La raison des masses est constituée d’après cette donnée. Ni optimiste, ni pessimiste, le peuple n’admet d’absolu nulle part. Comme il croit qu’il reste toujours, après chaque réforme, un abus à détruire, un vice à combattre, il se borne à chercher le mieux, le moins mauvais, et travaille à sa propre sanctification par le travail, l’étude et les mœurs. Sa règle de conduite est donc Tendance au bien-être et à la vertu; il ne se révolte que lorsqu’il y a pour lui Tendance à la misère et à la corruption.
Ainsi, il n’y eut pas de révolution au dix-septième siècle, bien que la pensée rétrograde qui s’était manifestée en 1614 fût déjà le principe de la politique royale; bien que, au témoignage de la Bruyère, Racine, Fénelon, Vauban, Boisguillebert, la misère fût effroyable. Entre autres motifs de résignation, il n’était pas prouvé que cette misère fût autre chose que l’effet accidentel de causes temporaires: le peuple se souvenait même d’avoir été, il n’y avait pas si longtemps, beaucoup plus malheureux. La monarchie absolue ne pouvait lui paraître, sous Louis XIV, pire que la féodalité. Il prenait patience.
Il n’y eut pas non plus de révolution sous Louis XV, si ce n’est dans la région intellectuelle. La corruption des principes, visible aux philosophes, demeura cachée aux masses, dont la logique ne sépare jamais l’idée du fait. L’expérience populaire, sous Louis XV, était loin d’être à la hauteur de la critique des philosophes: la nation supposait encore qu’avec un prince rangé et honnête homme ses maux pourraient avoir un terme. Aussi Louis XVI fut-il salué par elle avec amour, tandis que Turgot, le réformateur rigoriste, fut accueilli sans la moindre sympathie. L’appui de l’opinion manqua à ce grand citoyen: en 1776, on put dire qu’un homme de bien, qui voulait opérer pacifiquement les réformes, avait été trahi par le peuple. Il n’avait pas tenu à lui que la Révolution, prise de haut, ne s’accomplît sans bruit, je dirais presque sans révolutionnaires.
Il fallut quinze ans de gâchis, sous un monarque personnellement irréprochable, pour prouver aux plus simples que le mal était, non point accidentel, mais constitutionnel, la désorganisation systématique, non fortuite, et que la situation, au lieu de s’améliorer, allait chaque jour, par la fatalité des institutions, de mal en pis. La publication du Livre rouge, en 1790, fut la démonstration par chiffres de cette vérité. C’est alors que la Révolution devint populaire, inévitable.
La question que nous avons prise pour texte de cette étude, Y a-t-il raison suffisante de révolution au dix-neuvième siècle? se traduit donc en celle-ci: Quelle est, de nos jours, la tendance de la société?
Dès lors, comme c’est moins le nombre et la gravité des faits qu’il importe de signaler, que leur signification tendentielle, peu de pages suffiront à motiver la réponse que je n’hésite point à consigner ici: La société, telle qu’elle a pu se développer librement depuis un demi-siècle, sous les préoccupations de 89-93, la tutelle de l’empire, les garanties de 1814, 1830 et 1848, est dans une voie radicalement et progressivement mauvaise.
Plaçons-nous au point de départ de cette société, à l’année 1789.
La Révolution, en 1789, avait à la fois à détruire et à fonder. Elle avait à abolir l’ancien régime, mais en produisant une organisation nouvelle, dont le plan et les caractères devaient être en tout l’opposé de l’ordre antérieur, d’après la règle révolutionnaire: Toute négation dans la Société implique une affirmation subséquente et contradictoire.
De ces deux choses la Révolution n’accomplit à grand’peine que la première; l’autre a été complètement oubliée. De là cette espèce d’impossibilité de vivre, qui travaille la société française depuis 60 ans.
Ainsi, le régime féodal ayant été aboli dans la nuit du 4 août, le principe de la liberté et de l’égalité civile proclamé, la conséquence était qu’à l’avenir la société devait s’organiser, non plus pour la politique et la guerre, mais pour le travail. Qu’était-ce, en effet, que l’organisation féodale? une organisation toute militaire. Qu’est-ce que le travail? la négation du combat. Abolir la féodalité, c’était se condamner à une paix perpétuelle, non-seulement au dehors, mais au dedans. Par ce seul acte, toute la vieille politique d’État à État, tous les systèmes d’équilibre européen, étaient abrogés: la même égalité, la même indépendance que la Révolution promettait de faire régner entre les citoyens, devait exister de nation à nation, de province à province, de cité à cité… Ce qu’il s’agissait donc d’organiser après le 4 août n’était pas le gouvernement, puisqu’en faisant du gouvernement, on ne faisait autre chose que rétablir les anciens cadres; c’était l’économie des nations et la balance des intérêts. Puisque, d’après la loi nouvelle, la naissance ne comptait plus dans la condition du citoyen, que le travail seul était tout, que la propriété elle-même en relevait; quant aux affaires extérieures, puisque les rapports des nations entre elles devaient se réformer d’après les mêmes principes, attendu que le droit civil, le droit public, et le droit des gens, sont identiques entre eux et adéquats: il était évident que le problème de la révolution consistait, après avoir aboli en France et en Europe le régime féodal ou militaire, à constituer partout à sa place le régime égalitaire ou industriel. Les progrès de l’agriculture qui se manifestèrent immédiatement après le partage des biens nationaux, l’essor industriel que prit la nation après la chute de l’empire, l’intérêt croissant qui s’est attaché depuis 1830, et dans tous les pays, aux questions économiques, ont prouvé que c’était bien sur ce terrain de l’économie politique que l’effort de la Révolution devait se diriger.
Cette conclusion, si manifeste, si immédiate de l’acte négatif du 4 août 1789, ne fut comprise d’aucun de ceux qui, jusqu’en 1814, s’en firent les interprètes.
Toutes les idées étaient à la politique. La contre-révolution aidant, le parti révolutionnaire forcé momentanément de se mettre sur la défensive et de s’organiser pour la guerre, la nation fut de nouveau livrée aux gens d’épée et aux légistes. On eût dit que noblesse, clergé, monarchie, n’avaient disparu que pour faire place à des gouvernants d’une autre race, constitutionnels anglomanes, républicains classiques, démocrates policiers, infatués des Romains, des Spartiates, surtout et beaucoup de leurs propres personnes, au demeurant fort peu soucieux des véritables besoins du Pays, qui, n’y comprenant plus rien, les laissa s’entretuer à leur aise, et finit par s’attacher à la fortune d’un soldat.
Pour exprimer en deux mots toute ma pensée, quelque peu édifiante qu’elle paraisse, les révolutionnaires faillirent à leur propre mission, dès la prise de la Bastille comme ils y ont failli le lendemain de février, et par les mêmes causes: l’absence de notions économiques, le préjugé gouvernemental, la méfiance où ils se tenaient du prolétariat. En 93, les nécessités de la résistance à l’invasion exigeant une énorme concentration de forces, la déviation fut consommée. Le principe de centralisation, largement appliqué par le Comité de Salut public, passa en dogme chez les jacobins, qui le transmirent à l’empire et aux gouvernements venus à la suite. Telle est la tradition malheureuse qui a déterminé, en 1848, la marche rétrograde du Gouvernement provisoire, et qui fait encore à ce moment toute la science, qui alimente toute la politique du parti républicain.
Ainsi, l’organisation économique, qu’appelait comme conséquence nécessaire l’abolition définitive de la féodalité, ayant été dès le premier jour laissée sans direction; la politique reprenant, dans toutes les têtes, le pas sur l’industrie; Rousseau et Montesquieu donnant l’exclusion à Quesnay et Adam Smith: il dut s’ensuivre que la nouvelle société, à peine conçue, demeurât à l’état embryonnaire; qu’au lieu de se développer dans l’économie, conformément à sa loi, elle languît dans le constitutionnalisme; que sa vie fût une contradiction perpétuelle; qu’à la place de l’ordre qui lui est propre, elle offrît partout corruption systématique et misère légale; enfin que le pouvoir, expression de cette société, reproduisant dans son institution, avec la fidélité la plus scrupuleuse, l’antinomie des principes, se trouvât dans le cas de combattre toujours la nation, et la nation dans la nécessité de frapper sans cesse le pouvoir.
En résumé, la Société que devait créer la Révolution en 89 n’existe pas: elle est à faire. Ce que nous avons eu depuis soixante ans n’est qu’un ordre factice, superficiel, couvrant à peine l’anarchie et la démoralisation la plus épouvantable.
Nous ne sommes point accoutumés à chercher si avant les causes des perturbations sociales et des Révolutions. Les questions économiques surtout nous répugnent: le peuple, depuis la grande lutte de 93, a été tellement distrait de ses véritables intérêts, les esprits si fort déroutés par les agitations de la tribune, de la place publique et de la presse, qu’on est presque sûr, en quittant la politique pour l’économie, d’être aussitôt abandonné de ses lecteurs, et de n’avoir plus pour confident de ses idées que son papier. Il faut pourtant nous convaincre qu’en dehors de la sphère aussi stérile qu’absorbante du parlementarisme, il en est une autre, incomparablement plus vaste, où se jouent nos destinées; qu’au-dessus de ces fantômes politiques, dont les figures captivent notre imagination, il y a les phénomènes de l’économie sociale, qui, par leur harmonie ou leur discordance, produisent tout le bien et le mal des sociétés. Que le lecteur daigne donc me suivre seulement un quart d’heure dans les considérations très-générales où je suis forcé d’entrer: cela fait, je promets de le ramener à la politique.
II. Anarchie des forces économiques. Tendance de la société à la misère.
J’appelle forces économiques certains principes d’action, tels que la Division du travail, la Concurrence, la Force collective, l’Échange, le Crédit, la Propriété, etc., qui sont au Travail et à la Richesse, ce que la distinction des classes, le système représentatif, l’hérédité monarchique, la centralisation administrative, la hiérarchie judiciaire, etc., sont à l’État.
Si ces forces sont tenues en équilibre, soumises aux lois qui leur sont propres, et qui ne dépendent en aucune façon de l’arbitraire de l’homme, le Travail peut être dit organisé, et le bien-être de tous garanti. Si au contraire elles sont laissées sans direction et sans contre-poids, le Travail est en pleine anarchie: les effets utiles des forces économiques sont mêlés d’une égale quantité d’effets nuisibles; le déficit balance le bénéfice; la société en tant que foyer, agent ou sujet de production, circulation et consommation, est dans un état croissant de souffrance.
Il ne paraît pas jusqu’ici que l’ordre dans une société puisse être conçu autrement que sous l’une de ces deux formes, la forme politique et la forme économique, entre lesquelles, au surplus, il y a antipathie et contradiction essentielle.
L’anarchie des forces économiques, la lutte qu’elles soutiennent contre le système gouvernemental, seul obstacle à leur organisation, et avec lequel elles ne peuvent se concilier et se fondre: telle est la cause réelle, profonde, du malaise qui tourmente la société française, et qui s’est surtout aggravé depuis la seconde moitié du règne de Louis-Philippe.
J’ai rempli, il y a sept ans, deux volumes in-8 du récit de ces perturbations et des effrayants conflits qui en proviennent. Cet ouvrage, resté sans réponse de la part des économistes, n’a pas été mieux accueilli de la démocratie sociale. Si je me permets cette observation, c’est seulement pour montrer, par mon exemple, combien peu de faveur obtiennent en général les recherches d’économie politique; combien, par conséquent, l’époque est encore peu révolutionnaire.
Aussi me bornerai-je donc à rappeler très-brièvement quelques faits des plus généraux, afin de donner au lecteur un aperçu de cet ordre de puissances et de phénomènes, demeuré jusqu’à ce jour voilé à tous les regards, et dont la création peut seule mettre fin au drame gouvernemental.
Tout le monde connaît la division du travail.
C’est, dans une industrie donnée, une distribution de la main-d’œuvre, au moyen de laquelle chaque personne faisant toujours la même opération, ou un petit nombre d’opérations, le produit, au lieu de sortir intégralement des mains d’un seul ouvrier, devient l’œuvre commune et collective d’un grand nombre.
Suivant Adam Smith, qui le premier démontra scientifiquement cette loi, et tous les économistes, la division est le grand levier de l’industrie moderne. C’est à elle principalement qu’il faut attribuer la supériorité des peuples civilisés sur les peuples sauvages. Sans la division du travail, l’emploi des machines ne serait pas allé au delà des plus anciens et des plus vulgaires outils; les miracles de la mécanique et de la vapeur ne nous eussent jamais été révélés; le progrès eût été fermé à la société; la révolution française elle-même, manquant d’issue, n’eût été qu’une révolte stérile: elle n’aurait jamais abouti. Par la division, au contraire, le produit du travail monte au décuple et au centuple, l’économie politique s’élève à la hauteur d’une philosophie, le niveau intellectuel des nations va toujours grandissant. La première chose qui devait donc attirer l’attention du législateur dans une société fondée en haine du régime féodal et guerrier, destinée par conséquent à s’organiser pour le travail et la paix, c’était la séparation des fonctions industrielles, la Division du travail.
Il n’en a pas été ainsi. Cette puissance économique est laissée à toutes les subversions du hasard et de l’intérêt. La division du travail, devenant toujours plus parcellaire et restant sans contre-poids, l’ouvrier a été livré à un machinisme toujours plus dégradant. C’est un effet de la division du travail, quand elle est appliquée comme cela se pratique de nos jours, non-seulement de rendre l’industrie incomparablement plus productive, mais en même temps d’appauvrir le travailleur, dans son corps et dans son âme, de tout ce qu’elle crée de richesse à l’entrepreneur et au capitaliste. Voici comment se résume sur ce grave objet un observateur non suspect, M. de Tocqueville: …...« À mesure que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète, l’ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant. L’art fait des progrès, l’artisan rétrograde. » J.-B. Say avait dit déjà: …...« Un homme qui ne fait pendant toute sa vie qu’une même opération, parvient à coup sûr à l’exécuter plus promptement et mieux qu’un autre homme; mais en même temps il devient moins capable de toute autre occupation soit physique, soit morale; ses autres facultés s’éteignent, et il en résulte une dégénération dans l’homme considéré individuellement. C’est un triste témoignage à se rendre que de n’avoir jamais fait que la dix-huitième partie d’une épingle… En résultat, on peut dire que la séparation des travaux est un habile emploi des forces de l’homme, qu’elle accroît prodigieusement les produits de la société, mais qu’elle ôte quelque chose à la capacité de chaque homme pris individuellement. » Tous les économistes sont d’accord de ce fait, l’un des plus graves que la science dénonce; et s’ils n’y insistent pas avec la véhémence qu’ils mettent d’habitude dans leur polémique, c’est, il faut le dire à la honte de l’esprit humain, qu’ils n’imaginent pas que cette corruption de la plus grande des forces économiques puisse être évitée.
Ainsi, plus la division du travail et la puissance des machines augmente, plus l’intelligence du travailleur décroît et la main-d’œuvre tend à se réduire. Mais plus la valeur de l’ouvrier s’abaisse et la demande de travail faiblit, plus le salaire diminue, plus la misère augmente. Et ce ne sont pas quelques centaines d’hommes qui sont victimes de cette perturbation industrielle, ce sont des millions.
En Angleterre, on a vu successivement, par la division du travail et la puissance des machines, le nombre des ouvriers dans certains ateliers diminuer du tiers, de moitié, des trois quarts, des cinq sixièmes; puis les salaires, décroissant dans la même proportion, tomber de la moyenne de 3 francs par jour à 50 et 30 centimes. Des expulsions de bouches inutiles ont été opérées par des propriétaires sur des provinces entières. Partout la femme, puis l’enfant, ont pris la place de l’homme dans les manufactures. La consommation, dans un peuple appauvri, ne pouvant aller du même pas que la production, celle-ci est obligée d’attendre: il en résulte des chômages réguliers de six semaines, trois mois et six mois par année. La statistique de ces chômages, pour les ouvriers parisiens, a été récemment publiée par un ouvrier, Pierre Vinçard: le détail en est navrant. La modicité du salaire étant en raison de la durée du chômage, on arrive à cette conclusion que certaines ouvrières, gagnant 1 franc par jour, par la raison qu’elles ne chôment que six mois, doivent vivre avec 50 centimes. Voilà le régime auquel est soumise, à Paris une population de 320, 000 âmes. Et il est permis de juger de la situation des classes ouvrières, sur tous les points de la République, d’après cet échantillon.
Les conservateurs philanthropes, partisans des anciennes mœurs, accusent de cette anomalie le système industriel: ils voudraient qu’on en revînt au régime féodal-agricole. Je dis que ce n’est pas l’industrie qu’il faut accuser, mais l’anarchie économique; je soutiens que le principe a été faussé, qu’il y a ici désorganisation de forces, et que c’est à cela qu’il faut attribuer la tendance fatale dans laquelle est emportée la société.
Autre exemple.
La Concurrence est, après la division du travail, un des agents les plus énergiques de l’industrie, en même temps qu’une de ses garanties les plus précieuses. C’est pour elle, en partie, qu’a été faite la première révolution. Les associations ouvrières, formées à Paris depuis quelques années, lui ont récemment donné une sanction nouvelle, en établissant chez elles le travail aux pièces et abandonnant, sur expérience, l’idée absurde de l’égalité des salaires. La concurrence est la loi même du marché, le condiment de l’échange, le sel du travail. Supprimer la concurrence, c’est supprimer la liberté même, c’est commencer la restauration de l’ancien régime par en bas, en replaçant le travail sous le régime de favoritisme et d’abus dont 89 l’a affranchi.
Or, la concurrence, manquant de formes légales, de raison supérieure et régulatrice, s’est pervertie à son tour, comme la division du travail. D’un côté comme de l’autre il y a corruption de principe, anarchie et tendance au mal. Cela paraîtra hors de doute, si l’on songe que sur trente-six millions d’âmes qui composent le peuple français, dix millions au moins appartiennent à la classe salariée, à laquelle la concurrence est interdite, et n’ont de lutte qu’entre eux, pour leur maigre salaire. En sorte que la concurrence qui, dans la pensée de 89, devait être de droit commun, est aujourd’hui chose d’exception et de privilége: ceux-là seuls à qui leurs capitaux permettent de devenir entrepreneurs, peuvent exercer leurs droits à la concurrence.
Il en résulte que la concurrence, ainsi que l’ont reconnu MM. Rossi, Blanqui, Dupin et une foule d’autres, au lieu de servir à démocratiser l’industrie, à soutenir le travailleur, à garantir la sincérité du commerce, n’aboutit qu’à former une aristocratie mercantile et territoriale plus rapace mille fois que l’aristocratie nobiliaire; que par elle tous les profits de la production passent du côté des capitaux; que le consommateur, sans défense contre les fraudes commerciales, est rançonné par le spéculateur, et la condition des ouvriers de plus en plus précaire. « J’affirme, s’écrie à ce propos Eugène Buret, que la classe ouvrière est abandonnée corps et âme au bon plaisir de l’industrie. » Et ailleurs: « Les plus faibles efforts de la spéculation peuvent faire varier le prix du pain de 5 centimes et au delà par livre, ce qui représente 620,500,000 francs pour trente-six millions d’hommes. » On a vu naguère, lorsque le préfet de police, répondant au vœu général, autorisa la vente de la viande à la criée, ce que peut pour le bien-être du peuple la libre concurrence, et combien cette garantie est encore parmi nous illusoire. Il n’a pas moins fallu que l’énergie de toute une population et le concours du pouvoir pour vaincre le monopole des bouchers.
Accusez la nature humaine, nous disent les économistes; n’accusez pas la concurrence. — Sans doute; aussi n’accusé-je point la concurrence. Mais je ferai observer que la nature humaine ne fait pas non plus le mal pour le mal, et je demande comment elle a perverti sa voie? Quoi! la concurrence devait nous rendre de plus en plus égaux et libres, et voici qu’elle nous subalternise les uns aux autres, qu’elle rend le travailleur progressivement esclave! Il y a ici corruption du principe, oubli de la loi. Ce ne sont pas là de simples accidents du travail, c’est tout un système d’infortunes.
On plaint les ouvriers qui exercent des professions dangereuses ou insalubres; on voudrait, par compassion pour leur sort, que la civilisation pût se passer de leurs services. Ces misères, inhérentes à certaines opérations, ne sont rien en comparaison du fléau de l’anarchie économique.
Citons un dernier exemple.
De toutes les forces économiques, la plus vitale, dans une société que les révolutions ont créée pour l’industrie, c’est le crédit. La bourgeoisie propriétaire, industrielle, marchande, le sait bien: tous ses efforts depuis 89, sous la Constituante, la Législative, la Convention, le Directoire, l’Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, n’ont tendu, au fond, qu’à ces deux choses, le crédit et la paix. Que n’a-t-elle pas fait pour se rallier l’intraitable Louis XVI? Que n’a-t-elle pas pardonné à Louis-Philippe? — Le paysan le sait aussi: de toute la politique il ne comprend, comme le bourgeois, que ces deux choses: la diminution de l’usure et de l’impôt. Quant à la classe ouvrière, si merveilleusement douée pour le progrès, telle est l’ignorance où elle a été entretenue sur la cause réelle de ses souffrances, que c’est à peine si, depuis février, elle commence à bégayer le mot de crédit et à voir dans ce principe la plus grande des forces révolutionnaires. En fait de crédit, l’ouvrier ne connaît que deux choses: la taille du boulanger et le Mont-de-piété.
Le crédit est à une nation vouée au travail ce que la circulation du sang est à l’animal, l’organe de la nutrition, la vie même. Il ne peut s’interrompre que le corps social ne soit en péril. S’il est une institution qui, après l’abrogation des droits féodaux et le nivellement des classes, se recommandât avant toute autre aux législateurs, assurément c’était le crédit. Eh bien! aucune de nos déclarations de droits, si pompeuses; aucune de nos constitutions, si prolixes sur la distinction des pouvoirs et les combinaisons électorales, n’en a parlé. Le crédit, comme la division du travail, l’application des machines, la concurrence, a été abandonné à lui-même; le pouvoir financier, bien autrement considérable que l’exécutif, le législatif et le judiciaire, n’a pas même eu l’honneur d’une mention dans nos différentes chartes. Livré, par un décret de l’empire du 23 avril 1803, à une compagnie de traitants, il est resté jusqu’à ce jour à l’état de puissance occulte; à peine si l’on peut citer, en ce qui le concerne, une loi de 1807, laquelle fixe le taux de l’intérêt à cinq pour cent. Après comme avant la révolution, le crédit s’est comporté comme il a pu, ou, pour mieux dire, comme il a plu aux détenteurs en chef du numéraire. Du reste, il est juste de dire que le gouvernement, en sacrifiant le pays, n’a rien réservé pour soi; comme il faisait pour les autres, il a fait pour lui-même: à cet égard nous n’avons rien à lui reprocher.
Qu’est-il résulté de cette incroyable négligence?
D’abord, que l’accaparement et l’agiotage, s’exerçant de préférence sur le numéraire, qui est à la fois l’instrument des transactions industrielles, et la marchandise la plus recherchée et conséquemment la plus productive et la plus sûre, le commerce de l’argent s’est rapidement concentré aux mains de quelques monopoleurs, dont l’arsenal est la Banque; Que dès lors le Pays et l’État ont été inféodés à une coalition de capitalistes; Que, grâce à l’impôt perçu par cette bancocratie sur toutes les affaires agricoles et industrielles, la propriété s’est progressivement hypothéquée de 12 milliards, et l’État de plus de 6 milliards; Que les intérêts payés par la nation pour cette double dette, frais d’actes, renouvellements, commissions, retenues à l’emprunt compris, s’élèvent à 1,200 millions au moins par année; Que cette somme énorme de 1,200 millions de francs n’exprime pas encore tout ce que les producteurs ont à payer à l’exploitation financière, et qu’il convient d’y ajouter une somme de 7 à 800 millions, pour escomptes, avances de fonds, retards de payement, actions de commandite, dividendes, obligations sous seing privé, frais de justice, etc.; Que la propriété, rançonnée par la Banque, dans ses relations avec l’industrie, a dû suivre les mêmes errements, se faire agioteuse à son tour et usurière vis-à-vis du travail, et que c’est ainsi que les baux et loyers ont atteint un taux prohibitif, qui chasse le cultivateur de son champ et l’ouvrier de son domicile.
Si bien qu’aujourd’hui ceux dont le travail crée toutes choses, ne peuvent ni acheter leurs propres produits, ni se procurer un mobilier, ni posséder une habitation, ni dire jamais: Cette maison, ce jardin, cette vigne, ce champ est à moi.
Tout au contraire, il est de nécessité économique, dans le système actuel du crédit et avec la désorganisation croissante des forces industrielles, que le pauvre, en travaillant davantage, soit toujours plus pauvre, et le riche, sans travailler, toujours plus riche, ainsi qu’il est facile de s’en convaincre par le calcul suivant.
Sur 10 milliards environ de valeurs produites chaque année et destinées à la consommation, 6 milliards, s’il faut en croire l’estimation d’un savant économiste, M. Chevé, sont prélevés par le parasitisme, c’est-à-dire la finance, la propriété abusive, le budget et ses satellites; le reste, soit 4 milliards, est laissé aux travailleurs. Un autre savant économiste, M. Chevalier, divisant le produit présumé du pays par trente-six millions d’habitants, a trouvé que le revenu, par tête et par jour, était en moyenne de 65 centimes; et comme de ce chiffre il faut déduire de quoi payer l’intérêt, la rente, l’impôt et les frais qu’ils entraînent, M. de Morogues, encore un autre savant économiste, a conclu de là que la consommation journalière, pour une grande partie des citoyens, était au-dessous de 25 centimes. Or, puisque les redevances, de même que l’impôt, vont sans cesse grandissant, tandis que par la désorganisation économique le travail et le salaire diminuent, il s’ensuit que, d’après les susdits savants économistes, le bien-être matériel des classes laborieuses suit une progression décroissante que l’on peut représenter par la série des nombres 65, 60, 55, 50, 45, 40, 35, 30, 25, 20, 15, 10, 5, 0; - 5 - 10 - 15, etc. Cette loi d’appauvrissement est le corollaire de celle de Malthus: on en trouvera les éléments dans tous les livres de statistique.
Certains utopistes attaquent la concurrence; d’autres récusent la division du travail et tout le régime industriel; les ouvriers, dans leur brutale ignorance, s’en prennent aux machines. Personne jusqu’à ce jour ne s’est avisé de nier l’utilité et la légitimité du crédit. Il est incontestable cependant que la dépravation de ce principe est la cause la plus active de la misère des masses; sans elle, les fâcheux effets de la division du travail, de l’emploi des machines, de la concurrence, se feraient à peine sentir; ils n’existeraient même pas. N’est-il pas sensible que la tendance de la société est au mal, à la misère, et cela, non par la faute des hommes, mais par l’anarchie de ses propres éléments?
On dit que c’est abuser de la dialectique; que les capitaux, la terre, les maisons ne se peuvent louer pour rien; que tout service doit être payé, etc. — Soit. Je veux croire que la prestation d’une valeur, de même que le travail qui l’a créée, est un service qui mérite récompense. Dès qu’il s’agit du bien d’autrui, j’aime mieux outre-passer le droit que de rester en deçà: mais cela change-t-il le fait? Je soutiens que le crédit est trop cher; qu’il en est de l’argent comme de la viande, que le préfet de police nous fait livrer aujourd’hui à 15 et 20 centimes meilleur marché que chez les étalagistes; comme des transports qu’on aurait à 80 p. % au-dessous des cours, si les chemins de fer et la navigation savaient ou pouvaient faire jouir le Pays de leurs immenses moyens. Je dis qu’il serait possible, facile, de faire baisser le prix du crédit de 75 à 90 p. %, sans faire tort aux prêteurs, et qu’il ne tient qu’à la nation et à l’État que cela soit. Qu’on n’argumente donc plus d’une prétendue impossibilité juridique. Il en est des droits seigneuriaux des capitalistes comme de ceux des nobles et des couvents: rien de plus aisé que de les abolir; et je le répète, il faut, pour le salut même de la propriété, qu’ils soient abolis.
Croit-on que les révolutionnaires de 89, 92, 93, 94, qui portèrent avec tant d’ardeur la cognée sur le tronc féodal, n’en eussent extirpé jusqu’aux moindres racines, s’ils avaient prévu qu’à l’ombre de leur équivoque gouvernementalisme, elles allaient pousser de pareils rejetons?
Croit-on qu’au lieu de rétablir les justices seigneuriales et les parlements sous d’autres noms et d’autres formes, de refaire l’absolutisme en le baptisant du nom de Constitution, d’asservir les provinces comme auparavant, sous prétexte d’unité et de centralisation; de sacrifier de nouveau toutes les libertés, en leur donnant pour compagnon inséparable un prétendu ordre public, qui n’est qu’anarchie, corruption et force brutale; croit-on, dis-je, qu’ils n’eussent acclamé le nouveau régime, achevé la révolution, si leur regard avait pénétré dans cet organisme que leur instinct cherchait, mais que l’état des connaissances et les préoccupations du moment ne leur permettaient pas de deviner?… Ce n’est point assez que la société actuelle, par la déviation de ses principes, tende incessamment à appauvrir le producteur, à soumettre, chose contradictoire, le travail au capital; elle tend encore à faire des ouvriers une race d’ilotes, inférieure, comme autrefois, à la caste des hommes libres; elle tend à ériger en dogme politique et social l’asservissement de la classe laborieuse et la nécessité de sa misère.
Quelques faits, choisis entre des milliers, nous dévoileront cette tendance fatale.
De 1806 à 1811, suivant M. Chevalier, la consommation annuelle du vin, à Paris, était de 170 litres par personne: elle n’est plus que de 95. Supprimez les droits qui, avec les frais accessoires, ne vont pas à moins de 30 à 35 c. par litre chez le détaillant; et la consommation remontera de 95 litres à 200; et le vigneron, qui ne sait que faire de ses produits, les pourra vendre. Mais il faudrait, pour atteindre ce but, ou réduire le budget, ou reporter l’impôt sur la classe riche; et comme ni l’un ni l’autre ne paraît praticable, que d’ailleurs il n’est pas bon que l’ouvrier boive trop de vin, attendu que l’usage du vin est incompatible avec la modestie qui convient aux hommes de cette classe, les droits ne seront pas réduits, on les élèvera plutôt.
D’après un écrivain que ses opinions conservatrices mettent à l’abri de tout reproche d’exagération, M. Raudot, la France, malgré le tarif élevé de ses douanes, est réduite à acheter annuellement à l’étranger pour 9 millions de bêtes ovines et bovines destinées aux abattoirs. Malgré cette importation, la quantité de viande offerte à la consommation ne dépasse pas 20 kilogrammes, en moyenne, par tête et par an, soit 54 grammes, un peu moins de deux onces par jour. Or, si l’on songe que sur cette faible quantité, 85 villes, bourgs et chefs-lieux de départements, dont la population n’atteint pas 3 millions d’habitants, en absorbent le quart, il faut conclure que la majorité des Français ne mange jamais de viande, ce qui est effectivement vrai.
C’est en vertu de cette politique que le vin, la viande, se trouvent aujourd’hui exclus de la liste des objets de première nécessité, et que tant de gens, en France comme en Irlande, ne mangent que des pommes de terre, des châtaignes, du sarrazin ou des gaudes.