DUKE UNIVERSITY LIBRARY in 2018 with funding from Duke University Libraries https://archive.org/details/lesmaladiesdelam01 ribo s LES MALADIES DE LA MÉMOIRE PA K TH. RIBOT Directeur de lu Revue pliilosophir/ue PARIS ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET C"^ FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR r I LES MALADIES , DE LA MÉMOIRE rv' 0. Guillon, Les Maladies de la mémoire.
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Revue philosophique de la France et de l’étranger, dirigée par Th. Ribot, professeur au Collège de France, parais¬ sant tous les mois depuis le 1“ janvier 1876; chaque année forme 2 vol. grand in-8°, 30 fr. Abonnements un an: Paris, 30 fr.; départements et étranger. 33 fr.
Coulommiers. -- lmp. Paul BRODARD.
LES MALADIES DE LA MÉMOIRE PAR TH. RIBOT Directeur de la Revue philosophiijue SEPTIÈME ÉDITION PARIS ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET C- FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR Tous droits réservés.
Je me suis proposé dans ce travail de donner une monographie psychologique des maladies de la mémoire, et, autant que le permet l’état de nos j connaissances, d’en tirer quelques conclusions, i L’étude de la mémoire a été souvent faite, mais i on ne s’est guère occupé de sa pathologie. Il m’a i semblé qu’il y aurait quelque profit à reprendre le sujet sous cette forme. J’ai essayé de m’y res¬ treindre, et je n’ai dit de la mémoire normale que ce qu’il fallait pour s’entendre, j J’ai cité beaucoup de faits: ce procédé n’est pas I littéraire, mais je le crois seul instructif. Décrire en termes généraux les désordres de la mémoire, sans donner des exemples de chaque espèce, me paraît un travail vain, parce qu’il importe que les interprétations de l’auteur puissent être à chaque instant contrôlées.
YI YI Je prie le lecteur de remarquer qu’on lui offrei ici un essai de psychologie descriptive, c’est-à- dire un chapitre d’histoire naturelle, rien de plus; et que, à défaut d’autre mérite, ce petit volume lui fera connaître un grand nombre d’observations et de cas curieux, dispersés dans des recueils de toute sorte et qui n’avaient pas encore été réunis.
Janvier 1881.
LES MALADIES DE LA MÉMOIRE CHAPITRE PREMIER LA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE L'étude descriptive du souvenir a été très bien faite ir divers auteurs, surtout par les Ecossais; aussi le ;it de ce travail n’est pas d’y revenir. Je me propose rechercher ce que la nouvelle méthode en psycho- gie peut nous apprendre sur la nature de la mémoire; montrer que les enseignements de la physiologie lis à ceux de la conscience nous conduisent à poser problème sous une forme beaucoup plus large; que mémoire, telle que le sens commun l’entend et que psychologie ordinaire la décrit, loin d’être la mé- )ire tout entière, n’en est qu’un cas particulier, le is élevé et le plus complexe, et que, pris en lui- sme et étudié à part, il se laisse mal comprendre; 'elle est le dernier terme d’une longue évolution et nme une efflorescence dont les racines plongent bien int dans la vie organique; en un mot, que la mé- )ire est, par essence, un fait biologique; par acci- at, un fait psychologique.
Riuox. — Mémoire. 1 2 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE Ainsi entendue, notre étude comprend une physio log'ie et une psychologie générales de la mémoire et ei même temps une pathologie. Les désordres et les ma ladies de cette faculté, classés et soumis à une inter¬ prétation, cessent d’être un recueil de faits curieux e d’anecdotes amusantes qu’on ne mentionne qu’en pas¬ sant. Ils nous apparaissent comme soumis à certaine lois qui constituent le fond même de la mémoire et ei mettent à nu le mécanisme.
I I Dans l’acception courante du mot, la mémoire, d l’avis de tout le monde, comprend trois choses: 1 / ) conservation de certains états, leu^eproduction. leu focalisation dans le passé. Ce n’est là cependant qu’un -^certaine sorte de rnémoire, celle qu’on peut appelé parfaite. Ces trois éléments sont de valeur inégale les deux premiers sont nécessaires, indispensables; 1 troisième, celui que dans le langage de l’école on ap pelle la « reconnaissance », achève la mémoire, mai ne la constitue pas. Supprimez les deux premiers, 1 mémoire est anéantie; supprimez le troisième, la mé moire cesse d’exister pour elle-même, mais sans cesse d’exister en elle-même. Ce troisième élément, qui ei exclusivement psychologique, se montre donc à nou comme surajouté aux deux autres: ils sont stables; est instable, il paraît et disparaît; ce qu’il repn sente, c’est l’apport de la conscience dans le fait d la mémoire; rien de plus.
Si l’on étudie la mémoire, ainsi qu’on l’a fait jusqu’ nos jours, comme « une faculté de l’âme », à l’aide d 3 LA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE sens intime seul, il est inévitable de voir, dans cette Jprme parfaite et consciente, la mémoire tout entière; mais c’est, par TêiTet d'une mauvaise méthode, prendre Impartie pour le tout ou plutôt l’espèce pour le genre. Des auteurs contemporains (Huxley, Clifford, Mauds- \ ley, etc.), en soutenant que la conscience n’est que l’ac- j I compagnementde certains processus nerveux et qu’elle [i est « aussi incapable de réagir sur eux que l’ombre sur les pas du voyageur qu’elle accompagne », ont ou¬ vert la voie à la nouvelle théorie que nous essayons ici. Ecartons pour le moment l’élément psychique, sauf à l’étudier plus loin; réduisons le problème à ses données les plus simples, et voyons comment, en dehors 1 de toute conscience, un état nouveau s’implante dans il l’organisme, se conserve et se reproduit: en d’autres 1 termes, comment, en dehors de toute conscience, se 1 forme une mémoire.
c Avant d’en venir à la véritable mémoire organique, i nous devons mentionner quelques faits qui en ont été 1 parfois rapprochés. Qn-aûüiei’ché-des-analogues de la^ P ^mémoire dans l’ordre des phénomènes inorgatiitpies, p.n à _j)artic.ulier. « -dans la propriété qu’ont les vibrations lu- 1 mineuses de pouvoir être emmagasinées sur une feuille lé de papier et de persister, à l’état de vibrations silen- ie cieuses, pendant un temps plus ou moins long, prêtes à ei paraître à l’appel d’une substance révélatrice. Des gra- ^ )ii vures exposées aux rayons solaires et conservées dans ■ l’obscurité peuvent, plusieurs mois après, à l’aide de ,r réactifs spéciaux, révéler les traces persistantes de l’ac- ( tion photographique du soleil sur leur surface *. » Posez une clef sur une feuille de papier blanc, exposez-les en 11 é j 1, Luys, Le cerveau et ses fonctiens, p. 106.
4 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE plein soleil, conservez ce papier dans un tiroir obscur, et, même au bout de quelque années, l’image spectrale de la clef y sera encore visible ^ A notre avis, ces faits et autres semblables ont une analogie trop loin¬ taine avec la mémoire pour qu’on doive insister. On y trouve la première condition de tout rappel: la con¬ servation, mais c"est la seule, car ici la reproduction est tellement passive, tellement dépendante de l’inter¬ vention d’un agent étranger, qu’elle ne ressemble pas à la reproduction naturelle de la mémoire. Aussi bien, dans notre sujet, il ne faut jamais perdre de vue que que nous avons affaire à des lois vitales, non à des lois physiques, et que les bases delà mémoire doivent être cherchées dans les propriétés de la matière organisée, non ailleurs. Nous verrons plus tard que ceux qui l’oublient font fausse route.
Je n’insisterai pas non plus sur les habitudes du monde végétal qu’on a comparées à la mémoire; j’ai hâte d’en venir à des faits plus décisifs.
Dans le rè^ne animal, le tissu musculaire nous offre une première ébauche de l’acquisition de propriétés nouvelles, de leur conservation et de leur reproduc, tion automatique. « L’expérience journalière, di llering, nous apprend qu’un muscle devient d’autan plus fort qu’il travaille plus souvent. La fibre muscu¬ laire, qui d’abord répond faiblement à l’excitation transmise par le nerf moteur, le fait d’autant plus éner¬ giquement qu’il est plus fréquemment excité, en ad¬ mettant naturellement des pauses et des repos. Après chaque action, il est plus apte à l’action, plus disposé à la répétition d’un même travail, plus apte à la re- 1. G.-H. Lewes, Problems of life andmind, tbird sériés, p. 57.
LA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE 5 production du processus organique. Il gagne plus à l’activité qu"à un long repos. Nous avons ici, sous sa forme la plus simple, la plus rapprochée des conditions physiques, cette faculté de reproduction qui se ren - contre sous une forme si complexe dans la substance nerveuse. Et ce qui est bien connu de la substance musculaire se laisse voir plus ou moins dans la sub¬ stance des autres organes. Partout se montre avec un accroissement d’activité, coupée de repos suffisants, un accroissement de puissance dans la fonction des organes » Le tissu le plus élevé de l’organisme, le tissu ner¬ veux, présente au plus haut degré cette double pro¬ priété de conservation et de reproduction. Nous ne chercherons pas cependant dans la forme la plus simple de son activité, dans le réflexe, le type de la mémoire organique. Le réflexe, en effet, qu’il consiste en une excitation suivie d’une contraction ou de plusieurs contractions, est le résultat d’une disposition anatomi¬ que. On pourrait bien soutenir à la vérité, et non sans vraisemblance, que cette disposition anatomique, in¬ née aujourd’hui chez l’animal, est le produit de l’héré- \- dité, c’est-à-dire d’une mémoire spécifique; qu’elle a été autrefois acquise, puis fixée et rendue organique par des répétitions sans nombre. Nous renonçons à faire valoir cet argument en faveur de notre thèse, qui en a d’autres bien moins discutables.
Le vrai type de la mémoire organique — et ici nous entrons dans le cœur même de notre sujet — doit être cherché dans ce groupe de faits que Hartley avait si 1. Hering, Uebrr dos Geddcii^Us als allgemehie Function der orgam&iiden- Maime-, Vortrag., trte., 2” Autlage, Wien, Gerold’s heureusement nommés actions automatiques secon¬ daires [secondarily automatic), par opposition aux actes automatiques primitifs ou innés. Ges actions automa¬ tiques secondaires, ou mouvements acquis, sont le fond même de notre vie journalière. Ainsi, lajoçomotion, qui chez beaucoup d’espèces inférieures est un pouvoir inné, doit être acquise chez l’homme, en particulier ce pouvoir de coordination qui maintient l’équilibre dii, corps à chaque pas, par la combinaison des impres¬ sions tactiles et visuelles. D’une manière générale, on peut dire que les membres de l’adulte et ses organes sensoriels ne fonctionnent si facilement que grâce à cette somme de mouvements acquis et coordonnés qui constituent pour chaque partie du corps sa mémoire spéciale, le cipital accumulé sur lequel il vit et par lequel il agit, tout comme l’esprit vit et agit au moyen de ses expériences passées. Au même ordre appar¬ tiennent ces groupes de mouvements d’un caractère plus artificiel, qui constituent l'apprentissage d’un mé¬ tier manuel, les jeux d’adresse, les divers exercice du corps, etc., etc.
,. ^ y Si l’on examine comment ces mouvements automa- , tiques primitifs sont acquis, fixés et reproduits, on voit / ùf premier travail consiste à former des associa- >y tions. La matière première est fournie parles réflexes _vprimitifs: il s’agit de les grouper d’une certaine ma¬ nière, d’en combiner quelques-uns à l’exclusion des autres. Cette période de formation n’est parfois qu’un long tâtonnement. Les actes qui nous paraissent au¬ jourd’hui le plus naturels ont été à l’origine pénible¬ ment acquis. Quand le nouvcau-né a pour la première fois les yeux frappés par la lumière, on observe une fluctuation incohérente des mouvements; quelques LA Ml^MOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE 7 semaines plus tard, la coordination des mouvements est opérée, les yeux peuvent s’ajuster, fixer un point lumineux et en suivre tous les mouvements. Lorsqu’un enfant apprend à écrire, remarque Lewes, il lui est impossible de remuer sa main toute seule; il fait mouvoir aussi sa langue, les muscles de sa face et même son pied *. Il en vient avec le temps à supprimer des mouvements inutiles. Tous, quand nous essayons pour la première fois un acte musculaire, nous dépen¬ sons une grande quantité d’énergie superllue, que nous apprenons graduellement à restreindre au néces¬ saire. Par l’exercice, les mouvements appropriés se fixent à l’exclusion des autres. Il se forme dans les éléments nerveux correspondant aux organes moteurs des associations -dynainiques, secondaires, plus ou moins stables (c’est-à-dire une mémoire), qui s’ajou¬ tent aux associations anatomiques, primitives et per¬ manentes.
Si le lecteur veut bien observer un peu ces actions automatiques secondaires, si nombreuses, si connues de tout le monde, il verra que cette mémoire organi- £ij£. ressemble en tout à la mémoire psychologique, sauf un point: l’absence de la conscience. Résumdns- en les caractères; la ressemblance parfaite des deux mémoires apparaîtra d’elle-même: Acquisition tantôt immédiate, tantôt lente. Répéti¬ tion de l’acte, nécessaire dans certains cas, inutile dans d’autres. Inégalité des mémoires organiques suivant les personnes: elle est rapide chez les uns, lente ou tota¬ lement réfractaire chez d’autres (la maladresse est le résultat d’une mauvaise mémoire organique). Chez les 8 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE Vins, permanence des associations une fois formées; chez les autres, facilité à les perdre, à les oublier. Dis position de ces actes en séries simultanées ou succes¬ sives, comme pour les souvenirs conscients. Ici même, un fait bien digne d’étre remarqué, c’est que chaqui membre de la sérié suggère le suivant: c’est ce qu arrive quand nous marchons sans y penser. Tout er dormant, des soldats à pied et même des cavaliers er selle ont pu continuer leur route, quoique ces derniers aient à se tenir constamment en équilibre. Cette sug¬ gestion organique est encore plus frappante dans le cas cité par Carpenter ' d’un pianiste accompli qu exécuta un morceau de musique en dormant, fait qu’i faut attribuer moins au sens de l’ouïe qu’au sens mus¬ culaire qui suggérait la succession des mouvements Sans chercher des cas extraordinaires, nous trouvons dans nos actes journaliers des séries organiques corn- plexesetbien déterminées, c’est-à dire dontle commen¬ cement et la fin sont fixes et dont les termes, différent', les uns des autres,, se succèdent dans un ordre constant par exemple, monter ou descendre^ un escalier don nous avons un long usage. Notre mémoire psycholo¬ gique ignore le nombre des marches; notre mémoiri organique le connaît à sa manière, ainsi que la divi¬ sion en étages, la distribution des paliers et d’autres détails: elle ne se trompe pas. Ne doit-on pas diri que, pour la mémoire organique, ces séries bien défi¬ nies sont rigoureusement les analogues d’une phrase, d’un couplet de vers, d'un air musical pour la mémoire psychologique?
Dans son mode d’acquisition, de conservation et de LA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE 9 reproduction, nous trouvons donc la mémoire orga¬ nique idenriqué A celle de l’esprit. Seule la consuience manque. A l’origine, elle accompagnait l’activité mo¬ trice; puis elle s’est effacée graduellement. Parfois — et ces cas sont plus instructifs — sa disparition est brusque. Un homme sujet à des suspensions tempo¬ raires de la conscience continuait pendant sa crise le mouvement commencé: un jour, en marchant tou¬ jours devant lui, il tomba dans l’eau. Souvent (il était cordonnier) il se blessait les doigts avec son alêne et continuait ses mouvements pour piquer le cuir’. Dans le vertige épileptique, appelé « petit mal », des faits analogues sont d’observation vulgaire. Un musicien, faisant sa partie de violon dans un orchestre, était fréquemment pris de vertige épileptique (perte de con¬ science momentanée) pendant l’exécution d’un morceau. « Cependant il continuait de jouer, et quoique restant absolument étranger à ce qui l’entourait, quoiqu’il ne vît et n’entendît plus ceux qu’il accompagnait, il sui¬ vait la mesure » Il semble ici que la conscience se charge elle-même de nous montrer son rôle, de le réduire à sa valeur et, par ses brusques absences, de bien faire voir qu’elle est dans le mécanisme de la mémoire un élément sur¬ ajouté.
Nous sommes maintenant conduits par la logique à pousser plus avant et à nous demander quelles modih- cations de l’organisme sont nécessaires pour l’établisse- 1. Carpeuter, Mental Physiology, p. 75.
2. Trousseau, Leçons cliniques, t. It, XLI, § 2. On trouvera au même endroit plusieurs autres faits de ce genre. Nous y revien¬ drons en parlant de la pathologie de la mémoire.
i.
40 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE ment de la mémoire, quels changements a subis le sys- tème nerveux, quancTun groupe de mouvements est définitivement organisé? Nous arrivons ici à la dernière question qu’on puisse, sans sortir des faits, se poser à propos des bases organiques de la mémoire; et si la mémoire organique est une propriété de la vie-ani^ male, dont la mémoire psychologique n’est qu’un cas particulier, tout ce que nous pourrons découvrir ou conjecturer sur ses conditions ultimes sera applicable à la mémoire tout entière.
Il nous est impossible, dans cette recherche, de ne pas faire une part à l’hypothèse. Mais, en évitant toute conception à priori, en nous tenant près des faits, en nous appuyant sur ce qu’on sait de l’action nerveuse, nous évitons toute grosse chance d’erreur. Notre hypo¬ thèse est d’ailleurs apte à d’incessantes modifications. Enfin, à la place d’une phrase vague sur la conservation et la reproduction de la mémoire, elle substituera dans notre esprit une certaine représentation du processus extrêmement complexe qui la produit et la soutient.
Le premier point à établir est relatif au Isiège de la mémoirejGette question ne peut donner lieu actuelle¬ ment à aucune controverse sérieuse: « On doit regarder comme presque démontré, dit Bain, que l’impression renouvelée occupe exactement les mêmes parties que l’impression primitive et de la même manière. » Pour en donner un exemple frappant, l’expérience montre que l’idée persistante d’une couleur brillante fatigue le nerf optique. On sait que la perception d’un objet co¬ loré est souvent suivi d’une sensation consécutive qui nous montre l’objet avec les mêmes contours, mais avec la couleur complémentaire de la couleur réelle. 11 peut en être de même pour l’image (le souvenir). Elle laisse, LA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE 11 quoique avec une intensité moindre, une image consé¬ cutive. Si, les yeux fermés, nous tenons une image d’une couleur très vive longtemps fixée devant l’ima¬ gination, et qu’après cela, ouvrant brusquement les yeux, nous les portions sur une surface blanche, nous y verrons durant un instant très court l’image contem¬ plée en imagination, mais avec la couleur complémen¬ taire. Ce fait, remarque Wundt à qui nous l’emprun¬ tons, prouve que l’opération nerveuse est la même dans les deux cas, dans la perception et dans le souvenir *.
Le nombre des faits et des inductions en faveur de cette thèse est si grand qu’elle équivaut presque à une certitude et qu’il faudrait des raisons bien puissantes pour l’ébranler. En fait, il n’y a pas une mémoire, _ mais des mémoires; il n’y a pas un siège de la mé- "moire, mais des sièges particuliers pour chaque mé¬ moire particulière. Le souvenir n’est pas, suivant l’ex¬ pression vague de la langue courante, « dans l’âme »: il est fixé à son lieu de naissance, dans une partie du système nerveux.
Ceci posé, nous commençons à voir plus clair dans le problème des conditions physiologiques de la, mé- moire. Pour nous, ces conditions sont les suivantes: X. l» Unelmodification particulière imprimée aux élé¬ ments nerveux; 2“ Une association, une connexion particulière établie entre un certain nombre de ces éléments.
On n’a pas donné à cette seconde condition l’impor¬ tance qu’elle mérite, comme nous essayerons de le montrer.
1. Pour plus de détails sur ce point, voir Bain, Les sens dr rintelligencc, trad. Cazelles, p. 30 1 et appendice D.
12 LES MALADIES DE LA MÉMOIIIE Pour nous en tenir, en ce moment, à la mémoire organique, prenons l’un de ces mouvements automa¬ tiques secondaires qui nous ont servi de type, et consi¬ dérons ce qui se passe pendant la période d’organisa- „/on: soit, par exemple, les mouvements des membres nférieurs pendant la locomotion.
Chaque mouvement exige la mise en jeu d’ in cer¬ tain nombre de muscles superficiels ou profonds, de tendons, d’articulations, de ligaments, etc. Ces modifi¬ cations — au moins la plupart — sont transmises au sensorium. Quelque opinion que l’on professe sur les - conditions anatomiques de la sensibilité musculaire, il est certain qu’elle existe, qu’elle nous fait connaître la partie de notre corps intéressée dans un mouvement et qu’elle nous permet de le régler.
Que suppose ce fait? Il implique des modifications reçues et conservées par un groupe déterminé d’élé¬ ments nerveux. « Il est évident, dit Maudsley (qui a si bien étudié le rôle des mouvements chez l’homme), qu’il I y a dans les centres nerveux des résidus provenant des réactions motrices. Les mouvements déterminés ou effectués par un centre nerveux particulier, lais¬ sent, comme les idées, leurs résidus respectifs, qui, ré¬ pétés plusieurs fois, s’organisent ou s’incarnent si bieni dans sa structure que les mouvements correspondants peuvent avoir lieu automatiquement. Quand nous disons: une trace, un vestige ou un résidu, tout ce que nous voulons dire c’est qu’il reste dans l’élément orga¬ nisme un certain effet, un quelque chose qu’il retient et qui le prédispose à fonctionner de nouveau de la même manière » C’est cette organisation des « l’é- 1. Maudsley, Physiologie' de l'esprit, trad. Herzeu, p. 233 et 2S2.
LA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE 13 iidiis » qui, après la période de tâtonnement dont nous ,vons parlé, nous rend aptes à accomplir nos mouve- Qcnts avec une facilité et une précision croissantes, usqu’à ce qu'enfin ils deviennent automatiques.
En soumettant à l’analyse ce cas très vulgaire de :iémoire organique, nous voyons qu’il implique les eux conditions mentionnées ci-dessus.
La première est une modification particulière iin- Timée aux éléments nerveux. Comme elle a été sou- enl signalée, nous nous y arrêterons peu. D’abord le let nerveux, vierge par hypothèse, recevant une im- ression toute nouvelle, garde-t-il une modilication ermanente?Ge point est discuté. Les uns voient dans is nerfs un simple conducteur dont la matière consti- jante, un moment troublée, revient à son état d’équi- bre primitif. Que l’on explique la transmission par es vibrations propagées le long du cylindre-axe ou ar une décomposition chimique de son protoplasma, est cependant difficile d’admettre qu’il n’en reste ien. Sans insister, nous trouvons au moins dans la ellule nerveuse l’élément qui, d’un commun accord, 3çoit, emmagasine et réagit. Or l’impression, une )is reçue, la marque d’une empreinte. Par là, « il se roduit une aptitude et avec elle une différenciation de élément, quoique nous n’ayons aucune raison de roire qu’à l’origine cet élément dilférât des cellules erveuses homologues. » (Maudsley, loc. cit., p. 252.) Toute impression laisse une certaine trace ineffaça- le, c’est-à-dire que les molécules, une fois arrangées utrement et forcées de vibrerd’une autre façon, ne se îmettront plus exactement dans l’état primitif. Sij’ef- euic la surface d’une eau tranquille avec une plume, liquide ne re[ rendra plus la forme qu’il avait aupa- 14 LES MALADIES DE LA MÉMCllIE l'avant; il pourra de nouveau présenter une surfai tranquille, mais des molécules auront changé de plac et un œil suffisamment pénétrant y découvrirait cert; nemcnt l’événement du passage de la plume. Des mi lôcules animales dérangées ont donc acquis par là i degré plus ou moins faible d’aptitude à subir ce déra‘ gement. Sans doute, si cette même activité extérieui ne vient plus agir de nouveau sur ces mêmes mol cules, elles tendront à reprendre leur mouvement n turel; mais les choses se passeront tout autrement elles subissent à plusieurs reprises cette même actio Dans ce cas, elles perdront peu à peu la faculté revenir à leur mouvement naturel et s’identifieront plus en plus avec celui qui leur est imprimé, au poi qu’il leur deviendra naturel à son tour et que plus ta elles obéiront à la moindre cause qui les mettra branle b » 11 est impossible de dire en quoi consiste cette mo fication. Ni le microscope ni les réactifs, ni l’histoloj ni rhistochimie ne peuvent nous l’apprendre; mais faits et le raisonnement nous démontrent qu’elle lieu, La deuxième condition, qui consiste clans l’établis! ment d’associations stables entre divers groupes d’é ments nerveux, n’a pas jusqu’ici attiré l’attention, ne vois pas que les auteurs même contemporains aient signalé l’importance. C’est cependant une coni quence nécessaire de leur thèse sur le siège de la nr moire.
Quelques-uns semblent admettre, au moins impli tement, ru'un souvenir, organique ou conscient, 1. Delbœuf, Théorie générale de la sensibilité, p. 60.
15 LA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE l'M’imé dans une cellule unique, qui, avec ses filets fjveux, aurait en quelque sorte le monopole de sa 13 servation et de sa reproduction. Je crois que ce qui lonlribué à cette illusion, c’est l’artifice de langage Il nous fait considérer un mouvement, une percep- ai, une idée, une image, un sentiment, comme une u se, comme une unité. La réflexion montre pourtant ili vite que chacune de ces prétendues unités est Biposée d’éléments nombreux et hétérogènes; qu’elle 1 une association, un groupe, une fusion, un com- o£us, une multiplicité. Revenons à l’exemple déjà : un mouvement de locomotion. Il peut être con- ré comme un réflexe d’un ordre très compliqué, )i t le contact du pied avec le sol est, à chaque mo- jit, l’impression initiale.
1 renons d’abord ce mouvement sous sa forme com- e. Le point de départ est-il un acte volontaire? o:s l’impulsion née, d’après Ferrier, dans une région jpiculicre de la couche corticale, traverse la sub- ;l ce blanche, atteint les corps striés, parcourt les eDncules, la protubérance, la structure compliquée iiilbe, où elle passe de l’autre côté du corps, redes- sl le long des cordons antéro-latéraux de la moelle é u’à la région lombaire, de là le long des nerfs mo- I, s jusqu’aux muscles. Cette transmission est ac- i pagnée ou suivie d’un retour vers les centres à iii ers les cordons postérieurs de la moelle et la sub- uce grise, le bulbe, l’isthme de l’encéphale, la cou- optique et la substance blanche, jusqu’à l’écorce il braie. Prenons ce mouvement sous sa forme I fgée, — la plus ordinaire, — celle qui a un ca- ère automatique. Dans ce cas, d’après l’hypothèse iralement admise, le trajet va seulement de la pé- 16 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE riphérie aux ganglions cérébraux, pour revenir périphérie, la partie supérieure du cerveau res désintéressée.