le reste du genre humain, en rendant commun à toutes les nations, par la vertu de l’Échange, le nouveau pacte social.
Je vais, en peu de mots, donner un aperçu de ce mouvement.
Dans quel but ont été établies les douanes?
Dans le but de protéger le travail national.
En quoi consiste cette protection?